LE DE AI ON B EUE MOT
D'après Collia de Plancy.
Surin commanda de nouveau à Isaacharum d'adorer Jésus et de faire satisfaction tant à ce divin enfant qu'à la sainte Vierge, de tant de blasphèmes qu'il avait vomis contre eux... Isaacharum n'étant pas traitable, il refusa d'obéir. . . Le Gloria qui fut chanté sur-le-champ ne servit qu'à lui faire proférer de nouveaux blasphèmes contre la Vierge. Il fut fait encore de nouvelles insistances pour obliger le diable Béhémot à faire amende honorable à Jésus, et Isaacharum à sa sainte Mère, pendant lesquelles la supérieure ayant eu de grandes convulsions, elle fut déliée, parce que l'on s'imagina que le démon voulait obéir j mais Isaacharum, la laissant tomber par terre, s'écria : « Maudite soit Marie, et maudit soit
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« le fruit qu'elle a porlé. » L'exorciste lui recommanda à l'instant de faire satisfaction à la Vierge de ces horribles paroles en se vautrant sur la terre comme un serpent, en léchant le pavé de la chapelle, en trois endroits, de demander pardon eu termes exprès... Mais il y eut encore refus d'obéir, pour le coup, jusqu'à ce que l'on vînt à continuer le chant des hymnes. Alors le diable commença à se tordre; et en se vautrant et se roulant, il conduisit son corps jusqu'au bout de la chapelle, où il tira une grosse langue bien noire, et lécha le pavé avec des trémoussements , des hurlements et des contorsions à faire horreur. Il fit encore la même chose auprès de l'autel, après quoi il se leva de terre et demeura à genoux, avec un visage plein de fierté, faisant mine de ne vouloir pas passer outre; mais l'exorciste, avec le Saint Sacrement en main, lui ayant commandé de le satisfaire de paroles, le visage changea et devint hideux, et, la tête se pliant en arrière, on l'entendit prononcer d'une voix forte et précipitée, qui était tirée du fond de la poitrine : « Reine du ciel et de la terre, je demande « pardon à votre majesté des blasphèmes que j'ai dits contre votre " nom. 5)
En 1635, on ne parlait en France que des possédées de Loudun ; le frère du Roi, Gaston d'Orléans, lit le voyage pour les voir. Les exorcistes, les Pères Surin, Tranquille et Lactance, lui donnèrent le spectacle des convulsions, et c'est ce jour-là que survint un phénomène curieux ; le Père Surin, en train d'exorciser, fut pris lui-même d'une attaque de possession; il perdit connaissance et se roula par terre : il déclara ensuite que Isaacharum avait pénétré dans son corps. Devant le prince, madame de Belciel eut les postures les plus inouïes. — Sœur Agnès était possédée par Asmodée et Behérit; devant le duc d'Orléans, elle fut prise de convulsions. Elle refusa d'embrasser le ciboire, et se tordit sur elle-même au point qu'elle formait un vrai cercle et que ses pieds touchaient son front : elle proféra d'horribles blasphémas. Madame
de Sazilly était possédée par le diable Sabulon : il la fit courir autour de l'église, tirant une grande langue noire et toute parcheminée.
Au milieu de ces folies, les Ursulines de Loudun n'oubliaient pas d'accuser Grandier et de se dire ensorcelées par lui. il avait fait avec le diable des pactes dont l'un venait du sabbat
LETTRE DU DIx^BLE.
Fuc-si»iile d'une pièce eiistanf à la Eibliothèqne nafionale.
d'Orléans, et était composé de chair d'enfants morts sans baptême. L'archevêque de Bordeaux ordonna de laisser Grandier en paix et de soigner les nonnes. Mais cela ne faisait pas l'affaire de Laubardemont, qui partit pour Paris, et eu revint avec un ordre qui lui donnait plein pouvoir pour instruire contre le magicien Grandier et le condamner sans appel au Parlement et sans recours au Roi, 11 avait sa vengeance, et Grandier allait payer cher son pamphlet.
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11 fut immédiatement jeté en prison malgré ses protestations et les supplications de sa \;ieille mère, et l'on procéda aux constatations. Une suite d'exorcismes furent tentés contre les énergumènes et contre lui, et c'est dans une de ces séances mémorables que l'on reçut une lettre du diable, encore aujourd'hui à la Bibliotlièque nationale, et dont je vous montre la photographie. Vous voyez qu'Asmodée y promet en son nom et au nom de ses camarades Grésil et Amand de tourmenter particulièrement madame de Belciel.
Un jour enfin, après des mois entiers, ouïes exorcismes avaient été infructueux, Grandier demanda à chasser lui-même les démons. On le lui accorda. Une grande assemblée fut convoquée en l'église Sainte-Croix, et, après les prières, on amena les possédées. A la vue de Grandier qui prononçait les paroles sacramentelles, elles entrent en fureur, poussent des cris de rage, gambadent, se roulent sur le sol. Jamais on n'avait vu pareil scandale.
On apporte les pactes de Grandier, et on les brûle dans un brasier. Les possédées s'échappent de nouveau, entourent le pauvre prêtre, le griffent, le frappent, au point qu'on est obligé de le ramener en hâte à sa prison.
Peu de jours après, le tribunal s'assembla et déclara Grandier magicien. Il fut condamné à faire amende honorable en chemise, tête nue, la corde au cou, et à être ensuite brûlé vif. L'arrêt ajoutait qu'il subirait en outre la question.
Mais auparavant, il fallait chercher sur lui le sigillum diaholi, le point insensible que vous connaissez. Laubardemont ne put trouver pour cela de chirurgien, il fut obligé d'en faire arrêter un par les archers. On ne rencontrait nulle part le sceau du diable. Laubardemont ordonna alors au chirurgien d'arracher les ongles des mains et des pieds, pour voir si le fameux sceau ne serait pas audessous. Le chirurgien refusa d'obéir, il fondit en larmes, et demanda pardon à Grandier de ce qu'il avait déjà été obligé de faire.
On conduisit alors le malheureux condamné à la chambre delà torture, où le tribunal était assemblé.
Les moines exorcisèrent les instruments du supplice, et l'on commença la question du brodequin : dès le premier coup de maillet, on entendit un horrible craquement; c'étaient les jambes du pauvre prêtre qui venaient de se briser. Le malheureux poussa un tel cri que le bourreau recula. Le moine Lactance se jeta sur le tortionnaire, en lui criant : a Cogne! mais cogne donc! 55 Grandier, revenu à lui, déclara qu'il n'était pas coupable de magie. Le bourreau, les larmes aux yeux, lui montra alors quatre coins qu'il allait être obligé d'enfoncer. «Mon ami, lui dit Grandier, vous pouvez en mettre un fagot, 3' Le Père Tranquille fit alors remarquer au bourreau qu'il s'y prenait mal, et lui montra comment il fallait faire pour que la douleur fût plus grande. Les huit coins furent placés.
Le bourreau n'en avait plus et dut en aller chercher.
Laubardemont lui dit d'en mettre deux autres ; ému comme il l'était, cet homme ne put y parvenir. On vit alors un horrible spectacle : les Capucins Lactance et Tranquille, relevant leur froc, s'emparèrent des maillets et enfoncèrent eux-mêmes les coins avec rage.
Laubardemont, pris de pudeur, ordonna d'arrêter : les jambes du malheureux prêtre étaient crevées, réduites en bouillie, et les esquilles d'os sortaient de toutes parts.
La torture avait duré trois quarts d'heure. On coucha Grandier sur de la paille, en attendant l'heure du dernier supplice. A quatre heures, on le porta sur une charrette, et, au milieu d'une foule immense, on le conduisit devant l'église Saint-Pierre, où il fit amende honorable, et finalement au bûcher, autour duquel se trouvaient des estrades chargées des plus belles dames de la ville. Le bourreau le prit à brassée sur la charrette et l'assit sur le bûcher. Là, on lui lut pour la cinquième fois son arrêt.
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Dans un moment de douceur, Laiibardemont lui avait promis qu'on l'étranglerait avant d'allumer le feu; mais les moines avaient pendant le trajet fait des nœuds à la corde. Ils repoussèrent le bourreau, se jetèrent sur Grandier et le frappèrent à grands coups de crucifix. Comme la foule commençait à se soulever et que le condamné refusait toujours d'avouer son prétendu crime, le moine Lactance prit une torche et enflamma lui-même la paille du bûcher. Le bourreau se précipita pour étrangler; mais, je vous l'ai dit, la corde était nouée, et il ne put y parvenir.
C'est un prêtre catholique, Ismaèl Bouilliau, qui nous rapporte la chose lui-même avec indignation.
En quelques minutes les flammes gagnèrent la chemise de Grandier, et on put le voir se tordant au miheu du brasier. Ace moment une nuée de pigeons vint tourbillonner autour du martyr et s'envola ensuite vers le ciel.
La mort du malheureux curé fut loin d'apaiser la possession; les Ursulines continuèrent leur existence d'énergumènes jusqu'à ce qu'on eût pris la résolution de les isoler les unes des autres. Puis les jeunes filles de la ville furent atteintes à leur tour par des démons qui s'appelaient Charbon d'impureté, Lion d'enfer, Féron et Malon. L'épidémie gagna même les environs. Les filles de Chinon furent presque toutes frappées, et deux prêtres accusés de magie ; fort heureusement, le coadjuteur de Févêque de Poitiers procéda avec bon sens et dispersa les énergumènes. Bien mieux, la ville d'Avignon, la terre du Pape se remplit à la même époque de possédées. L'épidémie de Loudun avait atteint les esprits même au loin : à plus forte raison les acteurs de ce drame furent-ils vivement impressionnés. Grandier n'était pas mort depuis un an que les Pères Lactance, Tranquille et Surin devenaient complètement fous et se croyaient possédés par les démons. Il en était de même du chirurgien qui avait assisté à la torture et du lieutenant qui avait présidé à l'exécution. Ils moururent misérablement, méprisés de
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tous, se roulant daus d'horribles contorsions et réduits à l'état de la brute ' .
L'horrible tragédie de Loudun était encore présente à tous les esprits, la vérité commençait à peine à se faire sur le martyre du malheureux Grandier, quand on apprit que lesdémons venaientd'envahirle couvent des Filles de Sainte-Elisabeth, à Louviers.