‹ Sophonisbe, tragėdie en quatre acts, en versChapitre 15 sur 20 · SYPHAX, SOPHONISBE · texte numérisé non relu

SYPHAX, SOPHONISBE

SYPHAX

Vous ne me dites rien ; Vous voyez <*ependant quel état est le mien.

Les mains, que je vous tends, sont lourdes de mes chaînes, Ma disparition et ma mort sont prochaines.

On me doit dans une heure emmener de ce lieu Où je viens i)our vous dire un éternel adieu.

Et vous, pendant ce temps, obstinée à vous taire, Vous restez devant naoi, les yeux fixés à terre, Sans un élan affectueux, pourtant bien dû Au malheureux que son âpre amour a perdu.

Laissez-moi. Laissez-moi. Je n'ai rien à vous dire. Vengez-vous, ou souffrez qu'enfin je me retire. Mon cœur publiquement est profané pour vous.

Je n'ose vous donner encor le nom d'époux.

SYPHAX

Restez. Vous pâlissez. Vous redoutez mes plaintes.

Le violent Syphax vous inspire des craintes.

Rassurez-vous. Je suis bien vaincu. J'ai des fers

Et je suis écrasé des maux que j*ai soufferts.

J'ai beaucoup réfléchi sur mon sort et le vôtre,

Je sais tout et que vous me quittez pour un autre.

Je ne puis ni ne veux l'empêcher. Je le sais,

Mon opposition n'aurait pas de succès.

Le malheur a brisé mon ressort et ma force,

Je ne proteste point contre notre divorce.

Vivez, soyez heureuse avec Massinissa.

Si même dans la chute, où mon bonheur glissa.

Votre premier amour entra pour quelque chose,

Comme ce fut, sans le vouloir, je le suppose,

Syphax n'hésite pas à vous le pardonner.

Acceptez ce pardon, j'ai droit de le donner.

C'est le dernier présent que je puisse vous faire.

Il a son prix, puisqu'aussi bien il vous libère

Du remords et vous rend toute tranquillité.

Acceptez-le, sans honte et sans humilité,

Car, en vous le donnant, je vous paie une dette.

Que si vous vous croyez redevable, j'achète.

Pour le surplus, un titre à votre souvenir.

Souvenez-vous de moi qui, pour vous, vais finir

Mes jours dans un cachot, plus profond que la tombe

Mais vous, qu'épargnera le sort où je succombe.

Donnez, de temps en temps, à votre vieux mari.

Un souvenir sans trouble et pourtant attendri;

Dites-vous qu'enfermé dans les prisons de Rome,

Il ne fut, après tout, pas un si méchant homme

Puisque, s'il' eut parfois Tair de vous opprimer.

Il prouve, en vous quittant, qu'il savait vous aimer.

Ah! comment, à ce point, ai-je pu méconnaître La tendresse la plus grande, qui soit peut-être? Votre sublimité m'écrase, me confond, Et de mon traître cœur me fait toucher le fond.

SYPHAX

Non, Sophonisbe, non, je ne suis pas sublime.

Mais pourquoi vous aurais-je entraînée en l'abîme

Où m'a précipité mon malheureux destin?

Dans le premier moment, je ne suis pas certain

De n'avoir pas rêvé, dans ma fureur jalouse.

De vous perdre, plutôt que de vous voir l'épouse

Du rival que mon cœur a le plus abhorré...

Et même, s'il faut tout vous dire, j'avouerai

Que je venais à vous plein d'une aveugle rage.

Mais, en vous revoyant, j'ai perdu le courage

D'empoisonner d'un geste ou d'un mot odieux,

L'amère volupté de ces derniers adieux.

Maintenant, écoutez encore une demande:

Je sais que pour mon fils votre tendresse est grande,

Mais il peut arriver, il arrive, je crois,

Que ceux du second lit sont préférés parfois,

Et les premiers alors sont, hélas! bien à plaindre.

Donc, si pareil destin devait un jour l'atteindre,

Et cet événement n'est que trop à prévoir,

Promettez-moi que vous vous ferez un devoir

De ne pas lui laisser sentir de différence,

Car c'est pour les enfants une grande souffrance,

Dont les parents distraits ne s'aperçoivent pas.

Mais dont les pauvres cœurs brisés pleurent tout bas,

Que de se retrouver, orphelins avant l'heure.

Sous les yeux de leur mère, en leur propre demeure.

Adieu, je ne puis plus soutenir tant d'émoi!

Et vous, dans ma prison, gardes, remmenez-moi.

Vous êtes mon époux, je n'en aurai pas d'autre.

SYPHAX

Je cède à mon destin et vous, suivez le vôtre?

I<es gardes emmènent Syphax.

RIDEAU

Page 1