‹ Sophonisbe, tragėdie en quatre acts, en versChapitre 13 sur 20 · Scène II · texte numérisé non relu

Scène II

Les mêmes, MASSINISSA

SCIPION

Eh bien, héros très cher, que me dit-on î C'est à me demander si je rêve ou je veille.

Nous marchons, avec toi, de merveille en merveille, L'esprit le plus rapide a peine à concevoir Ce qu'en si peu de temps ton bras nous a fait voir, Et s'il faut dire enfin tout ce que je soupçonne. Tu dois être le dieu de la guerre en personne. Je ne m'explique pas les choses autrement.

Nous te quittons, voici deux heures seulement. Tu pars en éclaireur, avec notre avant-garde. Autour de moi, le camp délibère et regarde Ce gouffre, ces rochers aux géantes parois.

Chacun de nous se dit: « En voilà pour six mois Devant Cirta, pourvu que Mars nous favorise )>. Et, quand nous arrivons, toi, tu l'as déjà prise. Mieux encor, poursuivant le cours de tes exploits. Et passant par-dessus les barrières des lois. Prenant d'assaut, les cœurs, comme tu prends les villes, Ou te trouve, posant déjà tes pieds tranquilles. Dans le lit de celui que tu dépossédas. Sur le sein de Vénus dort le dieu des soldats! Méprisant du mari les colères jalouses.

Tu vois la reine, tu la séduis, tu l'épouses. Peut-être eût-il été courtois d'attendre au moins Que Lélius et moi te servions de témoins.

Notre vieille amitié vaut bien qu'on la consulte. Nous tenir à l'écart, n'est-ce pas une insulte î D'autant qu'en qualité de tutrice du roi, Rome sur l'épousée avait bien quelque droit.

Ne crains-tu pas, en entassant tant de victoires. Que leur éclat se brouille un peu dans nos , mémoires Et veux-tu que les gens te célèbrent, entre eux, Moins comme un grand guerrier que comme un amoureux î Mais, peut-être, après tout, Lélius exagère.

Un héros n'agit pas de façon si légère, Le bruit doit être faux.

MASSINISSA

Lélius t'a dit vrai.

Sophonisbe est ma femme et je la défendrai De tes prétentions et de ton ironie.

SCIPION

Moi, te railler! que ma mémoire soit honnie Si jamais tel penser est entré dans mon cœur. Mais je t'aime et te parle avec la bonne humeur, L'enjouement cordial et la simple franchise Que la fraternité des armes autorise.

Souviens-toi. T'avons-nous pris comme un étranger? Tout nous était conunun, le travail, le danger, Et nous vivions dans une intimité constante.

Que de moments passés ensemble sous la tente, Remuant mes pensers, aussi bien que les tiens. Tu refaisais mes plans dans nos longs entretiens. C'est toi qui, dès le temps de la guerre d'Espagne, Me donnais le conseil de faire ici campagne.

De l'Afrique tu m'as enseigné le chemin:

En ce temps tu pensais, tu sentais en Romain. Se peut-il qu'au soleil, comme la cire, fonde Un sentiment qui fît ton âme si féconde!

Peux-tu donc oublier notre vieille amitié?

Qui préfère l'amour n'est Romain qu'à moitié. Va, sortant du chemin senûle où tu t'égares, Abandonne l'amour à ces tribus barbares, Toutes mûres déjà pour Tasservissement.

MAS8INISSA

Barbares, si tu veux, nous pensons autrement £t nous ne mettons pas nos cœurs à la torture, Pour devenir plus beaux et plus grands que nature. Tout simples, tout unis, tout vrais, et sans détour, Nous plaçons l'amitié, chez nous, après l'amour, Et si les sentiments sont d'un autre ordre, à Rome, Je ne suis pas Romain, Scipion, je suis homme. Vous avez été tous, pour moi, de bons amis, Mais je vous ai tenu ce que j'avais promis.

Nous combattrons, si tu le veux, encore ensemble. Mais j'ai droit de penser à mon cœur, ce me semble. Je t'ai livré l'Afrique et j'ai conquis Cirta. Gardez tout et prenez, au besoin, mon Etat, Je ne réclame rien, et pour prix de mon aide Je veux la reine, quant au reste je le cède.

SdPION

Ta veux donc disposer, à ton gré, du butin f

Auriez-vous pris, sans moi, la ville, ce matin?

saPiON Tu l'as prise, c'est vrai, mais avec quelle troupe?

MASSINISSA

Avec mes cavaliers, portant les tiens en croupe.

SCIPION

Donc avec mes soldats, comme mon lieutenant.

MASSINISSA

Je ne te connais plus pour mon chef, maintenant.

SCIPION

Manque donc au serment et trahis, si tu l'oses.

MASSINISSA

A ton service, j'ai trahi bien d'autres causes.

LÉLIUS

Non, non, tu prends plaisir à te calomnier.

Rome n'a jamais eu de plus loyal guerrier.

Elle a su te prouver son estime, je pense.

MASSINISSA

Qu'elle me laisse donc la seule récompense A laquelle mon cœur attache quelque prix.

SCIPION

Te l'accorder serait te marquer son mépris; En te la refusant, Rome prend ta défense.

Rome me traite donc comme un être en enfance?

SCIPION

Tu te conduis comme un enfant en ce moment.

MASSINISSA

On ne me fait jamais d'outrage impunément.

Carthage osa, de même, écarter ma demande.

SCIPION y

Explique-toi moins haut, de peur qu'on ne t'entende.

MASSINISSA

L'Afrique, en m'entendant, pourrait bien se lever.

SCIPION

Ton appel jusque-là ne peut plus arriver.

MASSINISSA

Tu menaces, après d'inutiles amorces!

SCIPION

Je saurai m'assurer de toi, si tu m'y forces!

MASSINISSA

Et qui t'assurera ta conquête, sans moi?

SCIPION

Qui m'en assurera? La surprise, l'effroi,

Disséminés au loin par ma petite armée,

Qui, devançant partout, même la Renommée,

Semble innombrable, tant elle frappe de coups

Dont la rapidité les déconcerte tous.

Mais je vois qu'au surplus il faut que je m'explique.

Je ne suis pas venu pour conquérir l'Afrique,

Mais pour y ramener Annibal seulement

Et l'y vaincre. C'est tout, du moins pour le moment,

Et c'est assez. De quoi s'agissait-il, en somme?

De rendre la mer libre et de délivrer Rome.

Carthage étouffera bien vite dans son port,

Carthage, sans vaisseaux, est vouée à la mort.

Pourquoi sacrifier une existence humaine

Pour un but où le temps, sans effort, nous amène.

MASSINISSA

Vous êtes les plus forts, je m'incline, mais toi Que j'ai servi loyalement, en qui j'eus foi, Et que je n'ai pas cru capable d'imposture.

Vas-tu récompenser d'une mortelle injure Mon dévouement fidèle et désintéressé?

Laisse-moi Sophonisbe et, si je t'ai blessé, Accuses-en l'amour que j'ai conçu pour elle.

C'est cet amour, qui seul peut me rendre rebelle, Comme de tout le reste il peut me consoler.

Sophonisbe entre, écarte de la main Massinissa qui, aflolé, s'avance vers elle et elle va droit à Scipion.

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