LE DEMON BELPHEGOR
D'après Collin de Plancy.
Ici encore le zèle d'un confesseur était le point de départ, sinon la cause du mal. Mais quelle différence entre Grandier et le curé Picard, de Louviers ! Autant le premier était charmant, gai, homme à succès, autant l'autre était triste et ascétique. Sa barbe était longue et négligée, son visage pâle. 11 marchait les yeux baissés et s'habillait sans recherche, il parlait lentement et d'une voix douce. Dans ses longues messes, il s'arrêtait comme ravi en extase.
Les saintes Filles de Louviers voulurent rivaliser de piété avec
' Pour plus de détails sur la possession de Loudun, voyez l'ouvrage du docteur Gabriel Légué.
leur directeur : ou les vit jeûner des semaines entières, passer des nuits en prière , se décliirer à coups de discipline et se rouler à moitié nues dans la neige.
Vers la fin de 1642, le curé Picard mourut subitement. Les religieuses, déjà bien près de la folie, succombèrent tout à fait; elles virent leur confesseur revenant la nuit comme un spectre, et les convulsions survinrent absolument comme à Loudun.
Comme à Loudun aussi, les malheureuses furent prises d'une horreur effroyable de tout ce qui avait été jusque-là leur vie et leur amour. Elles se mirent à blasphémer, à hurler, à se tordre par terre. La vue de l'hostie redouble leur fureur, elles en arrivent à cracher sur le Saint Sacrement. Puis elles se roulent sur le pavé de l'église, qu'elles remphssentde leurs clameurs; elles sautent en l'air comme poussées par des ressorts.
Un théologien de l'époque, Jean Lebreton, qui a eu l'occasion de les voir et de les exorciser, nous décrit ainsi leur possession :
« Ces quinze Filles témoignent maintenant dans le temps de leur communion une horreur étrange du Saint Sacrement, lui font la grimace, lui tirent la langue, crachent contre lui et le blasphèment avec une apparente impiété extrême.
« Elles blasphèment et renient Dieu plus de cent fois par jour avec une audace et une impudence effroyables.
« Plusieurs fois par jour elles témoignent de grands transports de fureur et de rage durant lesquels elles se disent démons, sans offenser néanmoins personne et sans blesser la main des prêtres, lorsqu'au plus fort de leur rage ils leur mettent les doigts dans la bouche.
« Durant ces fureurs et ces rages, elles font d'étranges convulsions et contorsions de leur corps, et entre autres se courbent en arrière en forme d'arc sans y employer les mains, et en sorte que tout le corps est appuyé sur le front autant et plus que sur leurs pieds et tout le resie en l'air, et demeurent longtemps en cette posture et
la réitèrent très-souvent. Après tous ces efforts et mille autres continués pendant quelquefois quatre heures durant, principalement dans les exorcismes et pendant les plus chaudes journées des jours caniculaires, elles se sont, au sortir de là, trouvées aussi saines, aussi fraîches, aussi tempérées et le pouls aussi haut et aussi égal que si rien ne leur était arrivé.
« Il y en a parmi elles qui se pâment et qui s'évanouissent durant les exorcismes comme à leur gré, en telle sorte que leur pâmoison commence lorsqu'elles ont le visage le plus enflammé et le pouls le plus fort. Pendant cet évanouissement, qui dure quelquefois une demi-heure et plus, on ne peut remarquer, ni de l'œil, ni de la main, aucune respiration en elles. Et elles reviennent de cet évanouissement sans qu'on y emploie aucun remède et d'une façon encore plus merveilleuse que n'en a été l'entrée 5 car c'est en remuant premièrement l'orteil, puis le pied, puis la jambe, puis la cuisse, puis le ventre, puis la poitrine, puis la gorge, mais ces trois derniers par un grand mouvement de dilatation, le visage demeurant cependant toujours apparemment interdit de tous ses sens, lesquels il reprend tout à coup en grimaçant; et la religieuse hurlant et retournant eu même temps en des violentes agitations et précédentes contorsions. 5)
Retenez cette description. Messieurs, on ne peut donner un meilleur aperçu de la crise hystérique telle que nous l'observons maintenant tous les jours.
Au dix-septième siècle, on y voyait l'effet des démons, et voici les preuves que donnait de leur présence l'exorciste Bosroger, Capucin de Rouen, qui fut chargé de traiter la possession de Louviers :
ce La première preuve, dit-il, est prise des continuels, horribles et injustes blasphèmes que profèrent malgré elles ces pauvres filles à toutes heures et à tous moments, et qui, par un sentiment de compassion, tirent les larmes des yeux aux personnes sages,