‹ Sorcellerie, magnétisme, morphinisme, délire des grandeursChapitre 29 sur 60 · MALADIE DE LA DEMOISELLE FOURCROI · texte numérisé non relu

MALADIE DE LA DEMOISELLE FOURCROI

Fac-similé à'aoe gravure du livre de Carré de Jlonlgeron.

GUERISOIV DE LA DEMOISELLE FOUKCROI.

Fac-similé d'ooe gravure du livre de Carré de Montgeroa.

LES MIRACLES DE SAIMT-MEDAUD. 171

allaque dont la jeune fille fut prise par imitation eu entendant d'autres convulsionnaires et en voyant leurs mouvements désordonnés.

Le cimetière de Saint-Médard était devenu^ en 1732, le rendezvous de tout ce qu'il y avait d'hystériques à Paris.

Le célèbre vulgarisateur Louis Figuier nous donne, d'après les auteurs du temps, une description que lui emprunte Mathieu, et je ne puis résister au désir de vous en faire part :

« Les convulsions de Marie-Jeanne furent le signal qui donna le branle à une nouvelle danse de Saint-Guy, ressuscitée dans Paris même en plein dix-huitième siècle, avec des variations infinies, toutes plus lugubres ou plus bouffonnes les unes que les autres. De tous les quartiers de la ville on accourut au cimetière de Saint-Médard pour participer aux frissonnements, aux crispations, aux tremblements. Malade ou non, chacun prétendit convulsionner et convulsionna à sa manière. Ce fut une danse universelle, une véritable tarentelle. Bientôt les provinces elles-mêmes, jalouses des faveurs que le saint distribuait sur son tombeau, vinrent en réclamer leur part, apportant à la représentation le contingent de leurs originalités locales.

« Le sol du cimetière de Saint-Médard et des rues voisines est disputé par une multitude de filles, de femmes, d'infirmes, d'individus de tout âge, qui convulsionnent, comme à l'envi les uns des autres. Ici, des hommes se débattent sur la terre en véritables épi leptiques, tandis que d'autres, un peu plus loin, avalent des cailloux, des morceaux de verre et même des charbons ardents ; là, des femmes marchent sur la tête avec autant de décence ou d'indécence qu'en peut comporter un pareil exercice. Ailleurs, d'autres femmes, étendues de tout leur long, invitent des spectateurs à les frapper sur le ventre, et ne se déclarent contentes que si dix ou douze hommes leur tombent sur le corps. C'est le commencement des secours; bientôt il y en aura d'autres plus

extraordinaires et plus meurtriers... Ou se cambre, on se tord, on s'agile en mille façons extravagantes. Il y a pourtant certaines convulsions étudiées oii l'on affecte des pantomimes et des poses qui représentent quelques mystères religieux, et plus spécialement des scènes de la Passion.

« Au milieu de tout cela, on n'entend que gémir, chanter, hurler, siffler, déclamer, prophétiser, miauler. Mais ce qui domine dans cette épidémie convulsionnaire, c'est surtout la danse. Le chœur est conduit par un ecclésiastique, l'abbé Bécherand, qui, pour être aperçu de tout le monde, se tient constamment sur le tombeau du saint. C'est là qu'il exécute tous les jours, avec un talent au-dessus de toute rivalité, son pas de prédilection, ce fameux saut de carpe que les spectateurs ne sont jamais las d'admirer.

« Cet abbé Bécherand appartenait à l'école, déjà dépassée, des convulsions guérissantes. Il avait une jambe plus courte que l'autre de quatorze pouces, infirmité qui ne devait pas nuire au succès de sa danse favorite. Il affirmait que tous les trois mois cette jambe s'allongeait d'une ligne. Un mathémacien qui calcula le temps qui devait s'écouler pour que la guérison fût complète, le régla à quarante-cinq années de cabrioles. C'était bien long, mais l'important pour l'abbé était d'être assuré que le saint pensait à lui et du haut des deux souriait à son saut de carpe, j?

Ce fut cette excentricité qui perdit tout ; le Roi recevant chaque jour du clergé les plus fâcheux rapports sur ce qui se passait à Saint-Médard, ordonna au Heulenant de police Hérault de fermer le cimetière.

Le lendemain, comme chacun sait, on trouva qu'un plaisant

avait écrit sur la porte :

De par la Roi, défense à Diaa De faire miracle en ce liau.

A la cour on riait beaucoup des miracles et des convulsions.

C'était l'époque où les grands seigneurs se targuaient de raison et de philosophie, et où la noblesse se mettait à la tête du progrès. La duchesse du Maine fit le célèbre quatrain :

Un décioUcui" à la loyala Du talon gauchs estropié, Obtint par grâce spéciale D'être boiteux de l'autre pied.

Ne dirait-on pas qu'il y avait eu là un de ces fameux transferts que nous voyous aujourd'hui fréquemment dans les maladies nerveuses, une lésion hystérique passant quelquefois spontanément ou sur quelque influence d'un côté à l'aulre du corps ?

Voltaire ne demeure pas muet dans le concert des railleries :

Un grand tombeau, sans ornement, sans art, Est élevé non loin de Saint-Médard ; L'Esprit divin, pour éclairer la France, Sous cette tombe enferme sa puissance.

L'aveugle y court, et d'un pas chancelant Aux Quinze-Vingts retourne en tâtonnant ; Le boiteux viant clopinant sur la tombe, Crie Hosannal saute, gigotte et tombe; Le sourd s'approche, écoute et n'entend rien. Tout aussitôt de pauvres gens de bien, D'aise pâmés, vrais témoins du miracle, Du bon Paris baisent le tabernacle.

Les jansénistes, eux, ne rirent pas, ils protestèrent, mais on ne tint aucun compte de leurs récriminations, le cimetière demeura fermé définitivement. Celte mesure ne devait pas malheureusement arrêter la folie convulsionnaire.

Puisqu'il était défendu de convulsionner en public, les jansénistes se mirent à avoir leurs crises à domicile, et le mal fut pis encore qu'auparavant. Saint-Médard était un seul foyer d'imitation, sa fermeture devint le signal de la dissémination des foyers. Partout, dans les cours, sous les portes cochères, on entendait ou

l'on voyait quelque malheureux se déballant, et sa vue entraînait les assistants à l'imiter. Les choses allèrent à ce point que le Roi rendit un nouvel arrêt ordonnant que quiconque serait vu en convulsion passerait devant un tribunal institué spécialement à l'Arsenal et serait emprisonné aussitôt. Soixante curés, chanoines ou religieuses furent ainsi incarcérés en quelques jours.

Les convulsionnaires se cachèrent mieux, mais ne cessèrent pas. Parmi eux, il en est deux dont la folie se montre si extraordinaire que, bien qu'ils soient de simples aliénés et non des hystériques, il y aurait dommage à ne pas citer leur histoire. Il s'agit d'abord de M. Fontaine, secrétaire des commandements du roi Louis XV.

Fort ennemi des jansénistes et même un peu leur persécuteur, il eut comme saint Paul son chemin de Damas. Mais sa conversion ayant eu une forme peu ordinaire, j'en prends l'histoire dans Montgeron : il y a des textes où il n'est pas permis de changer un mol.

(( Dès 1732, M. Fontaine se trouva sujet à ressentir de temps en temps une si grande faiblesse dans les jambes, que dans ces moments il était hors d'état de se soutenir. Il ne regarda d'abord les accès de ces faiblesses subites que comme une maladie extraordinaire ; mais la suite lui fit voir qur c'était uae espèce de prélude ou de préparation à la force surnaturelle avec laquelle Dieu avait résolu d'agiter tout son corps. En effet, au commencement de 1733, étant à Paris, dans une maison où on l'avait invité à dîner avec une grande compagnie, il se sentit tout à coup forcé par une puissance invisible de tourner sur un pied avec une vitesse prodigieuse, sans pouvoir se retenir, ce qui dura plus d'une heure sans un seul instant de relâche. Dès le premier moment de cette convulsion si singulière, un instinct qui venait d'en haut lui fit demander qu'on lui donnât au plus vite un livre de piété. Celui qu'on trouva le premier sous la main, et qu'on lui

présenla, fut un tome des Réflexions morales du Père Quesnel; et quoique M. Fontaine ne cessât pas de tourner avec une rapidité éblouissante, il lut tout haut dans ce livre tant que dura sa convulsion tournante, avec une facililé parfaite, et un contentement inexprimable qui pénétrait jusqu'au fond de son cœui-, et qui édifiait tous ceux qui étaient présents.

« Si ce fait n'avait pas clé répété plus de trois cents fois depuis ce jour-là, et n'avait pas été vu par une multitude de personnes au-dessus de tout soupçon, je n'aurais pas osé le rapporter ; mais il a un trop grand nombre de témoins pour pouvoir être contesté, car cette convulsion si étonnante continua pendant plus de six mois. Elle se fixa même régulièrement à deux fois par jour, et elle n'a quitté M. Fontaine que le G août 1733, dès qu'il eut achevé de lire, en tournant toujours d'une force prodigieuse, les huit tomes des Réflexions du Père Quesnel sur le Nouveau Testament, ce que M. Fontaine accompagnait de plusieurs élévations de son cœur vers Dieu.

« La convulsion tournante du malin lui prenait toujours précisément à neuf heures, et durait une heure et demie ou deux heures tout de suite- celle de l'après-midi commençait à trois heures, et durait autant que celle du matin. Tous les jours M. Fontaine se trouvait en se levant une si grande faiblesse dans les jambes, qu'il ne lui était pas possible de se soutenir, ce qui continuait jusqu'à neuf heures C|ue sa convulsion tournante le saisissait. Pour lors, son corps se posait sur une de ses jambes, qui, pendant l'heure et demie ou les deux heures que durait le tournoiement, ne quittait pas le centre oii elle avait été placée, pendant que l'autre jambe décrivait un cercle avec une rapidité inconcevable, se tenant presque toujours en l'air, et posant néanmoins quelquefois trèslégèrement à terre, mais sans rien perdre de l'impétuosité de son mouvement. Le tournoiement de tout le corps se faisait avec une vitesse si prodigieuse, qu'un grand nombre de personnes ont

compté jusqu'à soixante tours dans une minute ; en sorte que, suivant le calcul de leurs observations, l'étendue de tous les tours que faisait une des jambes de M. Fontaine pendant une de ses convulsions tournantes, passait la longueur de deux ou trois lieues, lorsque l'autre jambe, qui ne posait que sur la pointe du pied, portait durant ce temps tout le poids de son corps.

« Après que la convulsion tournante du matin était finie, M. Fontaine se trouvait en état de se soutenir un peu sur ses jambes; mais elles ne reprenaient toute leur vigueur qu'après celle de l'après-midi, et pour lors il se sentait dans une force et dans une santé parfaites jusqu'au lendemain matin. 5)

Cette folie de derviche ne suffît pas à M. Fontaine, il voulut réparer ses torts passés envers la mémoire du saint diacre, envers les appelants de la bulle Unigenitus, et pour cela il se décida à des jeûnes extraordinaires.

11 résolut en particulier de demeurer quarante jours pleins sans boire ni manger. Il tint sou vœu presque complètement, car il ne prit qu'un peu d'eau à partir du dix-huitième jour. Voici d'après Carré de Montgeron comment s'était entraîné ce malheureux fou :

c: Forcé par sa convulsion de sortir du lieu de son domicile le lundi 9 mars 1733, sans pouvoir y retourner, quelques efforts qu'il pût faire, M. Fontaine alla, par l'effet de la même impulsion qui l'avait chassé de sa retraite, chez un solitaire de ses amis, qui le reçut comme un envoyé de Dieu, dont il s'estimait fort indigne. Le lendemain matin, il fut contraint d'annoncer que tout le reste du carême il ne prendrait qu'un repas par jour, qu'il ferait au pain et à l'eau à six heures du soir ; mais que les dimanches il mangerait à dîner du potage et du pain, et au souper tout ce qui lui serait présenté, à l'exclusion du vin. Tout cela fut exactement suivi.

« Après Pâques, il fut encore restreint iiu pain et à l'eau sans pouvoir faire autrement, avec la liberté néanmoins de manger à

midi et au soir, (;t d'y joindre quelquefois douze olives; ce qui dura jusqu'au 19 avril, que l'impression de sa convulsiou lui fit déclarer forcément qu'il passerait quarante jours de suite sans prendre aucune nourriture, mais sans spécifier quand commencerait ce terrible jeûne.

« L'impossibilité où il se vit dès le lendemain lundi, 20 avril, de pouvoirrien porter à sa bouche, non plus que les jours suivants, malgré toutes ses tentatives, lui fît juger que le temps d'exécuter ce grand jeûne était déjà venu; mais il se trompa; celui-ci, qui ne dura que dix-huit jours, n'en était que la préparation. Cependant, si l'on fait attention à tout ce qu'il a été forcé de faire dans ce jeûne si singulier, on verra qu'il est aussi surnaturel que celui de la quarantaine, et qu'il a été bien plus rigoureux par rapport aux effets.

« Non-seulement M. Fontaine a été privé de toute nourriture et boisson pendant ces dix-huit jours, mais même il travaillait tout le jour à un ouvrage des mains, guère moins pénible qu'il était très- appliquant, qu'il n'interrompait que pour réciter les offices aux heures canoniales ; et il était forcé encore de passer les nuits presque entières à prier et à réciter des psaumes jusqu'à deux heures qu'il disait matines avec son compagnon de retraite; en suite de quoi, toujours entraîné par une impulsion contre laquelle ses résistances étaient vaines, il était obligé d'aller à une messe qui se dit à quatre heures du matin à l'église de Saint-Eustaclie, dont il était assez éloigné.

« Mais ce qui l'a le plus épuisé, c'est un très-étonnant gargarisme auquel l'instinct de sa convulsion l'a obligé dès le cinquième jour de son jeûne, quelquefois avec du vinaigre très-fort et tout pur, qui lui enlevait la peau de la bouche et de la langue ; ce que néanmoins il fut forcé de continuer presque sans relâche le jour et la nuit, jusqu'au dix-huitième jour de ce jeûne, où il ne lui restait plus qu'un souffle de vie. îj

A côté de M. Fontaine, il est juste de placer un second convulsionnaire célèbre ; je veux parler du commentateur de Polybe, du chevalier Folard. C'était un esprit distingué. Il était aussi des plus braves, et avait été blessé à Cassano, puis à Malplaquet, et finalement fait prisonnier. Ses ouvrages sur la tactique militaire étaient fort estimés. Celte intelligence ferme en vint à tomber dans la folie du temps. Sur ses vieux jours il fut d'une religiosité outrée, lui donl la jeunesse avait été assez mouvemenlée. Voici ce que nous en dit le pasteur Jordan, cité par Mathieu :

« Le chevalier Folard, qui prie sans cesse, récite par conséquent les vêpres chaque jour. Quand il est au cantique des vêpres, c'est-à-dire au Mafjmfical , il ne peut jamais le commencer. Les convulsions le prennent aussitôt.

« Tout d'un coup il se laisse tomber et étend ses bras en croix sur le carreau. Là, il reste immobile. Ensuite il chante, et c'est ce qu'il fait fort fréquemment. C'est une psalmodie, qu'il n'est point aisé de définir. S'il prie, c'est en chantant; si l'on se recommande à ses prières, aussitôt il se met à chanter. Dans d'autres moments, il pleure. Après avoir pleuré, il se met tout à coup à parler par monosyllabes; c'est un vrai baragouin, oii personne n'entend goutte. Quelques-uns disent qu'il parle la langue esclavonnedans ces moments, mais je crois que personne n'y entend rien.

« Il sort quelquefois de son oreille un son, qui se fait entendre des quatre coins de la chambre. Ce fait paraît tout à fait singulier. Une autre fois, on le verra placé sur un fauteuil, ses pieds simplement accrochés par un des bras du fauteuil, pendant que tout le reste du corps est dans un mouvement fort rapide. Il fait aller son corps comme une carpe qui saute. Cela parait bien fort et bien surprenant dans un homme âgé, infirme et couvert de blessures. 11 bat beaucoup des mains. Quand il ouvre les yeux, il déclare qu'il n'y voit pas, qu'il est dans les ténèbres ; mais quand il les feraie, il dit qu'il se trouve dans une lumière éclatante, et on le

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voit tressaillir de joie, tant il est content. Qua.nd les dames se recommandent à ses prières, il prend le bout de leur robe et s'en frotte, par-dessus son babit, le tour du cœur. Quand ce sont des ecclésiastiques, il prend le bout de leur soutane et il s'en frotte le cœur pareillement, mais par-dessous la veste. Il s'en frotte aussi les oreilles et d'autres endroits du corps.

" Il faut remarquer que tout cela se passe sans connaissance de sa part, sans y voir, ni sans entendre. Il s'attacbe comme une corde au cou, et, après avoir fait semblant de se secouer, il devient comme immobile. 11 cliaute beaucoup ; il arrive même souvent qu'il cbante une grande partie de la nuit. Sur la fin de sa convulsion, il chante, et dit en finissant : // me semble que je chante. C'est alors qu'il revient à kii-raênie, et que ses convulsions finissent. On dit de lui (mais c'est ce que je n'ai point vu) qu'il ne peut pas entrer dans Féglise de la Magdeleine, sa paroisse. Sitôt qu'il approche de la porte, il se sent repoussé par une main invisible ; d'autres m'ont dit qu'il s'imagine voir un spectre qui se présente à lui et qui le fait reculer. 5)

Il est facile de voir en suivant notre récit que l'épidémie va toujours en s'aggravant. Du simple miracle, nous voici arrivés à la folie religieuse la plus accentuée. Il ne faut pourtant pas croire que nous soyons au bout; il me reste encore à raconter des choses tellement surprenantes, tellement invraisemblables, que je supplie quiconque pourrait croire à quelque exagération de ma part de vouloir bien se reporter aux textes officiels, à Carré de Montgeron et à l'auteur des Convulsions du temps.

Je trouve immédiatement après l'histoire de Folard celle de la fameuse mademoiselle Sonet qui fit grand bruit à l'époque ; elle en valait bien la peine, comme vous allez voir.

Mademoiselle Sonet portait le surnom de Salamandre, parce qu'elle se livrait après ses attaques à l'exercice suivant : d'un air de prophétesse, elle criait : Tabous, Tabous! On apportait deux

tabourets élevés, sur lesquels elle se plaçait en arche de pont, comme le font toutes les hystériques et beaucoup de filles hypnotisées ' . Puis on faisait au-dessous d'elle un peu de feu, et elle avait l'air de rôtir à petit feu, demeurant plusieurs minutes en cet état. Ai-je besoin de dire qu'il s'agissait seulement d'une de ces anesthésiques dont j'ai déjà trop parlé pour y revenir encore?

Mademoiselle Sonet avait d'ailleurs plusieurs procédés pour étonner la galerie. Certains jours elle criait : « Sucre d'orge ! Sucre d'orge! •>-' On apportait ledit sucre d'orge qui était un bâton pointu par un bout, et on le lui met'ait sous les reins la pointe en l'air. L'hystérique criait alors: «Biscuit! Biscuit! » Le biscuit arrivait, c'était un gros pavé qu'on lui lançait sur le ventre.

Mademoiselle Laporte avait une autre spécialité, elle guérissait les plaies en les suçant et en les léchant. Elle n'avait pas le mérite de l'invention, c'est un rôle qu'ont choisi beaucoup de mystiques des deux sexes, même des orthodoxes^. Ce que j'ai à raconter sur ce point est si horrible, que je prie le lecteur délicat de tourner la page sans avoir lu. Seul celui qui se sentira le courage de me suivre dans celte ordure parcourra ces lignes avec dégoût. J'ai longtemps hésité à écrire ces détails, mais je n'ai pas cru pouvoir les passer sous silence, puisqu'ils appartiennent à l'histoire. Du reste, je laisse la parole à Carré deMontgeron, qui, après Poucet, les admire sans réserve.

« Les convulsionnaires, dit Poucet, pansent des écrouelles ouvertes, pleines de pus et horribles à voir. Ils les lèchent, ils en attirent le pus avec la langue; ils les sucent jusqu'à ce qu'ils aient parfaitement nettoyé les plaies; ils l'avalent sans en recevoir la moindre incommodité; ils lavent les linges qui ont servi de compresse dans de l'eau qu'ils boivent ensuite. Il y en a plusieurs qui, avant que d'entreprendre ces horribles pansements, en ont

' Voyez plus loin le chapitre du somnambulisme. 2 Voyez la lie de sainte Madeleine de Pazzi.

toute l'horreur que nous en aurions nous-mêmes si nous étions condamnés à les faire; mais cette horreur passe aussitôt qu'ils sont déterminés à obéir. 35

Carré de Montgeron est plus explicite encore : « On apporte, dit-il, aux pieds d'une convulsiomiaire une petite fille, pâle, étique, et qui paraît moribonde. Aussitôt que la convulsiomiaire l'aperçoit, la joie se peint sur son visage. Elle est intérieurement instruite par l'instinct de sa convulsion que cette jeune fille a une jambe pourrie par des écrouelles, elle le déclare aux assistants et elle remercie le Seigneur avec de vives actions de grâces de ce qu'il lui commande de la panser. « N'est-il pas «juste, ô mon Dieu, s'écrie-t-elle tout haut dans le transport qui « l'anime, qu'étant destinés à être tous ensemble les membres de « votre famille, nous prenions part aux maux les uns des autres? « Non, mon Dieu, je ne crains pas de prendre sur moi une partie « du venin qui consume cet enfant et qui a déjà pourri un « membre de son corps ! Ne suis-je pas déjà trop heureuse que vous « daigniez m'employer à cette œuvre de miséricorde? Votre puisse sance sans bornes ne tardera pas à nous guérir toutes deux. » « Elle prend alors avec empressement la jambe de cette petite fille, elle ôte toutes les bandes dont elle (îst enveloppée, elle lève enfin un linge tout imbibé d'un pus rougeâtre et gluant qui découle sans cesse d'un grand nombre de trous qui percent cette jambe de tous côtés. Plusieurs de ces trous sont si larges et si profonds qu'ils laissent apercevoir l'os dont la noirceur est un signe qu'il est aussi corrompu que les chairs. Aussitôt tout l'air de la chambre est infecté d'une puaniueur insupportable : le cœur de tous ceux qui y sont se soulève. 11 leur semble que cette jambe appartient plutôt à un cadavre à demi pourri qu'à un corps vivant.

« La convulsionnaire pâlit elle-même à la vue d'un objet si affreux et si dégoûtant, elle ne peut s'empêcher de reculer d'horreur, tout son corps frémit et tremble lorsqu'elle pense qu'il lut

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est ordonné de sucer toutes ces plaies. Elle paraît incertaine si elle

pourra se résoudre d'obéir, ses yeux versent des pleurs, son âme

est troublée, tous ses mouvements font connaître ce qui se passe

en elle. Enfin, élevant ses regards vers le ciel, elle s'écrie : « Ve-

« nez à mon secours, à mon Sauveur, dont la grâce est toute-puis-

c. santé, vous voyez quelle est ma faiblesse. Je vous bénissais de

« m'avoir destinée à panser cette jeune fille si digne do compas-

,« sion : mais à la vue de ses plaies, l'ardeur qui m'animait s'est

« tout h coup éteinte. Je sens que le cœur me manque, tout mon

« courage s'est évanoui. Ab! si vous m'ordonnez une cbose pour

i- laquelle j'ai tant de répugnance, donnez-moi en même temps la

« force de l'exécuter ! Ab ! bienbeureux pénitent, bâtez-vous d'être

« mon intercesseur, je suis votre servante, je porte vos livrées,

" votre uom est gravé dans mon cœur, obtenez du Tout-Puissant

K que sa force surmonte ma faiblesse. «

Ci On voit dans ce moment le visage de la convulsionnaire reprendre ses couleurs naturelles. Le calme paraît avoir succédé au trouble qui l'agitait, elle s' approche de la jambe infecte dont les chairz tombent en pourriture, elle y présente sa bouche, mais bientôt elle la retire ; elle n'est point encore maîtresse de son cœur, elle a besoin de jeter quelques regards vers le ciel. Enfin pour forcer la résistance qu'elle sent en elle-même, elle prend tout à coup le parti de précipiter sa bouche ouverte sur la plus large de ces plaies. Dès qu'elle a commencé une première fois à la sucer, elle paraît n'y avoir plus de peine, et ses prières ne sont plus que des actions de grâces de ce qu'il a plu au Seigneur de lui faire vaincre sa faiblesse. i>

Ce que vous venez de lire est horrible; eh bien, il se passa pire encore. 11 faut toute la bonne foi de Carré de Montgeron, il faut l'admiration sans bornes qu'il professe, pour que nous puissions admettre qu'il ne se moque pas de nous. Une des plus saintes convulsionnaircs fait pendant trois semaines ses repas de ce qui fut

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pour Ezéchiel une iiourrilure dans le désert. Ceux de nos lecteurs qui tiendront absolument à conipreudre se reporteront à la Bible, livre d'Ezéchiel, chapitre iv^ versets 12 et 15.

Mais quittons ces abominations dégoûtantes et revenons à la grande convulsion telle qu'elle se passait alors, telle qu'elle se montre encore dans l'attaque hystérique. J'aime mieux, comme toujours, laisser la parole aux auteurs du temps, aux témoins oculaires. Voici une longue citation empruntée à Louis Débonnaire, Oratorien. Sa description est si nette, si complète, qu'on la dirait faite pour les besoins de l'explication médicale, et qu'à l'exemple de Mathieu, je ne crois pas pouvoir la scinder.

« Qu'on se représente des filles, car il y a peu d'hommes, et les indécences qu'on reproche à l'autre sexe ne sont pas remarquées dans les hommes; à des heures incertaines ou marquées, et quelquefois après de légers pressentiments, ces filles tombent ou paraissent tomber subitement dans des frémissements, dans des espèces de frissons, dans des bâillements, dans des saisissements; elles se jettent par terre, sont reçues sur des matelas ou des coussins qu'on leur prépare. Là, leurs grandes agitations commencent; elles se roulent, elles se tourmentent, elles se frappent; leur tête tourne de tous côtés avec une vitesse extrême, leurs yeux se renversent ou se ferment, leur langue sort au dehors, elle pend sur les lèvres, ou se retire au fond du gosier; leur col s'enfle, leur estomac se gonfle, leur bas-ventre s'élève, leur respiration se contraint; elles ont des suffocations, elles gémissent, elles poussent des cris et des sifflements; elles aboient comme les chiens, elles chantent comme des coqs; on aperçoit dans tous leurs membres des secousses et des contorsions; elles s'élancent tantôt d'un côté, tantôt d'un autre; elles font des culbutes et des mouvements dont la pudeur s'offense; elles se trouvent dans des postures indécentes; elles s'étendent, elles se roidissent, elles restent comme mortes des heures et des jours entiers; elles deviennent, dit-on, sourdes,

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aveugles, muettes, paralytiques, insensibles, et tout semble se passer en elles, sans elles-mêmes.

" Il y en a dont ce qu'on appelle les convulsions sont moins des agitations involontaires que des actions délibérées. L'une représente certains traits choisis de la vie de M. de Paris; elle met le couvert, range les sièges, se choisit deux convives qu'elle fait asseoir avec elle, et quoiqu'il ne paraisse aucun mets sur la table, elle prend la cuiller, la porte à sa bouche, et mange à vide. Ce premier acte est suivi d'un second sans aucun intermède : elle s'approche d'un mh'oir, et passe le dos d'un couteau sur son visage, avec tous les tours de main d'un homme qui se rase ; elle finit par l'exercice du catéchisme, elle arrange les assistants, les interroge, et les reprend quand ils font de mauvaises réponses. L'autre, au milieu de l'obscurité de la nuit, se met quelques moments à la fenêtre, elle la referme, demande une chandelle et puis un livre, qu'elle ouvre et qu'elle met entre les mains de quelqu'un des spectateurs ; elle lui reprend après qu'il en a lu quelque page, ou quelque demipage, et lui fait au nez de grands éclats de rire ; elle demande alors à quelque prêtre s'il sait ce qu'elle vient de faire, et comme il confesse ingénument son ignorance, elle veut bien en développer elle-même le mystère : ce sont les divers degrés de la conversion du pécheur. Une troisième ne prend de nourriture que le soir, et quand on lui présente quelque aliment avant la fin du jour, ses lèvres s'enfuient d'horreur, et sa bouche va se cacher alors dans son oreille; elle soupe avidement; mais dès qu'elle a mangé ce qui suffît aux besoins de la nature, sa bouche s'enfuit de nouveau pour l'avertir de ne plus manger. C'est ainsi qu'elle nous retrace l'image des anciens jeûnes des chrétiens. Une quatrième enfin ne peut plus souffrir les matelas, elle fait coucher en travers une bonne dame, se met dessus et s'écrie : Ah ! que je suis bien, ma sœur Marthe! voilà l'Eglise fondée sur Jésus-Christ. Voilà ce qu'il me semble qu'on peut appeler le comique.

«Le tragique, ou le tragi-comique, est réservé pour d'autres actrices; celles-là suivent dans leurs extases les différentes actions de la passion de Jésus-Christ qu'on leur récite ; elles les expriment par leurs mouvements et par leurs gestes, elles imitent tout, jusqu'au coq qui chante pour avertir Pierre de sa chute; elles s'étendent en croix, elles font semblant de boire, elles crient, elles expirent, et tout est consommé pour elles. Celles-ci se pendent ou se font pendre, tantôt par le col, tantôt par les pieds; elles saisissent des épées ou d'autres instruments, elles lèvent la main pour frapper, et désignent par là les divers tourments qui sont réservés aux vrais fidèles, c'est-à-dire à ceux qui s'attacheront constamment à l'œuvre des convulsions; les prêtres alors seront dégradés, et elles les dégradent, etc. Toute celte espèce est mise au rang àes figuratives.

«Les apocalijpt queSj ou visionnaires, ont des songes sans sommeil : elles découvrent sous diverses images la persécution qu'on fait souffrir aux convulsionnaires, et la protection que Dieu leur accorde; elles voient des anges tantôt en l'air, et tantôt à leurs côtés; le blanc est à droite, et le noir à gauche; ils leur parlent, et elles répondent; elles reçoivent d'en haut des avertissements bien articulés, elles y reconnaissent la voix de M. de Paris, c'est lui-même, elles ne peuvent s'y méprendre, quoiqu'elles n'aient jamais eu le bonheur de l'entendre ni de le voir quand il était vivant.

« Passons aux thaumaturges, ou faiseuses de miracles. Elles s'imaginent, ou veulent persuader, qu'elles ont reçu ce grand don du ciel avec leurs convulsions; pour en donner des preuves, elles pétrissent des bosses, elles broient les poignets des enfants noués; elles les appuient sur leurs genoux, et paraissent les tirer fortement des deux mains pour les étendre; elles font de la boue avec de la terre du tombeau du bienheureux diacre, et vont, les yeux fermés, l'appliquer sur ceux des aveugles; elles font ôter un car-

If 8 LES MIRACLES DE SAIXT-MÉDARD.

reau du milieu d'une chambre, pour former une piscine de Siloe de la place qu'il occupait, elles y mettent un peu de la même terre, versent de l'eau dessus, et tournent trois fois autour à plusieurs reprises j après cette consécration d'institution convulsionnaire, elles font coucher quelque malade, qui ne descend dans la piscine que par le derrière de la tête, elles y mettent ensuite leur épaule à côté du patient, dont elles prennent sur elles les douleurs : ce sont là quelques-unes de leurs merveilles.

« Les préiresses viennent après ; on les voit exercer les diverses fonctions du sacré ministère; elles confessent, et donnent des pénitences ; elles lavent les pieds de leurs apôtres ; elles imposent les mains aux prêtres, après les avoir fait mettre à genoux devant leurs consccratrices; elles célèbrent la messe; on en sait même quelques-unes, ou quelques-uns, qui baptisent, enjoignant la parole à l'élément pour rendre le sacrement parfait. Au milieu de ces cérémonies, et quelquefois dans d'autres temps, elles parlent des langues inconnues, ou plutôt des jargons forgés, que personne n'entend, et qu'elles n'entendent pas elles-mêmes.

« On nous en peint enfin comme de vraies prophétesses, selon tous les sens qu'on donne au terme de prophétie : ce sont de merveilleuses explications des grandes vérités, des découvertes de choses qui ne peuvent se savoir par aucunes voies humaines, une pénétration des pensées les plus secrètes, des divinations, des connaissances du passé, des prévoyances ou des pressentiments de l'avenir; elles font des discours longs et sublimes, au-dessus de leur portée naturelle, des exhortations pathétiques, des prières admirables et sans préparation. Elles ont, nous dit quelqu'un, des vues extraordinaires sur les maux de l'Eglise, les connaissant d'une manière plus profonde et plus élevée que les savants; elles sont plus occupées et plus touchées des fautes commises par les amis de la vérité que de celles des ennemis ; elles voient le fond des cœurs, elles déclarent les péchés, inspirent des sentiments

de pénitence, et convertissent de grands pécheurs ; elles distinguent les reliques, et surtout celles de AI. Paris, entre tout ce qu'on leur offre qui pourrait y ressembler; elles sont plus violemment agitées lorsqu'on les leur applique sans qu'elles le sachent, du moins on le dit. On publie que la même chose leur arrive lorsqu'on met sur elles les livres ou des écrits anticonslitutionnaires; qu'elles sont brûlées par l'attouchement des pierres tirées des ruines de Port- Royal; elles discernent les appelants de ceux qui ne le sont pas; elles sentent les convulsionnaires, ou ceux qu'on appelle miraculés, aux premières approches; elles nomment à leur abord des personnes qu'elles n'ont jamais vues; elles font à d'autres, sous des noms empruntés, ou sous leur simple nom de baptême, toute l'histoire de leur vie, de leurs démarches, et de leurs allures les plus secrètes; elles leur révèlent ce qui se passe, ou ce qui doit se passer dans leurs familles; on les interroge, et elles répondent au nom de l'esprit qui parle par leur bouche; elles disent à quelques-uns qu'ils seront pendus, rompus, décapités ; elles promettent à quelques autres le don de Dieu, c'est-à-dire le don des co.ivulsions, et ce don leur arrive ; elles annoncent les états dans lesquels elles doivent tomber elles-mêmes, leurs propres guérisons ou celles des convulsionnaires, ou de ceux qui font des ueuvaines; elles en marquent le jour et le moment précis; elles joignent à cela quelques singularités prophétiques, comme de dévorer des volumes entiers, d'avaler des charbons ardents, etc.

« Mais le grand objet des prédictions, c'est le retour prochain des Juifs, et la venue d'Élie, qui doit en être l'instrument : Il viendra, disent-elles, dans peu, dans quelques jours, dans quelques semaines, dans quelques mois. Sa venue sera précédée d'une éclipse de soleil, qui durera deux heures et cinq minutes : on verra paraître un arc-en-ciel d'une forme singulière, une grande étoile en plein midi, des anges autour du soleil et de la lune : circonstances avidement et scrupuleusement recueillies par les se ibes

de la Marguerite, si fameuse par ses divinalions. Dans tout cet état prophétique, les convulsionnaires sont dans une perpétuelle aliénation d'esprit, elles parlent du milieu de leurs agitations, elles ne savent ce qu'elles disent, elles ne savent ce qu'elles ont dit, ou protestent qu'elles n'en conservent pas le souvenir le plus léger- cependant ailleurs les actions conspirent avec les prédictions. V époux etV épouse ont des colloques mystérieux sur le grand événement qui fait la plus chère attente du troupeau fidèle. Le Juif errant, après s'être égaré pendant quelques jours, revient, et son retour est célébré par des acclamations saintes, par de tendres démonstrations et par des cantiques de joie : c'est à peu près tout ce que présente le beau côté de la médaille.

u Tournez, et vos yeux, tomberont sur des objets moins mystérieux, moins divins, disons-le sans détour, sur des objets moins édifiants et plus scandaleux. Imaginez-vous une fille qui fait asseoir un homme, dont les pieds sont bandés contre quelque appui solide pour tenir plus ferme la convulsionnaire qui s'assied près de lui, dos contre dos, et trois hommes qui la pressent par devant de toutes leurs forces; elle se relève, et six hommes la pressent entre eux avec effort, trois par devant et trois par derrière; neuf la. prennent ensuite, deux par chaque bras, deux par chaque jambe, et le dernier par la tète, pour la tirer violemment eu long sur un lit; d'autres, dans la même posture, se font comme écarteler en l'air; elles se couchent sur le ventre, et deux hommes les frappent du plat de la main sur les reins ; ils sont successivement relevés par deux autres, de sorte que ce martelage dure quelquefois plusieurs heures. Quelques-unes se font berner dans des draps. D'autres, debout sur un seul pied, sont balancées entre deux nappes, qui les font tomber en devant et qui les relèvent en arrière. On prépare ailleurs un matelas avec des sangles étendues en travers, la convulsionnaire arrive, se couche dessus, et dans la violence de ses agitations, on la sangle depuis le bas-ventre jus-

que sous les bras, taudis qu'avec uue sangle pareille, ou la lire fortement par le menton. La scène change, une grosse servante vient se coucher auprès de sa maîtresse ; on roule le matelas pour les emballer ensemble, avec toute la contention des plus robustes emballeurs; des cordes passées par-dessous enlèvent le ballot et le suspendent par le moyen de plusieurs poulies attachées au plafond.

« Ce n'est pas tout : plusieurs de ces filles paraissent avec des habits flottants, sans ceinture, sans souliers, sans bas, sans bonnet, sans coiffure, et le reste très-négligemment couvert. 11 y en a qui n'ont que de petites camisoles et de larges culottes; cela s'appelle être en habit de convulsionnaire . C'est dans cette indécence qu'elles font leurs sauts, leurs bonds, leurs cabrioles et leurs culbutes. Des hommes leur mettent les pieds sur les bras, sur les jambes, sur les cuisses, sur le ventre, sur le col et jusque sur les yeux mêmes ; ils les enlèvent par les pieds avec des cordes, et leurs têtes échavelées se secouent, se tournent^ se relèvent par secousses, retombent ou demeurent quelque temps pendantes et comme immoljiles.»

Nous voici donc enlin arrivés à ces fameux secours si célèbres dans l'épidémie de Saint-Médard. Ils consistaient, comme vous voyez, en une série de brutalités dont les principales aboutissaient finalement à des pressions sur le ventre. Voulez-vous rappeler à votre souvenir ce que je disais au commencement de cet entretien des hystériques ovariennes, de celles dont nous arrêtons aujourd'hui l'attaque immédiatement, en leur pressant sur un point de l'abdomen? Vous vous souvenez, leurs convulsions s'arrêtent tant que dure la pression, tant que dure le secours, pour prendre le langage du dix-huitième siècle.

On avait soupçonné la chose à ce moment, l'instinct, la douleur même des malades les avaient amenés à trouver le remède même qui sert aujourd'hui scientifiquement à les calmer, seulement les

idées mystiques dont leur maladie était entom'ée avaient fait déroger complètement la méthode.

Ecoutez, d'après l'auteur des Convulsions du temps, l'histoire de la Sœur Margot, et admirez la manière dont on lui administrait les secours quand elle entrait en attaque :

« On commençait par l'exercice de la lisière. Il se faisait en passant autour du corps de la convulsionnaire une lisière, dont les deux bouts passés derrière son dos étaient tenus par une personne ; deux autres la tenaient chacune par une main, la tirant les unes et les autres vers soi à tour de rôle. Si au lieu de prendre la convulsionnaire par la main, on la prenait par le poignet, elle criait et s'en plaignait ; je trouve ailleurs que cet exercice s'appelait le balancement , et cela, en effet, en a assez l'apparence.

« Ensuite venaient les coups de poing sur le sein. Pour les recevoir, Sœur Margot s'asseyait, et celui qui devait les donner se mettait à genoux devant elle. Il fallait frapper juste à l'endroit qu'elle montrait, immédiatement au-dessous des mamelles, sans quoi elle se plaignait. Plus on allait vite dans cet exercice, plus elle se disait soulagée. Elle recevait quelquefois jusqu'à trois mille coups de suite 5 mon témoin oculaire a pris la peine de les compter.

« De là on passait au battement de tête. Pour bien faire cette opération, il fallait quatre personnes ; elles s'arrangeaient autour de la tête de la convulsionnaire, et la battaient dans une espèce de cadence ; une cinquième donnait du poing sur le sommet de la tête. Il ne fallait pas frapper trop fort, mais vite et doucement, et faire ce qu'on appelle le moulinet, ce qui plaisait infiniment à la convulsionnaire.

« Après cela on lai pressait le ventre. La Sœur Margot s'asseyait à cet effet sur une chaise, et un homme joignant alors les deux poings les appuyait sur son ventre. Trois, quatre, quelquefois cinq personnes poussaient ensuite celui-ci pour qu'il pressât

plus fortement le ventre de Margot, et cela durait jusqu'à ce qu'elle prît la main d'un frère, qui criait aussitôt : « Holà! » et les travailleurs quittaient à l'instant, pour revenir à la charge au premier ordre. Il faut remarquer qu'il faut toujours que ce soient des hommes qui fassent cette opération.

« On pressait ensuite le poignet. C'est peu de chose, et cela, je crois, ne sert que pour donner le temps de reprendre ses esprits. Cela se faisait en pressant avec violence et avec les deux mains l'os du poignet. On sentait, dit-on, pendant cette opération, un mouvement violent dans le bras, pareil à celui que feraient des eaux qui coulent avec rapidité.

« Venait après le serrement de tête. Un travailleur passait pour cela une serviette autour de la tête de la convulsionnaire, et la liait derrière, de manière qu'on pût, entre elle et la tête, passer un bâton pour tortiller avec effort la serviette, jusqu'à ce que la convulsionnaire dit : « C'est assez. » Cela s'appelait le couronnement d'épines , ce qui n'empêchait pas quelqu'un des frères de dire par délassement quelques plaisanteries, qui faisaient rire quelquefois la Sœur Margot.

« Tout ceci préparait à des opérations plus grandes et plus hasardeuses. Elles commençaient par V étranglement. Pour y parvenir, la convulsionnaire étant entre deux tabourets, on lui passait sur le menton une serviette, dont les deux bouts allaient derrière la tête. Deux personnes, alors, montant sur les deux tabourets, prenaient d'une main les bouts de la serviette, et mettaient l'autre sur le menton de la convulsionnaire ; puis, faisant toucher leur tête en s'appuyant sur l'épaule l'une de l'autre, elles élevaient en haut la convulsionnaire, d'autres personnes la tirant par en bas, pendant qu'une autre encore appuyait sa main sur son gosier, ce qui faisait proprement l'étranglement. Tout ce manège fatiguait extrêmement les pauvres travailleurs.

« Après l'étranglement, venait se placer fort à propos le

secouement. Il se faisait en passant comme ci-dessus une serviette sur le menton de la convulsionnaire, dont les deux bouts passaient de même derrière sa tête ; et alors une personne, les prenant, montait sur un tabouret, élevait à quelque distance de terre la convulsionnaire, et la secouait quelque temps, à peu près comme le bourreau secoue les pendus.

« Le secouement était suivi An jet au plancher. Cela se faisait en passant deux lisières sur le corps de la convulsionnaire ; un travailleur en tenait une devant, et un autre une seconde derrière; deux autres la prenaient chacun au-dessous des aissel'es, et, le tout ainsi arrangé, tous les quatre l'élevaient en même temps aussi haut qu'il leur était possible, et la laissaient ensuite (en la soutenant cependant toujours un peu) retomber sur ses pieds. Cela se faisait une vingtaine de fois de suite, après quoi les travailleurs se reposaient, et ils en avaient besoin; car, si cette opération était assez divertissante pour la Sœur Margot, il faut avouer qu'elle était pour les travailleurs des plus fatigantes.

« A cela succédait le tiraillement à quatre lisières; il se faisait ainsi : Margot étant assise sur un tabouret, on lui passait quatre lisières autour du corps. Quatre personnes tenaient chacune deux bouts de deux lisières, étant assises à égale distance de la convulsionnaire. Celle de derrière appuyait ses deux pieds sur son dos ; celle qui se trouvait devant, au-dessous de ses mamelles, après avoir ôté ses souliers, ce qui n'empêchait pas que quelquefois Margot n'en ressentît du mal ; les deux personnes des deux côtés mettaient chacune un pied sur chacune de ses aisselles ; après quoi, toutes les quatre personnes tiraient à qui mieux mieux, et pressaient de toutes leurs forces la convulsionnaire jusqu'à ce qu'elle donnât elle-même le signal pour finir; c'était ordinairement un : Je vous remercie.

« Cela préparait à Vécartelage, qui se faisait ainsi : on couchait sur le dos la Sœur sur deux tabourets; on l'attachait ensuite à l'un

des deux avec une lisière; alors une personne la tenant par la tête, quatre autres la tiraient chacune par un pied et une main. Ceux qui tiraient les pieds étaient assis par terre, et, pour avoir plus de force, avaient les leurs sur une tringle de bois mise au bas du tabouret ; ceux qui tiraient les bras avaient leurs pieds passés sur le tabouret même. Cet exercice était des plus violents, et mon témoin oculaire, d'après lequel je parle, ne put le soutenir jusqu'à la fin, en entendant craquer les os de la pauvre Margot, ce qui, à la vérité, faisait sur-le-champ interrompre ce violent exercice.

« A l'écartelage succédaient différentes manières de rompre. La première et la plus légère était celle qui se faisait en donnant du coin de la main sur le cou de Margot, à peu près comme on frappe sur les oreilles d'un lapin qu'on veut tuer, mais cela ne faisait pas même une blessure à Margot. La seconde était plus sérieuse : on prenait une tringle de bois, dont on posait les deux extrémités sur deux tabourets, et deux personnes s'asseyaient dessus pour tenir la tringle en état. Alors un homme fort et robuste se saisissait de Margot, et la poussant avec violence, lui faisait donner des reins sur la tringle. Une autre façon de rompre fera frémir : on prenait une chaise qu'on mettait sur un lit; on y faisait asseoir ensuite la convulsionnaire, qu'on y attachait avec des lisières ; alors deux personnes fortes et vigoureuses prenaient la jambe cambrée de Margot et faisaient des efforts pour Ja redresser contre le pied du lit, qu'elles soulevaient quelquefois avec les personnes qui étaient dessus pour rendre la charge plus pesante.

« Mais la grande opération était le battement à coups de bûche. On le faisait en différentes manières. Tantôt la convulsionnaire se couchait sur le ventre, et on la frappait sur le dos; tantôt elle se couchait sur le dos, et on la frappait sur le ventre ; tantôt c'était sur chacun des côtés que se faisait successivement la décharge. C'étaient quelquefois deux personnes qui la frappaient, quelquefois aussi il n'y en avait qu'une. L'instrument qui servait à ce rude

exercice était une bûche de chêne; pour la facilité des travailleurs, on avait réduit un des bouts en poignée, l'autre bout, qui portait sur la convulsionnaire, étant beaucoup plus large, ce qui faisait une espèce de massue. Mon témoin a compté jusqu'à deux mille coups déchargés sur la pauvre Margot, qui avait soin de marquer l'endroit oii il fallait la frapper par une lisière plusieurs fois repliée autour de son corps, et d'avertir quand on frappait au delà, ou quand les lisières se dérangeaient, à quoi les travailleurs apportaient sur-lechamp un prompt remède.

a Pour joindre ici tout de suite les opérations merveilleuses de cette convulsionnaire, j'en ajouterai encore uueoudeux, que je tiens pareillement de témoins oculaires. Une par exemple, qui mérite de trouver ici place, est la convulsion de la crosse qui distingue spécialement la Sœur Margot entre les convulsionnaires. L'opération se faisait ainsi : Margot s'asseyait sur le plancher, adossée d'une part à un des assistants, pareillement assis à terre, et de l'autre les pieds appuyés contre les talons d'un autre en pareille posture. Alors un troisième, se soutenant sur les épaules des deux personnes assises à terre, montait sur les éminences en arc de la jambe de la convulsionnaire, et s'appuyait fortement dessus, jusqu'à ce qu'elle l'avertît qu'elle ressentait du mal.

« Une autre fois qu'elle se frappait le visage, paraissant désirer quelque chose qu'elle ne marquait pas, un des frères lui demanda si elle ne voulait pas qu'on lui tramât le visage conlre terre; et sur la réponse qu'elle le désirait, on la prit aussitôt par les jambes, et la traînant sur le visage, on lui fit faire cent trente-six tours d'une chambre qui a dix pas de long. Son menton paya la façon de cette opération extraordinaire, et fut écorché par le coin d'un carreau qui se trouva sur la route; mais il n'en arriva d'autre inconvénient qu'une écorchure qui mit obstacle pour quelques jours à la convulsion de l'étranglement. 53

A côté de Sœur Margot, Sœur Nizette convulsionnait aussi de la

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