‹ Sopho, le mage de Sidon, Zénocrate: Étude sur la société précieuse d'aprèsChapitre 5 sur 12 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

M*** fte Seudéry. — S« jeuncMO. — Son |iëre. ^ Sa première œuvre. — Arrivée k \*êm, — Klle etl MeHcillie jier M*' de llainlM»iiillet. — Sa liaimm avec le» beaux eupril». —> Godrau. — PellÎMon. — Jaiuuiiie de Ceorget «le Scudérv. — Sfjvur en Pruvenrc. -> R«*lour à Parîii. — Tin de Tlidlel de Haiiibettillet. — M*** de Scudéri londe mm aalen. — Le aaaiedi. «- Le roTaeme de Tendre.

Nous no recommencerons pas ici ni la biog^raphic do M"* de Scudéry, ni celle d* Antoine Godeau. La première a été récemment composée avec un soin remarquable par M. Rathery, et M. Tabbé Tisserant vient également de consa* crer un travail très-consciencieux à Tévéquo do Vence. Nous ne pouvons pas cependant ne pas indiquer sommairement les principaux traits do la vie de ces deux personnages.

Madeleine de Scudéry est peut-être, comme nous Tavons dit, la figure la plus originale du xvn* siècle, et nul, avant M. Rathery, n'avait songé à se préoccuper particulièrement d*elle« M. Cousin nous avait conduit dans les salons les plus aristocratiques de cetto époque; il avait choisi pour guide M"* de Scudéry elle-même, en retrouvant dans son œuvre les personnages

qu*elle avait peints ; mais il n'avait pas cherché h faire connaître cette femme curieuse, lettrAe, qui tient une place si considérable dans la sodôtô précieuse et joue un rôle si incontestable dans la littérature. Il ne faut pas oublier qu'autant ses romans nous semblent longs et monotones aujourd'hui, autant autrefois ils passionnaient la ville et la cour, ce qui prouve à quel point M"* de %Scudéry répondait aux goûts de cette société polie qui voulait le devenir davantage, et par cette recherche même tombait parfois dans l'exagération. Elle n*a pas d'ailleurs composé seulement des romans : elle a laissé un grand nombre de lettres et de poésies dont M. Cousin souhaitait vivement qu'on publiât un choix. M"* de Scudéry mérite assurément cet honneur, car elle a exercé une influence déterminante sur la formation de notre sociabilité m qui reste une de nos gloires les plus incontestées. »

Comme l'a dit H. Rathery, M"* de Scudéry a traversé tout le xvu* siècle : ses écrits, son exemple, son entourage ont contribué h l'avènement de la société polie qui en marqua la première moitié, qui prépara les splendeurs de la seconde et que les (lations voisines s'eObrrèrent d'imiter à l'cnvi et de leur mieux. Sans nul doute, elle mêla quelque mauvais goût à

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celte action salutaire ; elle rafQna. sur le style, mais elle n*en conserva pas moins une élôgance, une politesse, une urbanité particulières.

Autant le noin de Madeleine de Scudéry est connu, autant sa vie, avant le travail de M. Hathery, était demeurée presque complètement ignorée, même do ceux qui se sont le plus occupés du xvH* siècle. Elle appartenait à une vieille famille d*Apt, en Provence, dont les origines se perdent dans les siècles du moyen Age.

Du nom véritable de la famille, qui était Escudier, Elzéar Escudier, qui servit avec distinction sous Charles IX, fit Escuyer, et Georges, son fils, le transforma en Scudéry. Georges s'attacha à M. do Villars-Brancas et obtint par lui la capitainerie du port du U&vre ; il se maria en Normandie et eut deux enfants, Madeleine et Georges, assez connu comme homme de guerre et surtout comme littérateur, pour que nous n'ayons pas à nous attarder auprès de lui. Madeleine naquit au IIAvre, à la fin du mois do novembre 1608 (1); son frère avait sept ans de plus qu'elle. Tous deux furent d'abord élevés, avec assez de soin par leurs parents, mais ils les perdirent de bonne hônre et se trouvèrent seuls

(1) L*«cle de bnptème est du 1*' décembre 160S.

avec de très-modestes ressources, ce qui ne convenait ni à Tun ni à l'autre. « Elle a plus d'es* prit que son frère dit Tallcmant, et est autrement raisonnable, mais elle n*est guère moins vaine. Rllë dit toujours : Depuis le renversement de notre maison ! Vous diriez qu'elle parle du renversement de l'empire grec. »

Madeleine fut recueillie par un oncle que Conrart nous présente comme doué d*un esprit trèsdroit et très-cultivé, et ayant fréquenté la cour durant les trois derniers règnes (1). Il lui fit donner toute l'éducation d'une fille de qualité, et Conrart nous fournit dans ses Mémoires les détails les plus curieux et les plus minutieux. Nous savons aussi que, dès sa jeunesse, elle se complut à la lecture des romans qu'on lui prêtait de tous côtés avec une fâcheuse complai- Mnce. Elle vécut toujours sur le pied d'une extrême intimité avec son frère, qui lui consacrait tout le temps qu'il passait hors des camps. Quand il était loin, — et la plu9 grande partie de sa vie se passait à batailler, — il lui écrivait assiduement, ce qui ne l'empêchait pas de com* poser des pièces de théâtre par douzaines et des vers par milliers. Il vint à Paris vers Tannée 1639 prendre pied décidément comme écrivain,

(I) Voir Mémoires âe foiirarf .

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tout gonflé du succès de son Àlarie, et il appela sa sœur auprès de lui. Ils commencèrent dès lors cette vie commune et cette collaboration littéraire qui devait durer jusqu*en 1655 ; dès lors commença aussi pour Madeleine ce rAle de Providence qu'elle devait remplir auprès de lui, devenant, comme il lui écrivait lui-même, son « seul réconfort dans les débris de toute sa maison, » corrigeant ses écarts de conduite, ses excès de plume et abritant volontiers ses premiers essais sous la réputation plus ancienne et surtout plus retentissante de son frère. On ne se figure pas ce qu'à eux deux ils produisaient de vers et de prose, ce qui leur faisait très-plaisamment écrire, le 19 janvier 1645, par Chapelain : « Vous envoyer des vers, Mademoiselle, c'est vous donner ce que vous avez chez vous en abondance. Que si vous faites la modeste pour vo^'e regard, vous Tavouez bien pour celui de M. votre frère, qui est un océan de poésie plus découvert que n'est le vôtre, et qui est si plein de ce côté-là qu'on ne sauroit l'accrottre, quelque chose qu'on y verse. >»

Georges de Scudéry introduisit à l'hôtel de Rambouillet sa sœur, déjà passablement vieille fille, mais ayant encore très-bonne miné, au dire de Titon du Tillet. Elle y fut accueillie comme une personne dont la présence était ardemment

désiréSy car nous la voyons presquimmôdiatenoent entrer en correspondance avec tous les beaux esprits des deux sexes de ce célèbre salon. H ne pouvait en être autrement d*une personne dont M"* Cornucl disait malignement que « la Providence avoit fait suer Tencre & cette . fille qui devoit barbouiller tant de papier, m C*est vers 1638 que M"' de Scudéry fit son entrée dans ce cénacle. Nous la voyons presqu*aussitôt en relations épistolaires fort suivies avec Chapelain, Balzac, Monlausier, la Menardière, M** Aragonnais, M"** Paulet, de Chalais, Robineau ; elle parait liée dès ce temps avec Godeau, ce petit évéquc si intelligent, si fin, si laborieux et si dignement attaché à ses devoirs. Nous aurions voulu découvrir si M"* de Scudéry connaissait le prélat avant de venir à Paris ou si son intimité datait seulement de son admission dans le fameux salon bleu de Tincomparable Arthémise, mais nous n'avons pu découvrir aucun document élucidant ce petit problème. Nous constaterons seulement que, dans ce dernier cas, Tintimité 6*6tablit promptcment et que bientôt Madeleine et Godeau furent inséparables, au moins par la pensée. Seul il inspirait h M. de Scudéry assez de confiance et d*amitié pour désarmer sa farouche jalousie, car on sait que George se montrait plus que soupçonneux & cet égard au sujet do

sa sœur. Godcau avait le privilège d*6lro libre^ mciii reçu par elle : mais un soir il faillit se brouiller avec son bouillant ami, parce que Conrart amena dîner Pcllisson chez lui en même temps que M"* de Scudéry.

La correspondance ne chômait pas entre Madeleine et Tôvôque de Grasse. L*intimité se réchauffa encore après que Scudéry eut obtenu, en 1644, le gouvernement de la tour de Notre-> l)ame-de-la*Uarde à Marseille, et que le fribre et la sœur furent ainsi rapprochés de Grasse. Mais bien auparavant les deux amis s'écrivaient les choses les plus tendres. Kn 1641, Madeleine ayant félicité Godeau au sujet de ses poésies, celui-ci prit aussitôt la plume : « Votre tendresse est si puissante et si agréable, que j*ai de la peine à me résoudre do songer à m'en défendre. Ne savez- vous pas qu'il en est des écrivains, surtout des poètes, comme des femmes 7 Si vous leur dites une seule fois qu'elles sont belles, le diable le leur dit cent. Pourquoi donc vous donner tant de peine à me faire avaler un poison dont je suis déjà tout plein ?»

Le frère et la sœur vinrent s'établir à Marseille, et nous avons des lettres très-curieuseâ dans lesquelles Madeleine décrit cette ville et sa société avec beaucoup de verve. M. Cousin les a publiées. Dans l'une d'elles, adressée, le

13 mars 1645, à M"* Paulet, Madeleine raconte très-plaisamment une méprise dont Tévôque de Grasse fut la cause involontaire. On vint annoncer à M"* de Scudéry l'arrivée du prélat, ce qui la peina tout d*abord, parce qu'elle était accoutumée, paratt-il, à le voir descendre ches elle. Elle envoya néanmoins son frère chez H. d*Aiglun, où le voyageur était logé ; il ne le trouva pas, et grand fut Tétonnement de ses deux amis en le voyant tant tarder à venir. N*y tenant plus, Madeleine y court elle-même, et sans aucune façon, entre délibérément dans la salle où Godeau achevait, lui dit-on, de dtner. En Tapercevant, elle demeura toute saisie, car elle le voit en bottes relevées, justaucorps de chamois, manteau d'écarlate, épée d'argent, chapeau gris orné de plumes jaunes. « Ne vous imagines pas. Mademoiselle, que j'invente ce que je vous dis, car, en vérité, j'ai vu M. de Grasse en l'état que je viens de vous décrire. Mais pour vous expliquer cette énigme, qui m'a tant fait rire, et qui m'a pourtant donné beaucoup de confusion, je vous dirai que VL* do Grasse que je vis n'est pas l'évéque, mais un gentilhomme de ce pays, qui en son propre nom s'appelle ainsi. »

M*^ de Scudéry se consolait de son éloignement en entretenant une active corres-

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pondance avec ses amis de Paris qui ne l*oubliaient pas non plus. Vers 1647, ils songèrent n)6nie à la ramener au milieu d*eux, en lui créant une situation qui la rendit indépendante de son frère. Il fut question de lui confier Téducation des trois plus jeunes nièces des Mazarin qui allaient venir en France. Madeleine arriva donc avec son frère au mois de novembre. C'est durant ce voyage qy'il lui arrivera dans Thôtellerie de Lyon la plaisante aventure souvent mise à la scène depuis. Georges et Madeleine causaient le soir du dénouement à donner à Tun de leurs drames, et discutaient vivement sur la manière de faire mourir leurs héros, Un voyageur, qui demeurait dans une chambre voisine, entendant ces sinistres projets, prit peurl et crut avoir découvert un complot contre le roi ; il courut avertir la justice qui envoya aussitôt des agents pour appréhender les deux imprudents dramaturges. Après un interrogatoire que Georges s*amusa à prolonger, il se nomma, et on lui fit alors de grandes excuses.

Pendant les premiers temps de son nouveau séjour à Paris, M"* de Scudéry passa presque toutes ses soirées à Thôtel de Ram* bouillet, mais des événements divers modifièrent forcément ces habitudes : d*abord le mariage de Julie d*Angennes avec M. de Mon-

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lausier, puis la Fronde allait disperser les habitués de ces réunions lettrées.

Nous avons dit que la Fronde avait porté un coup f&cheux aux assemblées des beaux esprits, pour lesquelles on comprend quUl fallait avant tout une e;rande tranquillité. M"* de Scudéry en embrassa les principes avec ardeur.

Nous la voyons honnir m le Mazarin » et porter Condé aux nues. Elle tint exactement Godeau au courant des événements, et c*est à lui qu'elle adressa les fameux vers sur Condé prisonnier, cherchant à tromper son ennui en cultivant dos œillets.

SMtititt«loi q«*AiMUoB MtisMii dei rourtilkt Et M t*élMin« ^ si Nart eti jardinier !

Nous n'avons malheureusement pu retrouver qu'un petit nombre de lettres adressées par M"* de Scudéry à Tévéque do Vence. MM.

Boutron et Rathery en ont publié neuf des années 1650 et 1651. M. Tabbé Tisserand, dans le livre qu'il a consacré au petit prélat, en a recueilli quelques-unes, mais par fragments seulement ; la plupart sont empruntées au volume manuscrit de Ck>nrart, où nous en avons recueilli un certain nombre d'autres. Ce sont ces documents vraiment originaux pour This-

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toire intime do la pr6ciosit6 que nous voulons faire mieux connaître.

Les premières lettres sont deFannôe 1651f en pleine Fronde. M'^* de Scudéry adresse de véritables gazettes à TévAque do Yenco pour le tenir au courant des événements.

Elles ont été publiées d*abord par M. de Monmerquéf dans le tome VI de son édition do Tallemant des Réaux, et réimprimées par MM. Rathcry et Boutron. C'est Godeau qui provoqua cette correspondance et Ton comprend que du fond de son petit diocèse, il fut avide do recevoir Tappréciation et le récit de ce qui se pas-> sait à Paris, lui le plus Parisien des prélats. a Ayant su par une de vos lettres, lui écrit M"* do Scudéry le 22 février 16^0, que vous me faisiez Thonneur de souhaiter que je vous écrivisse le peu de nouvelles qui viennent à ma connaissance, j'avoue que j'eus quelque peine à croire que mes yeux ne me trompaient pas, ou quo vous ne vous fussiez trompé vous-même on mettant mon nom pour celui d'un autre, étant certaine que je n'ai pas les qualités nécessaires pour rendre ma correspondance agréable en matière de nouvelles. Je ne suis pas fort exposée au monde ; les gens que je Vois ne sont pas de la nouvelle faveur; et quand je saurois même une partie de ce qui se passe^

je ne saiirois jms assez bien écrire pour vous divertir . NéanmoinsV comme je* suis ^rsuadée que la plus légitimé' excuse né sauroit valoir une obéissance aveugle, je né veux pas me' servir de toutes celles que je pourrais employer pour me dispenser de faire ce que vous souhaites. » Après^ cet êxorde qui satisfaisait complète^ ment la modestie que* M"* de Scudéry ne possédait pas à un degré exagéiré, elle' se met résolûnient & ToHiVre et * elle conunence en racontant ' les aventures de H** de Longue ville, sVnfuyanl cil Normandie après rarrcstation du prince, essayant d'y établir un centre de résistance' et s*échappant ensuite à' grand*peiné de Dieppe (l)V Les lettrés suivantes n'ont pas été retrouvées et nous sautons au mois de septembre j[x>ur lire les détails de la captivité de Coudé, occupé alors à cultiver, à Vincennes, les fameux œillets'. Dans cette lettre qui est du 8, Mademoiselle 'de Scudéry presse vivement son ami de venir à Paris pour toigner sa santé, « car de la façon dont je connais tes' médecins dé la province où vous êtes, je ne pense' pas qu'ils vous puissent guérie d'uiigrabd mal. m

(l)'L«t wgiMfit ëactatea dt villt 4ê Oièppa' (koar Mlle ÊÊm§ mfeiyiM-dt^juiMx 4lélaib tarcdla iMUiÎTe dcsetpc^ et M- LMgurrfllt. iUmlm mM >b&ét àuiê U 'mOUîim

Kltc s'excu$e de son audaco à lui donner des conseils, mais elle ne peut y résister tant elle est alarmée à là pensée de savoir compromise Texistenco d*un écrivain aussi accompli.-^ Il venait de lui envoyer son poOme do la Grande Chartreuse : — « Ne seroit-ce pas un crime si vous vous mettiez par négligence à détruire votre santé, de façon que vous ne puissiez plus enrichir votre siècle comme vous Tavez fait jusquici? » Elle lui parle des appréhensions causées aux Parisiens par les mouvements des ennemis qui s^étaient approchés jusqu'à La Ferté-Milon. Le 10 octobre, elle débute en lui disant que les vers qu'il a envoyés à MT* de Clermont d'Antragues, lui « ont fait verser plus de larmes qu'ils n'ont de syllabes. » Elle accorde ensuite quelques regrets chaleureux à M"* Paulet qu'elle venait de perdre, et puis elle reprend son rôle de gazetier^ parlant do l'entrevue de la reine avec M**' la Princesse qui « a épouvanté tellement toute la Fronderie, qu'il est aisé de juger que vous aviez bien raison de dire que si le lion rugissait en liberté, il ferait fuir tous ses ennemis. » Elle se réjouit de ce retour des esprits en voyant l'audace du populaire se refroidir extrêmement « pour l'amiral du Port-au-Fbin (1), si bien que présentement

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la Fronderie est un peu chancelante. » A ce moment. M"* de Scudéry avait aussi changé d*avis : elle désirait le calme, aussi ajoute-trcUe : « Dieu vueille qu'elle ne se raffermisse pas I n Il paraît que Conrart tenait de son côté Godeau au courant des nouvelles. Mademoiselle do Scudéry le dit dans sa lettre du 8 novembre, en expliquant qu'elle reprend la plume parce que la maladie condamnait en ce moment le sage Théodamas au repos ; elle entretient son correspondant des vols et des attaques qui se multipliaient alors dans les rues de Paris et notamment de la véritable bataille que le duc de Beaufort eut à soutenir à la Croix-du-Tiroir. Elle ajoute timidement quelques vœux pour la prochaine délivrance des v pauvres prisonniers qui sont toujours entre la crainte et Tespérance. » Le 48, elle annonça le retour de la cour à Paris et le départ des princes pour le H&vre. Une indisposition Tempôcha ensuite d'écrire jusqu'au 30 décembre, et elle ne parle que du service de H** la Princesse et des oraisons funèbres que sa mort fit prononcer. Le 2 mars 4651, elle rappelle une lettre du 45 février qui a été perdue ; elle y parle du mariage du fils de Gondé et du prince de Conti avec Mesdemoiselles d'Orléans et de Chevreuse, — lesquels n'eurent pas lieu, — et du départ de Masarin. On y trouve

çe curieux passage : « Le roi a dansé un assez môchanl ballet ces jours passés^ quoique c^eûl été do fort bonne gr&ce. Il le redansa hier pour la troisième fois. Cela me fait ressouvenir de ces petits oiseaux qui chantent si bien et qui se réjouissent, quoiqu'ils soient prisonniers dans leurs cages ; car enfin ce pauvre jeune roi est présentement plus prisonnier qu'eux. »

Dans toutes ses lettres, M"* de Scudéry se montre agréable chroniqueur ; elle raconte . les événements vivement, sans longueur ni réflexions, dans un stylo correct et facile qui no se ressent nullement de son goût pour la préciosité. Nous allons maintenant la voir prendre un tout autre ton. Ce sera désormais la reine de Tendre, le bel esprit des samedis qui va paraître en scène.

M"* de Scudéry devint en effet la reino du second règne de la préciosité, si nous pouvons ainsi parler. Aprèsla fin de la Fronde et le triomphe de Mazarin, la plupart des habitués de Thôtcl de Rambouillet furent frappés ou se retirèrent prudemment. Voiture était mort depuis ^ix ans ; le salon do Tincomparablo Arthémise était fermé en fait depuis 1650 et de nombreuses coteries avaient alors surg en développant la préciosité de manière à la rendre par ses exagérations très-équitablement

Justiciable des critiques de Molière. Seule, M"* de Scudéry sut donner à son salon une valeur sérieuse et incontestée ; elle avait apprécié les qualités de la société qui fréquentait riiôtel de la rue Saint-Thomas-du-Louvre, elle avait saisi* les charmes qui donnaient tant d*importance à ce salon. Habituée elle-même & y passer toutes ses soirées, elle s'était fait un tel besoin déco genre de vie, qu'après la clôture des portes de l'hôtel de Rambouillet, elle n'hésite pas, comme le constate M. Cousin, à former, autour d'elle un autre salon de Rambouillet au petit pied, un centre d'une qualité moins haute * et moins rare, mais encore fort distinguée, dont le fonds était sans doute bourgeois, mais où de loin en loin se montraient quelques-uns des grands seigneurs ou des grandes dames qu'elle avait connus chez ' l'incomparable marquise.

Cest dans ce but que M!'* de Scudéry fonda ses fameux samedis. « Tallemant, dit M. Cousin, ne laisse aucun doute à cet égard: elle avait pris le samedi pour demeurer au logis, afin de recevoir ses amis et ses amies. Elle y recevait les lettrés émihents, formés comme elle à l'école de M** de Rambouillet, avec ' d'autres lettrés moins célèbres, mais fort estimables encore, 'des bôurgedises riches et spirituelles, qui avaient du loisir et du goût, et seulement

un très-petit nombre de dames auteurs ; le tout relevé par do fréquentes* visites d*hommos du monde d*un esprit cultivé et agréable;, et de temps- en temps par la présence de personnages illustres, tels . que . Montausier et sa femme, la marquise de Sablé et la comtesse, de Maure, 4ont Tamitié,. hautement déclarée, donnait au :modeste salon, et à jtoute . la société un peu mêlée qui s*y rassemblait, de la considération et mémo un certain éclat. Ces amis, nous les nommerons rapidement, c'étaient: Chapelain, Conrart, Doncville, Isam, Raincy, Sarasin, Pelisson ; les amies : M***' Comuel, Aragonnais, Legendre, Bocquet, pour ne citer que les plus intimes. »

Il fallait seulement imaginer quelque chose de nouveau pour donner à ce salon une originalité qui fix&t Tattention. Inventer n'était pas chose difficile pour un esprit ingénieux • comme celui de Madeleine de Scudéry , et elle avait déjà trop bien fait ses preuves dans le romantisme, pour qu'elle n'y engage&t pas à pleines voiles la préciosité dont elle tenait désormais le sceptre, et dont la couronne, nous le verrons tout à l'heure, lui fut solennellement décernée.

Nous prions nos lecteurs de se rassurer et de ne pas croire, d'après ce début, que nous allons une fois encore les entretenir de toutes les plai-

sanleries sérieuses de notre héroïne, du pays de Tendre, de la Journée des Madrigaux; nous tenons ces choses pour parfaitement connues, et nous nous contenterons ici d'en évoquer quelques souvenirs, pour la clarté du récit, en tirant de l'oubli certaines lettres et pièces qui ne sont pas sans intérêt, surtout pas sans originalité*

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