‹ Sotileza, romanChapitre 16 sur 48 · SOT! LEZ A · texte numérisé non relu

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les usages et ça ne produira rien de hou.... Voyez, elle non plus, ce n'est pas son affaire, il n'est pas de sa coterie.... Vois donc, en Haut tu aurais trouvé une femme plus à ton pied, el ç'aurait été conforme l\ la loi de Dieu qui ordonne que chaque poisson reste dans sos eaux. Et patati, et patata.

Et, le temps marchant, il arriva ce qu'avait annoncé le Chapitre d'En-Haut; non, jo pense, parce que la femme était du Chapitre d'En-Bas, mais parce que réellement elle n'était pas bonne « par elle-même », et qu'elle s'adonnât à la boisson et à la paresse, jusqu'à ce que le pauvre mari, accablé de soucis et de misère, s'en allât dans l'autre monde du soir au malin, laissant dans celui-ci une veuve sans ombre de pudeur et un iils de deux ans qui ressemblait à un de ces rhums noirs couverts de poils. Mechelin et sa, femme soutenaient, autant qu'ils pouvaient, ces deux êtres infortunés; mais, s'apercevant que leurs secours, en nature aussi bien qu'en argent, la veuve les transformait en eaude-vie, laissant se traîner à terre la pauvre créature, nue, sale et morte de faim, disant des horreurs de son beaufrère et de sa belle-sœur qu'elle traitait d'avares et de goinfres, et que le moutard à mesure qu'il grandissait devenait un petit vaurien beaucoup plus vil encore que sa mère, ils cessèrent toute relation avec ces ingrats parents. Ainsi passèrent quatre années, durant lesquelles le gamin grandit et devint le Muergo que nous connaissons. Ainsi Muergo était le propre neveu d'oncle Mechelin, dans la maison duquel il ne se rappelait ¡Das avoir jamais mis les pieds.

Avec quel plaisir pourtant oncle Mechelin et sa femme auraient élevé à leurs côtés l'enfant, orphelin d'un si bon père, s'ils avaient cru possible de tirer quelque chose, même de médiocre, de cette veine fruste et grossière, et surtout loin des dangers auxquels l'exposait ce continuel contact avec l'indignité de sa mère! Car le couple soupirait après un enfant de l'âge à peu près de leur vaurien de neveu, qui aurait rempli un peu la maison. Aussi quand commencèrent les négociations du Père Apollinaire avec l'oncle Mocejon au sujet de Silda, les yeux des locataires du rez-de-

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chaussée allaient-ils souvent à la fillette qui jouait dans la rue ; et plus d'une fois, voyant le prêtre descendre de mauvaise humeur, ils furent tentés de le tirer par son manteau pour le faire entrer chez eux et lui dire tout bas : (( Amenez-la donc ici, Père Pollinaire, nous la recevrons tout de suite, et bien contents encore ». Mais la décision regardait le Chapitre; et, de plus, ils ne voulaient pas que dans la famille Mocejon on pût croire que le désir de palper la part de dépenses offerte était ce qui les décidait à recueillir l'orpheline.

« Vrai, disait Mechelin à tante Sidora, même peinte sur du papier elle ne serait pas plus à ma convenance.... Elle est gentille et propre comme une yole de roi.

— En vérité, ajoutait tante Sidora, cela fait peine dépenser à la vie qui l'attend là-haut, si Dieu ne se met pas de la partie.

— Sûr! » ajoutait le mari, qui usait de cette interjection toutes les fois qu'à son avis une parole était sans réplique.

Quand Silda fut recueillie au cinquième étage, oncle Mechelin qui la vit monter dit à tante Sidora :

« Pauvrette!., tu n'auras pas si bonne mine quand tu redescendras!... Et tu ne tarderas guère sans doute!

— Je le crois aussi, répondit la femme toute pensive et les mains sur les hanches. Mais toi et moi, qui n'avons rien à y voir, laissons-la courir, et gardons la langue silencieuse dans la bouche, car je crains plus ces gens d'en haut qu'une bourrasque de galerne.

— Sûr! » conclut Mechelin avec une tête expressive, clignant un œil, faisant demi-tour et se mettant à chantonner une séguidille comme s'il n'avait rien dit ou qu'il craignît d'être entendu des « gens d'en haut ».

Mais depuis ce moment, ils ne perdirent pas de vue la pauvre orpheline, qui, à en juger par sa contenance impassible, paraissait de tous la moins intéressée à la vie qu'elle menait dans ce bagne auquel on l'avait condamnée en croyant lui faire une faveur. Ils la plaignaient fort en la voyant les premiers mois, pendant un rigoureux hiver,

rentrer à la maison toute grelottante el violètte de froid avec le panier de couteaux au bras, ou la casserole devers à la main, ou descendre du cinquième la tête meurtrie, ou le Iront bandé avec le mouchoir de son cou. Jamais ils ne la virenl pleurer ni avoir l'air d'avoir pleuré ; jamais ils ne purent surprendre une plainte sur ses lèvres. Taule Sidora pourtant avait peine à tenir sa langue, dans son désir d'arracher des détails à la petite. Mais la crainte qu'elle avait des scandales de la l'a mille Mocejon l'obligeait à la prudence. En mainte occasion, en entendant descendre Silda, le pechen i', ou sa femme, se risquait à la porte de la rue avec un croûton de pain qu'il faisait semblant de manger, en réalité pour avoir un prétexte à le lui offrir.

« Tu arrives bien, ma petite, disait-il feignant la surprise. J'allais remettre ce pain dans l'armoire, parce que je n'ai pins faim du tout.... Si tu le voulais.... »

Mais ils ne pouvaient obtenir qu'elle s'arrêtât un seul insta ni ni qu'elle leur dît au passage un seul mot de ce qu'ils auraient voulu savoir. Était-ce pour l'enfant peur de la vengeance de ses « protecteurs »? Était-ce dureté et froideur de caractère?

Mechelin et Sidora attribuaient sa réserve au premier motif, et cette considération doublait à leurs yeux la valeur morale de cette innocente martyre.

Ils la virent retarder de jour en jour son retour à la maison. Ils devinèrent la vie qu'elle menait dehors, les châtiments qu'on lui infligeait pour sa conduite, toutes les fois qu'elle avait dormi à la belle étoile dans le coin d'une porte ou le fond d'un bateau.

« Ils finiront par la tuer, la pauvre malheureuse! s'écriait oncle Mechelin; si tendre et si mignonne, donnez-lui coups le matin, gifle à midi, raclée le soir, avec un peu < d'engueulade », et je ne dis pas elle, mais un vaisseau à trois ponts se briserait.... Je serais dans son cas que je n'en reviendrais jamais.

— C'est ce qui arrivera, ajouta la femme, si Dieu n'y remédie pas auparavant. C'est mettre la chair dans la gueule du requin, ni plus ni moins.

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— Sûr! »

Une nuit, oncle Mechelin et sa femme virent Silda qui descendait les dernières marches de l'escalier aussi précipitamment que si elle eût été poursuivie par des loups enragés. Ils sortirent à sa rencontre jusqu'au portail et, à la lueur d'une chandelle que tenait tande Sidora, ils remarquèrent que la fillette avait ses vêtements en désordre, les cheveux arrachés, les yeux humides, les regards à la fois pleins d'épouvante et de colère, la respiration haletante et le teint livide.

« Laissez-moi passer, tante Sidora, dit-elle à la femme du marin, en voyant que celle-ci lui narrait le chemin de la rue.

— Mais où donc vas-tu, malheureuse, aune heure pareille ? s'écria la femme de Mechelin en essayant de la retenir.

— Je m'en vais, dit Silda se glissant jusqu'à la porte qui n'était point tout à fait fermée, pour ne plus revenir! Tout le monde est méchant dans cette maison.

— Viens dans la mienne, ange de Dieu, au moins jusqu'à demain matin, dit le pêcheur retenant la fillette à grand'peine.

— Non, non, insista celle-ci s'arrachant à la main qui la serrait doucement, elle est trop près de l'autre. »

Et elle franchit la porte comme une fusée. « Mais écoute, âme de Dieu!... Mais attends, pauvre petite! »

Ainsi s'exclamait tante Sidora, voyant disparaître Silda dans les ténèbres de la rue, sans se décider à y faire deux pas à la suite de la fugitive, parce que Mechelin lui-même, quoiqu'il eût une des meilleures vues des hommes de sa profession, ne put savoir, si vite qu'il courût, si la petite avait suivi la rue en face, ou si elle s'était dirigée vers la côte de l'Hôpital.

Le lecteur sait ce qu'il advint d'elle cette nuit-là et le matin suivant, car il Ta entendu raconter à André et il l'a vue elle-même, si insouciante et alerte, dans la maison du Père Apollinaire, ainsi qu'à la Maruca, à la Fontaine Sainte et dans les prés de Molnedo.

Elle n'étail pas arrivée à la Maruca avec André et sa suite de vauriens, que déjà le Père Apollinaire, le chapeau sur les yeux, La tête très penchée par crainte de la lumière, son manteau rapé croisé sur sa. poitrine, et se frottant de temps à autre, par un mouvement instinctif, le dos contre sa chemise (si pourtant il ne l'avait pas donnée depuis que nous Pavons quitté), traversait les marchés du Môle faisant route vers la rue Haute.

Sans être vu de tante Sidora, chose d'autant plus étonnante que La porte du rez-de-chaussée était ouverte toute grande, il arriva au cinquième étage et frappa du bout des doigts, en disant en même temps :

« Ave, Mafia! »

Une voix de femme réponditune indécence de l'intérieur, mais avec une telle intonation que le prêtre murmura après avoir toussé.

« Quel bas-fond ce doit être ici ! »

Puis, il poussa la porte, comme la voix l'y avait invité, et entra.

Mocejon était à la mer, mais il y avait à la maison la Sarguëta et sa fille, occupées à détordre de vieux câbles. Quoiqu'elles n'attendissent sûrement pas la visite du benoît religieux, quand elles le virent devant elles, elles soupçonnèrent le motif qui l'amenait; et avant même qu'il eût fini de leur dire bonjour, déjà la maison tremblait.

Oncle Mechelin n'avait pas été à la mer ce jour-là, parce qu'il avait passé la nuit avec une brique chaude enveloppée d'une flanelle jaune sur le côté de tribord pour calmer une petite douleur qui l'avait pris avant de se mettre au lit : suite, à son avis comme à celui de sa femme, de la contrariété qu'il avait éprouvée après le dîner, à cause de l'incident de Silcla. La douleur se calma beaucoup au matin et le malade pensa se lever comme tous ses compagnons, lorsqu'il entendit crier dans la rue « debout! » par le député qui a cette obligation et qui est payé pour ça. Mais sa femme n'y consentit pas, et il resta au lit jusqu'à ce que le jour fût déjà avancé.

Alors il s'habilla; il déjeuna d'une demi-ration de café

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au lait et, pour ne pas s'ennuyer, il se mit à tordre, à la tuile, quelques cordeaux à merluches.

Pendant qu'il achevait la dernière des quatre-vingt-dix brasses qu'il comptait donner à la cordelette, sa femme attachait, car elle s'y entendait à merveille, un grand hameçon, le seul que porte l'appareil à merluches, à l'extrémité de la sotileza, fil très fin qui devait terminer la cordelette, et elle avait convenablement disposé le chumbao, poids de plomb qui se fixe à la jointure de la corde et de la sotileza pour que la ligne, lorsqu'on l'a jetée, descende à pic.

Leur travail en était là quand des hauteurs de l'escalier s'entendirent les voix de la Sarguëta et de Carpia, qui criaient l'une après l'autre :

« Pique-assiette!

— Vilain chassieux! »

Et en même temps le bourdonnement d'une autre voix, rude et mâle, et des coups sonores sur les marches branlantes, comme des pattes lourdes qui les auraient descendues en les sautant trois par trois.

Le couple du rez-de-chaussée sortit épouvanté sur la porte, où ne tarda pas à paraître, faisant d'une main des signes de croix, s'accrochant de l'autre à la rampe crasseuse, murmurant des mots latins et proférant des conjurations, le Père Apollinaire.

« De ira proterva..., de iniquitatibus earum..., libera me, libera me, Domine et exaudi orationem meaml... Jésus! Jésus!... Jésus, Marie, Joseph!... Furies, furies de l'enfer!... Ouf! Fugite, fugitel... Misérable chair!... Ta parole impie scandalisera la terre ; mais le Seigneur te confondra..., te confondra!... Loué soit son' saint nom! »

Ainsi descendait en s'exclamant le Père tout étourdi, et il arriva à la dernière marche sans que l'on cessât d'entendre les autres voix qui de là-haut le lapidaient de leurs menaces et de leurs insultes.

« Vieux coquin !

— Vieux pouilleux. »

Ce fut la moins grossière et la dernière parole que l'on

dit au pauvre homme.... du haut de l'escalier: car, à peine les voix se furent-elles lues là, que les deux femmes hurlantes apparurent au balcon, plus venimeuses encore et plus éhontées, avec l'intention de lui Paire une jolie conduite d'injures tout le long de la rue. L'infortuné s'arrêta brusquement, a les entendre de nouveau parla, et il restait là les pieds clouésà la porte avec un mot latin blotti clans sa bouche entr'ouverte. Sortir à ce moment! Qui le lui aurait conseillé?

Mais il ne se ra il sorti d'aucune manière, parce que pour l'empêcher de sortir sans leur parler, tante Sidora et son mari s'étaient placés devant lui. Ils lui firent signe de se taire, le saisirent chacun par un pan de son manteau et le conduisirent à. leur rez-de-chaussée dont ils fermèrent la porte derrière eux. Ce logement avait du côté sud une petite salle avec alcôve, où la lumière pénétrait par une fenêtre grillée. Il restait encore un peu de clarté pour éclairer une .seconde alcôve, séparée de la première par une cloison de briques percée en haut d'une lucarne, où Ton entrait par le couloir qui conduisait de la porte du vestibule cà la salle. Quand cette porte s'ouvrait, on percevait quelque trace de lumière dans la cuisine et dans deux petites pièces annexes qui se trouvaient sous l'escalier. La porte fermée, tout était noir, et il n'y avait pour tante Sidora d'autre remède que (rallumer la chandelle, fût-on en plein midi. Les baies des alcôves avaient des rideaux de percale à ramages. Les murailles étaient suffisamment blanchies, et sur celles de la salle il y avait trois estampes : une cle la Vierge du Carmen, une de l'apôtre saint Pierre, et la troisième de l'archange saint Michel, dans des cadres à incrustations d'acajou. Sous la Vierge du Carmen une commode portait un petit miroir de toilette. Tout cela un peu usé et terni, mais bien propre, comme les quatre chaises de poirier, les deux escabeaux de sapin, le coffre de cuir velu abárresele bois couvertes de clous, jusqu'au panier des engins de pèche, qui était sur l'un des escabeaux, jusqu'aux carreaux du sol qui portaient tous ces meubles et menus objets.

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Père Apollinaire fut conduit jusqu'à la petite salle. Là il se laissa tomber sur une chaise que lui avança oncle Mechelin avec beaucoup de sollicitude, et après avoir enlevé son chapeau qu'il posa sur une autre chaise et s'être passé sur le visage un mouchoir de couleur chiffonné, il continua ainsi ses lamentations interrompues :

(( Chair..., chair misérable, fragile et pécheresse !... Ouf!... Quelles effrontées.... Ni considération pour l'homme de bien, ni respect pour le prêtre, ni crainte de Dieu! Et elles continueront leurs outrages à la lumière du jour! Langues de serpents! Heureusement que je ne dois rien et que je n'ai rien à payer. Chassieux!... Soit : l'homme le plus honorable peut l'être comme je le suis..., et comme elle l'est celle-là, cuerno! car elle l'est, chassieuse.... Coquin!., parce que j'offre au nom d'un autre ce que cet autre hésite à donner..., puisqu'il ne le doit pas.... Est-ce que l'épithète est méritée?... Pique-assiette! Pourquoi? De qui? Certes, personne ne le croira du Père Apollinaire.... Mais ceux qui ne le connaissent pas.... Et en quelle occasion! Regarde, l'ami..., et que Dieu me confonde si je le fais par vanité! (Et il leva sa soutane jusqu'au-dessus des genoux, laissant voir qu'il ne couvrait ses longues jambes que d'un caleçon de coton et d'une paire de bas d'étamine noire tout reprisés.) Excusez cette manière de prouver, Sidora; mais il y a une heure j'avais un pantalon, quoique mauvais.... Voyez si j'ai prospéré depuis!... Moi un pique-assiette! Chair, chair concupiscente et corrompue!... Mais enfin Jésus en a supporté plus pour nous autres, malgré ce qu'il était.... Les effrontées!... Et dimitte nobis debita nostra, sicut et nos dimittimus clcbitoribus nostris.... Parce que je vous pardonne de tout mon cœur : et si je ne dis pas toute la vérité, que mon mensonge m'étouffe !... Coquines !... Est-ce que l'enfer continue à vomir ses horreurs, Miguel?... Entends-tu leurs voix insolentes sur le balcon, toi qui a de bonnes oreilles?

— Et que vous importe qu'elles crient ou se taisent », répondit la femme, voulant tourner en plaisanterie cet événement qui devenait un prologue de tragédie. « Faites des signes de croix comme pour les démons et calmez vos

nerfs. Plus elles jettenl de venin maintenant, moins elles en auront dans le corps pour La prochaine fois.

Sûr! » ajouta oncle Mechelin qui ne quittait pas le prêtre de l'œil e1 ne perdait pas une seule des paroles qui arrivaient à son oreille du balcon du cinquième étage, quoique la porte du rez-de-chaussée fût fermée. « Voilà La bonne voie, liens tête à la bourrasque et vire en avant!

C'est qu'à dire vrai, même derrière cette porte fermée, je ne me crois pas en sûreté contre ces ouragans.... Si elles sentent que je suis ici!... Cuerno!... Et ce n'est pas que j'aie peur pour ma faible chair, mais je crains plus une mauvaise langue qu'une boîte à mitraille.

Si elles sentent que vous êtes ici, Père Pollinaire », répondit d une voix solennelle oncle Mechelin comme s'il se préparait à dire quelque chose de grand, « si elles sentent que vous êtes ici..., ce sera comme si elles ne l'avaient pas senti, parce que personne ne débarque chez moi quand je fais une raie sur la porte.

— Bah! ajouta tante Sidora d'un ton très affecté, il n'y a qu'à mettre le nez dans les affaires de quelqu'un pour être sur de s'en mordre les pouces. Chassez, Père Pollinaire, chassez ces soucis, et dites-nous, tout meurtri et troublé qué vous êtes, ce que, diable, vous avez eu avec elles? Quel mauvais vent vous a poussé aujourd'hui, saint de Dieu, dans les griffes de ces femmes?

— Sûr, sûr! C'est là ce qu'il faut savoir.

— Eh bien, fils de mon âme, » dit l'abbé après avoir essuyé doucement le bord sanguinolent de ses paupières avec un linge fin qu'il gardait pour cet usage, « en deux mots je contenterai votre curiosité.... La petite s'est présentée chez moi....

— Quelle petite?

— Celle de défunt Mules.

— Silda?

— Je crois qu'elle se nomme ainsi.

— Quand s'est-elle présentée?

— Je crois qu'il n'y a pas encore une heure.

— D'où venait-elle?... Où est-elle?

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— Ferme ta bouche, mon homme; tout viendra quand ça devra venir.... Et ensuite, Père Pollinaire, qu'est-il arrivé?

— Je dis donc que la petite se présente, ou, pour que le démon ne se rie pas de mon mensonge, on me la présente et on me dit : « Père Apollinaire, cette nuit ils Font « frappée et maltraitée clans sa maison, elle s'en est échappée a et a dormi dans une barque; maintenant elle n'a plus « d'autre demeure que la rue, avec le ciel pour toit... ; à vous « de voir comment arranger cette alï'aire.... » Parce que vous savez, mes enfants, qu'au Père Apollinaire on lui confie dans les deux Chapitres le règlement de toutes les choses qu'on ne peut accommoder.... C'est mon lot. Ce n'est pas cette fois une grosse affaire, mais il y en a de pires..., et surtout ce n'est pas à moi à choisir.... Le Père Apollinaire écoute le cas, et, pour le bien de la fillette abandonnée, il songe à courir à la maison de Mocejon pour entendre..., pour savoir..., pour implorer s'il le faut. J'arrive, je frappe, on me dit d'entrer, j'entre.... Et au lieu de m'écouter, elles m'injurient et me vilipendent, parce que j'ai intercédé pour qu'elles recueillent la petite, et que le Chapitre ne leur a pas donné ce qu'il leur a offert par d'autres bouches autant que par la mienne. Et c'est moi qui l'aurai mangé, et patati et patata.... Et, cuernol j'ai dû sortir comme le vent pour ne pas être dévoré par ces furies.... Maintenant vous connaissez l'affaire aussi bien que moi. »

Tante Sidora et son mari échangèrent entre eux un regard d'intelligence, et le Père Apollinaire n'eut pas plutôt fini son récit que celui-ci lui dit :

« De sorte qu'à l'heure actuelle Silda est sans refuge?

— Comme s'il n'y avait pas celui de Dieu, répondit le prêtre.

— Celui-là ne manque à personne, répondit la femme du marin, mais aide-toi, le ciel t'aidera. Et que devientelle, la malheureuse?

— Je ne puis te le dire. Elle a quitté ma maison... pour aller voir entrer la Montagnarde, avec le fils du capitaine....

16 SUTILEZA.

Vois si elle se chagrine de ce qui lui arrive! Diable de moutarde!...

— C'est si innocent, Père Pollinaire! Du enfant du bon Dieu I Et pour vous, quelle est la route à suivre?

Celle de ma maison quand je sortirai d'ici. Je dis au su jet de la petite.

— Je parle aussi de la petite. Ensuite je rendrai compte de tout à l'alcade de mer de ce Chapitre, pour qu'il sache ce qui arrive et alors qu'ils s'arrachent les yeux. Moi, lavo inter innocentes manus meas.

— Et si pourtant il se présentait pour la pauvre abandonnée un bon asilo », demanda tante Sidora, pendant que son mari confirmait ses paroles par des gestes et des atti- I ii il es expressives, « pourquoi ne. pas en profiter?-

— Sûr! » conclut oncle Mechelin appuyant son interjection d'un coup de poing en l'air.

(( Un bon asile! s'écria le prêtre. Que demanderait-elle de plus? Que demanderais-je de plus? Mais où en est-il un, Sidora de mes péchés?

— Ici », répondit avec une véhémence pleine de cordialité la femme du marin en faisant saillir gorge et ventre plus que jamais. « Dans cette maison même.

— Sûr! » ajouta oncle Mechelin, « dans cette maison même.

— Ici! s'écria avec étonnement le Père Apollinaire, Mais êtes-vous abandonnés de Dieu? Vous avez la paix et vous cherchez la guerre! ,

— Pourquoi la guerre?

— Savez-vous que c'est une chèvre sauvage, cette mou-^ tarde?

— Parce qu'elle n'a pas eu de bons pasteurs : à présent elle en aurait.

— Et les femmes du cinquième?... Pensez-vous qu'elles vous laisseront une heure de tranquillité?

— Nous nous entendrons avec elles : de bon gré, si elles vrillent bien, et si elles ne veulent pas..., il y a moyen de Conjurer la tempête elle-même, vous le savez bien.

— Alors, mes enfants », s'écria le Père Apollinaire en se

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levant de sa chaise et enfonçant son chapeau, « avec tant de bonne volonté le secours de Dieu ne vous manquera pas. Mon devoir était de vous montrer tous les obstacles ; maintenant que je l'ai fait, et puisqu'ils ne vous effraient pas, je dis queje m'en réjouis pour le bien de cette innocente; et comme je ne dis pas plus que je ne sens, à l'instant même je cours chercher sa trace , sans plus craindre les démons du balcon que les moucherons de l'air.... Soufflets, affronts, croix, Jésus a souffert tout cela ppur nous.... Courage! et souffrons quelque chose pour Lui. »

Et il sortit, accompagné de l'estimable couple. En passant devant l'alcôve du couloir, tante Sidora leva les rideaux de la porte et retint'le prêtre pour lui dire :

« Regardez et excusez, Père Pollinaire. C'est là que nous pensons la mettre. On portera ces vêtements de mer et tous ces débarras de pèche, qui tiennent beaucoup de place et ne sentent pas bon, dans ce coin auprès de la cuisine; on arrangera comme il faut le lit, qui, pour le moment, n'a que sa paillasse, et jusqu'à ce qu'elle s'endorme nous l'entendrons de l'autre alcôve. Vous verrez comme elle sera gentiment! Comme aurait été mon gueux de neveu, s'il en avait été digne.

— Quel neveu? demanda le Père en se dirigeant vers la porte du vestibule.

— Le fils de la Chumacera, du faubourg d'En-Bas,

— Ah! tiens! Muergo!... Bon poisson!... S'il continue comme ça, je vous dis qu'il rendra à sa mère la vie heureuse. Chair lui aussi, chair rongée du ver corrupteur..., Bon poisson!... Bon, bon, bon!... Eh bien clone à tout à l'heure : allons, adieu, Miguel, et adieu, Sidora! »

Tous deux l'entendirent distinctement murmurer ces paroles quand il mit le pied dans le vestibule : « Domine, exaudí orationem meam. »

C'est que, sans doute, il priait le Très-Haut de le délivrer des injures que celles du cinquième étage voudraient lui lancer du haut du balcon.

S'il avait effectué sa sortie une minute auparavant, le fait

d'avoir pu passer, comme il passa, de ce point de la rue jusqu'à l'angle de la role de L'Hôpital sans entendre une injure aurail été un vrai miracle; car alors elles étaient encore là toutes deux, coudes sur la balustrade, l'insulte aux lèvres, la Sarguëta et sa fille Garpia.

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