Scène III
Les mêmes, SOPHONISBE
J'ai, seigneur, entendu vos voix se quereller Et sentant que j'en suis cause, je suis venue. Votre grande bonté, seigneur, est si connue 1 On en conte partout mille traits si touchants: C'est un père, à qui vous renvoyez ses enfants. Un jeune prince, qui vous doit sa fiancée, Et la rançon, en dot, entre ses mains laissée. Cent exemples pareils et qu'on ne sait pas tous Eclairent le chemin qui vous mena vers nous.
Ils ont fait plus de mal à ma pauvre patrie '
Que vos victoires, dont sa fortune est meurtrie. Si nos amis nous ont laissés à l'abandon.
C'est que vous connaissez l'art divin du pardon. C'est qu'avant de nous vaincre à la force des armes. Vous savez apaiser les cœurs, sécher les larmes. Faire derrière vous les moissons refleurir.
Moi seule, ne pourrai-je, hélas! vous attendrir? Par quel crime ai-je pu mériter votre haine?
A tous ces grands conflits dont je porte la peine Je n'ai participé rien que par mes douleurs.
Toute la trame en fut trempée avec mes pleurs. Ma jeunesse, dans les chagrins, s'est consumée. Moi, dont le rêve était d'aimer et d'être aimée. Sans les cruels honneurs, dont j'ai traîné l'ennui. Vous me pardonneriez aisément, aujourd'hui.
Le malheur à vos yeux est-il donc une faute Telle, que la valeur, la vertu la plus haute, Les services rendus ne la rachètent pas!
Massinissa vous prie et n'obtient rien, hélas! Vous ne lui rendez pas sa déplorable épouse!
Pour la seconde fois, la fortune jalouse.
LA PETITE ILLUSTRATION
Par votre injuste arrêt, lui dérobe son bien.
Et pourtant je suis sienne et son cœur est le mien.
Nous nous aimions, seigneur, dès nos jeunes années,
Nous nous étions juré d'unir nos destinées.
Les dieux en sont témoins et nos nouveaux serments
N'ont fait que consacrer d'anciens engagements.
SCIPION
Votre malheur me touche et je voudrais, madame,
Que vos yeux puissent voir jusqu'au fond de mon âme.
Vous y découvririez une grande pitié
Que mon devoir de chef ne contient qu'à moitié.
Mais, si cruel qu'ici je doive vous paraître,
De tous mes mouvements je ne suis pas le maître.
J'en dois compte au Sénat, puis au peuple romain,
A moi-même, qui me condamnerais demain
Si je compromettais Rome, par imprudence.
Tant d'intérêts divers entrent dans la balance.
Que pour céder à l'un, je dois les peser tous.
Je vous libère, soit. Disposez donc de vous.
Si vous le désirez, je brise vos entraves.
Mais, avant d'arrêter des mesures si graves,
J'y ferai cependant une restriction.
Songez que le devoir commande à Scipion
D'étendre sur tous les captifs sa bienveillance.
Or, un autre a des droits qu'on passe sous silence,
Et ce serait agir, madame, injustement,
Que de déposséder, sans son consentement.
Un- homme que le sort a mis sous ma tutelle.
Appelant un garde, debout, près de la porte.
Garde, amenez Syphax. Qu'on le laisse avec elle!
Quoi! Syphax est vivant f
SCIPION
Ne le saviez-vous pasî Il est vrai que le bruit courut de son trépas. Pourtant, si vous aviez mieux connu mon armée, Vous vous seriez peut-être un peu moins alarmée. Nul Romain, en effet, n'égorgerait un roi
MASSINISSA
Oui, quand, là-bas, on tue, on le fait de sang-froid. Avec des procédés discrets, savants et rares. Les Romains sont cruels, ils ne sont pas barbares.
SCIPION
Après cet entretien, que vous allez avoir, Vous pourrez décider quel est votre devoir.
Quel que soit le côté qui rompra l'équilibre, L'ordre sera donné pour qu'on vous laisse libre.
Les gardes amènent Syphax, dont les mains portent dos chaînes. Massinissa et Syphax se jettent un regard plein de haine. Scipion fait signe à Massinissa, qui se décide à sortir.
Sortons, Massinissa.