‹ Sophonisbe, tragėdie en quatre acts, en versChapitre 5 sur 20 · SOPHONISBE, SYPHAX · texte numérisé non relu

SOPHONISBE, SYPHAX

Ah! Seigneur! vous voici!

Vous revenez du camp? Eh bien, quelles nouvelles?

SYPHAX

Mon armée est vaincue.

Ah! fortune cruelle!

SYPHAX

Je rentre en fugitif et de tout mon Etat Il ne me reste plus à présent que Cirta.

Eh bien, dans ses remparts, succombons avec gloire!

SYPHAX

C'est ce que l'ennemi maintenant semble croire Puisque, victorieux et nous serrant de près, Il ne dédaigne pas de nous offrir la paix.

Vous la repousserez.

SYPHAX

Je l'accepte, au contraire, Trop heureux d'un -traité, que je n'espérais guère.

Et vous vous fiez sur la bonté des Romains?

SYPHAX

C'est la seconde fois qu'ils me tendent les mains.

Pour que vous y mettiez l'empire ou votre tête !

SYPHAX

Ils savent trop comment la victoire s'achète Et valent, par ce. geste où leur chef condescend, Eviter une vaine effusion de sang.

Est-eede votre sang qu'ils seraient économes?

SYPHAX

Non, pas de notre sang, mais du sang de leurs hommes.

Ils savent, et cela peut les apitoyer.

Que celui qui défend sa ville et son foyer

A l'agresseur souvent peut être redoutable.

Lorsque Scipion vint s'asseoir à votre table.

Votre neutralité ne lui suffisait pas.

Il réclamait encor des vi\Tes, des soldats.

Mais, s'il portait alors si haut ses exigences,

S'il vous traitait, vous, roi, chef de pays immenses.

Moins comme un allié que comme un lieutenant.

Que ne va-t-il point vous demander maintenant?*

Le sang de vos soldats coulera tout de même, Mais contre ma patrie et contre ceux que j'aime. Et vous apporterez peut-être, en triomphant, La tête de mon père, un jour, à mon enfant!

SYPHAX

Je ne puis pourtant pas me perdre pour les vôtres!

Pour garder votre Etat, vous ferez comme d'autres. Sous le nom d'alliés, vous deviendrez sujets.

SYPHAX

Je ne vous ai pas dit encor tous mes projets. Je ne suis pas, pour rien, fils de races nomades. L'amitié d'un Numide est pleine d'embuscades.

^ De mieux en mieux, Syphax ! Si je vous entends bien. Promesses ni serments ne vous coûteraient rien. C'est cela, n'est-ce pas, que vous me vouliez dire? Et vous êtes tout prêt, pour garder votre empire, A trahir ma patrie et Rome tour à tour.

Ecoutez-moi, Syphax. A défaut de l'amour, J'avais du moins, pour vous, une profonde estime, Je croyais votre cœur loyal et magnanime.

Ne brisez pas, je vous en supplie, à genoux.

L'unique sentiment qui ni'attachât à vous!

SYPHAX

Ah! vous ne m'aimez pas, vous l'avouez vous-même! Et vous me demandez mon sang, mon diadème!

Et vous voulez régler mes a^tes? de quel droit?

J'avais votre parole et vous êtes un roi!

Je fus, par un traité, mise en votre puissance. Lorsque, pour prix de votre étemelle alliance. Mon père et le Sénat me livrèrent à vous.

J'obéis, j'étouffai des sentiments plus doux. Je n'ai pas murmuré, je vous cachai mes larmes. J'ai payé de mon cœur le succès de vos armes. Epouse dévouée et sûre, constamment J'ai fait des vœux pour vous et contre mon amant, Tremblante que ce feu mal éteint ne renaisse. Et vous qui m'avez pris ma vie et ma jeunesse, Je vous verrais passer au parti du vainqueur! Hélas! je me disais, pour consoler mon cœur, Encor meurtri d'avoir fait un rêve inutile, Que je me dévouais au salut de ma ville.

Et nous y retournions, en nous ressouvenant.

Que faudra-t-il lui dire, à mon cœur, maintenant?

SYPHAX

Mais, puisque votre cœur n'est pas mien sans partage J'estime en être quitte avec vous et Carthage.

De tous mes sentiments, ai- je rien déguisé?

Cela vous le saviez, quand je vous épousai!

SYPHAX

D'un chimérique espoir, je me berçais moi-même. On n'est plus responsable, hélas! lorsque l'on aime. De ma démence vous avez tous abusé.

Vous m'avez pris au piège et vous m'avez brisé, Volé, trompé. Dans mon royaume et dans mon âme, Je ne vois que ruine, à cause d'une femme.

Renier sa parole, est-ce digne d'un roi?

LA PETITE ILLUSTRATION

SYPHAX

Les lions de l'Atlas engagent-ils leur foi, Et moi, ne suis- je pas de leur race sauvage t

Pauvre Massinissa, le Sénat de Carthage T'a donc sacrifié pour cet homme t

SYPHAX

Quel nom Avez-vous prononce t J'ai mal entendu. Non!

Massinissa n'est pas celui que votre bouche A nommé? Vous gardez un silence farouche?

Il est dit que partout je le rencontrerai, Ce traître à son pays, ce rival abhorré, Ce digne compagnon des enfants de la Louve. Jusque dans votre cœur à présent je le trouve! O rage! j'ai tout fait pour vous et mon paiement C'est que mon ennemi mortel est votre amant!

Pour des propos jaloux, Syphax, l'heure est trop grave.

SYPHAX

Et pourtant c'est l'heure où votre bouche me brave!

Vous ne m'aimez pas et vous avez attendu

Le moment où, pour moi, tout vous semble perdu

Pour m'en faire l'aveu cyniquement tranquille.

J'ai tout sacrifié pour vous, pour votre ville.

Vous en aimez un autre et vous ne m'aimez pas.

Vous me poussez par vos reproches au trépas.

Soyez donc satisfaite, ô trop belle homicide!

Votre fureur enfin me gagne et me décide.

Je cours me battre, et si le sort frappe ses coups

Sur un autre que moi, n'en accusez que vous.

Cet odieux transport, seigneur, me déconcerte. Où donc avez-vous pris que je veux votre perte? J'ai cru sincèrement qu'on pouvait prolonger. Plus de six mois encor, la lutte sans danger. Mais, s'il y va du sort de l'Etat, de vous-même, Me détourne le ciel de cette rage extrême!

On vous offre la paix, il vous faut l'accepter.

SYPHAX

Tu me conseilles donc à présent de traiter?

C'est qu'il ne s'agit pas seulement de ma vie.

Et tu préférerais qu'elle me soit ravie.

Va! je vois à présôit où le bât te blessa,

Ce qui t'occupe ici, c'est ton Massinissa.

Je te comprends. Tu veux qu'il vive et que je meure.

Je te vais apporter sa tête, tout à l'heure.

Pourquoi m'insultez-vous ainsi? Qu'ai-je donc fait?

Je ne vous aimais pas, je l'ai dit en effet.

Mais était-ce bien là ma réelle pensée?

Certes, à celui dont j'étais la fiancée.

Mon cœur ne s'arracha pas Si^.ns quelque douleur.

Il s'y mêlait le souvenir d'un temps meilleur.

Le regret de ma ville et du toit de famille.

Comme de blanches nefs, mes yeux de jeune fille

Voyaient alors venir mes rêves en chantant.

Je no vous fus jamais infidèle pourtant.

C'est la première fois qu'à mes lèvres remonte

Ce souvenir d'amour, que j'évoque à ma honte.

Qui dormirait, sans doute, encor dans le passé.

Sans ce triste entretien, qui me l'a retracé,

Et qui rouvre en nos co^rs une double blessure.

Je ne vous aime pas, ai- je dit. Suis-je sûre.

En vous parlant ainsi, de ne point me tromper.

Et l'obscure habitude a pu développer

En moi plus. d'une forte, et profonde racine.

Comme, un lierre, enlaçant une tour en ruine.

Les sentiments, nés d'elle, ont pu couvrir l'amour.

Le fils, que j'ai de vous, de ses bras, chaque jour.

Réunit un peu plus notre malheureux couple,

Et tend, entre nous deux, leur attache si souple

Et si forte à la fois, que mon cœur attendri

Ne sait plus distinguer le père du mari.

Et trouvant en mon fils plus d'un trait de vous-même,

Ne peut haïr en vous tout ce qu'ailleurs il aime !

SYPHAX

Sophonisbe, combien vous me faites de mal!

Oui, je le sais, je suis grossier, souvent brutal.

Contre toutes les lois, mon instinct se rebelle.

Mais je vous trouve si désirable et si belle.

Que me connaissant vieux, à vous plaire impuissant,

La colère et l'amour m'empoisonnent le sang.

Je vous menace, puis je pleure et je supplie.

Je vais et je reviens, honteux de ma folie.

Changeant, lâche, cruel, astucieux, jaloux.

Sans pouvoir me résoudre à renoncer à vous.

Je n'ai souci de mes serments, ni de Carthage,

Je suis votre captif, Votre époux, votre otage.

J'ignore le scrupule' et je ris du remords,

Pourtant, vous n'avez qu'à me tirer sur le mor^ "

Pour me faire écumer de sang rouge et de bave.

Que vos chères mains sont dures à votre esclave,

Sophonisbe! Voyez Syphax à vos genoux.

Soyez compatissante. Aimez-moi. Voulez-vous?

Vous ne répondez pas et ce triste silence

Me dit éloquemment ce qu'il faut que je pense.

Je n'ai plus rien à faire ici dorénavant.

Adieu! Ne cradgnez plus de me revoir vivant.

Ne partez point, si la victoire est incertaine.

SYPHAX

Jouissez- de ma mort qui brise votre chaîne!

Sans vous, que deviendrai-je?

SYPHAX

Oubliez un vieillard!

Sauvez-vous du trépas !

SYPHAX

Qu'il vienne sans retard!

Syphax sort précipitamment.

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