CHAPITRE III
CHEZ oï l ÉTAIT TOMBÉE L'ORPHELINE DE MULES
Oncle Mocejon était un matelot solide, frisant la soixantaine, couleur de foie crevassé, aux yeux petits et verdâtres, à la barbe assez forte, presque blanche, très mal plantée et plus mal taillée, touffue et hérissée comme les crins de sa tête où n'entrait jamais le peigne et rarement, très rarement les ciseaux. Il avait, comme tous ceux de sa profession, la démarche lourde et gauche, de même que la voix et la conversation. Le regard, à terre, sombre et dédaigneux. Je dis : à terre, parce que sur mer c'était autre chose! Le vil intérêt et l'attachement instinctif à sa misérable carcasse éveillaient en son esprit les préoccupations, et il n'est rien comme la lumière des préoccupations pour faire - jeter des étincelles aux yeux les plus morts. Quant à son caractère, pire que sa peau, sa barbe, sa tignasse, sa démarche et son regard : non qu'il fût précisément cruel, mais grognon, rude, brutal, désagréable. Line culotte sombre qui, à se durcir avec la crasse, l'eau de nier et le goudron de la barque, avait pris la forme de s e s jambes boursouflées; des souliers bas, sans talon ni trace de cirage, à ses pieds enflés; une blouse de laine sur sa chemise d'éfoupe et une casquette catalane posée n'importe comment sur sa crinière, composaient l'éternel costume de ce corps, séjour résigné de la crasse et très
capable de conclure alliance avec la lèpre, mais non de se laisser toucher par l'eau douce.
Ainsi bâti, Fonde Mocejon n'était pourtant pas le plus mal de la maison : il était surpassé en tout par sa femme, la Sargueta, dont le caractère violent, la langue venimeuse et la voix perçante étaient la terreur de la rue, dans laquelle il y avait pourtant tant de batailleuses de première qualité. Elle était plus grande que son mari, mais très maigre, chassieuse, avec un bec de merluche, des dents noires, écartées et pointues; la couleur de ses joues, rouge foncé; le reste ele látete, un vieux parchemin; la poitrine creuse, les bras longs; on pouvait compter les tendons et tous les os de ses jambes toujours découvertes, et elle empestait la sardine à une demi-lieue. On ne lui connaissait pas d'autre accoutrement qu'un mouchoir sombre attaché sous le menton, très abaissé sur le front et tombant jusqu'aux yeux pour les protéger de la lumière; un manteau de laine, sombre également et sale aussi, tout rapiécé, dont les pointes croisées sur la poitrine étaient attachées au-dessus des reins; une jupe d'étamine foncée, et aux pieds, de vieilles savates ouvertes à tous les vents.
Et cependant, quelques-uns assurent que cette femme répugnante était plus supportable que sa fille Carpia, garce allant sur ses dix-neuf ans, aussi mal tenue et souillonne que sa mère, mais plus petite de taille, plus noire, plus camarde, avec une voix aussi forte, une langue aussi longue, et, en outre, la figure toute grêlée. Elle était de son métier marchande de sardines, et les gens avaient lieu de se boucher les oreilles, les yeux et aussi le nez quand elle passait avec sa nasse pleine sur la tête, laissant couler la saumure sur son cou et ses épaules, balançant sa courte jupe crasseuse, au rythme bouffon de ses hanches, et criant à pleine gorge sa marchandise. Aucune sardinière ne lançait la note finale plus haute ni si bien soutenue; on en venait à désespérer de voir finir ce cri aigu et pénétrant. Mais que quelque passant le dît ou le laissât soupçonner par le moindre geste, ou montrât son ennui par la plus légère parole, c'est alors qu'il fallait entendre et voir
ce <|u<1 disait ei Faisait Garpia, sa nasse par terreau milieu de la fue, les yeux fixés sur son « agresseur ». En la regardant en ce momenl critique, on hésitait sur ce qu'il y avait chez elle de plus extraordinaire, de la parole, de l'idée, du geste, de la voix ou du reste; et tout cela réuni, il semblait impossible qu'on pût l'attribuer à une personne de ce sexe qui a pour signes distinctifs la propreté et la pudeur. El cependant Carpia n'était pas réellement en colère, ce n'étail là qu'un léger soulagement qu'elle s'accordait, moitié plaisanterie, moitié dépit; parce que, quand elle s'emballait, c'est-à-dire quand elle se battait avec tout le cérémonial usité en pareil cas dans la corporation des poissardes..., bonté divine! Enfin, presque aussi terrible que sa mère, de qui elle avait pris le style, soit en l'entendant dans le voisinage, soit en apprenant avec elle à ■< courir la sardine », lorsqu'elles portaient à elles deux la nasse par les anses.
Carpia avait un frère plus jeune, nommé Cleto. Ce frère tenait plus du père que de la. mère. 11 était sombre et taciturne, mais travailleur. Il allait déjà en mer et ne s'entendait pas bien avec sa sœur. Il lui donnait des coups de pied dans le ventre ou ailleurs, quand il était dans le cas de répondre aux injures de. la sardinière. Il ne savait pas lui parler d'autre sorte.
Ces estimables gens habitaient le cinquième étage d'une maison de la rue Haute, où n'étaient pas logées moins de quatorze familles, chacune dans son trou, avec ses instruments de pêche, ses vêtements de mer, ses seaux pleins d'ouïes de poissons recouvertes de sable, pour la sardine, ses crasseux vêtements de tous les jours, et toute la saleté et toutes les puanteurs que ces choses et ces personnes portent nécessairement avec elles. Ceux des locataires qui possédaient un balcon l'utilisaient pour y vider les sardines, y suspendre les guenilles, les filets et les lignes. Quant aux tanières qui n'avaient pas ces débouchés, leurs habitants s'arrangeaient le mieux du monde, ayant été engendrés, étant nés et ayant grandi dans ce milieu corrompu dont la saleté les engraissait. Du reste, comment y
remédier? Les locataires des maisons contiguës ne vivaient pas mieux, ni ceux des suivantes, ni ceux de l'autre trottoir, ni tout le Chapitre d'En-Haut.... Il en était de même pour celui d'En-Bas dans les rues de la Mer, du Faubourg et du Midi.
Pour revenir à l'oncle Mocejon, j'ajouterai qu'il était propriétaire et patron d'une barque de pêche sur laquelle il percevait deux soldes et demie : une et demie comme maître et une comme patron. Cette richesse lui était venue par un héritage. Et Dieu sait l'importance qu'elle lui donnait dans tout le Chapitre où bien rares étaient les marins qui eussent une petite part dans l'embarcation qu'ils montaient, et combien cette importance contribuait à faire de la Sarguëta et de sa fille les deux plus impudentes et redoutables batailleuses du Chapitre.
On comprend maintenant que la petite Silda ne manquât pas de raisons pour se refuser à réintégrer la maison d'où elle avait fui. Quant aux motifs qui l'y avaient fait accueillir quand elle s'était vue orpheline et abandonnée au milieu de la rue, comme on dit, il n'y en avait pas d'autres sinon que Mocejon était un marin aisé, et en outre que Mules était son compère puisqu'il avait tenu sur les fonts baptismaux le seul enfant mâle de la Sargueta. Qu'on eût eu d'ailleurs une peine du diable â décider Mocejon et sa famille à se charger de l'orpheline, point n'est besoin de le dire : le Père Apollinaire et toutes les personnes qui s'occupèrent avec lui de cette entreprise charitable durent entendre de véritables horreurs, particulièrement de Carpia et de sa mère, avant d'obtenir ce qu'ils désiraient. On n'y arriva même point que le Chapitre n'eût offert à Mocejon de participer de temps en temps aux frais, pourvu que l'orpheline fût traitée et entretenue comme on pouvait l'espérer. Mocejon demanda, sur le conseil de sa femme, que la promesse du Chapitre « fût signée sur du papier par qui devrait et saurait le faire » ; mais le Chapitre se refusa à cette exigence. Et comme il y avait déjà plus d'une famille disposée à recueillir Silda à cause de la part des dépenses offerte, même sans promesse écrite, la Sar-
guëta finit par se laisser tenter. Elle convainquit les autres membres de la famille, se disanl qu'en ras de mauvais paiement, ce serait à La petite qu'il en cuirait, et elle lui donna abri dans sa tanière, pas beaucoup plus qu'un abri, et beaucoup de i ravail.
Toul d'abord, il n'y eut pas de lit pour elle; il csl vrai que Garpia ni son frère n'en avaient pas non plus. Il n'existait pas d'autre lit que la [taillasse conjugale, placée clans uñe pièce très étroite avec fenêtre sur la, haie, qui s'appelail la salle, parce qu'elle contenait aussi une méchante table de sapin, une chaise grossière, un escabeau de bois blanc cl une estampe de saint Pierre, pairon du Chapitre, fixée à la muraille avec des boulettes de pain mâché. Garpia dormait sur un paillon à moitié pourri, dans une alcôve obscure avec entrée par le couloir, et son frère sur le coffre dans lequel on gardait tout ce qui pouvait se garder à la maison, depuis le pain jusqu'aux souliers du dimanche. Pour Silda, on la casa dans l'angle que formait la cloison de la cuisine avec celle du couloir en face de la porte de l'escalier, sur un tas de filets hors d'usage et avec un morceau de vieille couverture.
Ce qui l'ennuyait plus que le lit, c'était la nourriture. Certes, chez elle, on ne faisait pas de « festin de noce » tous les jours. Mais ce qu'il y avait, bon ou mauvais, était abondant, parce que, quand on n'est que deux à partager, il y a toujours assez. En outre, comme elle était fille unique et que son père ne ressemblait en rien à l'oncle Mocejon, elle était relativement gâtée : ainsi, toujours Mules retirait de sa part un bon morceau pour augmenter celle de sa tille. Au contraire, depuis qu'elle vivait dans la famille de la Sarguëta, elle ne mangeait jamais assez pour apaiser sa faim, et le peu qu'elle mangeait était mauvais, jamais servi au moment où elle en avait le plus besoin, et ordinairement avalé parmi les grognasseries et les reproches injurieux, quand ce n'était pas parmi les pinçons et les mornifles. Toujours elle était la dernière à mettre la cuiller commune dans la macédoine de choux et de haricots sans viande qui formait le menu habituel, et tous les hôtes de
la maison avaient une dent qui « lançait des éclairs ». Où ils étaient passés une fois, c'était perdre son temps que d'essayer de passer à son tour. Ils étaient si habiles à charger la cuiller!... Quand ils avaient fini de la porter à leur bouche, enfants et parents, avant de la lâcher dans la macédoine, avaient l'habitude de lui donner deux coups de frottis sur leur pantalon ou leur jupe, afin d'ôter tout scrupule à celui qui allait maintenant s'en servir, puisque c'était chacun son tour. Silda n'ayant pas fait ainsi le premier jour, la Sarguëta la traita de « dégoûtante » et Garpia lui donna une taloche.
Parfois il n'y avait pas d' « olla ». Alors Silda trompait sa faim en faisant griller deux sardines sur la braise avec un grain de sel. S'il n'y avait pas de sardines, ou d'esquilles, ou de raie, ou de quelque autre poisson peu estimé sur le marché, un filet de morue ou un hareng pour tout potage avec un croûton de pain de trois jours ou un morceau de gâteau de millet, selon les temps et les circonstances, composaient tout son déjeuner. On devine facilement ce que devaient être le dîner et le souper.
Du reste, elle devait aller, sans traîner, partout où on l'envoyait, si elle voulait manger tranquillement ce peu de mauvaise nourriture, et ce qu'on lui ordonnait était certainement exagéré pour une fillette de son âge. Premièrement, elle devait aider les femmes de la maison, dedans ou dehors, dans l'équipement du bateau, c'est-à-dire arranger les filets, les sécher, en faire autant pour les voiles et les autres appareils de pêche. Quand toute la famille, hommes et femmes, allaient à la pêche dans la baie, Silda devait les accompagner et travailler, toute jeune qu'elle fût, autant ou plus que les femmes; c'est à elle qu'on confiait de préférence la tâche répugnante de récolter des vers de vase, en enfonçant dans le sable ses deux mains, les doigts étendus commes les houes des laboureurs. Il lui fallait alors retourner la poignée et la diviser en petits morceaux pour y trouver les vers, qu'elle jetait ensuite dans une vieille jatte ou dans une casserole de fer-blanc, avec du sable clans le fond. D'autres fois, on la
voyait, un petit panier au bras, picotanl le sol avec un couteau, à marée basse, pour trouver 1rs coques cachées, ou, sur les plages de sable, fouillant avec un crochet de cuivre pour trouver des « couteaux ». Mais au bout du compte ces tâches cl d'autres semblables, quoique pénibles, surtout en hiver, lui donnaient une certaine liberté, et souvent elle passait des moments très amusants avec les tilles et les garçons de son âge qui allaient aussi aux couteaux, aux coques, aux vers de vase ou ramasser des bouts de câble.
Elle n'aimait rien davantage que prendre son cabas et filer à la Darse pour y chiper des bouts de corde, des plaques de métal ou des clous de cuivre. C'est là qu'elle fit la connaissance de Muergo, de Sula et de tant d'autres chapardeurs de la rue de la Mer, ainsi que de toutes les gamines qui jouaient avec eux. En fréquentant cette jolie troupe, elle se prit d'affection pour le Môle-aux-Navires et pour la vie libre et amusante qu'on menait sur ce terrain fameux où chacun campait à sa guise comme s'il eût été à cent lieues de la ville et de tout pays civilisé. Insensiblement elle retarda l'heure de rentrer à la maison et elle y rentrait presque toujours avec son panier vide. En certaines occasions, elle ne rentra qu'à la nuit, et comme on lui secouait ses puces autant pour une heure de retard que pour une absence de toute la journée, elle opta avec sérénité pour ce dernier parti ; elle se rendait donc presque chaque jour au Môle-aux-Navires, d'où on l'entraîna à la Maruca. C'est ainsi qu'André fit sa connaissance.
Il faut dire que Silda, quoique assistant à tous les exploits et à tous les jeux de la maraudaille du Môle-aux-Navires, y prenait rarement d'autre part que celle de spectatrice, non par vertu assurément, mais parce que c'était son caractère, une nature froide et très mesurée. Elle savait où se dérobaient le cuivre, le cacao et le sucre, où et comment ils se vendaient impunément et à quel prix; elle savait où l'on dépensait les cuartos ainsi acquis en tasses de café avec petit verre et ce qui se donnait pour un ochavo, pour un cuarto, pour deux cuartos et même pour un réal; elle
savait aussi comment on jouait au cane Elle savait beaucoup de choses qu'on apprenait à cette école de tous les vices qui peuvent s'enraciner clans des créatures vierges de toute éducation physique et morale ; mais elle ne chipa pour le vendre dans la baraque de l'oncle Oliveros ni un pauvre clou, ni une aiguillée de fil; elle ne prenait dans ses mains ni une carte pour jouer au cané, ni une pierre dans les guerres de marée basse entre vauriens du port et terriens ou entre vauriens de la rue Haute et de la rue de la Mer. Il lui suffisait d'assister à tout et de connaître tout ce que faisaient ces pillards, intrépide et insensible, par caractère, on Ta dit, et non par vertu.
André non plus ne prenait point part aux exploits de pirates des garçons du Môle-aux-Navires; mais, en revanche, à leurs batailles à coups de pierres, à leurs baignades, à leurs jeux d'agilité, à leurs tentatives presque toujours heureuses d'attraper un chien et de le flanquer à l'eau avec une pierre au cou. Ses divertissements préférés étaient de ramer avec Cuco dans son bateau et de pêcher, avec un appareil qu'il avait, du haut de l'escalier du Paredón. Cela amusait aussi beaucoup Silda, et quand André jetait la ligne, elle était à côté de lui, sans rien dire, et les yeux cloués sur l'appareil.
« Ça mord, disait-elle de temps à autre tout bas, en voyant que la ligne tremblait.
— Fausse alerte », répondait André sans relever sa ligne.
Et ainsi se passaient de longs moments. Parfois elle l'aidait aussi à mettre les amorces ou à tirer le poisson.
Et tout cela, impassible, et toujours la tête, les mains et les pieds propres comme un soleil. Elle était comme la petite dame de cette société de sauvages. Cela faisait beaucoup de plaisir à André, et il avait pour elle une considération et des regards qu'il n'avait jamais avec les autres moutardes déguenillées qui fréquentaient ce lieu. Mais elle, en revanche, ne montrait pas plus d'inclination pour le vêtement et les manières d'André que pour les haillons et