CHAPITRE IV
OÎ ON LA DÉSIRAIT
Tout l'opposé de Mocejon et de la Sarguëta, au physique • uni me au moral, étaient Mechelin et tante Sidora. Mechelin était paisible, de bon teint, plutôt grand que petit, causeur, et si communicatif que fréquemment on le voyait, lorsqu'il fumait une pipe à la porte delà rue, raconter quelque incident qu'il trouvait drôle, à voix haute, en regardant les portes et les balcons vides d'en face ou les personnes qui passaient par là, à défaut d'auditeur rapproché. Et il se le racontait et il en riait, et même il répondait avec l'intonation et les gestes appropriés aux interruptions imaginaires faites à son récit. Il avait, lui aussi, le corps un peu courbé et cassé; mais, comme il était relativement soigné, la tête assez bien rasée, ses favoris et ses cheveux gris non hérissés comme un paquet de ronces, comme il restait si actif de langue et si vif de regard, ce voûtement ne semblait que ce qu'il était, l'œuvre des fatigues de son métier, et non celle de l'abandon et du laisseraller de l'âme et du corps. Il chantait, pas trop mal, à mivoix, quelque chanson de sa jeunesse et il savait un grand nombre de contes.
Sa femme, (auto Sidora, était aussi généralement de très bonne humeur. Elle était un peu courte et ronde, toujours bien chaussée, vêtue proprement, quoique pauvrement, et
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portait sur ses cheveux un mouchoir formant coiffe. Personne ne vantait comme elle les bons mots de son mari, et quand le rire la prenait, elle riait avec tout le corps. Mais ce qui remuait le plus, c'étaient sa gorge et sa bedaine, qui déjà fort grosses par elles-mêmes, devenaient plus saillantes encore dans ces cas-là, parce qu'elle mettait ses mains sur les hanches et renversait la tête en arrière. Elle passait pour connaître pas mal de remèdes et même elle se risquait à se donner pour une bonne accoucheuse.
Ce ménage exemplaire n'avait jamais eu d'enfants. Oncle Mechelin était compagnon dans une des cinq barques qu'i y avait dans tout le Chapitre d'En-Haut où l'on compta toujours plus de chaloupes que de barques, et tante Sidora se consacrait principalement à soigner son mari et sa maison, à vendre elle-même le poisson qui formait sa part, ou bien à gagner une journée en aidant à la poissonnerie quelque marchande à peser, recevoir, etc. Le reste de son temps, elle le partageait entre ses voisins, ici préparant une décoction, là pansant une blessure, coupant une jupe pour Nicia ou fronçant une manche pour Gonce-.., ou bien « recevant la petite créature » dans le douloureux travail.
Comme il n'y avait pas de vices à la maison, et peu cle bouches à nourrir, tante Sidora et son mari se traitaient assez bien, et même ils avaient économisé quelques pièces d'or, bien enveloppées dans plus de trois papiers et gardées en lieu sûr, comme « en cas ». Les dimanches, ils se faisaient beaux; elle, avec sa jupe de coton bleu foncé, ses bas bleus et ses chaussures de cuir, son fichu de soie noire à franges sur son corsage de drap, et sur la tête un autre mouchoir foncé; lui, avec un pantalon forme cloche, un gilet et une jaquette de drap noir fin, une cravate en nœud marin, une ceinture de soie noire et un béret de drap bleu avec une large bordure de ruban noir; la tête bien soignée et le poil taillé... autant que sa dureté le permettait.
Un frère de Mechelin, qui était de la rue Haute comme toute sa famille, vint à se marier (rare exemple!) avec une fille du faubourg d'En-Bas. Ce fut une belle musique parmi les parents, les amis et les commères! Voyez, il va contre