‹ Sophonisbe, tragėdie en quatre acts, en versChapitre 11 sur 20 · Scène III · texte numérisé non relu

Scène III

Les mêmes, SOPHONirBE

Ah! Seigneur, vous partez!

Vous qui m'avez jadis, montré tant de bontés, Si vous m'abandonnez aussi dans ma détresse, A quel autre que vous faut-il que je m'adresse î Considérez l'état où le sort nous a mis:

Je n'aperçois partout qu'armes et qu'ennemis. Mais vous, il fut un temps où vous m'avez connue, Tout chez nous souriait à votre bienvenue.

Si d'autres temps depuis ont succédé moins doux, Ils furent douloureux pour d'autres que pour vous. D'où que parte le trait dont le coup nous accable. Il faut avoir pitié quelquefois du coupable.

Son cœur se brise aussi souvent du mal qu'il fait, Mais quand il souffre, lui, personne ne le sait. Car la victime seule a le droit de se plaindre. Quant à l'autre, il lui faut sans cesse se contraindre Et cacher, sous le masque et 'sous des yeux d'orgueil, La misère de sa pensée et de son deuil.

Quoi qu'il en soit, seigneur, vous pouvez me maudire. Vous pouviez vous venger, je n'avais rien à dire. J'accepte votre arrêt quel qu'il soit en tremblant. Mon père vous a fait un outrage sanglant Et si j'en ai souffert, du moins, j'en fus complice Et responsable. Ainsi, que mon sort s'accomplisse. Je ne proteste point, ni ne veux murmurer.

Le m^dheur ne me surprend pas. Je^ sais pleurer. Mon âme, où pour jamais la joie est abolie, N'attend plus que ruine et que mélancolie.

Ne voit dans le chagrin qu'un hôte familier Et ne veut plus penser au bonheur oublié.

Si pourtant, en ce jour tragique, je l'évoque. Si mon cœur,*malgré moi, vous parle d'une époque Où, sans être liés par l'austère devoir.

Nous pouvions librement nous aimer et nous voir, C'est avec cette obscure et tenace espérance Que, touché de ma chute, ému de ma souffrance. Le fier Massinissa, lieutenant des Romains, Ne voudra pas remettre en leurs cruelles mains. Pour être le jouet d'une foule insensée.

Celle qu'il appela du nom de fiancée.

MASSINISSA

Que je vienne, moi si soumis, vous opprimer!

Sophonisbe, ai- je pu cesser de vous aimer?

Si je vous fis pleurer, vous qui séchiez mes larmes.

Ce fut pour ra'étourdir au fracas de mes armes;

Partout j'ai répandu la ruine et l'effroi.

Dans l'égoïste espoir qu'on vous parle de moi.

J'avais tant de chagrin, j'étais si las de vivre!

L'amour m'a pris comme un malheureux, qu'on enivre

Dans les tavernes, pour tenter un mauvais coup.

J'étais né pour causer la perte de beaucoup.

Ni les conquêtes, ni les fanfares de guerre

N'ont pu me consoler de vous, ni me distraire.

Rentré dans mes Etats, sur des monceaux de morts,

Je me suis enrichi seulement de remords.

Au bout d'un grand chemin de gloire et d'infamie.

Voici que je vous trouve enfin, ma douce amie,

Et je puis rapporter à votre cœur changeant

Ce cœur toujours fidèle et toujours indigent,

A qui manque, en l'éclat imposteur, dont il brille.

Le doux accueil, que vous lui faisiez, jeune fille,

Lorscjue votre tendresse était son chaud abri.

Ah! je possédais tout, lôrstjue j'étais proscrit.

Mais régner solitaire et sur un peuple immense^ C'est alors que l'exil véritable commence.

Pour m'implorer, vous vous jetez à mes genoux, C'est à moi de tomber aux vôtres. M'aimez-vous t Tout à l'heure, quand vous parliez, je crus entendre Votre bouche exhaler un reproche si tendre.

Qu'il semblait que ce fût sur l'accent d'autrefois. Hélas! j'ai dœappris l'amour et votre voix Et le rude latin, qu'on parle en mon armée, Me rend si doux le son de notre langue aimée. Que mon cœur, tantôt trop crédule à ses désirs, Interprète à son gré certains de vos soupirs, Tantôt se souvenant de sa longue souffrance.

Craint de s'abandonner trop vite à l'espérance!

Hélas! seigneur, je viens de perdre mon époux, Et s'il a succombé, c'est à cause de nous.

Je n'ai pas eu le temps de lui donner des larmes Que déjà vous venez m'entourer de vos armes.

Cirta tombe. Carthage est en deuil. Nos fossés Sont remplis maintenant de morts et de blessés. De tant d'horribles maux je suis l'auteur, peut-être. Permettez que je puisse enfin me reconnaître. Ayez un peu du moins pitié de mon émoi!

Voulez-vous qu'en l'instant, je ne pense qu'à moif Hélas ! penser à vous, c'est penser à moi-même ! Ne me demandez pas, seigneur, si je vous aimej Que pourrais- je répondre t Et ne voyez-vous pas Que les yeux, tout remplis d'images du trépas, Et dans le désarroi sanglant de nos défaites, J'oublie à vous revoir le mal que vous me faites. Pourquoi me tourmenter de vaines questions t Rien ne reste de ceux que jadis nous étions.

Je suis votre captive et vous êtes mon maître, C'est l'arrêt du destin. Je veux bien m'y soumettre, Disposez donc de moi, car je vous appartiens. Je ne chercherai point à rompre mes liens.

Jusqu'au fond du désert, emportez votre proie. Mais n'en exigez point une honteuse joie.

MASSINISSA

Ah! ne prononcez plus de ces mots odieux.

Vous, mon esclave, et moi, votre maître, grands dieu^!

Que la réalité, madame, est différente!

Je ne suis devant vous qu'une effigie errante,

Une ombre douloureuse, un somnambule, un fou.

Et qui, depuis longtemps, marche sans savoir où.

Non, non, vous ne pouvez vous dire ma sujette,

L'ombre commande-t-elle au corps qui la projette?

Je suis vôtre. Voici mes mains. Attachez-les

Et puis emmenez-moi, vous-même, où vous voulez.

Tant de bonté m'émeut plus que je ne peux dire. Mais, hélas! mon destin, seigneur, en devient pire. Peut-être que des fers m'eussent été plus doux. Qu'un affranchissement qui m'éloigne de vous, Puisque le seul effet d'une bonté si rare Est de me rappeler qu'ici tout nous sépare.

MASSINISSA

Pouvez-vous prononcer un si cruel arrêt t Votre âme, j'en suis sur, le réprouve en secret. Je serais loin de vous et vous seriez l'absente? Est-il possible enfin que votre cœur consente. Après cette rencontre, à ce déchirement?

Où, dans quelle contrée et quel lointain moment, S'il faut qu'encore, hélas! vous me soyez ravie, Reverrai- je en vos yeux le flambeau de ma vie?

SOPHONISBB

SOPHONI8BE

Ail! ne m'entraînez pas jusqu'à la trahison.

Je vous aime! Mon cœur égare ma raison.

Eh bien! réunissons tous deux nos mains parjures. Venez, et que Famour mélange nos souillures.

SOPHONISBB

J'ai trahi mon amant, j'ai trahi mon époux.

La veuve de Syphaz est indigne de vous.

MASSINISSA

Pour soulager l'ennui de mon âme meurtrie, J'ai saccagé l'Afrique et livré ma patrie.

SOPHONISBB

Nos cœurs étaient si purs et si i^obles pourtant!

MASSINISSA

Que sont-ils devenus, nos beaux rêves d'antanf

SOPHONISBB

Tout s'est enfui, tout s'est écroulé, par ma faute.

MASSINISSA

Non, ces misères ont une source plus haute,

Car, lorsque l'avenir des peuples est en jeu.

Les pauvres volontés humaines comptent peu.

Le Destin, dans nos cœurs, en ces moments, s'installe

Et donne à nos pensers une pente fatale.

SOPHONISBB

Il nous a séparés tous deux.

MASSINISSA

Qu'il soit béni, Si sa main, qui nous sépara, nous réunit!

SOPHONISBB

Le chemin qu'il nous ouvre est celui de ma honte.

MASSINISSA

Je vous ai retrouvée et rien autre ne compte.

SOPHONISBB

Un jour viendra, seigneur, vous rougirez de moi.

MASSINISSA

J'envelopperai tout, dans mon manteau de roi.

SOPHONISBB

Honte à mon triste cœur qui me rend ainsi vôtre!

MASSINISSA

Gloire à l'amour très fort, qui nous rend l'un à l'autre!

Cris au dehors: « Vive Scipionl »

SOPHONISBB, écoute, puis tressaille.

Entendez-vous? La foule acclame Scipion.

MASSINISSA

Oui, j'entends, je comprends. Derrière le lion, La louve et ses petits s'avancent, pleins de rage. Ainsi, pour vous sauver de l'affreux esclavage, Je ne vois qu'un moyen qui me serait très doux. Ma Sophonisbe, il faut que je sois votre époux. Il le faut, votre bouche, en vain, hélas! proteste. Votre cœur y consent malgré vous et, du reste, Mille nécessités nous en font une loi.

A quel titre aussi bien viendriez-vous avec moi. Seule femme au milieu de nos rudes Numides? Avant que de partir pour mes sables arides.

Allons, ma bien-aimée, allons sur cet autel Nous jurer par avance un amour immortel.

S'adressant aux «soldats qui entrent.

Soldats, soyez témoins que je choisis pour femme La reine Sophonisbe et que je la réclame, /

Que je la défendrai, les armes à la main, Comme mienne, devant tout le peuple romain!

RIDBAU

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