‹ Sophonisbe, tragėdie en quatre acts, en versChapitre 17 sur 20 · SOPHONISBE, MASSINISSA · texte numérisé non relu

SOPHONISBE, MASSINISSA

MASSINISSA

Sophonisbe, le temps nous presse. Excusez-moi Si je vous montre moins de ferveur que d'émoi. Quand mon âme, à la fois joyeuse et déchirée. Devant vous se retrouve enfin, mon adorée.

Mais je suis réclamé par des soins plus urgents. J'ai fait secrètement avertir tous mes gens De ne pas s'écarter du palais. Leur consigne Est de se rassembler, ce soir, au premier signe Et de descendre, en bloc et sans commandement, Vers la porte du Sud, silencieusement.

Comme j'ai composé tous les postes moi-même, J'ai, vous le pensez bien, avec un zèle extrême. Livré la citadelle aux Romains, ne gardant.

LA PETITE ILLUSTRATION

Dans la ville, qu*nn point jugé moins important,

Les Romains, qne j*y laisse, y sont en petit nombre,

Nous les massacrerons, tout à l'heure, dans l'ombre.

S'ils font mine de nous obstruer le chemin.

Nos rapides chevaux auront, d'ici demain.

Mis, entre Rome et vous, l'espace infranchissable.

Nos poursuivants viendront se noyer dans le sable.

Et ne craîgnez-voiLs rien du prudent Scipionî

MASSINISSA

Non, je l'ai ravssuré par ma soumission.

C'est un suprême adieu, seigneur, qu'il faut nous dire. Cett^ pensée, hélas! comme vous, me déchire.

Mais après ces derniers cruels événements, Nous ne nous revoyons que comme des amants, Victimes du destin trompeur, qui les accable, Et doni le cœur est plus malheureux que coupable, Tandis qu'à l'avenir...

MASSINISSA

Ciel, que me dites-vous f

Que Syphax est vivant et qu'il est mon époux.

MASSINISSA

Il ne l'est plus, ses droits ont perdu toute force, L^exil et la prison sont des cas de divorce.

C'est la loi de l'Etat, non celle de mon cœur.

MASSINISSA

«Tuserai, s'il le faut, de mes droite de vainqueur.

Votre pouvoir expire au seuil de ma pensée.

MASSINISSA

Sophonisbe, pardon, si je vous ai blessée.

Mais une femme doit écouter son époux.

Mon époux? Et duquel, hélas! me parlez-vous?

Puisque, effroyablement imprudente et parjure.

Je n'ai pas su garder ma couche sans souillure.

Puisque, prisé au lacet de destins décevants,

Je me vois mariée à deux hommes vivants,

Lequel des deux, seigneur, mes pas doivent-ils suivre?

Irai- je à l'autre, avec une tête encore ivre

D'un amour, que mon cœur n'a pas su contenir?

Oii pourrai-je noyer le troublant souvenir

Des baisers, que ma bouche a reçus de vos lèvres.

Et comment de mon sang éteindrai- je les fièvres?

MASSINISSA

Ma Sophoniabe, il faut me suivre et l'oublier.

Il est le malheureux, il est le prisonnier.

MASvSINISSA

Son égoïste amour n'intéresse personne.

Il sait aimer, celui qni perd tout et se donne.

MASSINISSA

O ciel! Et c'est à moi que vous parlez ainsi! A moi, que vous disiez aimer?

Je l'aime aussi Et mon cœur n'en peut pas encourir de reproche,

Non pas comme un amant, mais comme un parent proche. Un compagnon, que Ton croyait indifférent, Et que pourtant l'on quitte, au départ^ en pleurant. Parce que, tout à coup, sur le seuil de la porte. Ce pauvre méconnu surgit et vous apporte Et verse, entre vos mains ingrates, le trésor, Qu'il économisait, la veille même encor.

Dévouements méprisés, privations obscures, Sentiments et chagrins refoulés sans murmures, Toute l'épargne enfin d'un cœur infortuné.

Qui, n'ayant rien gardé, s'est lui-même donné. Quand il est malheureux, ai- je droit d'être heureuse?

MASSINISSA

Quels désespoirs, en moi, chacun de vos mots creuse! Ah! voua ne m'aimez plus!

Je vous aime autrement, Comme une morte peut sourire à son amant, Loin de la vie et dans une sorte de rêve.

MASSINISSA

Dans une heure, avec mes soldats, je vous enlève.

Je comprends que la lutte ait brisé vos esprits.

Mais chaque instant, que nous perdons, a trop de prix

Pour l'user, de la sorte, en scrupules frivoles.

Et quel que soit l'ennui que j'ai de vos paroles,

Je vous arracherai, malgré vous, aux Romains.

Pour m'enfuir de Cirta, je sais d'autres chemins. Je connais une voie, obscure et souterraine, Qui m'assure un départ, plus digne d'une reine. Adieu. Dans le pays qui sera mon séjour, Très cher Massinissa, vous viendrez quelque jour. Quand vous aurez fini votre tâche guerrière, Et pour vous recevoir, j'accourrai la première; Sans péril pour nos sens désormais en repos. Nous pourrons échanger les plus tendres propos. Syphax viendra lui-même.

MASSINISSA

Ah I cruelle folie !

Ne vous acharnez pas ainsi, je vous supplie, A me briser le cœur, en un pareil moment.

J'ai trop besoin de force et de discernement. Laissez-moi, tout d'abord, assurer votre fuite, Laissez-moi vous sauver, vous me perdrez ensuite. Et maintenant, je pars et n'écoute plus rien. Vous, femmes qui l'aimez, gardez-la, veillez bien Sur elle, je vous prie, évitez qu'elle sorte. Elle n'irait pas loin, sans chevaux, sans escorte, Elle heurterait les avant-postes romains.

Et je ne pourrais plus la tirer de leurs mains. Ainsi, reine, rentrez donc en votre demeure.

Je reviens.

Adieu, prince!

Bxit Massinissa.

MASSINISSA

Au revoir, dans une heure !

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