CHAPITRE V
Au milieu de sa gloire, André n'avait pas perdu la mémoire. Il avait promis à Silda de voir le Père Apollinaire au retour de Saint-Martin ; et pour accomplir sa promesse, il laissa le chemin direct qui aboutissait par derrière le Môle et se dirigea vers la rue de la Mer.
Il trouva Silda assise sur la première marche de l'escalier du Père Apollinaire et très occupée à attacher à l'extrémité de sa tresse de cheveux roux un ruban de soie rose. Mais si courte était la tresse qu'après avoir été passée par-dessus l'épaule gauche, à peine en restait-il assez pour que les yeux parvinssent à présider aux opérations des mains; en sorte que celles-ci, la tresse, le ruban et le menton, contracté pour ne pas gêner la vue des yeux en coulisse, formaient un ensemble si confus qu'André ne sut pas tout de suite de quoi il s'agissait là.
« Qu'est-ce que tu fais? clemanda-t-il à Silda dès qu'il l'aperçut.
— Je mets ce ruban dans mes cheveux, répondit l'enfant en le montrant dans sa longueur.
— Qui te l'a donné?
— Nous l'avons acheté avec le cuarto que tu as jeté à Muergo. Lui il voulait des cigarettes, et Sula, des caramels. Mais moi j'ai voulu ce ruban qu'il y avait dans une bou-
tique de colporteur, el je Tai acheté. Ensuite je suis venue fat tendre ici pour savoir La chose.
— Est-ce que Père Pollinaire esta La maison?
— Je ne me suis pas fatiguée à le demander, répondit Silda avec Le plus grand calme.
Eh bien, pourtant, dit André debout devant elle, les poings sur les hanches, à qui importe-t-il de le savoir plus qu'à toi?
— N'avons-nous pas convenu que tu monterais et que je t'attendrais dans le vestibule? Eh bien, tu vois, je t'attends; moule donc bien vite. »
André commença à grimper quatre à quatre l'escalier. Il était déjà près du premier palier quand Silda l'appela et lui dit :
(( Si Père Pollinaire veut que je retourne chez la Sarguëta, dis-lui que d'abord je me jette à la mer.
— Sapristi! cria André d'en haut. Pourquoi ne lui as-tu pas dit avant, quand nous étions chez lui?
— Parce que je n'y ai pas pensé, répondit Silda de mauvaise grâce, occupée de nouveau à la tâche de mettre son ruban rose dans sa tresse rousse. »
Il ne s'était pas écoulé un demi-quart d'heure qu'André était déjà revenu.
« Il a été chez oncle Mocejon, dit-il tout essoufflé à Silda, et peu s'en est fallu que les femmes ne le tuent.
— Tu vois! s'écria Silda, le regardant avec fermeté. Ce qu'elles sont mauvaises!... Oh! mauvaises!
Mais on va te mener dans une bonne maison, continua André d'un ton très assuré.
— Laquelle? demanda Silda.
— Celle des oncle et tante de Muergo.
— Comment s'appellent-ils?
— Oncle Mechelin et tante Sidora.
Ceux du rez-de-chaussée ?
— Je crois que oui.
— Et ce sont les parents de Muergo?
— Il paraît.
— ■ Ce sont de bonnes gens. . . . Mais ils sont si près des autres !
— Père Pollinaire dit qu'il ne faut pas s'inquiéter de ça.
— Et quand y vais-je?
— A l'instant même ; il va descendre pour t'y conduire. Je file à la maison attendre mon père qui va débarquer tout à l'heure, s'il n'est pas déjà débarqué.... Sapristi, qu'elle est bien entrée la Montagnarde l... Ce que tu as perdu!... Il y avait plus de mille personnes pour la regarder de Saint- Martin!... Adieu, Silda; je te reverrai.
— Adieu», répondit sèchement l'enfant, tandis qu'André sortait du vestibule et enfilait la rue à toutes jambes.
Père Apollinaire descendit bientôt ; mais, avant de le voir, Silda l'avait entendu murmurer parmi les coups de ses larges pieds sur les marches :
« Cuerno del hinojo ! Diable de gamine ! disait-il en descendant le dernier degré de l'escalier. Elle s'étale comme une fainéante, comme si elle ne se souciait pas plus que d'une guigne de ce qui à moi me fait suer sang et eau!... Gourez la moitié de la ville à sa recherche.... Revenez à la maison, sans appétit pour manger le triste puchero ele chaque jour, et dites tout à coup que ce que vous cherchez sans le trouver, grand sujet d'ennui pour vous, vous l'avez dans le vestibule depuis un moment sans peines ni soucis.... Diable de morveuse!... Pourquoi n'es-tu pas montée, gamine?
— Parce que j'attendais André, à qui c'était de monter.
— C'était à lui de monter!... Et qui donc est exposé aux intempéries? Qui donc a besoin d'un morceau de pain et d'une famille honorable qui le lui donne avec un peu d'amour? N'est-ce pas toi?... Et puisque c'est toi, n'est-ce pas à toi de monter chez moi et de me demander : « Père a Pollinaire où en est « l'affaire »? Morveuse, plus que morveuse!... Allons, laisse ces cheveux de malheur et viens avec moi. »
Pendant qu'ils faisaient route tous les deux vers la rue Haute, Père Pollinaire exposait les circonstances à la fillette. Il lui disait entre autres choses :
<( Et maintenant que tu as rencontré ce que tu ne mérites pas, plus de fainéantise et un peu de modestie.... Finie la
Maruca, fini le Môle-aux-Navires..., car si lu donnes des motifs pour te l'aire chasser de cette maison, Père Pollinaire oe se fatiguera pas à en chercher une ¿mire. Tu entends? Ton père étail bon, ta mère n'étail pas pire : ils se confessaienl à moi. Eh bien, les personnes qui vont te recueillir sont aussi bonnes, sinon meilleures.... De sorte que si tu tournes mal, ce sera parce que tu l'auras voulu.... Mais ne compte pas sur moi pour redresser ce que tu. auras mis de travers par tes maladresses.... Cuerno! j'ai trop porté ma croix peur être si souvent rédempteur.... Parce que, vois-tu, ce qui s'est passé ce matin! Et à propos de cela, écoute ce que nous avons à faire, nous allons à la côte de l'Hôpital. Quand nous arrivons en haut, tu t'avances jusqu'au coin avec beaucoup de précautions et tu regardes, sans qu'on te voie, la maison de la Sarguëta. Si quelqu'un se montre au balcon, tu te jettes en arrière et tu me le dis; s'il n'y a personne, tu passes d'une enjambée sur l'autre trottoir, je te suis, nous nous collons tous deux contre les maisons, et en marchant bien nous nous glissons chez Mechelin qui nous attend.... Entends-tu bien? Et maintenant en route. »
Silda ne soupçonnait pas qu'il y eût besoin de toutes ces précautions auxquelles tenait tant Père Apollinaire, car elle n'avait que le renseignement laconique donné par André sur ce qui s'était passé clans la maison de Mocejon ; mais comme à elle il lui importait beaucoup de passer sans être vue, quand arriva le moment opportun elle exécuta les prescriptions du prêtre avec un soin scrupuleux, comparable seulement à la terreur que lui inspiraient les femmes du cinquième étage ; et comme celles-ci ne se trouvaient pas sur le balcon, le prêtre et la petite fille traversèrent la rue comme deux souffles et se coulèrent dans le rez-de-chaussée de l'oncle Mechelin, dont la femme en ce moment versait le pot au feu dans l'écuelle, pensant, puisqu'il était déjà plus d'une heure après-midi, que Silda ne paraîtrait pas aussi vite que l'avait cru le Père Apollinaire.
La nouvelle pensionnaire ne pouvait donc arriver plus
à propos. Elle parcourut tranquillement des yeux tout ce qu'il y avait à leur portée dans la maison, et s'assit sans crainte sur l'escabeau que lui offrit avec douceur tante Sidora, devant la table sur laquelle fumait le potage. Oncle Mechelin, à qui les yeux dansaient de joie, offrit à Silda un bon morceau de pain et une cuiller d'étain, parce que dans cette maison chacun mangeait avec sa cuiller. L'offre fut acceptée comme la chose la plus naturelle, et Ton commença à manger, sans qu'on pût noter chez la petite fille le moindre signe d'étonnement ni de timidité; elle profitait rigoureusement de son tour à mettre sa cuiller au plat et écoutait, sans répondre autrement que par un froide regard, les paroles caressantes d'encouragement que lui adressaient tante Sidora ou son mari.
Père Apollinaire crut l'occasion opportune pour répéter à Silda ce qu'il lui avait dit en chemin et pour y ajouter quelques conseils de plus. Il commençait à mettre son idée à exécution, mais tante Sidora coupa le fil de son discours en lui disant :
h Elle fera tout cela et le reste, sans qu'on lui commande, parce que ça lui convient. Yest-il pas vrai, ma fille? Maintenant mange tranquillement. Remplis ton petit ventre, qui doit être bien vide; dors dans un bon lit, et après il y aura temps pour tout : temps pour travailler et temps pour t'amuser comme Dieu le permet.
— Sur! s'écria oncle Mechelin. Il ne faut pas demander au corps de ramer plus qu'il ne le peut de lui-même.... Et vous, Père Pollinaire, qui avez bon bec et bras long, il serait bon que vous rendiez compte à qui de droit des plus et des moins qu'il y en a dans cette affaire.
— Soyez tranquille, je m'en charge, pour la responsabilité qui m'incombe, répondit le piètre. Tant pis si je m'en mords les doigts!
— Sûr!... C'est aujourd'hui samedi.... Demain il y aura réunion du Chapitre, à propos des secours et autres a liai res.
— C'est mieux alors, dit le Père Apollinaire : je pensais voir seulement le Sobano quand il reviendra de la mer
ce tantôt ': mais puisque tu m'y fais penser, je viendrai demain par ici el ferai en sorte que le cas soit traité en Chapitre.
— Sûr!.., Mais pas d'offrande ni de secours pour ce cas, "ii ne veut ici que l'autorité suffisante contre tout méchant ennemi de ce que nous faisons de bon cœur.
— Entendu, Miguel, entendu!... Recuerno ! C'est que. moi aussi ,'i'ai ma bonne pari là-dedans! Si elles t'écorchent p<»ur ce que tu fais, gare à ma peau à moi.... 11 y a longtemps que tu né les as vues?... eh?... Tu as déjà oublié?... Pour moi, j'en tremble encore et les oreilles m'en tintent. Langues, langues de serpents et âmes cle perdition!
Allons, dit tante Sidora plaisantant à demi, vous avez la peau pins sensible que je ne croyais, Père Pollinaire. Qui se sonvienl de cela sinon pour faire un signe de croix et penser à autre chose?
— Certainement, Sidora, certainement, répondit promptement le Père, pour ce qu'elles sont, elles, et pour ce que je suis, moi, je n'aurais pas dû de nouveau laisser leur nom sortir de ma bouche. Mais nous sommes une boue fragile, une chair misérable, et nous faillons, nous faillons cent fois par heure. Je devrais donner l'exemple de la fermeté et je donne celui de la... faiblesse, Sidora, de la faiblesse, parce que nous ne valons pas un fétu ! Domine, ne recordaris peccata mea!... Et avec tout ça, si vous ne me donnez pas d'autre commission, je retourne à mes occupations.... Silda, ce qui est dit est dit : tu es tombée à pic ; tu as tiré un bon numéro à la loterie. Si tu le jettes par la fenêtre, tu ne mériteras pas le pardon cle Dieu, et ne compte plus sur moi, quelque mal qui t'arrive.... Alors Miguel, alors Sidora, à la paix de Dieu.... Je crois qu'on pourra sortir..., je dis sans graves avaries, eh?... Que vous en semble? »
Tante Sidora se leva en souriant malicieusement; elle sortit, alla jusqu'à la porte de la rue, regarda, écouta et revint dans la petite salle dire au Père Apollinaire :
1. C'est-à-dire l'homme originaire de Soba, village voisin de Santander.
(( On ne voit pas une âme, on n'entend pas une mouche.
— Ne prends pas ma demande si à cœur, femme, dit le Père un peu confus de l'avoir faite, parce que tu sais bien qu'à l'occasion Père Apollinaire a une peau de fer contre les injures; mais de toute façon, je te remercie de la précaution et que Dieu te le rende. »
Il prit de nouveau congé et s'en alla. Quelques moments plus tard tante Sidora demandait à Silda :
« Et comme bagage où en es-tu, ma petiote? Tu n'as que ce que tu portes?
— Et une autre chemise propre qui est restée là-haut, répondit Silda.
— Alors il ne faut pas penser à l'en tirer, même quand elle serait de satin. Nous en trouverons une autre, pas vrai, Miguel?
— Et tout ce qui sera nécessaire, répondit oncle Mechelin. Les économies sont pour ces cas-là. »
Silda dit vivement :
« Celui qui n'a pas un fil de chemise, c'est Muergo.
— Il en aurait une bonne s'il la méritait, répondit tante Sidora.
— Ce matin, ajouta Silda, il n'avait pas non plus de culotte et Père Pollinaire lui a donné les siennes.
— C'est qu'il en avait de trop! » dit Sidora avec un ennui visible au sujet de son neveu.
La petite répondit ensuite :
« Il lui a donné celle qu'il portait sur lui et je crois qu'il ne lui en reste pas d'autres. »
Tante Sidora et son mari se regardèrent : ils se rappelaient avoir vu le Père en caleçon.
« Eh bien, après? demanda tante Sidora à l'enfant.
— Eh bien? la chemise fait plus défaut à Muergo qu'à moi. »
Mechelin et sa femme se regardèrent de nouveau et celleci demanda à la fillette :
« Et quand on te lavera celle-ci, est-ce que cela ne te manquera pas?
S0T1LEZA.
— Je pesterai au lit jusqu'à ce qu'elle sèche, répondit si li la en courbant les épaules.
Mais d'où connais-tu ce gueux de Muergo, demanda la femme du marin.
— De là en has.
— El pourquoi me racontes-tu à moi qu'il va sans chemise ni culotte ?
— Parce qu'André m'a dil qu'il était votre neveu. Qui est André?
— Un petit monsieur, le Mis du capitaine de la Montagnarde.
— Tu le connais.
— G'esl lui qui m'a conduite chez Père Pollinaire quand j Vf ais seule au Môle-aux-Navires ce matin.
— Pourquoi t'a-t-il menée?
— Pour que le Père fasse pour moi ce qu'il a fait. Il est bon ce petit monsieur André.
— 11 connaît Muergo?
— Il le connaît beaucoup.
— Et pourquoi ne lui donne-t-il pas une chemise, lui qui est riche?
— Il lui en veut parce qu'il m'a fait tomber dans la Maruca, en me lançant un trognon de chou.
— Qui te l'a lancé?
— Muergo.
— Et comment en es-tu sortie?
— Muergo m'en a tirée, parce que Sula et un autre qui s'appelle Cole le lui ont dit.
— De sorte que s'ils ne lui avaient pas dit, tu te noyais?
— Ça se peut.
— Et avec tout cela tu demandes une chemise pour lui? Que la fièvre l'étouffé !
— Ça donne mal au cœur de le voir aller comme ça. Mai- si on lui donne une chemise, il ne faudra pas qu'il la porte avant d'avoir coupé sa tignasse et lavé ses mains. Il est très gueux..., très gueux..., et très bête..., et très méchant.
— Alors pourquoi, mille diables, te tourmentes-tu tant pour lui ?
— Parce que ça fait mal au cœur de le voir..., et sa mère n'a pas de honte.... »
Silda en était là de sa réponse quand subitement une voix qui se fit entendre vers l'extrémité du couloir, comme si elle avait eu la force matérielle d'une catapulte, la fit se précipiter jusqu'au fond le plus caché de Talco ve. La voix était vibrante, effrontée, avec des intonations de buveur d'eau-de-vie, à demi provocante, à demi brutale, avec des hauts et des bas et des affectations qui cherchaient une querelle.
« Ahi va! disait-elle, voilà pour qu'elle change ses puces demain dimanche..., ou encore pour qu'elle fasse toilette le jour où vous la marierez avec un marquis à chaîne d'or... Caraspia Parce que les Indes vont tomber dans votre logis avec cette infante que nous avons jetée hier aux ordures à coups de balai.... Pouah! Tiens, pour elle et pour le chassieux qui vous est venu avec la princesse et son conte!... Sales bêêêtes! »
Quand la voix se fut éloignée vers la rue, tante Siclora sortit de sa cachette avec mille précautions et trouva au milieu du couloir un paquet blanc. Elle le ramassa, le défit et vit que c'était une chemise d'enfant : sans doute celle de Silda. Se risquant ensuite à aller dans le vestibule et à sortir la tête hors de la porte, elle vit Carpia qui s'éloignait par le milieu du ruisseau, descendant la rue, les poings sur les hanches, jambes et pieds nus, balançant sa jupe, et avec deux paniers vides sur la tête.
« Ils le savent déjà, dit-elle en elle-même. Gela vaut mieux : toujours cela de fait. Ça les vexe et elles commencent à mordre. Eh bien, qu'elles mordent! Elles finiront bien par se fatiguer. Gueuses! Ivrognes» Effrontées! »