CHAPITRE II
Le Magtt de Sidon. — Sapho. — Correspondance. — L'Eapa-
Kol. — Don Lnii. — I^ fontaine de la Galanterie. — ttret en vert de Godean. — L*«pprenti peintre. — Fin de la eorretpondanee. •- La grilTonneiMe Sapmi. — Refroiditiement de la liaison.
Pendant que Madeleine de Scudéry jetait les bases de son empire, son ami Godeau demeurait toujours & Yence, peu désireux évidemment de reparaître à Paris au travers des complications politiques, peu satisfait cependant de ses diocésains qui lui causaient de sérieux soucis, traduits bientôt presque par des voies de fait ; mais du moins trouvant une inépuisable consolation dans ses fécondes poésies et dans sa correspondance avec M"* de Scudéry et avec quelques-unes de ses amies. Il fut certainement un des premiei^ informé, et probablement même seul consulté d*abord, au sujet du tour archi-précieux donné aux habitués du Samedi, et il paraît être entré résolument dans cette voie appropriée en effet à son esprit éminemment fantaisiste au point de vue mondain, s'il demeu<>
*9mmfmmr>
•apwi
mmm
rait toujours irréprochable au point de vue religieux. C'est alors que ces habitués prirent chacun un travestissement, suite de Texemple adoptée par H"* de Scudéry qui, dans son Grand CyruSj avait donné un surnom à chacun des personnages qui y figuraient. Désormais Conrart sera Théodamas; Godeau, le mage de Sidon; Donneville, Méliante ; Sarasin, Polyandre; Polissouy Acante ou Hcrminius; Isam, Trasyle ou Zénocrato ; Raincy, Agathyrse ; Cha][>elain, Anstée ; du Plcssis, Amilcar ; le chanoine Caradoc, de Rouen, Agelaste; Montausier, Mégabase; Termes , Agenor ; Bellcgardo soh frère, Polygëne ; Arnaud d'Andilly, Timante ; M"* Aragonnais, Phyloxéne; M"*' Legendre, Cléodore; quant à Madeleine de Scudéry, elle ne sera plus que Sapho.
La correspondance ne chôma pas entré Sapho et le mage de Sidon, qu'elle considérait certainement comme un des principaux ministres de son empire. I^s premières lettres de cette nouvelle manière^ remontent au commencement do Tannée 1654. A ce moment* Sapho a quarante-huit ans; le Mage a atteint la cinquantaine: il vient de se débarrasser des tracas dont nous parlions un peu plus haut, en renonçant & Tun de ses deux petits évéchés. Son esprit est plus libre, plus tranquille, tout dis*
m^tmÊfÊmmmmmmmmi^i'wmmmmimmmiimmmimmmmm
posé à revenir aux divertissements qui lui ont plu toute sa vie. Il a adopté avec exnpressement Tesprit et la loi du royaume de Tendre, et du premier coup, les lettres échangées entre les deux amis ne paraissent nullement des nouveautés pour eux ; ils ne sont pas un instant embarrassés du ton de convention qu'il leur faut adopter. Nous avons retrouvé dans les papiers do Conrart quelques lettres négligées par MM. Rathcry et Boutron, quoiqu'elles ne soient ni plus ni moins dignes d*étre connues que celles qu'ils ont publiées dans leur curieux Recueil (1).
Nous nous contenterons do ' reproduire ici deux des lettres do Godeau avec les réponses do son amie. Elles sont assez ' curieuses par cllçs-mémcs pour trouver place ici, et elles sont nécessaires d'ailleurs pour donner aux
(1) Nous UiA^crons naturellement «le r^tA les leUrci imprimées .|Hir ces messieurs, .lesquelles portent les dates suivantes: M*'* (le Scuiléry : 22 féYrier, 8 septembre, 4 noYembre, 18 norerobre, 30 décembre 1650, 2 mars 1051, 23 mars 1651, 19 juin 1654, 21 octobre 1658; — Codeau : 7 février 1554. — Les premières lettres contiennent seulement des nouYelles. Le mage de Sidon |
ne paraît qu*en février 1654. • i I
' Les lettres que nous avons retrouvées sont datées des 28 fé^ j
vrier, 8 avril,. 19 avril, 16 mai, 16 octobre 1654.
Celles de M*** de JScudcry sont des 1** mai, 21 septembre, 27 j
novembre 1654, 16 janvier 1 600 (en vers). Il y a en,Ojitre de , j
l'un ou de Fautre sept à huit lettres non datées, de la peYiow.
■PMpMvw mmtÊÊimmmnmmmmmmiÊmm
lecteurs la connaissance du ton de cotte correspondance précieuse. Nous donnons les autres dans Tappendice pour ne pas surcharger notre récit.
D« YcM6, s mil 1654 (I).
Une fièTre assez légère a empesché mon cher espagnol do partir commo sans cela il eost fail indabita- ]»lemeDl, de sorte qu'il a leu les deux admirables lettres que tous m'avez fait l'honneur de m'écrire, ou, pour mieux dire, de m'adresser pour luy. Ça esté avec tant de joye, que du cœur et de l'esprit, elle a passé dans les yeux et sur le visage ; si bien que les uns ont recoayré ce feu brillant et doux, qui se voit, en ceux de toutes les personnes spirituelles et tendres* et que l'autre a perdu la couleur jaunûlre de son climat. Voili comment Sapho ne sait pas seulement faire de belles personnes par écrit, mais comment elle sait guérir les malades et les embellir de 200 lieues. Si je n*aymois cet Espagnol autant que moy-^môme, les louanges que vous luy donnez, m'auroient fait dépit : mais la tendresse que tous semblés avoir conçoue si promptement pour luy, m'auroit donné une étrange jalousie. Je me serois repenty de vous avoir jamais connue, de vous avoir aymée, et de m'estre si fort attendry pour vous, voyant que des vers un peu pas- Ci) Ceiirerf, toI. V, in-Tol.
mmmm
sionnésToos toachontsi fort,iet rous font presque oublier ceux qui en faisoiont autrefois do semblables, et qui ne doutoient pas qu'ils ne fussent amoureux. Mais j'ay une si forte passion pour cet aymable étranger, et je l'ai conceu si vite et pour des raisons si approchantes de colles qui vous ont touchée, que bien loin dé TOUS condamner» je suis bien ayso de Tons avoir pour ma défense. Au reste Dom Luis (4 ) ne peut croire que tous n'avez pas esté longtemps nourrie i la cour do Madrid en lisant Totrc espagnol ; et il m'a dit qu'il n*osoit répondre en sa propre langue quand il ne l'auroit pas presque tout oubliée dans ses voyages du LoTant, à celle qui l'escrit si délicatement et d'un air tout h fait semblable i celuy des lettres de Palinis. Après quoy il ne pouvoit plus rien dire pour TOUS louer de ce costé-là. Car pour Totre galanterie, il m'a juré par les yeux et par les mains de Palinis qu'il n'aToit jamais rien tou de si délicat, ni de si tendre, non pas mesmo en celle de Palinis. Il ne m*a prononcé ces dernières paroles qu'en rougissant et que d'un ton si bas que je les ay [dus tost devinées qu'entendues. Je lui ay demandé le portrait de cette belle fille pour tous ; il m'a dit qu'une ettrosmo amour comme la sienne, estoit la plus belle peinture qu'il vous peust euToyer, si tous la Touliez joindre & la bonne opinion que tous aTez de luy. Il m'a adjousté qu'il Touloit passer par Paris, pour vous voir et pour vous entendre, quoyqu'il connust bien que c'estoit
(1) On devine qne retpagnol INmi Lnis n*ett ailie qne Goéean.
s'exposer au plas grand et au plus raisonnable des dangers du monde de derenir infidèio.
De Vence, 19 mil 1G51 (1).
Je viens du pais dlsabclle et d'Ibrahim Bassa. Si j'ôorivois i H. votre frère, je luy. dirois que j'y ay vcu dos fortifications admirables, do grans bastions, dos glacis, des conlr'escarpos, des chemins couvers taillés dans la rocbo vivo ; dos casemates, des contremines, des portos pour le secours. Enfin que tout co que l'art peut adjouster i la nature pour rendre une place tout i fait imprenable, est dans Monaco. Mais écrivant i l'illustre Sapiio, je dois, ce me semble, Juy faire d'austres remarques. Je luy diray donc que j'y y veu la fontaine de la Galanterie qu'Isabelle, y avoit fait faire i cet illustre mage de Porsépolis, qui s'attacha i son service, depuis qu'Ibrahim lui donna la liberté. Du costé jdu Levant, cette princesse fit.bfttir un appartement bas, qui ostoit digne de son esprit et de sa magnificence. On y entre par une grande salle, ou plutost par un salon superbe qui est tout peint de la main de Rafaël. En haut de la voûte, on voit la eheute malheureuse de ce jeune téméraire qui youlut avoir 4a conduite du char de son pore pour un jour seulement, et qui pensa mettre le monde en cendre. Jupiter lance le tonnerre sur luy pour éteindre le fou de l'univers par un autre. Le peintre a mesié sur son
(1) OMnir<, tons Y, Mbl.
visage la pitiA avec rindigoation, mais il a natveroent roprésontô la foudre qai part do sa main ; ; d'abord que jo confesse que j'ay sonty quelque mouvement de pour. Phaéton tombe du char paternel, et de quelque costé que l'on le regarde, on le voit tomber de la mcsme façon. Il parait de i'étonnement sur son visage mais c'est un estonnement où se meslo de là Gerté, et une secrète joy.o d'avoir armé la main du roy des Dieux pour sa porto. Tout h l'entour, il y a une frise mor^'cilleuse, et.des ordres d'arcbitecturo qui surprennent tous ceux qui .les regardent. Car en voyant dos colonnes d'un costé, il semble qu'elles sont renversées, -quoy qu'en les voyant d'un autre elles paroissent droites, comme elles le sont en effet. De co salon on passe dix grandes chambres, toutes peintes parles plus grands maîtres d'Italie, et parées de si riches tapisseries, et de lits' si superbes, et si galans qu'il ne se peut imaginer, rien de plus agréable, ni de plus magnifique. Après toute cette enfilade de chambres et de cabinets, remplis de curiosités do toutes sortes, on entre sur grande terrasse d'où l'on découvre la mer. Elle est pavée de carreaux de marbre de plusieurs couleurs qui ont esté si heureusement . mosléos qu^elles représentent un grand parterre onrichy de toutes sortes de fleurs : si bien que sans qu'il . yayt un pouce do terre, on pense être dans un jardin, . et on a bien de la peine a se détromper de l'illusion que-cette marquetterie fait aux . yeux. La balustrade est de piliers de cuivre doré, et d'espace en espace, il y à de grandes aigles de mesme matière, qui jettent
^__- w I i I m m i . m ,j i m ii i in ii uj ii l i ii i ^ ,K^mw i i i yni i ii.iw ii m wi *'"
tontes do l*eau. Car au milieu est cette merveilleuse fontaine, dont on parle tant dans le monde. Le bas* sin est d'un marbre noir, si clair et si poli qu*il n'y a point de glace do miroir qui le puisse estre davantage, n est porté sur douze grans lions de marbre blanc, qui semblent gémir sous leur charge et, toutefois, s'en glorifier. La face du corps de logis, qui tourne de ce eosté-l& n'y est point représentée, parce que le Mage a voulu qu'il scrvist seulement à son dessoin. Si les personnes mesme qui s'en approchent no sont galantes ou no le peuvent devenir, elles ne s'y peuvent voir, et j'en ay fait l'expérience en ceux qui estoient avequos moy, lesquels ne s'en fâchèrent pas trop» et creuront que tout ce que l'on disoit de ce bassin, estoit une fable, jusqu*î ce qu'ils m'y virent représenté, mais en en un autre habit que celuy que je portois et en l'âge do 25 ans, gay, éveillé, brillant, sautant et tenant un cœur h la main, comme si j'eusse cherché à qui l'of* frir. Ce bassin a encoro esté fait sous une telle constellation, qu'il conserve distinctement les images d'Isabelle et d'Ibrahim, tels qu'ils estoient le jour de lour mariage, qui fut, dit-on, le dernier de leur ga« lanterie. En vérité, si le mage de Persépolis n'a point fardé Isabelle, c'estoit une admirable personne. A ses pieds, je vis une fille d'assex riche taille, brune et dont les yeux estoient si vifs et si brillants, que j'en fus éblouy. Elle la eonsidéroit attentivement, et de temps en temps elle faisoit quelques traits d'un crayon qu'elle tenoit dans des Tablettes. Je sons que ce Mage, à qui les choses de l'avenir estoient toutes présentes,
^mmmfm
avoit eonaa qao longlomps après Isabelle* il devo naistrc une fille admirable, qui décriroit ses aTcntares, et qui le feroit si merveilleusement et si galamment, qu'il aroit ereu la deroir mettre auprès de celle il qui elle oonsacreroit les prémices de sa plume. Au milieu de ce bassin mystérieux, on voit la statue de Capidon, non pas enfant, mais comme un jeune garçon de 20 ans. Il est couvert d'une robe qui sem* ble estre de gaze, et qui n'empesche pas qu'on ne puisse dire qu'il est nud, mais qui épargne aux yeux les plus délicats, la peine de se baisser, et au visage celle de rougir d'une nudité. D'une main, il tient un trait d'or et de l'autre quelques 'plumes de crystal, taillées d'une façon toute particulière. A ses pieds, il y a une table de marbre, où sont gravées plusieurs petites figures de personnes qui dévoient naistro après Isabelle, et de qui seroient les plus galantes du monde, ou qui écrivoient le plus galamment. Je ne vous parleray que de deux ou trois que j'y reconnus, qui sont cette précieuse marquise qui vit maintenant en récluse et cette fille qui devait écrire les amours d'Isa*^ belle et d'Ibrahim. Il y avoit quelques hommes a l'entour d'elles, qui les regardoient aUentivement, et qu sembloient prester l'oreille h ce que la fille sembloit leur dire, et qui les transportoit d'admiration. Le pamTO Voiture estoit h genoux devant la Dame, à qui on eu dit qu'il disoit quelque chose de joly, parce qu'elle sourioit. Le Mage de Persépolis ne s'y estoit pas oublié, et on le voyoit comme aller de demoiselle en de* moiselle, à chacune desquelles il disoit un mot galant
ou ilonnoit uiio loUro» mais quaad on le roganloit de pràs» on trouvoit la figure qui le représcnloit arrcslêe à l'admirable fille qai sembloit le distinguer de tous les autres. Du pied de Cupidon, il sortoit une eau si claire, qu'i peine se pouvoit-elle bien voir. Mais ce qui est tottt-a-fait merveilleux, ceux dont Testoile n*ëtoit pas galante la voyoient bien, toutefois quand ils pensoient y porter la main pour eu prendre, et pour la porter i leur bouche, ils ne trouvoient que de la boue. Pour moy, ayant veu faire cette expérience à d'autres, je n'osois me hasarder k recevoir un aiïront, sans un vieux serviteur du Mage qui m'enhardit. J'avançay donc la main et je pris de cette eau qui changea un peu de couleur, mais qui demeura assez fraiclic et asseï claire pour en boire avec plaisir. À l'heure même i|ue je l'eus avalée, je me retiray dans un petit cabinet, qui estoit au bout de la terrasse, et je pris une plume pour vous écrire cette relation, laquelle pourra passer pour fabuleuse auprès de beaucoup de personnes, mais que vous recevrez, je m*assuro, comme trèa-véritable.
pt^mwn^nHvi
>wi^p^«
Sapho au Mage, réponse à sa leiire du 8 atrii
Pari», l« l** ite my (I).
Je vous écris le premier joar irun mois où loas les rossignols clinnlent, où tous les arbres ont un nouveau vert, où toutes les préries pnt de nouvelles fleurs et où toute la nature semble avoir un certain esprit do joye (|ui la rend la plus belle, et je me suis tellement mis dans la teste que le premier jour de may est un jour de plaisir et un jour heureux, qu*il me semble que j*auray mémo plus d'esprit aujourd'buy que je n*ay accoustumé d*en avoir. Du moins say-je bien que ce que je pense présentement est fort nouveau. Car je vous confesse que je suis jalouse do cet Espagnol, que vous dites que je no connois pas et qu'il y a peu de chose que je ne lisse pour estre mieux dans son cœur que Palinis. Il est vray qu'elle est belle et que je ne le suis pas ; mais si elle a le teint plus beau, j*ay le cœur plus tendre, et il seroit peut-estre plus heureux qu'il n'est, s'il avoit pour moy toute la tendresse qu'il a pour elle. S'il vient jamais h Paris, nous verrons ce qui en arrivera. Maison attendant, disposec-le favorablement, car je m'aperçois bien que vous l'aymcz comme vous mesme, et qu'il faut que vous ayez grand crédit auprès de luy. Je sais bien que ce que je fais
(1) Cafirofl, tooM V, io-fol.
ii*esl pas régulièromcnt fait, mais jo vous avoae que pour chasser Palinis du cœur de Doin Luis, jo ferois eocoro davantage. Vous mo direz sans doute que jo suis injuste et que mesme je ne suis guère gloriouse, car je veux chasser Palinis d'un cœur où elle rigne paisiblementt et j'en veux avoir un qu'on ne m'oiïro pas. Mais pour répondre à cette dernière chose, jo croy quo quand on en a repris plusieurs onpeutquelquelquefois en prendre un qui plait, quand on le trouve. Et pour ce qui est de l'injustice qu'il y a i vouloir troubler le règne de Palinis, il s'en faut prendre aux mesmos astres qui font tant de révolutions importantes dans le monde, car assurément la mesme constellation qui a allumé la guerre par toute TEu* rope, qui a mis la sédition dans Tesprit des peuples, qui a fait Cromwel roy, et qui a fait quo la reyno de Suède quitte la couronne, peut-estro fora que Palinis ne régnera plus dans le cœur de votre Espagnol. Ainsi il se pourra faire que sans beauté et mesme sans mérite, je chasserai Palinis avec ses beaux yeux, ses belles mains et son bel esprit. Jo sais bien que vous direz que je m'avise un peu tard de vouloir fairo dos conquêtes, mais il vaut mieux tard que jamais. Le roy de Suède n'estoit pas si jeune quand il commença la guerre d'Allemagne qu'Alexandre l'estoit quand il partit de Macédoine. Et cependant il n'a pas laissé de mériter le nom des plus illustres conquérants des derniers siècles. Il est vray qu'il mourut k la dernière bataille qu'il donna, mais puisqu'il la gagna, cela suffit, et si je chasse Palinis du cœur que j'occupe, le