CHAPITRE V
Le Paraguay
Le Paraguay. — Comment les Jésuites recrutaient. — Ni législation civile ni législation criminelle. — Petite propriété privée. — Le culte. — La bouillie commune. — La viande. — Le sel. — Vêtement et domicile. — Police des corregidors. — Confusion de l'ordre moral et de l'ordre juridique. — Pas de commerce. — Misère. — Paresse.
Au moment ou paraissait le livre de Campanella, les Jésuites, au Paraguay, le mettaient eu pratique. IN avaient obtenu des privilèges de Philippe III. mais le gouverneur des possessions espagnoles, Diego Martin Neyroni 1601-1615 les refoula dans les pays desGuaycuru cl du Guarani. Ils obtinrenl d'y être indépendants des vice-rois et de n'y tolérer la présence d'aucun espagnol.
Ils y trouvèrent une population assez maléable pour lui imposer une discipline telle qu'au aombre de quelques centaines, ils purent gouverner un territoire qui s'étendait des Andes aux possessions portugaises du Brésil, comprenait la vallée du Paraguay el une partir des vallées 'lu Parana h « 1 » * l'Uruguay, et couvrait une superficie quatre ou cinq fois grande comme celle de la France.
lai dehors de leur établissement central, ils enavaienl trente el un autres qu'ils appelaient des Réductions.
D'après Alexandre 'le Humboldt, les Jésuites allaient
à la conquête des âmes, en se précipitant sur la peuplade choisit'. Ils incendiaient les cabanes et emmenaient comme prisonniers les hommes, les femmes et les enfants. Us les reparaissaient ensuite entre les missions, en ayant soin de les séparer les uns des autres de manière qu'ils ne pussent se concerter1.
Ces captifs étaient des esclaves. Au moment de la suppression des Jésuites, la maison de Cordoue en possédait trois mille cinq cents.
Ils opéraient très rapidement la conversion selon la méthode de l'attouchement par du linge mouillé. Ce haptême exécuté, ils en envoyaient l'extrait à Rome. Chaque peuplade avait deux directeurs, un ancien qui s'occupait de l'administration temporelle et un vicaire qui remplissait les fonctions sacerdotales2.
Ils n'établirent point de législation civile : il n'en était besoin ni pour régler l'état des familles, puisque il n'y avait point de succession et que tous les enfants étaient nourris aux dépens delà société, ni pour déterminer la constitution et le partage de la propriété, puisque tous les biens étaient communs. Il n'y avait point de législation criminelle. Les pères Jésuites châtiaient les Indiens sans autre règle que leur volonté mitigée par la coutume.
Quoique le travail en commun fût la règle, les Jésuites avaient été obligés de donner un dérivatif au sentiment de la propriété privée et au besoin d'activité personnelle. Ils remettaient à chaque famille un petit espace de terrain et lui accordaient deux jours par semaine pour le cultiver. Quelquefois ils permettaient aussi aux hommes d'aller à la chasse ou à la pêche sans autre obligation que de faire quelques cadeaux de gibier ou de poisson aux chefs de la mission.
1. Voyage aux régions Équinoxales, t. VI, 1. vu. eh. 1!). •'. Charles Comte, Traité de lu Législation, t. IV, p. 461.
Chaque jour, il y avait deux heures de prières et sept heures de travail. Les dimanches le temps des prières ('•tait de quatre ou cinq heures. Le matin, avant le lever du jour, toute la population, y compris les enfants à peinesevrés, se réunissait à l'église pour le chanl et la prière, et on en faisait h' dénombrement. Ensuite, chacun baisait les mains du missionnaire. Les uns étaient conduits par des chefs indigènes aux travaux agricoles, les autres dans les ateliers.
Les femmes devaient torréfier el écraser sur une pierre les grains nécessaires à la journée el filer une once de coton.
Le matin, pendant la messe, on faisait, au milieu de la place dans de grandes chaudières avec de la farine d'orge, une bouillie sans graisse ni sel. On emportait dans chaque cabane la ration des habitants dans des paniers d'écorce;et le gratin était partagé entre les entants qui avaient le mieux su leur catéchisme. A midi, on distribuait une autre bouillie un peu plus épaisse que celle du malin, dans laquelle on mêlait avec des farines de bit'1 et de maïs, des pois et dr> l'r\^>. Les Indiens retournaient au travail, et, à leur retour, entendaient la prière, baisaient la main du père el recevaient une autre quantité de bouillie semblable à colle du malin.
Quoique le bétail fût abondant, d'après certaines versions, on ne distribuait delà viande qu'exceptionnellement ou aux hommes qui travaillaient ; d'après d'autres, on en distribuait tous les deux jours. Il est probable que sur ce sujet, chaque Réduction suivait une règle particulière, d'après ses ressources. Le sel étail rare, on en remettait une petite cuillerée le dimanche à chaque famille.
Des règlements fixaient par an a six varas cinq mètres pour les hommes et à cinq- varas » pour les femmes la quantité d'étoffe qui leur était donnée ci dont
ils faisaient une sorte île chemise qui les couvrait fort mal. Ils n'avaient ni caleçons, ni souliers, ni chapeaux. Les enfants des deux sexes allaient nus jusqu'à l'âge de neuf ans.
Leurs cabanes très petites et très basses étaient rondes. Quelques piquets fixés en terre et rapprochés par le haut en formaient la charpente sur laquelle étaient étendues quelques bottes de paille pour en garantir l'intérieur. Les habitants s'y entassaient au nombre d'une quinzaine. L'agglomération de ces cabanes constituait des villes. Il n'y avait pas d'habitants dans les campagnes, car la surveillance en eût été trop difficile. Au centre était l'Église, à côté le collège des pères, les magasins et les ateliers. Les rues étaient tracées régulièrement, plantées d'arbres; et chacune de ces villes était entourée d'une haie de cactus impénétrable. L'Église était construite avec ce faux luxe et était remplie de ce clinquant qui caractérisent l'art jésuite. On y faisait de la musique, on y organisait des chœurs, et des exercices religieux dans lesquels des auto-flagellations auxquelles se livraient des femmes et des filles, des couronnements d'épines, des poses de crucifiés, frappaient l'imagination des indigènes.
Les Jésuites choisissaient parmi eux des corrégidors qui veillaient sur les mœurs, surveillaient la régularité aux offices religieux, dirigeaient et contrôlaient le travail, et exerçaient un commandement durant deux années. Jamais ils n'élevèrent un indigène jusqu'à la dignité de prêtre. Les Jésuites consacraient les mariages deux fois par an; mais la communauté des biens couduisait fatalement à la communauté des femmes.
Les Pères étaient les gardiens de leur vertu comme de toutes choses. Sur la manière dont ils exerçaient cette fonction, je ne cite que cette phrase de Bougainville qui se trouvait à Buenos-Ayres au moment de
l'expulsion des Jésuites : Ma plume se refuse au détail de tout ce que le public prétend. Les haines sont encore trop récentes pour qu'on puisse discerner les fausses imputations des véritables '. »
A coup sûr, ce n'eût point été le respect des Gllesou des femmes indigènes qui aurait pu retenir 1rs Pères; et nous voyons une fois de plus le danger de la confusion de l'ordre moral et de l'ordre juridique. Le premier avait aboli le second. 11 n'y avail ni étal d«personnes, ni étal des biens. Chaque Jésuite était à la luiconfesseur, législateur el juge, el s'il dédaignail d'être exécuteur, il surveillait l'exécution.
Les Jésuites faisaient de chaque indien, au moment de sa confession, un délateur des autres • •( quand un des confessés antérieurement arrivait, le Jésuite n'avait pas de peine à le convaincre. Les punitions n'étaient pas spirituelles. Elles consistaient en coups de fouel de peau de lamenlin appliqués, en publie pour les hommes, en secret pour les femmes, souvent par le père ou le mari chargés de l'office de bourreau; el 1<' patientdevail ensuite baiser la main du Père qui lui avait fait infliger le châtiment.
Les délits étaient de deux sortes, les uns contre le rite, absence d'une cérémonie religieuse, etc.;lesautres contre les obligations économiques, négligence dans le travail ou bien perte de semence ou de bœufs. Les pères rendaient la semence ou les bœufs perdus, sans objection ; mais avec accompagnement d'une vigoureuse flagellation.
Le commerce était prohibé, la monnaie inconnue. Il n'y avait d'échange qu'avec l'étrangei . el les Jésuites seuls s'en chargeaient. On estime qu'ils pouvaient faire une recette d'un ou deux millions d'écus par an dont
î. Bougainville, t. I, p. 196 el 191.
la moitié était remise au général des Jésuites. Naturellement les indigènes n'y avaient aucune part.
On ne laissait pas de chevaux aux indigènes de peur qu'ils ne s'éloignassent de leur habitation : ils ne pouvaient franchir certaines limites, sous peine du fouet.
Les populations travaillaient fort mal et fort peu. Antonio de Ulloa ' dit qu'il fallait soixante dix ouvriers là où huit ou dix médiocres ouvriers Européens auraient suffi. Ils vivaient dans la misère, l'abjection et la résignation inertes. Un fait prouve leur état de stagnation. Quoique la nuit une cloche les appelât au devoir conjugal, la population n'augmentait pas2. Quand les Jésuites furent expulsés en 1768, ils laissaient une population dont Bougainville et La Pérouse ont décrit le misérable état.
Tel fut le résultat de la mise en pratique de la Cité du Soleil de Campanella.