CHAPITRE IV
Là famille (fliarti. — Su niltianee. — Le Yice-rei d'Amiéaie«
— Suceès emourcttx d*ltaiii. ^ Le marciuii de Gastelnioron.
— lettre pour la présenter à M"* de Scudérj. — Sa réponne. — • AYentare de la roarqtiife. — Sa jaloutie. — llupture. — Jtam habitué des Sameoit • — Le jeune étranger. ^ Sea vera.
— Amitiés de Pellition. — Ses vo^ragea. — Sca amour». -- Son inconstance. — Sa discrétion. — L'aventure du luiin dana la Seine. — Voyage de Lyon avee deux jeunea damea. — Isam a fourni i Molière le : « Au voleur, • dea Préciêutit ridiculft.
Nous avons vu figurer parmi les intimes de M"* de Scudéry, Isam, au sujet duquel, coumio nous Tavons déjà dit, on consulterait vaine* ment les biographies et qui tient cependant une place considérable dans cette société.
Nous avons été curieux do rechercher quel homme avait été ce précieux émérite qui n*étail pas sans une certaine originalité, et de réunir quelques-unes des œuvres qui causaient un si grand plaisir aux dévots du samedi de Sapho.*
La famille d*Isam appartenait à la petite noblesse ou à la haute bourgeoisie protestante de Castres. Pierre Isam, son quadrialeul, fit son testament, en 1544, et, dans ce document, il prend le titre de seigneur de Crassole, de ^e-
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fort et de Cartençt, son arrière-pelit-fils, Jean . Isanii fut greffier de la Chambre de TEdit à Castres et épousa en 160S (1), Jeanne Balaran qui lui donna deux fils : Tatné, Benoist, seigneur deYaragne, succéda & la charge paternelle, se convertit au catholicisme et maria sa fille au baron de Saint-Semin ; son fils Jean, baptisé le 23 août 1647, fut maintenu dans sa noblesse avec son père et son oncle, par jugement du 10 janvier 1669 ; le cadet fut Samuel, dont nous nous occupons. Un membre de cette famille a acquis une curieuse célébrité, après Texistence la plus aventureuse, sans que nous puissions préciser son degré de parenté avec l'auteur du Louis- Jt Or. Ce fut Abraham Isam, né également à Castres vers 15S0. Après avoir débuté conune avocat à Bordeaux, il acheta une compagnie dans le régiment de Gondrin, servit dans Tarmée du maréchal de Biron - et dut se réfugier en Flandre après un duel malheureux. Il entra alors au service de TEmpire et fut pendant quelque temps gouverneur de Ratisbonne.
Son humeur aventureuse l'entraîna vers TOrient, et il conmianda une armée en Perse ; fait prisonnier dans un combat par les Turcs, il embrassa le mahométisme et fut élevé à la tiignité
(1) Généalogie do It fanillo Iwa, diai loi rièut (ugiHv^i dm mMffuii fJinbûii. «
de vice-roi d'Arménie. On assure qu*il appela alors auprès de lui son frère Jean -^ probid)le^ ment le grand-père de Samuel — qui serait allé le voir, il mourut en fonction laissant deux fils, dont Tun fut sultan d*Alep (1).
Samuel Isam naquit, selon Topinion commune, vers le premier quart du xvii* siècle ; les biographies et M. Lalanne indiquent Tannée 1637, ce qui nous semble impossible (2). Son père avait épousé en 1605 Jeanne Bolurand, et il se remaria le 23 juin 1623 avec Isabeau de Vigères, de laquelle serait né Samuel. Il devait être à peu près contemporain de son compatriote Pellisson, né en 1624. Quant à sa ville natale, on a toujours indiqué Castres : deux savants Languedociens, &IM. Combes et Afichel Nicolas, d'après ce qu'ils nous ont écrit, peu* chent pour Béziers, en se basant sur ce que de 1623 à 1629, la Chambre de l'Edit^fut installée dans cette ville, et que par conséquent le greffier en chef devait y demeurer (3). Riche, spirituel, ayant fait de bonnes études, bien doué physiquement, Samuel eut à Castres et à Tou-
(1) Voir Biographie protettante de MM. Haag.
(2) Son frère iiné épousa en 1640 Jeanne Sayard.
(3) M. Nicolas a trouvé dans an acie d*iin notaire Montauban, dans lequel Jeanne de Balurand est qualifiée k la fln belle-sœur ei femme de Jean lum. Aurail^lle épousé Pierre laam aTant son frère Jean 7
-ce-
louse de brillants succès. C*est dans cette der^ nièrc ville qu*il eut les faveurs de la belle marquise de Castelmoron, qui lui demeura trop fidèle pour son goût, bien qu^elle se soit dédommagée ensuite de cette constance. En ouvrant Tallemant à Thistoriette consacrée & cette belle dame, nous lisons : « Quelques années Isarn, garçon bien fait, qui a bien d*esprit et fait joliment les vers, fit connaissance avec elle à Toulouse, il avoit desjà esté plusieurs fois à Paris. Je ne doute pas qu'il n'en ayt eu toutes choses. »
C'était, soit dit en passant, une singulière femme que cette marquise de Castelmoron.
Héritière de la noble maison de Yicose, en Gascogne, riche et bien faite, elle avait été mariée au dernier des fils du maréchal de la Force, pauvre, laid et mal basti, « n'ayant rien de recommandalile en luy que d'entendre bien la chasse. » Sa vie fut une longue galanterie, sans qu'elle se montrât même souvent assez difficile dans ses choix. Son mari ne pouvant cependant saisir rien de suffisamment positif, résolut de se faire justice lui-même. 11 Temmena de Castelnau, où son beau-père lui témoignait beaucoup d'affection, et parla de revenir chez lui en faisant bonne mine à sa femme. « Us partent, écrit Tallemant ; mais ils n'eurent pas fait deux
lieues, que voyla des gens armez qui Teinmennent toute seule dans un vieux chasteau à chatsbuants. Ce coup-là elle crut être morte ; mais pour ne pas leur donner lieu de pouvoir dire qu'elle estait morte de sa mort naturelle, elle se résout à no inanger que des œufs en coque et à ne boire que de Teau. Voyant sa résolution, ils firent une mine qui fit sauter tous les plancbes du corps do logis où elle estoit dans l'instant, que, par bonheur, elle estoit entrée dans un petit cabinet qui est dans l'épaisseur du mur. Cette espèce de miracle touche le mary ; il croit qu'elle est innocente et que c'est pour cela que Dieu l'a sauvée, car c'est un bigot parmi les huguenots. 11 se jette aux pieds de sa femme, luy demande pardon et elle retourne avec luy. »
Isam était déjà un des principaux membres de la société précieuse quand il conquit les bonnes gr&ces de M** de Castebnoron, puisque Tallemant constate qu'il était déjà venu plusieurs fois à Paris. Il désira la présenter à M"* de Scudéry, comme le prouvé cette 'curieuse lettre que nous donnons avec la réponse de Sapho :
Billet de Zénocraie (1).
Si vous osles visible après-demain, j'auray Thonnçur d'accompagner chez vous une des plus aymables personnes du monde ; j'espère mesme que lorsque vous aurez veu M"*« la marquise de Castelmoron, vous avouerez que c'est une personne d*un mérite extraordinaire; elle est toute propre du moins i gagner des cœurs. Elle est mesme tellement accoustiimée à faire de ces sortes de conquestes, que j'ose assurer que la vostre ne sauroit lui échapper.
Elle est belle sans estre fière Set yeux et son esprit sont si remplis d'attraits
Que par d'inévitables trails
Ils peuvent tout mettre en poussiire ; Bile est faile en an mot d*une telle roaniire
Qu'on ne peut la voir sans l'aymer»
Ni l'entendre uns l'estimer,
Parmy tant de rares qualités, je ne luy trouve qu'un petit défaut, duquel elle pourroit se corriger aisément, si elle vouloit se résoudre à aymer quelque chose ; mais enfin comme vous estes toutes en cela do mesme humeur, il ne faut pas se promettre qu'aucune en change, et nous nous trouvons réduits h loQer mesme vostre indifférence, et à admirer en vous ce que nous serions bien marris d'imiter. Je ne say
(1) CSanrorf, la-fol. tone XI, page 321.
poarUnt si nous ne ferions pas bien d*en essayer à rostre exemple.
L'on lovffre eent tooroMM en aymant qnalqQa ehoMt L*oa Tit uns nul plaltir quand l'on n'aymo rlon»
Rt quolquo but qu'on te propos
Lo mal pane loujourt pour le bien.
En Téritô, Madame, sur une matière aussi épineuse que celle*!!, il seroit bon do prendre conseil de ses amis. Pour moy je meurs d'enrie de tous demander ce que tous en pensez.
Seeoures-moi, du moins, d'un eonsetl cbarilable»
L'amour m'a rendu misérable, Josqu'îfy j'avois cru qu'il avoU des appas,
Mais je le Irouve insupportable.
L'indiiïérence est-elle plus traitable T Dile»-lo-ffloi, je ne la eonnois pM.
Apostille.
Au reste, Madame, je tous conjure de-ne montrer point mon billot, car. dans le paîs o& nous sommes, il n'y a pas dé liberté do billot, comme il y a liberté de conscience.
Réponse.
La Tisite que tous me promettez est assez considérable pour me rendre Tisible après-demain. Proiioz garde qu'on ne tous trouTO pas un grand exagérateur. Du moins connois-je bien de certitude que
celte personne n'est pns trop judicieuse de tous choisir pour son introducteur. II est dangereux pour celles qui veulent paroitre spirituelles d'en avoir do cette manière. Si j'estois aussi savante en la matière sur laquelle vous me consultez, que je le suis en chicane, je résoudrois vos doutes sur le champ, mais trois avocats que j'entretiens au mouvement mesme où je vous écrisi ne m'en laissent pas la liberté, et mon esprit est trop ensevely pour oser traiter un sujet aussi délicat.
Il faut prendre une âme plas grande Et le deux langage des Dieux, Pour contenter un eaprit curieux El le Muver du mal qu'il appréhende*
Si vous estes pressé de vous .déterminer, à tout hasard déclarei-vous pour l'indiiïérence, aussi bien je crois qu'après avoir consulté les docteurs, nous trouverons que c'est le plus sûr.
Mais la jalousie de la marquise gâta tout. Elle l'avait emmené Isarn chez elle à la campagne, et elle lui écrivait sans cesse, quand il était à Paris : « Mesmc il découvrit, ajoute Tallemant, que son valet avoit esté gagné et que la demoiselle de la dame avoit commerce avec luy pour sçavoir toutes les galanteries de son maistre. Il trouva moyen de retirer toutes les lettres de la suivante que ce valet gardoit et puis il le renvoya tout doucement, »
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Isarn était exceptionnellement doué pour plaire dans une société précieuse ; il avait toutes les qualités p^hysiques et intellectuelles ; beau comme le jeune président Lamoignon, a écrit le savant éditeur de Somaizo, galant comme Pellisson, gai comme Voiture, amoureux plus qu'eux tous, inconstant comme lui seul, pofite agréable, prosateur élégant, sans se soucier de recueillir lui-même ce qu'il composait, tout en étant assez fier, car remarque Somaize dans le Dictionnaire des précieuses: « C'est un homme qui visite plusieurs prétieuses illustres bqui il montre toutes les galanteries qu'il fait chaque jour. i>
Type de « l'honnête homme » par excellence, comme on disait alors, du galant homme s'il en fut, « ni guindé, ni gourmé, dit encore M. Livet, trop enrubanné peut-ôtre, trop façonné au sourire. » Son seul défaut fut une inconstance demeurée célèbre et que nulle femme ne paraît avoir pu fixer. La Gazette de Tendre le constate nettement : « Il arriva icy, écrit-on de la ville d'Oubly, il y a quelques jours, un étranger de fort bonne mine (M. Isarn) qui, après avoir passé de Nouvelle-Amitié à Grand-esprit, de Grand-Esprit à Jolis-Vers, de Jolis-Vers à Billet-Galant et de Billet-Galant à Billet-Doux, s'égara on partant de cet agréable village, de
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sorte qu'au lieu d'aller à Sincérité, il vint dans nostre ville, où il fut un jour tout entier sans s'apercevoir qu'il s'es toit égaré. Mais aussi, dès qu'on l'on eût fait apercevoir, il partit d'icy avec tant de diligence, qu'il y en a qui asseurent qu'il a plus fait de chemin en deux jours qu'il n'en avoit fait depuis qu'il estoit parti de Nouvelle- Amitié. »
Malheureusement ce « jeune étranger » est bien peu connu. Quoiqu'il ait occupé un rang distingué dans la préciosité, que son nom revienne à chaque instant dans les chroniques de cette société, qu'il ait frayé avec tous les lettrés de son temps et même eu un pied dans la plus haute compagnie, on a grand'peine à pouvoir rassembler des traits assez précis pour composer sa biographie. Clu*oniqueurs et biographes, tous en parlent avec empressement, mais quand on essaye de serrer un peu le sujet, on ne trouve presque aucun moyen de satisfaire la curiosité la moins exigeante.
Pellisson fut le patron d'Isam à Paris, où il arriva probablement après la Fronde, au moment où Mademoiselle de Scudéry fondait son salon. Pendant les premières années, il partagea assez fréquemment son temps entre Paris et le Midi où l'appelaient probablement ses intérêts plus encore que ses amours. Cependant nous voyons
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que H"* de Casteloron Tavail emmené chez elle à la campagne. Une relation que nous allons donner prouve qu*il partit pour Lyon et Toulouse au mois d'avril 1634, et Pellisson écrit à M"* de Scudéry, le 13 octobre 1656: « Si vous voulez des billets galants, je vous en envoie deux que M. Isam m'écrit de Bordeaux ; mais il est auprès d'une nouvelle maîtresse qu'il aime fort, comme vous verrez : ce remède est excellent pour avoir de l'esprit (1). Aussi la correspondance qu'il entretint avec l'abbesse de Malnoue prouve qu'en 1665 et 1666 il habite souvent Castres, Toulouse et les environs. Ces absences ne nuisaient pas à ses succès, ni à la situation considérable qu'il avait prise dès les premiers jours dans la société de M"* de Scudéry. Mais aussi il n'avait pas manqué de lui adresser les plus chaleureux hommages : on dit même qu'il s'en montra épris. Avec lui cela ne tirait pas à conséquence, car s'il était aussi séduisant qu'il parait l'avoir été, il était aussi singulièrement inconstant. Sapho ne se faisait point illusion à cet égard, et dans Cyrus^ elle ne lui marchande pas ses vérités en le mettant en scène sous le nom de Thrasyle. Elle le présente
(1) Isam rentra peu après à Paris, car le 2 novembre Pellisson racontait i H*^ Legendre qu'il Tenait de dtner ehea Godean atee Isam, Chapelaine et W^ de Scudéry el Robineau.
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comme le [type même de Tinconstant, tour h tour amoureux de plusieurs belles^ mais se défendant cependant énergiquoment de ce reproche^ par la fameuse distinction de Tinconstance et do rinfidélité. Il no quittait pas, de son grô et par légèreté, disait-il, comme on le lui reprochait, les dames auxquelles il adressait ses hommages, mais par leurs fautes à elles, par des causes venant d*elle$ et nullement de lui. Ce sont elles qui le forçaient de changer, tandis que si elles Toussent voulu, il aurait étonné le monde par sa fidélité (1). Nous avons vu que M** de Castclmoron cependant ne parait pas avoir été convaincue par ces beaux discours.
Du moins Isam était parfaitement discret, car le nom d'aucune autre do ses conquêtes n*est parvenu jusqu'à nous ; il disait donc vrai quand il écrivait à Tune des belles dames dont il faisait probablement le siège :
Allei aimer d« grand» cspriU Pour cliereher une faine gloire ; Entasuanl éf riti sur èeriU, De f oa moindrea fateura ila pubUeronl rhialoire. Un molaa itluatre amant, maia un |)eu plua diaerel, Seroit beaucoup mieux votre aflaire.
Cea gena-tà n*ont paa de aecrct ; Qnand on parle ai bien, on a peine i ao taire.
0) Voir eette longue querelle agréablement fxpoaèe dana le tfolaièiM Hfro du tome VII du Cynw. M. Gouain n*h6aite paa
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H"* de Scudéry, nous Tavons dit, succéda à M"* de Rambouillet dont le salon se forma avec la fin de la Fronde. C*est en 1653 qu'elle commença ses fameux samedis qui ont fait tant de bruit dans le monde des beaux esprits du temps et qui encore aujourd'hui excitent la curiosité. « Elle avait pris le samedi pour demeurer au logis, dit Tallemant, afin de recevoir ses amis et ses amies. « Elle était intimement liée avec le spirituel compatriote d'Isam (1), Paul Pellisson. Celui-ci, nous dit M. Rathery, était un petit homme disgracieux de taille et de visage, qui selon le mot de Guilleragues, répété par M** de Sevigné, abusait de la permission qu*ont les hommes d*étre laids. Mais en le dédoublant, disait encore la marquise, on trouvait une belle intelligence et une belle &me. Egalement propre à la société, aux lettres et aux affabres, sous un extérieur qui paraissait repousser la sympathie, Pellisson, au contraire cachait le don de l'inspirer et de la ressentir, c'est par là que devait être prise H"* de Scudéry, à peine moins maltraitée au point de vue des avantages extérieurs, mais, sui-
à reeonniltre loiu ce nom^ la c beau el léger Istra» • bien qoe le elef ne le dise pai.
(1) Piul PelUsaen était né i Bèsiere, où ton père demevra aeeideiilellement à came de u charge de conseiller an Parle» meni; nais u teaille étail de Gaitrest
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-voyant Ménage, plus capable d*aimer fortement que Pellisson. Ainsi commença une de ces amitiés célèbres, bien voisine de Tamour, qui eut ses vicissitudes, ses jalousies, ses petitesses et ses grandeurs. Dans ce cas, ainsi que M"* de Scudéry Ta écrit elle-même, « Tamour et Tamitié se mêlent comme deux fleuves, dont le plus célèbre fait perdre le nom à l'autre. »
Hais cette intimité déplaisait fort à George de Scudéry, très-jaloux de sa sœur et qui, par un bizarre caprice, la gardait véritablement en charte privée. M"* de Scudéry le raconte dans le dernier volume de Cyrtja^ publié au mois de décembre 1653, et où elle met en scène Charaxe, frère de Sapho, qui cherche à rompre la liaison de celle-ci avec Phaon.
Tallemant nous raconte que Scudéry, ayant su que Godeau avait fait dtner sa sœur avec quel^ ques beaux-esprits, parmi lesquels était Pellisson: K II pensa manger Madeleine. » Et ces rigueurs ne se ralentirent pas ; Scudéry considérait évidemment ces petites parties comme autant de rendez-vous ; il se décida heureusement à quitter Paris et rendit ainsi la liberté à sa sœur.
On s'explique aisément par ce que nous venons de dire, l'importance que prit rapidement dans ce monde le bel Isam, présenté et
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patronné par Tami par excellence de la souveraine de ce royaume. Nous voyons en effet qu*Isam est dès le commencement admis dans rintimité de M"* de Scudéry ; les convives d'un des dîners incriminés par le farouche gouverneur du chAteau de Notre-Dame-de-la-Garde, sont, d'après une lettre de Pellisson à M"* Legendre, M"* RobineaUf Chapelain et Isam, et son nom revient toujours dans ces petites fêtes délicates. Isam se distinguait entre tous les beaux esprits, par une extrême facilité pour ces compositions légères qui faisaient le bonheur des habitués des samedis ; à défaut de verve et de talent poétique, il montrait une exquise urbanité, et beaucoup de gr&ce. Nous avons fouillé dans les inépuisables portefeuilles de Conrart, et nous y avons retrouvé quelques pièces authentiques de cet aimable précieux, qui ne sont réellement pas sans mérite. Bien d'autres certainement émanent également de lui, mais nous n'avons voulu recueillir que celles dont l'attribution est positivement prouvée. Il en est deux qui méritent une attention particulière et qui seront lues avec plaisir, par ce qu'en même temps qu'elles forment d'agréables jeux d'esprit, elles donnent des détails curieux sur les mœurs de cette société, où la politesse, l'urbanité, comme on dirait en employant un mot
récemment mis en usage, tenaient une si large place. Dans Tune Isam raconte une plaisante aventure qui lui arriva en prenant un bain dans la Seine; Tautre est le récit d*un voyage de Paris à Lyon. Toutes deux sont conservées dans les papiers de Conrart, tome V, in-foL: nos lecteurs certainement trouveront piquants ces deux croquis des mœurs du temps pris sur le vif.
Pour nous, ils nous ont paru toutnà-fait dignes d*étre publiés : ils sont adressés naturellement à M"* de Scudéry, et la relation du voyage est complétée par une réponse de Tincomparable Sapho. C'est du style précieux, mais non sans esprit, ni sans élégance (1).
(1) n «1 parlé dans la dcaeriptiM du paya de Tendre de l*avesliira d« bail : il aeiMe nèaae q«*elle déplsl parUeulière* à M"* de Scsdèry.
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Relation (1) conienant thùioire du voyage de Thyms de Paris, en Lmigttedoe, eseriie fil Italien par un vallet de chambre allemand logé à la me Saint^Martin, à la ville de Bruxelles datis la chambre M, et traduite ai français par le P. Girard, secrétaire (tAcante et confidetit de Trasyle.
Première iwrtie eonteiuiiit ce qui t'ett iMtié de piM némonbla
d« Parit à Lyon.
c J'entreprens puisque tous le voulez d'escrire les aventures de Thyrsis. A son départ de Paris, il eut une grande querelle avec son cœur. Il fit ce qu'il put pour en apaiser la rébellion. Il lui représenta le devoir, la nécessité, le destin. Le -cœur lui répondit que rinclination était plus forte que ni destin, ni nécessité, ni devoir, qu'en un mot il ne voulait point sortir de Paris. Thyrsis se laissa vaincre et partit sans cœur. Vous trouvères ce cœur on dans la chambre de Théodamas ou dans celle du samedi, au coin qui est à main gauche en entrant, à peu près entre la place '
de Sapho et celle d*AgeIaste. Il ira bien quelquefois à la maison de Sapho, mais je ne sais pas s'il aura le
(1) Conrarif iih^, ?. 615 (lubl. de Tart.). .
eourage d'y rentrer. Thyrsis, dans ce misérable estât arrive k Essone : estant k la fenestre il yit Tenir nn carrosse qui entra dans le mesmo logis où il logeait. De ce carrosse il rit sortir trois filles ; leur port et leur taille loi donna la curiosité de savoir qui elles estoient. Il apprit qne Tune des trois estoit une do<moiselle de Bretagne, dont il n*est pas important que vous sachiei le nom : elle n'était li que pour conduire les deux autres. Les doux autres sont doux jeunes Piedmontaises qui s'en retoumoiont i Turin. L'une se nomme Isabelle Francesca RIppa, fille de M"* la eomtesse de Rippa ; l'autre s'appolle Marie Panolba, fille d'un gentilhomme de Turin. La première est une fille de qualité qui fut donnée i M"** la princesse do Garignan» lorsqu'elle vint en France ; l'autre fut mariée par son père k son homme qui l'a trompée, car ayant persuadé k ce père un peu trop facile qu'il estoit grand seigneur en France ; il s'est trouvé qu'il n'en estoit rien, et ce prétendu comte ayant disparu et laissé sa femme à Paris, où il l'avait menée, elle s'en retournait ches son père, et avait prié M*^ Rippa de l'y mener. Toutes deux sont très-bien faites. Isabelle a de l'esprit infiniment, connoit le monde et a esté élevée avec infiniment de soin. L'autre a de la douceur et une naiveté très-agréable. Thyrsis faisoit difficulté de les aborder, quelque civilité qui soit due au sexe, car comme il avoit laissé son cour k Paris, il crut qu'un homme sans cœur lui seroit inutile dans la forêt de Fonuinebleaa par où elles dévoient passer le lendemain, n eiaignil mesmo qa*eUea fussent aimables et
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qu'il auroit qaalquô hontoà ne pouvoir pas losaiiuor. Il 86 contenta donc de leur envoyer le bonsoir par son secrétaire. Elles le reçurent fort civilement et l'en remercièrent. Le lendemain de grand matin il les ren-* contra sur le degré. Il ne put se défendre de leur donner la main et de les accompagner. Elles lui oflri-* rent une place dans leur carrosse, mais avec tant de douceur, qu'il n'osa pas le refuser \ et pour en parle^ franchement, il l'accepta d'autant plus volontiers, qu'il ne courait pas la fortune de perdre un cœur qu'il n'avait pas. Après les premiers compliments qui ne disent jamais rien, il les regarda, les examina avec beaucoup d'attention et de curiosité, et il jugea bien i travers leur masque qu'elles estoient bien faites. Isabelle, qui a les yeux parfaitement beaux, lui parut plus animée et plus spirituelle que l'autre. A la dis^ née, elles se démasquèrent, et alors Thyrsis trouva qu'il avoit bien jugé, et il fut plus aise que jamais d'avoir son cœur i Paris. Léonore a le bas du visage fort beau. Elle est plus grande qu'Isabelle, mais la taille d'Isabelle est mieux prise, et celle-ci a par-dessus l'autre la beauté des yeux, de la gorge, des bras et des mains; outre qu'Isabelle étant de meilleure qualité que Léonore (qui ne faisait que l'accompagner et lui déférait en toutes choses comme à sa maîtresse). Elle soutenait toute la conversation. Thyrsis ne remarqua aucun défaut en ces deux belles étrangères, sinon qu'elle disoient un peu trop souvent leur chapelet et leurs litanies. Dans cette inclination qu'elles ont, Léonore veut obliger Thyrsis bien sensiblement de
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-Siloi faire présent d'une prière à la Vierge. Thyrsis luy dit que s'il aToit une écritoire, il lui en donnerait une autre dont il se souTonoit. Léonore lui donna une écritoire. Thyrsis au lieu d'une prière, fit et écrivit dans le carrosse mesme un madrigal pour la remercier. Elle le lut arec quelque surprise. Isabelle qui le lut aussi et qui a beaucoup d'inclination pour les vers» fut très-aise d'avoir rencontré un homme de l'honneur de Thyrsis. D'abord elle lui parla de la carte des précieuses qu'elle lui fit voir; elle ajouta qu'elle avoit ouy parler d'une autre carte, mais en termes si avantageux, qu'elle avoit le désir extrême de l'emporter en Piémont, et qu'elle avoit une vénération profonde pour W^ de Scudéry, à qui en est attribuée l'invention. Elle demanda à Thyrsis s'il en avoit ouy parler Vous voudriez peut-estre savoir ce que Thyrsis répondit, et moy je ne veux pas vous le dire : vous qui connaisses son cœur et qui saves où il est, demandes»Ie luy. Tout ce que je puis vous dire, c'est que le mérite de Sapho a été le sujet ordinaire de la conversation d'Isabelle et de Thyrsis, tant qu*ils ont été ensonble. A la troisième journée qui fut le dernier jour du mois d'avril, Thyrsis crut qu'il estoit temps de iaire quelque chose pour Isabelle ; il fit donc ou voulut faire un madrigal, car comme il ne dispose pas toujours de sa veine, il ne fait toujours ce qu'il TBOt. Ainsi quelquefois, au lieu d'un madrigal, il loi échappe une épistre. Le madrigal qu'il eût dessein de faire pour Isabelle est devenu des stances, n est vrai que le premier couplet qui estoit
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loarné un peu d'âutre façon qa'il n'est maintenant* et qui estoit on madrigal, fiit montré k Isabelle, qui dite Thyrsis que la poésie étoit trop courte, et qu'elle déai* roit qu'il la eontinuast. Ce que Thyrsis lui promit. Le lendemain avant le lever du soleil (prenes garde que le lendemain estoit le premier jour du mois de may), Isabelle envoya un bouquet de fleurs et le bonjour à Thyrsis, qui l'en remercia en prose et lui dit que ce jour lui avoit toujours esté heureux, et qu'il falloit bien qu'il y ait quelque grande fatalité, puisque mesme en un voyage qu'il croyoit faire seul, il avoit reçu une si grande grâce, et qu'il estoit extraordinai* rement obligé i son destin, qui pour ne pas intcrroftipre une si glorieuse possession, avait su procurer à un homme de Languedoc une faveur d'une Piémontaine, à SOO lieues du pais de l'un et de l'autre ; et sur cette aventure, Thyrsis lui dit cet heureux triolet que vous saves auquel Sapho a fait plus d'honneur qu'il no mérite, Isabelle l'obligea d'en faire un autre, ce que Thyrsis lui accorda. Léonore qui avoit vu le premier madrigal fait pour Isabelle où Thyrsis ne lui disoit pas qu'il l'aimoit, mais que s'il la voyoit longtemps, il auroit peine à se défendre de l'aimer, dit à Thyrsis de fort bonne grâce, qu'estoit parler franchement, qu'un autre auroit tranché d'amour au premier mot. — J*ai accoustumé, lui répondit Thyrsis, d'en user de la sorte ; je dis précisément la vérité, et pour vous le témoigner, je vous promets de ne vous parier jamais d'amour qu'effectivement je vous aime. Hais aussi je vous donne parole que dès le moment que je
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VOUS aimeroy« je tous le diray. ^^ Le lendemain ThjTsis dégagea sa promesse et fit un seeond ma* drigal.
c Le 2* de may, Thyrsis estant pins mélancolique que de coustnme, fut fort pressé par Isabelle de lui on dire la raison» Thyrsis fut bien en peine de lui répondre, car il ne le saroit pas lui-mesme. Il y resToit et ne se trouToit pas qu'il fut plus absent de Paris ce jour-li qu'un autre. Mais enfin s'étant examiné plus exactement, il se sourint quil estoit samedi, et il ne douta pas que ce fut la cause de ce redoublement de mélancholies, Léonore, pour réveiller lui dit qu'il falloit jouer au vert, que c'estoit la coustume en Piedmont au mois de may, et soudain ayant cueilli en passant quelques feuilles d'un rosier sauvage qui se rencontra sur le chemin» elle en fit part à Thyrsis el lui donna des armes pour se défendre. Thyrsis ayant laissé cheoir son vert sans y penser, Léonore ne perdit pas l'occasion de le prendre sans vert, i quoy Thyrsis répondit par un madrigal. Dans une petite ville sur la rivière de Loire, quelques gantiers apportèrent des gants à Isabelle qu'ils lui voulurent vendre pour gants de chiens. Elle demanda l'avis à Thyrsis qui lui dit son sentiment par un madrigal. Ce jour-lè mesme il arriva une assez plaisante aventure. Le cocher qui conduisait ces belles estrangères ayant oui par haard que Léonore disoit à Thyrsis qu'elle ne croyoit pas ce qu'il lui avoit témoigné dans •on BHidrigal n* S, dit tout haut et du ton dont il parle à aoe eiieviuzt que si elle ne vouloit pas le croire, elle
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n*aToit qu'à Taller voir. Sur quoy Thyrsis dit en riant, qu'il ne youloit plus faire de madrigaux puisque les cochers en faisoient. Isabelle Toulut que celte parole du cocher fut effectivement mise en madrigal, Tbyrsis lui obéit, et ce madrigal fut nommé d'aa commun consentement, le madrigal du cocher. Thyrsis fut un homme de parole, et depuis ce jour-li no fit plus de madrigaux. Il changea seulement le premier qu'il ayoit donnée Isabelle et par son ordre il y ajouta cinq ou six couplets de stances. Il luy eust été assez difficile, après qu'il eût fait habitude arec ces aimables estrangères, et que leur conversation l'eschauffoit de jour en jour, qu'il eut pour s'amuser & faire des madrigaux, aima mieux employer le peu de temps qui lut restoit à estre auprès d'elles, h chercher le moyen de leur donner de ses nouvelles et d'en rece« voir de leur part, & quoy ils s'engagèrent réciproquement, et se promirent solennellement de n'oublier jamais leur adventure. Ils se séparèrent dans la ville de Lyon, ou Thyrsis eut à peine la force de leur témoigner le sensible regret qu'il avoit de les quitter et son extrême ressentiment des grâces dont elles l'avoient comblé. Elles de leur costé lui donnèrent tant de nouveaux témoignages de leur bonté ei do leur estimot que Thyrsis s'avouant incapable de les reconnaître dignement en résolut de les publier éternellement.
c Vous recevrez la seconde partie de cette relation quand le destin aura donné de la matière^ri'autheur. Il a escrit cette première partie dan^un bateau sur le Rhéne entre Vienne et CoindrieUi le 10 mars 1654. ^
Nous ne priverons pas nos lecteurs de la réponse de M"* de Scudéry, à cette première relation :
• Da 19 jaiB 1651.
c Je n'ay pas plutost leu Tagréable relation que vous ares envoyée à Tillnstre Conrart, que je lay donnois tontes les louanges que mérite une chose aussi spirituelle, aussi galante et aussi ingénieuse que celle-là. Mais après l'avoir louée avec beaucoup de plaisir, je fus diligemment chercher votre cœur au •' i où vous assuriez de Tavoir laissé, afin d'en avoir tous les soins qu'on a des choses les plus précieuses. Le mal est que ma peine a esté inutile, car. Monsieur, quelque empressement que j'ay eu à le chercher» je ne Tay jamais pu trouver, et il faut assuremment que vous l'ayez emporté sans y penser on qu'on vous Tait dérobé en chemin si vous ne l'avez pas au lieu ou vous estes. Ce seroit pourtant grand dommage qu'il fût perdu car encore que je ne l'ai pas vu tout entier, je ne laisse pas d'être persuadée qu'il n'y a rien que de beau, et qu'une personne qui en seroit la maîtresse se devroit consoler plus aisément de la perte d'un eœar de diamant que celle du vostre, quoiqu'il n'ait pas la réputation d'en avoir la dureté. Mais enfin je puis vous assurer que votre cœur n*est ni auprès du
Intli d'Agelaste, ni auprès do la place do Sapho, car ou n'en meniir pas» ni Tune ni l'autre do ces deux personnes, no laissent pas comme cela les cœurs qu'on leur donne & Tabandon, et jusques à cesto heure on ne leur a jamais dérobé. Si par hasard vous aves des nouYoUes du vostre, vous aurez la boulé de m*apprendro ses aventures qui ne peuvent estre que fort divertissantes. Ce qui me met un peu en peine pour l'amour de vous/ost qu'on m'a assuré que vous deviez bientôt vous marier: car si par malheur on alloit dire k l'aimable personne que vous avez choisie que vous avez perdu votre cœur, je ne sais si cela ne romproit pas votre mariage. Au moins sais-je bien que, selon moi, il s'en est rom]^ pour des causes plus légères. Hais il faut bien que j'aye bonne opinion de vostre jugement, puisque j'ai peur que cet accident ne vous empesche de vous marier» moi qui ne me suis jamais resjoui du mariage de personne, et qui auroit esté fort affligée si on n'avoit forcé d'épouser quelqu'un. Sachez-moi donc quelque gré de la joie que j'ay de la vostre et faites-moi la grâce, si vous n'avez plus de cœur où vous ne puissiez donner place, de m'en donner du moins dans vostre mémoire, que je vois bien que vous n'avez pas perdue, puisque vous vous souvenez encore du samedy qui vous honore infiniment. Agelaste en particulier vous fait mille compliments. >
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Relation véritable de FadvetUare arrivée à Trasilledans la rivière de Seine, d Théodamas.
Il faut que jo vous informe de Tadventore du monde la plus agréable qui m'est arriréo depuis rostre départ En revenant, il y a trois ou quatre jours, du bois de Vincennes où j'estois allé me promener, nous réso-^ Insmes avec deux de mes amis de nous aller baigner le soir- Nous fusmes donc sur les^sept heures au Mail pour prendre un bateau . dès lors mesme nous nous écartâmes du bord et dans un lieu assez éloigné que nous choisîmes, nous commencions à peine à nous baigner, lorsque nous vismes paroitre un bateau plein de dames. Le batelier qui les conduisait leur aïant dit que l'endroit que nous occupions déjà estoit le plus commode, que c'estoit celui-là où alloient d'ordinaire les personnes qui vouloient prendre le bain agréablement et qui vouloient se cacher à la vue du monde.
«- Arrête-nous donc, dit une d'elles, près du basteau de ces messieurs qui se baignent déjà : aussi bien, continua-l-elle avec une hardiesse tout-à-fait agréable, ils ne sont que trois ; s'ils sont civils, ils nous quitteront la place et s'ils ne le sont pas, nous sommes asseï fortes pour ne les craindre pas, puisque nous lommei masquées. — Cependant comme j'avais
entendu une partie de ee qu'elles avoient dit, je m'approchai en nageant de leur basteau etleor ditqne nous allions loor faire place» que bien que je crosse que nous aurions beaucoup de plaisir auprès d'elles et que je m'imaginasse que la chose estait asses nouvelle et plaisante d'avoir une conversation dans l'eau avec do belles personnes et des personnes, incongnues ; que pourtant nous allions nous éloigner, que mesmeje leur promettois d'empescber que personne n'approcherpit et que nous serions du moins leurs gardes s'il ne nous estoit point permis d'estre auprès d'elles. — Celle qui avoit paru si hardie au commencement me rendit grâce avec beaucoup d'enjouement et me dit : — En vérité vous ne paraisses si civil et si honneste homme que, si vous deves estre notre garde, je no serai pas marrie que vous nous gardassies d'asses près aOn que nous puissions dire de tems en tems quelque chose de plaisant ; mais c'est à conditions que vous seres à dix pas de nous, car pourveu que vous soyes fort modestement enfoncés dans l'eau et que nous ne voyons de vous que vostre moustache noire et vos yeux, qui me semblent assez jolis, la chose ne sera pas trop désagréable. — Je vous le promets, lui dis-je en riant, et pour vous montrer que je suis aussi décent qu'il faut estre, je m'en vais me retirer pour vous donner la liberté de vous mettre dans l'eau. — Je nageai donc le plus vite qu'il me Ait possible et m'écartai en un moment ; mais dès lors que j'eus veu de loin qu'elles estoient toutes dans la rivièrct je me rapprochois et leur dit : — Hesdamesi
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voiei vos gardes; pour vous montrer mesme quo nous nous acquittons assex régulièrement de ce que nous avons promis, voici que ces deux cavaliers qui sont avec moy sont bien plus éloignés que je no suis, afin de faire une espèce de garde avancée et pour empescher ceux qui voudroient vous surprendre. — Cela va fort bien, reprit une d'elles qui n*avoit pas encore parlé, mais 11 me semble pourtant que vous estes un peu trop près, car vous deviez estre à dix pas de nous selon nos conditions, et je ne crois pas qu'il y en ait cinq de vous à moy. — Pardonnex-moi, lui dis-je, je pense qu'il en a plus de douze, car afin que que vous no vous trompiez pas, les pies d'eau sont trois fois plus petits que les pas de terre ; et je soutiens que j'en trouverais plus de quinze si vous me permettiez d'aller d'icy à vous. — J'aime mieux, reprit-^lle avec précipitation, ne pas savoir la différence qu'il y a do pas d'eau à ceux de terre, puisqu'il faudroit que vous vinssiez jusqu'à moy pour terminer le différent, et bien que je ne pense pas que soyez fort à craindre dans Teau, je vous demande cette grâce de ne pas vous approcher davantage pour garder seulement la bienséance. — Je le feray, lui dis-je» mais je ne tombe pas d'accord que si je suis à craindre sur terre, je ne le sois pas aussi dans l'eau, car je puis vous protester avec vérité que je me sens presque tout en flammes, et que je n'aurois pas plus d'ardeur où que je fusse que je n'en ay présentement. — Vous estes unr terrible garçon, dit en riant celle qui avait déjà parié la première, et à ce que je vois, il peut y
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avoir des galants de rivière comme il y a des oiseaujt de riTièro.— Oui, saas doate« dis-je, et puisque ceux-là font Tamour sur les lacs ou dans les estangs, ce que je vous dis de Tardeur que je ressens ne doit pas vous paraistre impossible. — Il est vray, répondil-elle, que ces oiseaux font l'amour parmi les glaçons, mais ces beaux galants ne sont pour la pluspart que des oysons, et vous ne sçauries pas non plus estre comparé aux brochets ni aux saumons, puisque vous parlox trop bien et trop agréablement pour estre un amant de cette nature. — Je ne sais i qui on me doit comparer, dis-je, mais je sais bien que de ma vie je n'eus una pareille joie, et qu'il ne manqueroit présentement rien à mon bonheur si je vous avois veues démasquées. — Pour cela, reprit-elle, vous ne devei psls le souhaiter, car quand même nous serions belles, nous ne paraîtrions pas trop à noire adva otage on Testât où nous sommes, et de plus nous deviendrons si sottes, que nous n'oserions plus dire un mots! vous aviez veu nostre visage, où si vous saviez qui nous sommes. Il est vray, repris-je, que quand on ne se connoit guère, on est quelquefois plus bardi, et pour moi, parmi les personnes que je vois tous les jours, lorsque je les estime et les aime beaucoup, je suis plein d'un sot respect qui me rend si différent de ce que je suis présentement, qu'à peine suis-je supportable. — Nous sommes donc bienheureuses, dit l'une d'elles, de vous voir sans ce respect importun que vous avez sans doute quitté avec vostre chemise, car vous nous divertisses fort, et il n'y a pas une de nous
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qui no vous ait craint d'abord et qui ne vous aime à cesto bouro on pou. — Je fuis loul-i-fait heureux, répondis-je, mais j'appréhende bien que l'eau n'em* porte les paroles que vous venez do dire, comme le Tonl a coustume do faire lu pinsparl de celles que le monde dit. — Si cola est, dît ceste enjouée, qui avait parlé dès le commoncemonc, vous tous en piaindrcs au Diou de la Seine, qui est, à ce quo j'ay ouy dire,- . tout-i-fait équitable, et Dieu sait comme il nous chAtiorôit, si nous avions faiUi contre vous. Pour moi, si jo l'avais offensé, je n'oseray jamais passer de bac sur la rivière, je n'oseray plus boiro do son eau et je vous \ jure môme que jo serois mnrrio qu'il m'entendit en ce moment, de pour qu'il s'imaginât quo jomo moque de lui. — Il est bien vray que do la manière, dis^je, dont vous en parlez, vous seriez tout-à-fait surprise si vous aviez vou sortir à demi de l'eau ce vénérable vieillard avec une barbe jusqu'à la ceinture, sa chevelure toute moiso et toute dégoutanto, une couronne de jonc sur la testo et un roseau à la main. — Pourvu qu'il ne nous donnât pas de son roseau sur les oreilles, je ne serois pas fâchée de le voir, car la chose seroit divertissante. — Mais, rcpris-je, s'il vous disoit : aimez ce garçon qui se baigne auprès de vous, et prônez garde à m'obéir ponctuellement. — Pour cela je ne me ferois pas battre, répondit-elle en riant, etjen'anrois pas le moindre coup de canne s'il ne m'ordonnoit que de vous aimer, mais pour vous parler franchement, je ne crois pas que ce Dieu se fasse ▼oir, ni que penonne l'ait jamais veu. — Pardonnez-
moi, r6pliqaai-j6, jo puis vous assarer qu'on l^a yett autrofois, et Halhorbo qui esloit on pofile do biea ol d'honneur a dit dans une ode :
An point qn*il cicamo da raga, U Diea da Sehia «tait debarii tle.
•— II est vray, dit-olle, mais le bonhomme se remit dans l'eau dans un moment, car
Il M reiierra tout à Theure Au plus bu lieu do M demeura.
II s'enferma même si vite, que je ne pense pas à vous en parler franchement qu'aucun des crocheteurs do sur le pori le vissent. Mais tout de bon ne nous trouvez bien folles de dire tout ce que nous disons f En tout cas quoiquo vous on puissiez penser à l'avenir, vous ne sauriez nous faire grand dépit, car si vous racontez jamais nostre conversation à quelqu'un, vous serez obligé de dire : je ne sais quelles personnes opt dit, et ceci, et cola, et voilà tout le plus grand mal que vous nous pourrez faire. — Je sui&Jbien f&ché, dis-je, de ne pouvoir en faire davantage et de ne savoir pas vostre nom, afin de vous connaistre, et de pouvoir au moins une autre fois en ma vie vous dire que je n'ai jamais trouvé de personnes si agréables, et que je ne me. suis jamais trouvé moi-mesme si plaisant, car en vérité les gens de ma façon qui ont un esprit tout-à-fait médiocre, n'en ont à toute heure du jour. — Pour cela je crois» reprit-elle, que tous
n'estes jamais désagréable et je m'imagine volontiers que voos plaisez mesme dons vos plus fascboux moments. — Si vous avez si bonne opinion de moy, faites moy la grâce de me permettre de vous voir chez moy, afin que vous jugiez plus sainement. — Pour cola vous ne devez pas vous y attendre» dit-elle, car si à la première conversation que nous avons eu ensemble» nous nous sommes entretenus en chemise Tun à dix pas de l'autre» je ne sais ce que nous ferions dans trois jours d*icy. De plus» un bomme si redoutable dans Tean» le serait étrangement dans une ruelle ; aussi je vous déclare que si un hazard no nous rassemble une seconde fois» nous ne nous reverrons jamais. — Ce que vous dites est tout-à-fait cruel» repris-je, et malicieux, car bien que j'aye fait le mauvais au commencement» je ne suis pas plus à craindre qu'un petit mouton et vous me gouverneriez tout comme vous voudriez bien. Je suis le plus commode garçon de la terre» le plus discret» le plus respectueux. Je rougis à la moindre chose comme une pucelle ; enfin je puis vous dire à avantage qu'aucune des dames que j'ay voues en ma vie ne se sont plaintes de moy. Au reste il seroit mesme désavantageux pour vous que je ne vous con-* gnusse pas» car j'irois m'imaginor ce que bon me sembleroit. — J'aime mieux» reprit^elle» que vous vous imaginiez je ne sais quoy plutost que vous sachiez effectivement qui je suis» car à vous parler sérieusement je n'oserois jamais paraître devant vous après les folies que nous avons dites. Cependant je vous prie d« ratoomer dans voitre basteao» afin de nous donner
h liberté de sortir du bain. — Je me retire» die-je, mais je rais toos rejoindre quand voua serai en éta^ d*estre reveues.
Mais à peine étois-je habillé que nous entendîmes qae ces dames nous rappelaient, et je vis que depuis le temps que j'étois parti d'aupr&s d'elles, doux bornâmes moins civils que nous, s'étoient approchés de leur bastean, si bien que nous Gmes avancer le nostre, et après avoir dit mille injures à ces insolens et les avoir chassés, nous nous arrestâmes auprès du leur. Comme la première de ces dames sortoitdubain, je courus sur le bord de nostre bateau pour voir si mes yeux ne pourroient pas découvrir quelque chose ; je courus mesme avec une précipitation si grande que je me fis grand mal à un pié que je m'embarrassay entre deux - planches, si bien que pestant contre mon malheur, je me mis à me plaindre en disant : c J'ai failli à me tuer et peut-estro ne verrai-je rien I — • Pauvre garçon, dit alors cette aimable enjouée, je voudrais que vous fus* siex satisfait et que vous voyez pour le moins la moitié d'une jambe pour récompense du mal que vous souffrez et pour vous montrer que je le désire, — • elle fit semblant de lever un coin de chemiséll*une de ses compagnes qui sortoient de l'eau. Mais cette fille ayant senti ce qu'elle faisait, fit un cry quil'empescha d'achever. — Enfin elles sortirent toutes sans que je pusse découvrir si elles estoiont pu brunes ou blondes. Aussitôt qu'elles furent habillées, elles nous remercièrent avec beaucoup de civilité et nous prièrent de ne les suivre pas. Nous tàch&mes pourtant à le faire,
et comme le bateau dans lequel elles étoient les mena dans une petite ile qui est Yis-4i-Tis da Mail, nous y f Ames un moment après. Nous fîmes mille questions à leur batelier qui ne nous satisflt pas du tout ; nous fûmes donc obligés d'envoyer un yalet dans une petite maison qu'il y a en celte isle où elles estoient allées se reposer avec ordre de savoir leurs noms de quelqu'un de leurs gens. Le valet revint nous dire qu'un petit laquais qui estoit à elles, lui avait dit qu'on lui avait défendu, et que mesme elles venoient d'envoyer un de ses camarades à leur caresse qui les attondoit près de l'Arsenal pour défendre k leur coclier de dire leur nom à personne ; si bien que tout ce que nous p&mcs faire, fat de remarquer la livrée des laquais le plus exactement qu'il nous fut possible. II fallut donc nous contenter de dire à l'un d'entre eux de redire à leurs maîtresses que pnisqu'elles ne vouloient pas estre con* gnues, nous serions discrets jusques au bout et qu'elles pourrolent au moins à l'avenir se vanter d'estre aimées non-seulement de ceux qu'elles voyoient tous les jours, mais mesme qu'elles le seroient de nous qui ne les avions jamais veues, et peut-estre ne les verrions-nous jamais ; que je les suppliais pourtant do se souvenir un peu de nous et que bien qu'il ne nous peut presque pas arriver davantage d'estre dans leur esprit, que je ne laissois pas d'avoir un plaisir extrême à imaginer qu'elles nous pourroiont faire dos fa- Tenrs qui ne leur coAteroiontrien et qui nous seroient peut-estra quelque jour utiles.
Voilà ce que j'avois à vous conter, si vous trouves
que raventore est as86i agréable, je faindray eette heure quelque chose pour la continuer, et pour tous dîrertir, ou bien je coudray un morceau de roman à la relation que vous venez do lire. J'ay voulu mettra un titre bizarre au commencement pour rendre ce que je sais plus plaisant, et comme dans le billet que vous escrivez à M. Pellisson, vous m'accusez do paresse, je veux me justifier en vous envoyant tous les jours de pareilles choses, et je prétends, Monsieur, vous es» crire bientost tout ce qui fut dit hier au bois de Yin^ ccnnes, où TiMurtre Sapho, l'Angéliquo do Berry, Mesdames Marpon et Pomponct, Mademoiselle Boquet, Pellisson et moi estions, et où je puis vous asseurer que nous parlAmos de vous plus d'une fois. Nostre Pellifson partira peut-estre domain pour la cour ; ce sera pour lors qu'il faudra que vous vous résolviez & recevoir de meschants billets et de mauvaises relations do moy pour apprendre tout ce qui se passera depuis icy.
Je salue de tout mon cour Mademoiselle Gonrartt et suis, etc.
Paris, le 4 1 août.
YskMlê
Mon frère vous baise les mains et salue Mademoiselle Courart de tout cœur.
Ne vous étonnez pas do me voir signer ainsi. Le pensif est un nom que M. Sarrazin me donna dans une
lettre qu'il escrit a Mademoiselle de Scadéry et où il parie fort de vous. Je crois qae Sapbo vous Taoni eBToié, car elle est tout-i-fait agréable.
Isaniy comme on le voit, affectait de ressentir des sentiments excessivement tendres à Tégard de M"* de Scudéry, et, soit dit en passsnt, il est assez curieux de rapprocher la plaisanterie qu*il imagina au sujet de son cœur disparu et de la fameuse exclamation de Mascarille s'écriant, dans les Précieuses ridicules: « voleur I ô voleur I M en prétendant que les beaux yeux de' Hadelon venaient de le lui dérober* Cette lettre est de 1654, et la comédie de Moliëre est de 1688 ou 1659; il est impossible de ne pas faire ce rapprochement et de ne pas croire que Molière, évidemment à Taffût de tout ce qui pouvait intéresser son sujet, n*ait pas eu connaissance de la relation que nous publions pour la première fois, et n*ait par conséquent emprunté à Isam une des boutades les plus oomiques de son œuvre.