Sorte de jeu de cartes
la grossièreté des vauriens. Au contraire, l'objet de ses visibles préférences paraissait être ce monstrueux Muergo, le plus stupide, le plus laid et le plus dégoûtant de tousses camarades. Elle n'étaitavec personne aussi aimable qu'avec lui.
Mouche les chandelles et lave ta tête, saligaud, » lui disait-elle, ou : « Pourquoi ne tailles-tu pas ta tignasse? his à ta mère de te mettre une chemise. »
El Muergo répondait à ces délicatesses relatives de Silda en se moquanl d'elle, lui donnant une torgnole, ou lui lançanl un projectile quelconque comme celui de la Maruca. El la préférence persistait de la part de Silda. Pour quelle raison? Allez donc le savoir! Peut-être la force des contrastes; la monstruosité môme de Muergo ; un inconscieni désir, fils de la vanité humaine, de dompter et de tenir soumis ce qui paraît indomptable et rebelle, et d'embellir ce qui est horrible; faire de Muergo ce que certaines femmes, de celles que dans le monde on appelle élégantes, font de certains chiens poilus et laids : elles se plaisent à, les voir couchés à leurs pieds, grognant de tendresse, propres, peignés, précisément parce qu'ils sont horribles et dégoûtants et ne devraient pas être ainsi.
Il est plus facile d'expliquer l'inclination d'André pour le Môle-aux-Navires et pour la canaille qui y régnait. Fils de marin et appelé à l'être lui-même, les incidents de la baie le tentaient, l'odeur de l'eau salée et l'exhalaison des carènes le séduisaient, et il choisit ce terrain pour satisfaire ses appéti ts marins, parce que là il y avait des bateaux de louage, des barques abandonnées, des canots au carénage, et l'occasion de se baigner impunément en peau à toute heure du jour, de faire l'école buissonnière et de fumer avec une entière tranquillité.
Comme Silda s'habituait de plus en plus à cette vie charmante du Môle-aux-Navires, que ses absences de la maison étaient chaque jour plus longues, que le Chapitre ne paraissait pas d'accord pour donner la part offerte dans les dépenses et que la famille de Mocejon était résolue à ne pas entretenir pour rien une gamine si inutile et si rebelle,
arriva le soir de la grande bastonnade. Silda, qui en avait déjà tant reçu, se décida à gagner la rue et aller dormir dans une barque.
Et pourtant elle avait un asile tout trouvé. Il lui suffisait d'accepter l'offre que lui fit en la voyant descendre ce brave homme d'oncle Mechelin, pêcheur qui, avec sa femme, tante Sidora, occupait la bodega, c'est-à-dire le rezde-chaussée de la maison.