Scène première
SOPHONISBE, LA NOURRICE, Chœur de femmes
Tu me rappelles trop mon déshonneur. Va-t'en. J'ai besoin d'être seule en ce honteux instant. Va! ta présence ici m'est un sujet de gêne.
LA NOURRICE
Je redoutais pour vous cette terrible scène!
Oui, terrible, mais autrement que tu ne crois.
LA NOURRICE
Je connais les transports du plus brutal des rois.
Plût au ciel qu'il m'eût fait ouïr quelque reproche^
LA NOURRICE
Quand il rentrait, chacun fuyait à son approche.
Ecoute. Je l'ai vu, majestueux et beau.
Comme transfiguré déjà par le tombeau.
Nul courroux n'altérait ses yeux profonds et graves,
Il était, devant moi, les bras chargés d'entraves,
Sa tête droite encor défiait son destin,
Et quoiqu'il fût tout proche, il me semblait lointain.
Une telle tristesse emplissait son visage.
Tant de simplicité relevait son langage.
Son pardon jusqu'à moi retombait de si haut,
Sans que pourtant mon cœur y pût trouver un mot.
Qui ne fût juste et plein d'une autorité tendre
Et tel qu'il avait droit de me le faire entendre,
Avec le double poids donné par le malheur,
Que touchée, à mon tour, devant tant de grandeur.
Et voyant combien mal j'avais jugé son âme,
J'ai senti, tout à coup, une petite flamme.
Pour le pauvre vaincu, doucement s'allumer,
Et mon cœur n'a pas pu s'empêcher de l'aimer.
Ainsi, toujours trompant l'amour et l'hymen ée,
A d'étemels regrets je me vois condamnée,
Et mon amour, funeste à tous ceux qu'il blessa,
Vient de perdre Syphax avec Massinissa,
Mais si l'un, par un trait plus profond, m'a touchée,
L'autre, par la pitié, me retient attachée.
Et s'il me faut, hélas! choisir entre les deux.
Je me dois davantage à l'époux malheureux.
LA NOURRICE
Eh quoi 1 Massinissa !...
Nourrice, je l'adore.
Mais son cher souvenir, qui me visite encore. Charme, sans le troubler, mon cœur convalescent Comme d'une mourante et qui perdrait son sang. La force de mon âme a fui par ma blessure Et ma tendresse, plus délicate et plus pure, ï^idèle au souvenir et docile au devoir.
Borne tout son plaisir au plaisir de le voir.
LA NOURRICE
Hélas! que dites- vous? Et quel démon vous pousse f
Je ne sens plue, en moi, qu'une tristesse douce.
LA NOURRICE
C'est l'ombre, que répand en vous l'esprit mauvais.
Je suis calme, depuis que je sais où je vais.
LA NOURRICE
L'amour nous mène au port, le devoir à l'abîme.
Mon cœur de l'intérêt ne fait point sa m4xime.
LA NOURRICE
dieux! secourez-nous dans cette extrémité!
Et rendez-lui la vue et la lucidité.
Vous envoyez le mal, vous savez le remède.
Nous n'avons plus d'espoir, ailleurs que dans votre aide.
Mais je suis exaucée, et Massinissa vient.
Laisse-nous donc seuls pour ce dernier entretien. Ta présence au palais, du reste, est nécessaire. Tu sais que nous aurons un long voyage à faire.
La nourrice rentre au palais, pendant qu'arrive Massiniss?