LE POSSEDE DE RAPHAËL
Extrait du liblcaa dit Ja Transfijuralior. — ilusce du Vatican
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et fait porter ce jugement en leur esprit, que ces horreurs proviennent nécessairement d'un principe étranger, et en cela ils discernent infailliblement l'opération diabolique, n'étant pas imaginable qu'une si grande multitude de dix-huit religieuses nourries si saintement souillassent leurs bouches par tant de blasphèmes. C'est une fantaisie d'esprit de vouloir dire que c'est par folie, car on les voit raisonner solidement en toutes autres choses.
« La seconde preuve est celle-ci : on les voit souvent dire des paroles sales, telles que les profèrent les débauchés et les femmes perdues, et elles raisonnent aussitôt en tout le reste comme nous venons de dire ci-dessus des blasphèmes : ce qu'un esprit sage sait assurément ne pouvoir venir de jeunes filles nourries si purement dans la religion ; mais il faut que cela procède de la force d'un charme et d'un démon qui leur est attaché, et en cela se voit visiblement l'opération des diables.
« Troisième preuve. Que pourrait conclure un bon esprit de la description si étonnante qu'elles font du sabbat, du bouc, des horreurs qui s'y commettent, de l'explication qu'elles en donnent et de toutes leurs circonstances, sinon que ce sont leurs démons qui y président qui leur ont révélé ces choses terribles?
« Quatrième preuve. Pourquoi cette aversion si étrange des sacrements de confession et de communion qui lors leur fait produire tant de rage, tant de résistance, tant de contorsions et de blasphèmes? D'où peut procéder tout ce désordre? Non d'une fille que l'on voit quelques instants après adorer Dieu, mais du démon ennemi des sacrements.
« Cinquième preuve. On voit des actions si entremêlées, si opposées se faire presque en même temps en elles : louer Dieu en ce moment et, au suivant, le blasphémer, parler des choses saintes et à l'instant proférer des saletés et dire des effronteries j nous avons vu plusieurs fois ces filles, en leur disant adieu, témoigner mille regrets et de grands ressentiments pour l'absence des personnes
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qui leur sont nécessaires, et venir jusqu'aux larmes ; et à l'instant la même bouche proférer des exécrations, des malédictions et des imprécations : Que le diable te rompe le col, qu'il t'emporte en enfer, qu'il t'enfonce dans les entrailles de Béelzebuth! D'où viennent ces mouvemenis si contraires? Du propre de la fille et de l'assistance du démon : n'étant pas possible, moralement parlant, qu'un seul esprit fasse tant de diverses saillies, et passe si promptement d'une extrémité à l'autre. Ceux qui, avec prudence, ont considéré ces mouvements si divers, ont vu facilement en ces filles la résidence de deux esprits opposés, l'humain et le diabolique, comme ils ont vu deux opérations diverses et opposées.
« La sixième preuve est prise des horribles opérations intérieures des démous, des tentations insupportables de tous genres, des afflictions démesurées d'esprit, passant l'humain, des ruses inconcevables, des pièges subtils, des oppressions des sens intérieurs, des soustractions de toutes lumières, et des attributions que font les diables de leurs propres mahcesà ces pauvres filles, chargeant par toutes voies et subtilités de leur faire accroire qu'elles-mêmes opèrent ces horreurs, qu'eux exercent diaboliquement et très-subtilement; et enfin des agonies extrêmes où ils réduisent leurs esprits, et, en un mot, du terrible état où ils les mettent par ces lentafions, certes toutes au-dessus des forces humaines.
" Septième preuve. 11 n'est aucunement à présumer que tant de filles de si différentes complexions et se portant fort bien d'ailleurs soient affligées d'une même maladie, ayant pour mêmes symptômes les paroles de blasphème et de saleté, ou qu'elles soient folles d'une même folie, raisonnant fort bien en tout le reste. r>
Ainsi l'idée de la folie est venue, mais on la repousse, tant la probabilité d'une intervention du malin esprit paraît plus naturelle!
Les malheureuses étaient d'ailleurs poursuivies par d'horribles hallucinations. L'une voyait une tête noire ébouriffée, sans corps
SAINT IGNACE EXORCISE UNE POSSEDEE. Pur RuBEMS.
Fac-similé d'une estampe de la Bibliothèque nationale, reproduisant un tableau du Musée de Vienne.
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et sans membres^ qui toute la nuit la regardait ; une autre avait sans cesse sous les yeux un démon qui la tentait, qui l'accompagnait partout, riant bien fort de tout ce qu'elle pouvait dire ou faire. Une troisième, plus singulière encore, voyait près d'elle, en même temps que le démon Belphégor, le Christ en croix qui se transportait tout d'une pièce partout où elle allait, et qui descendait de l'instrument de supplice et la venait embrasser chaque fois qu'elle avait résisté au diable.
Une de cespauvreshallucinées, la Sœur Marie du Saint-Sacrement, a rédigé de sa propre main un long mémoire sur les maux qu'elle endurait. Bosroger nous l'a conservé tout entier. Je vous en présente quelques extraits, qui me seront d'une grande utilité pour ma thèse ' :
« Le curé Mathurin Picard passant une fois auprès de moi et m'ayant touchée sur l'estomac, je ne tardai guère de temps après sans être tourmentée par des pensées qui m'inquiétaient, et, étant couchée vers les neuf heures du soir, je vis tomber par trois fois du plancher de grosses étincelles de feu sur notre couverture. J'eus grande frayeur... On m'arracha d'autres fois la discipline de la main, on me la jeta au visage, on me poussa rudement. Un jour, dans l'infirmerie, on me tira trois fois par la manche, on éteignit ma chandelle au grenier, et, m'ayant pris par le nœud de ma corde, on me transporta et l'on me précipita du haut de la montée. On tirait souvent ma couverture ; puis un jour, se posa une masse pesante sur mes épaules qui me pensa étouffer : je me traînai comme je pus vers la chambre de la Mère, et je sentis tomber cette masse avec un grand bruit. A cet instant je fus moimême précipitée et blessée, jetant le sang par le nez et par la bouche.
« Une nuit, vers dix heures, on vint frapper deux petits coups à la
' Pour plus de détails sur la possession de Louviers, voyez Cauieil, De la folie, p. 73.
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porte de notre cellule ; je dis : Ave, Maria, comme c'est la coutume de la religion, et je vis une forme de religieuse.
K Elle commençaà me dire d'une voix assez triste : — Ma sœur, je vous prie, n'ayez pas peur, je suis la Sœur de la Passion, et je suis retenue en Purgatoire, jusqu'à ce que j'aie satisfait à la justice divine...
a Le 27 ou le 28 février de l'année 1642, travaillée que j'étais d'afflictions, je commençais à m'assoupir vers les neuf heures et demie. Lorsqu'on sonna matines, je dormais, mais bientôt je m'éveillai. On me tourmente, je crie. Hélas ! j'avais un peu de repos, il s'en fallait bien étonner. On ouvre notre porte fort doucement- je regarde et j'avise la forme d'un prêtre qui avait sa robe de chambre. Je m'effraye et j'appelle hautement Dieu à mon aide, sur quoi le fantôme changea de forme et ouvrit une grande gueule pour me dévorer, en criant et hurlant : — Tu es à moi; nous verrons qui aura plus de force de nous deux. — Je dis trois fois : — 0 mou Dieu! miséricorde! secours! Le spectre jeta à l'instant du feu et des flammes partout, hurlant terriblement : — Tu as beau faire, tu ne m'échapperas pas, ou je cesserai d'être. Enfin, je fus tellement battue de toutes parts que je ne savais de quel côté me tourner.
«Sur la fin du mois de mai, entrant dansnotre cellule, je trouvai sur notre couche un petit billet écrit en latin. Je faisais tout mon possible pour le lire, et je ne pouvais en venir à bout. Le diable prit la forme de la Mère de l'Assomption, qui me demanda à voir ce papier. Je le lui donnai aussitôt. Après avoir bien discouru, le diable passa par la petite fenêtre qui était dans la cellule. Il revint depuis et me tourmenta beaucoup : il me pinçait, piquait, et me mordait. Une de nos Sœurs vint apporter du linge dans notre cellule et me délivra de ce cruel tourment.
« M. d'Evreux vint le lendemain matin et fit sa visite dans le couvent. Et, comme il venait de passer devant notre cellule, le diable
SAIXT MARTIN EXORCISE UIV POSSEDE. Par JonDilE\'S.
Fac-similé d'une estampe de la Bibliothèque oationale, reproduisant un tableau du Musée de Bruxelles.
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prit la forme de notre Père confesseur, qui vint me dire, tenant un papier : — Mafille, voilà un écrit quej'ai fait faire à AI. d'Evreux, il faut que vous le signiez. J'entrai dans la cellule d'auprès, car je n'avais pas d'encre dans la nôtre, et il se tint à la porte pendant que je mettais mon nom où il avait dit. — Je m'en vais, dit-il, car si l'on me voyait seul avec vous, cela scandaliserait. Je vous le lirai une autre fois, gardez-le. Il sortit aussitôt, je pliai ce papier que je mis sur mon estomac; mais je ne le portai guère loin, car en entrant dans le dortoir, qui était proche, on me le prit.
« Je fus fort triste et envoyai promptement dire à notre Père qu'il me vînt trouver au parloir, que c'était chose pressée. 11 était à la grille avec M. l'évêque et le Révérend Père Benoît. Je dis à notre Père qu'on m'avait pris ce papier sans savoir qui c'était. Monsieur lui demanda ce que c'était, mais il dit qu'il n'en savait rien, et je leur dis comment tout s'était passé. Monsieur écrivit une protestation contre tout ce que le diable m'aurait fait faire par tromperie, puis il me fit signer. Le diable paraissait tous les jours en forme très-horrible, et il me montrait ce papier. Par deux fois, il me prit les deux mains, et me fit voir ce qui était écrit dedans. C'étaient d'horribles blasphèmes contre Dieu, contre Jésus- Christ, contre la très-sainte Vierge, contre les anges.
« Un autre jour, le diable prit la forme d'une religieuse qui me montrait des témoignages d'une grande affection, parce que nous avions été compagnes avant que d'entrer en religion. Il me vint trouvera l'heure du silence, me témoignant de grands regrets de me voir ainsi travailler et être tous les jours, jusqu'au soir, sans manger, me disant qu'on avait envie de me faire mourir, ou tout le moins de me faire troubler.
«Le diable, à plusieurs fois, prit la forme de cette religieuse pour me tromper, m'apportant des roses et des œillets. Quelquefois elle me les montrait pour me divertir, puis, quand elle m'avait
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menéadans milieu éloigne, elle me faisait beaucoup souffrir, car elle me frappait rudement, et me mordait comme un chien.
«Lneautrefois que je roulais en mon espritTctat étonnant dans lequel je me trouvais à cause de ces piperies et transformations fréquentes, et que pour me préserver notre Père confesseur avait ordonné à la Alère vicaire de me venir voir de temps en temps, le diable, qui est toujours an guet, se servit de cette occasion, prenant la forme de la Mère vicaire, et cette détestable figure ne manqua pas de faire toutes les mines qu'il fallait pour me donner croyance.
aElle me proposa quantité de fausses doctrines et hérétiques, en sorte que je croyais que ces méchantes doctrines-là m'enseignaient le vrai chemin pour aller à Dieu, et me résolus de l'entretenir sur ce sujet. Je fus bien environ huit jours dans ces entretiens, qui étaient tout remplis de blasphèmes et d'erreurs.
« Une nuit, étant couchée, un jeune homme parut dans notre cellule. Je faisais des signes de croix, je disais : Verbiim caro factum est; je jetais de l'eau bénite. Mais cet impudent se moquait, il voulait me tourmenter; j'eus recours à Dieu, disant tout haut : — Mon Dieu! je n'en puis plus; donnez-moi de la force. — La Mère de l'Assomplion me demandait ce que c'é(ait. Je ne lui répondis point, je ne faisais que crier. ïl ouvrit notre porte et s'en alla par une cheminée qui était en notre cellule. 11 me traînait avec lui parce que je le tenais et ne le voulais point quitter, de sorte qu'il m'enleva bien à deux pieds de terre, et j'eus peur d'être enlevée hors de notre couvent. Je quittai ma prise et retombai dans notre chambre, où l'on me trouva la main pleine et gâtée de la graisse dont ce sorcier s'était frotté. Elle était trèspuante et noire, tirant sur le rouge. On m'essuya les mains avec un linge blanc, qu'on jeta tout aussitôt dans le feu.
« Un ange de lumière, dont il sera parlé fort souvent, me jure, me persuade que le confesseur du couvent est un vrai magicien,
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qu'il est amoureux de moi, et qu'en bref il me doit découvrir sa flamme. Enfin, ce pipeur en vient aux transformations ; il se travestit comme lui de gestes, d'habits et de paroles; il donne les mêmes enseignements et consolations, se fait tout pareil à notre Père et eu prend complètement la forme, lequel un jour, bien matin, entra dans notre cellule et commença à me déclarer sa passion...
«Après Ja messe, je fus au confessionnal trouver notre Père, je lui racontai tout ce que cet ange m'avait dit. Il demeura tout étonné et ne savait que me dire, sinon qu'il me répliqua : — Ma fille, vous savez qui je suis et qui sont mes parents ; je vous laisse à penser quel sujet j'aurais eu qui m'aurait pu conduire à être si misérable ; vous connaissez ma vie, ai-je jamais donné mauvais exemple? "
La lecture de cette longue déposition ne laissera, je suppose, Messieurs, aucun doute dans votre esprit. Quelle suite étrange d'hallucinations ! Et il en est de même chez toutes les autres.
A l'une, Dagon donne une telle force qu'elle brise comme une paille la corde qui ceint ses reins.
Une autre, possédée par le même diable, essaye vainement de s'emparer de l'hostie que le prêtre tient à l'élévation, mais elle se sauve, emportant la patène entre ses dents.
Dagon, Accaron, Orphaxat soulèvent de terre les dix-huit malheureuses, les roulent, les font courir sur les toits ou sur la crête des murs, et les tiennent en arc, pareilles à des arches de pont, pendant des heures, quelquefois par terre, quelquefois ne reposant que sur les bords de la margelle d'un puits.
Et tout cela se passe au milieu d'exorcismes qui ne font qu'exaspérer le mal, jusqu'à ce qu'un événement important vienne changer subitement le cours des choses.
Un jour de cérémonie, en février 1643, pendant un sermon où l'exorciste venait de vanter la suprématie de Dieu sur le
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démon, une religieuse, Madeleine Bavan, s'écria qu'on verrait bien si Satan ne finirait jas par triompher.
L'évêque d'Évreux cherchait depuis longtemps le moyen d'in-
SAUT NIL GL'ÉUISSAXT U .\ POSSEDE. Par le DoMiNiQum^
Fac-simitc d'une eitampc de la Bibliotbèque nationale, reproJuisa:il une fresque du cloître de Grolta-Ferrala.
troduire une instance en sorcellerie; il profita de cet incident et fit interroger la Sœur Bavan, qui déclara qu'elle s'était donnée au diable sur la proposition du curé PicarJ, aux instances duquel elle avait depuis longtemps cédé.
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Elle fut donc convaincue d'avoir signé un pacte de son sang, d'avoir volé des hosties, de les avoir portées au sabbat, d'en avoir fait des charmes, d'avoir tué de petits enfants pour faire des philtres de leurs cadavres. Elle fut condamnée à être descendue dans la basse fosse, à y passer sa vie en jeûnant au pain et à l'eau.
Après quelques jours, la malheureuse, que dévorait un cancer du sein, eut le terrible courage de piler le verre dans lequel elle buvait et de l'avaler. En même temps, elle se plongeait un couteau dans le ventre, s'ouvrait les veines et se coupait la gorge. Elle vomit le sang, fut prise de péritonite... et guérit.
Mais elle avait dénoncé Picard. Le malheureux prêtre fut exhumé, et son cadavre jugé en même temps que celui de son successeur Boullé, que l'énergumène avait déclaré être son comphce.
Le mort et le vivant comparurent devant le Parlement de Normandie, et, pour avoir dit la messe noire au sabbat, pour avoir fait des talismans avec des hosties consacrées, ils furent condamnés à être conduits sur la claie et brûlés vifs.
L'arrêt fut exécuté, et Boullé, enchaîné au cadavre putréfié de son prédécesseur, fut traîné la face contre terre dans les rues de Rouen et brûlé sur la place où avait péri Jeanne d'Arc.
Et ceci. Messieurs, ne se passait pas au miheu des ténèbres du moyen âge ; au même moment, un autre enfant de la Normandie, Pierre Corneille, venait de donner la première représentation du Cid.
Le dernier sorcier mourait à l'endroit même où avait péri la première magicienne.
C'est à Louis XIV, Messieurs, que nous devons la fin des procès de sorcellerie. Par un édit célèbre daté de 1682 et rédigé par Colbert, il affirme à peu près la non-existence des sorciers et les rend aux tribunaux ordinaires.
Aussi au dix-huitième siècle voyons-nous les affaires de sorcel-
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leric ou de thaumaturgie relever de la simple police, et les arrêtés royaux fermer le cimetière de Saint-AIédard en interdisant les miracles.
Plus tard, notre grande révolution (loi du 22 juillet 1791) met les possédés dans la classe des escrocs ou des malades, et les dirige, suivant les cas, sur les maisons de fous ou sur la police correctionnelle.
Ainsi les sorciers n'étaient que des fous, des hallucinés, des monomanes semblables à ceux c|ue nous avons encore dans nos asiles.
Mais les possédées, que sont-elles donc aujourd'hui ? La possession a-t-elle disparu, et, depuis qu'on ne parle plus du diable parmi les gens raisonnables, cette singulière affection a-t-elle été supprimée?
Vous savez que non, messieurs ; la possession est encore aujourd'hui dans toute sa force, seulement nous lui donnons un autre nom : c'est V hystéro-épilepsie .
Laissez-moi en quelques mots vous montrer la possédée d'aujourd'hui, vous décrire l'hystérique.
Aussi bien n'ai-je fait l'histoire complète de la sorcellerie que pour en arriver là.
Rien extérieurement ne permet de reconnaître la malheureuse atteinte d'hystérie, si ce n'est une sorte de bizarrerie d'accoutrement. L'hystérique aime les couleurs voyantes, elle se couvre d'oripeaux, et même, comme une paralysie spéciale de son organe visuel ne lui permet de voir que les couleurs les moins réfrangibles, il n'est pas rare qu'elle choisisse des étoffes rouges et criardes.
Quand elle devient un peu âgée, elle est assez malpropre, ses cheveux sont souvent en désordre, les attaques fréquentes dans lesquelles elle tombe ne lui permettent guère les soins minutieux.
A \ E s T II E s 1 E H Y S T E U I Q L E .
D'après une photograpl ie de l'auteur
Souvenez-vous de l'aspect que les démonologues déclarent être spécial à la sorcière.
L'immense majorité des hystériques ont tout un côté du corps insensible. Plussouventle gauche que le droit. On peut les couper, les piquer, les brûler, elles ne sentent rien.
Bien mieux, ces points absolument insensibles sont si mal irrigués que, lorsqu'on les blesse, il n'en sort pas une goutte de sang. Les malades sont quelquefois très-fières de cette immunité, elles s'amusent à se passer de longues aiguilles dans les bras et dans les jambes. Ceci a bien quelque importance pour nous, car voilà que nous retrouvons le sigillum diaholi, ce point insensible que le chirurgien muni d'une aiguille recherchait sur l'accusé et qui devenait une cause inévitable de condamnation.
A côté des cas àeVhémianesthésie hystérique, nous rencontrons souvent des cas d'anesthésie totale. Le corps entier est insensible. Je me souviens d'avoir vu une jeune fille de dix-neuf ans qui, dans un moment de chagrin, réussit à se jeter d'un quatrième étage. Elle se cassa les deux cuisses. Pendant qu'on la portait à l'infirmerie, elle riait sur le brancard et s'amusait elle-même à déplacer les fragments osseux brisés. Pour tout autre, c'eût été un horrible supplice.
Ici encore voilà la sorcière : souvenez-vous que, pendant la question, il lui arrivait de ne pas pousser un cri ; c'était, disent les démonologues, le charme de taciturnité; le démon lui supprimait toute douleur. Nous disons aujourd'hui : C'était un cas d'anesthésie hystérique totale.
Les hystériques enfin sont prises certains jours d'attaques qui, vous allez le voir, sont absolument identiques avec la crise de possession.
Ces attaques sont annoncées par quelques prodromes. La malade entend tout à coup le son des cloches, il se passe comme des roulements dans sa tête, elle voit tout tourner autour
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d'elle. Cet état vertigineux peut durer plusieurs heures, quelquefois plusieurs jours. Puis arrivent des gonflements delà gorge, des sensations d'étouffenient qui ne sont que des contractions spasmodiques do l'œsophage. Les anciennes possédées présentaient aussi ce symptôme. Les exorcistes prétendaient alors que le sort leur remontait à la gorge. Kous appelons cela aujourd'hui la houle hystérique.
Quand les hystériques ressentent ces effets qu'elles connaissent bien, elles savent que leur crise va les prendre, et on les voit faire des préparatifs dans ce but. Elles arrangent leur lit, leurs vêtements, et réclament même aux surveillantes les appareils de contention qui les empêcheront de se briser contre les murs quand commenceront les grandes convulsions.
Les possédées avaient certainement des sensations prémonitoires, car elles annonçaient l'arrivée de leur démon et prédisaient exactement le début de leur mal.
L'attaque présente un certain nombre de phases : nous en devons la description méthodique à M. le professeur Charcot, et c'est le résumé de ses travaux que je vais vous exposer.
La première phase est la période tétanique : l'hystérique, si elle est debout, tournoie sur elle-même et tombe lourdement par terre en poussant un grand cri. Tous ses membres se roidissent, ses yeux se convulsent; elle est agitée de petites secousses des pieds à la tète, et l'écume vient à ses lèvres. Remarquez comme les mains sont convulsées en arrière, et souvenez-vous de cette image du seizième siècle que je vous montrais tout à l'heure. Vous voyez que, là encore, il y a identité entre la sorcière d'autrefois et celle d'aujourd'hui.
Cette période tétanique se divise elle-même en deux phases : dans la première, période tonique, l'hystérique demeure absolument rigide, la bouche ouverte, les doigts crispés. La connaissance, comme dans le reste de l'attaque, est totalement perdue.
ATTAQUE HYSTÉRIQUE (période Ionique).
D'après l'IcoQographie photographique de la Salpélrièrej par Bourueville et P. Regoard.
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La contracture psut atteindre surtout les muscles postérieurs du tronc, de telle sorte que le corps de la malheureuse femme se courbe en arche de pont et ne repose plus que sur les talons et sur l'occiput. Souvenez-vous des possédées de Loudun et de Louviers.
Dans la seconde phase, ou phase clonique, les membres sont pris de secousses violentes, toujours dans le même sens : la face présente des expressions horribles, des contorsions sans cesse changeantes, que les anciens exorcistes déclaraient être la figure de chaque diable particulier venant à son tour se mirer sur les traits de la possédée.
La période tétanique, avec ses deux phases, tonique et clonique, ne dure pas longtemps. La respiration est arrêtée et l'asphyxie menaçante : il résulte de là une sorte de sédation. La malade retombe inerte et respire bruyamment. Après ce repos de quelques minutes, elle se met à pousser quelques cris stridents et commence le deuxième acte ou période des grands mouvements.
Pour soupçonner ce que peut être ce spectacle effrayant, il faut en avoir été témoin, et rien, dans ce que je vais vous dire ou vous montrer, ne pourra vous donner une idée de l'étonnante réalité. L'hystérique se soulève brusquement, comme si un ressort la poussait, son corps entier quitte terre ; elle est projetée en l'air, elle retombe, rebondit, et ainsi de suite plus de vingt fois sans s'arrêter.
Cette période de grands mouvements se rencontrait chez les possédées. Les exorcistes ne manquent pas défaire remarquer que les diables les soulevaient de terre plusieurs fois de suite et les y rejetaient rapidement.
Vous concevez bien qu'avec une pareille dépense de forces la période des grands mouvements ne saurait durer longtemps ; après une minute au plus, l'hystérique retombe épuisée et meurtrie. Elle
demeure en cet état, calme, sans mouvement et sans connais- £aEce pendant quelques instants.
Puis survient, mais non toujours, une sorte d'entr'acte pendant lequel se passent des faits du plus haut intérêt pour nous : je veux parler des contractures.
Elles sont très-variables ; examinons-en quelques-unes. On voit tout à coup le milieu du corps de la malade se soulever du lit : les pieds se rapprochent de la tête, de sorte que la malade reste comme l'arche d'un pont, et cela pendant des heures entières. Vous savez qu'cà Loudun c'était une contracture que l'on voyait souvent chez madame de Belciel. Dans d'autres cas, Thystérique reste étendue sur le ventre, et son corps se courbe au point que ses talons viennent frapper sa nuque : c'était la position favorite des possédées quand elles rampaient devant l'exorciste.
La contracture peut être plus localisca : elle atteint quelquefois un seul côté du corps, qui se trouve alors incurvé latéralement. Les membres supérieurs, les membras inférieurs peuvent être seuls pris. En lisant bien les livres des démonologues, nous retrouverons toutes ses variétés. Enfin, souvent, on observe une contracture localisée à la langue et à la face. La figure de l'hystérique est alors quelque chose de repoussant, d'horrible : les traits sont convulsés, et la langue, noire, desséchée, sort de la bouche. Les exorcistes ne manquent pas de nous signaler la chose dans leurs narrations.
Une sorte de contracture bien curieuse est celle qui atteint les membres supérieurs et leur donne l'attitude du crucifiement. On la voyait quelquefois chez les possédés, mais plus souvent chez les Ihéomanes, les extatiques et les convulsionnaires.
Après les contractures, ou immédiatement après les grands mouvements, si les contractures ont manqué, survient la période des hallucinations et di^s, poses plastiques. C'est le point de beaucoup le plus intéressant de l'attaque. Après quelques minutes de repos, on voit la malade se lever; elle est sans connaissance, ne
S3 Cr*
ATTITUDE PASSIOMMELLE. Extase.
D'après l'Iconographie pbolograpliiqae (le la Salpijtrière, par Bjurneville el P. RegnarJ.
HALLLCIMATIOIV DE L'OUÏE.
D'après l'Iconographie photographique de la Salpétrière, par Bourncville et P Regnard.
voit rien, n'entend rien, et alors commence un délire entrecoupe d'hallucinations, toujours les mêmes pour la même malade, hallucinations qui dérivent de ses occupations habituelles ou de ses souvenirs.
C'est h cette période que l'ancienne possédée voyait son diable. Nos hystériques voient aussi leur diable, seulement il change de nom : les malades de la Salpêtrière ne sont pas des religieuses ; ce sont des faubouriennes ; leur démon ne s'appelle pas Béhémot ou Asmodée,il va avec l'époque, et deux fois, à ma connaissance, il s'appelait xllphonse.
Suivons un de ces délires si singuliers : voici la nommée B... Immédiatement après la période des contractures, vous la voyez se précipiler sur son lit, elle cache sa tête sous son oreiller eu poussant des cris; un homme noir la poursuit; elle le dit, elle appelle au secours. Quelle angoisse exprime son visage! elle repousse son agresseur avec rage.,., puis tout à coup la scène change, c'est le démon familier qui arrive, il est mieux accueilli; en même temps une douce musique retentit aux oreilles de la possédée qui nargue son précédent ennemi, et la période des hallucinations finit au milieu d'une sorte d'extase délicieuse qui se prolonge pendant plusieurs minutes.
Chez Céline M... nous commençons encore par une hallucination triste : elle voit une négresse que des bandits sont en train d'égorger et de scalper. Vous voyez par la photographie quelle épouvantable expression prend sa figure; elle appelle au secours, mais personne ne vient...; la physionomie change avec l'hallucination : voici le bonheur qui se peint sur ses traits et l'extase qui survient comme précédemment.
Quand l'attaque est terminée, elle peut, chez les hystériques comme chez les possédées, reprendre immédiatement et se produire avec ou sans variantes un grand nombre de fois.
Souvent, à la suite, on voit survenir un délire qui ressemble
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beaucoup à celui dont les sorcières et les possédées finissaient par être atteintes, même en dehors des crises.
L'hystérique va alors se réfugier dans quelque coin obscur et demeure à pleurer des jours entiers, ou bien, échevelée et moitié nue, elle parcourt les salles et les promenoirs, hurlant et prophétisant.
C'est, vous le voyez donc, le tableau complet de la sorcellerie et de la possession.
Ces crises d'hystérie peuvent survenir par épidémies : quand plusieurs hystériques sont dans une salle et que l'une est prise de son attaque, c'est comme une traînée de poudre, et toutes sont atteintes à la fois, comme cela se passait dans les couvents d'autrefois.
Le magicien ne manque même pas aujourd'hui. On pouvait voir il n'y a pas longtemps, à la Salpêtrière, une hystérique qui soutenait que, chaque nuit, l'un des chefs de la maison et moimême, nous passions à travers les murs et pénétrions dans les salles. C'était complet, et il est bien probable qu'il y a deux cents ans, mon maître et moi, nous eussions fait connaissance avec le bûcher.
Heureusement, Messieurs, tout est bien changé; on ne croit plus aujourd'hui ni aux possédés ni aux magiciens ', et même les
' En prononçant cette plirase, l'auteur s'avançait trop; il est obligé de le reconnaître. Quelques jours après sa conférence, il reçut plusieurs lettres de protestation contre ses opinions. Beaucoup n'étaient qu'injurieuses, d'autres étaient plus importantes. Une, entre autres, mérite d'être reproduite, à cause de la situation particulièrement élevée de celui qui l'a écrite, Aous la laisserons anonyme, par un sentiment que chacun comprendra.
« A..., le 27 avril 1882.
a MoXSIEUR,
a Je viens de lire dans le Bulletin de l' Association scientifique vos deux articles sur les sorciers, et je demande à vous soumettre une simple observation.
« Il résulte de l'ensemble de votre travail que, pour vous, il n'y a pas intervention du démon dans les phénomènes connus sous le nom de possession diabolique.
« Or, l'Evangile contient plusieurs faits de ce genre, attribués au démon; Jésus-
ATTITUDE PASSIONNELLE Moquerie.
D'après l'Iconographie pbotograpbiqne de la Salpèlrière, par liourneville et P. Rcgnard.
ATTITUDE PASSIONNELLE. Colère.
D'après l'Iconographie pholograpbique de la Salpélrière, par BocrDeville et P. Regnard.
ATTITUDE PASSIONNELLE. Extase.
D'après l'Iconographie photographique de la Salpétrière, par Bourneville et P. Regnard.
LES SORCIERES. 97
personnes qui, parmi leurs litres officiels, portent celui d'exorcistes, gardent sur tout cela un silence qui est bien près d'un acquiescement '.
Arrivé au terme de ma tache, permettez-moi de vous répéter ce que je vous disais en commençant.
C'est avec un effroi véritable, avec un dégoût profond, qu'on parcourt et qu'on développe cette histoire de la sorcellerie dont je viens de vous entretenir. Mais n'est-ce pas une consolation pour notre esprit que de voir la science d'aujourd'hui nous apporter à chaque instant une explication ou un bienfait? Hier, l'Exposition d'électricité ^ vous montrait la foudre des dieux tombée entre les mains des hommes, domptée, fabriquant, par ordre, delà lumière et de la chaleur, portant des lettres à domicile et faisant de la musique.
Aujourd'hui, la médecine et la physiologie vous montrent les vieilles démoniaques dépouillées de leur attirail infernal, le bûcher transformé en douche hydrothérapique, et le tortionnaire en un placide interne.
Christ parlant avec autorité aux esprits, les faisant parler, les chassant du corps des malades, et ces derniers guéris à l'instant même.
« Pour moi et pour tous les hommes dj foi, l'Erangile est l'expression de la vérité absolue, et, par conséquent, votre opinion sur l'objet dont il s'agit, une erreur.
« Si vous vous étiez borné à garder pour vous celte opinion, on pourrait vous plaindre sans vous blâmer. Mais en la rendant publique dans des conférences et par Tinsertion au Bulletin, vous vous êtes rendu coupable des suites fâcheuses qu'elle a pu produire dans l'esprit de vos auditeurs et de vos lecteurs. Il y a là de voire part plus qu'une erreur, et vous aurez, je le crains pour vous, ii en rendre compte à qui de droit.
« Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
s Inspecteur général des mines en retraite. »
' L'abbé ^ev^iev [Dictionnaire de théologie) convient que le mot d'esprit mauvais a été donné par l'Écriture à des maladies inconnues alors et incurables. Le 11. P. Dcbrcyne, dans sa Théologie morale, admet que les posjédéj n'étaient que des malades ou des charlatans.
2 L'Exposition d'électricité ouverte en septembre 1831.
Puisse cette pensée consolante hanter votre esprit quand tout à l'heure vous vous endormirez, puisse-t-eJle alors vous préserver des mauvais rêves et des cauchemars (que vous ne manqueriez pas de m'attribuer), et me gagner ainsi un peu de votre indulgence !
DIX-HIITIEMK SIKGLK