CHAPITRE XII
Parmi les gens de mer (et la faute en est à leur métier) une personne propre est un peu plus rare qu'une poire de trois livres. En Sotileza l'instinct de la propreté grandit avec les années; et à mon avis, c'est le violent contraste que formail celle invraisemblable netteté de sa personne et de ses habits avec la saleté des gens grossiers parmi lesquels elle vivait, qui fit naître dans le Chapitre d'En-Haut la réputation de beauté de Sotileza, l'épaisse intelligence de ces grossiers marins confondant l'attribut et l'essence, ou, pour mieux dire, les couleurs et la forme. Car je me rappelle fort bien que la première chose qui frappait les yeux chez cette jolie fille quand elle était, à vingt ans, dans la fleur de sa beauté, c'était l'extrême propreté de sa mise, dans laquelle dominaient toujours les notes claires. Coquetterie (Time beauté qui ne craint pas le danger. Et elle ne se parait pas seulement pour les fêtes de la rue, les noces du voisinage, la messe ou la promenade du dimanche, ce qui n'eût pas prouvé grand'chose, mais tous les jours, à la porte du rez-de-chaussée, en haut du Paredón, au milieu du trottoir, faisant un filet dans le vestibule, poussant les balayures au milieu du ruisseau ou raccommodant les culottes d'oncle Mechelin. En jupe courte laissant passer par le bas trois doigts de linge plus blanc que la neige; avec un corset
souple en étoffe rayée de bleu; un fichu de mille couleurs sur sa poitrine, à mi-bras les manches de sa chemise et un autre petit fichu de soie, clair également, gracieusement noué, en torsade, sur le chignon touffu de ses cheveux châtains aux reflets changeants d'or briini. La curiosité qu'excitaient ces détails attirants invitait les yeux de l'observateur à faire d'autres explorations, et alors ils s'arrêtaient sur les aplombs admirables, sur les lignes fines et gracieuses de la jambe et du pied, nus et très blancs, qui passaient au-dessous de la bande de linge; sur le bras fait autour, nu également, sur le cou arrondi et sculptural qui se dressait sur les larges épaules, enfin sur le visage plein de santé, frais, véritablement printanier encadré par les larges anneaux d'or suspendus à ses fines oreilles.
C'est sous cet aspect que Sotileza apparaissait à première vue aux yeux d'un observateur. Mais si, avec ces éléments, on peut obtenir ce qu'on appelle une belle fille, il y a loin de cela pourtant à la beauté que la renommée ignorante attribuait à la célèbre habitante de la rue Haute. En l'examinant avec soin, on constatait en effet que les lignes de son visage étaient loin d'être conformes à l'idéal classique: le front péchait par étroitesse; la bouche, quoique petite et fraîche, avait l'expression peu gracieuse; les yeux étaient grands, mais avec un regard dur; l'ensemble des traits, trop accentués, ne présentait pas la correction du type athénien.
Bref, Sotileza n'était pas une beauté au sens artistique de cette expression, mais elle réunissait toutes les qualités nécessaires pour être l'admiration des garçons de sa rue et exciter la curiosité et même ensuite d'ardents désirs chez les hommes cultivés, plus esclaves des mauvaises passions que du sentiment esthétique. Sa voix était d'un beau timbre, avec quelques notes graves qui accentuaient puissamment la vigueur de sa phrase laconique; et cette voix s'accordait bien avec l'expression de son visage. Loin de se corriger, sa hauteur naturelle s'était plutôt accrue avec les années, et quoique cette disposition ne l'entraînât jamais à des railleries ou des provocations, quand il lui était
cherché noix1 par les envieuses ou les audacieux, ses mots secs et acérés la rendaient vraiment redoutable.
Par le pouvoir de sa riche nature, et peut-être..., peut-être par la conscience de sa beauté, elle avait acquis le courage, qui lui manquait étanl petite, de braver de front certains périls, et elle était parvenue à en imposer, rien que par les regards, aux femmes de la famille Mocejon. Triomphe dont Sotileza était très fîère, parce qu'il était du petit nombre de ceux qu'elle s'était proposé de remporter à partir du jour où elle avait compris que, pour obtenir certaines choses, une femme de son caractère n'a qu'à vouloir s'en donner la peine. Sans doute, elle n'ignorait pas que « celles du cinquième » étaient moins corrigées que domptées par la force, et que par conséquent elles ne manqueraient pas de profiter de la première conjoncture qui se présenterait pour la frapper impunément; mais pour l'infant la bête, quoique toujours grondante, était en cage, et Sotileza avait, dans le prestige dont elle jouissait, une arme pour tourmenter leurs âmes envieuses, et dans la trempe de son caractère la force nécessaire pour s'imposer.
Gleto lui avait dit plusieurs fois depuis l'affaire du bouton :
« Compte sur moi, même pour leur flanquer des coups de bâton, si cela te convient..., car elles sont si rosses! »
Sotileza avait souri, connaissant la qualité du motif qui entraînait Cleto à lui proposer cette inutile brutalité.
C'est que Cleto fréquentait fort le rez-de-chaussée. Le pauvre garçon, qui était d'un naturel candide et bonasse, n'avait pas, depuis sa naissance, mené d'autre genre de vie que celle des gens de sa famille, gens sales et féroces, batailleurs, ivrognes, vraies brutes. Et il ne savait pas qu'un gars comme lui, qui ne sentait pas la nécessité d'être méchant et ne trouvait point de plaisir à vivre comme on vivait au cinquième étage, pouvait rencontrer autre part quelque chose qui le délivrât de ce je ne sais quoi d'amer et d'irritant qui le brûlait jusqu'au fond du cœur et faisait monter à ses yeux des pleurs inconsolables. Et voici qu'un jour ce quelque chose lui était apparu au
rez-de-chaussée dans la jovialité d'oncle Mechelin, dans la bonté simple de tante Sidora et jusque dans la propreté et le bon ordre de toute l'habitation. Là on parlait beaucoup, sans médire de personne; on mangeait des choses préparées à des heures régulières; on récitait avec opportunité des prières qu'il n'avait jamais entendues ; s'il se plaignait de quelque douleur, on lui recommandait affectueusement quelque remède, et même tante Sidora allait jusqu'à le lui préparer.... Enfin c'était un plaisir d'être là, où se trouvaient tant de choses dont jusqu'alors il n'avait pas eu la moindre idée, des choses qui lui faisaient prendre goût à la vie, distinguer les jours nuageux des jours de soleil, et comprendre quel profond changement s'opérait en lui petit à petit.
C'est qu'aussi, en même temps, Sotileza grandissait; et à mesure qu'elle grandissait il remarquait combien se transformaient les lignes de son corps, comme s'accentuaient la rondeur et la pureté de ses chairs, la puissance et la lumière de son regard et les harmonies de sa voix; et comme à elle seule elle remplissait tout le rez-de-chaussée de son activité de femme travailleuse, de son éclat, de sa splendeur; car le pauvre Gleto aurait juré que c'était elle et non le soleil des deux qui jetait cette lumière étincelante dont s'illuminait la maison.... Ensuite il retournait à son logis, où il ne trouvait ni à souper, ni un lit pour se coucher, où il n'entendait que blasphèmes et malédictions, car ces deux femmes infernales l'auraient dévoré à cause de l'intérêt qu'il prenait aux « vauriens d'en bas Et ces scènes quotidiennes augmentaient son goût pour le rezde-chaussée; et quand il trouvait un moment de libre il y retournait; et plus d'une fois, songeant à ce qui l'attendait là-haut, il entr'ouvrit les lèvres pour dire à oncle Mechelin, en s'agenouillant devant lui :
« Laissez-moi vivre ici pour toujours.... Je ne veux ni lit ni nourriture. Je dormirai sur les carreaux de la cuisine et je mangerai un morceau de pain au cabaret avec ce que je gagnerai pour vous! »
Le ménage du rez-de-chaussée ne voyait pas d'un mauvais
œil l'affection bien notoire que Cleto prenait pour Sotileza, Cleto était travailleur, honnête, sain et robuste comme un chêne, el il serait mêmei un beau garçon le jour où il tomberait dans des mains (jni le soigneraient et l'entretiendraient avec affection. En outre, il avait en perspective l'héritage d'une moitié de barque, si Mocejon ne la gaspillait pas avant de mourir. Quel meilleur parti pour Sotileza, si Sotileza arrivait un jourà l'accepter sans répugnance?... Répugnance? Et pourquoi l'orpheline abandonnée en éprouverait-elle? Certes, de l'avis de ces deux vieux, si affectueux, si Ton voulait apprécier Sotileza, il n'y avait pas d'or capable de la payer, ni de marquis pour la mériter; mais la passion ne les aveuglait pas au point de ne pas reconnaître que les marquis chargés d'or ne viendraient jamais pour le bon motif frapper à la porte du rez-dé-chaussée ; et puisqu'on ne comptait pas et qu'on ne devait pas compter sur une pareille chance, trouverait-on mieux que Cleto pour Sotileza dans tout le Chapitre d'En- Haut ? Sans doute, ils ne pinceraient pas la langue de Cleto pour lui faire chanter ce qu'il ressentait, ni n'assourdiraient les oreilles de la jeune fille des louanges de son prétendant pour gagner sa volonté, mais ils se garderaient bien de mettre des obstacles devant la porte, et encore moins de la fermer petit à petit.
De sorte que si cette demande respectueuse que Cleto avait eue si souvent sur les lèvres était venue à sortir de sa bouche, peut-être n'eût-elle pas été repoussée par oncle Mechelin, ni par sa femme, ceux-ci se laissant entraîner seulement par l'impulsion de leur propre cœur. Mais il y avait à tenir compte d'autres considérations; et l'une d'elles, et non de la moindre importance, était de s'être opiniâtrement refusé à la même prétention, plus d'une fois insinuée par Sotileza en faveur de Muergo, depuis que celui-ci, à peine matriculé dans la corporation, et marchant alors sur ses sy¿z^ ans, avait perdu sa mère par suite d'une chute qu'elle avait faite en montant la Rampa Larga avec une trop lourde charge de sardines... et d'eau-de-vie. Sotileza donc persévérait dans les mêmes projets que Silda, de
protéger le fils de la Chumacera, qui avait en effet si grand besoin de protection.
Et cette brute de Muergo exploitait bien les inexplicables faiblesses de l'ancienne victime de ses brutalités. Particulièrement depuis qu'il était orphelin de père et de mère, il ne passait pas un jour sans faire une longue et fructueuse visite au logis de son oncle. Gomme on pense, cette visite était toujours à l'heure du déjeuner ou du souper, parce qu'en ces occasions il obtenait toujours quelque miche de pain pour son estomac insatiable.
Dans ses visites au rez-de-chaussée de la rue Haute, il se rencontrait fort souvent avec Gleto. Ils se détestaient mortellement et tous deux étaient là comme deux mâtins devant un seul morceau.
Certes, Cleto trouvait quelque consolation dans la complaisance non dissimulée avec laquelle le vieux ménage l'aidait à contredire le moindre avis qu'exprimât entre deux grognements le stupicle matelot. Mais que cette consolation était rendue amère par la fermeté décidée de Sotileza à défendre toujours Muergo, avec ou sans raison! Et c'était là la véritable cause de Taversion qu'éprouvait pour le fils de la Chumacera le garçon du cinquième étage.
Car par elles seules la grossièreté et la monstruosité de Muergo!... Oh! la monstruosité de Muergo! Il fallait la considérer à l'âge de dix-neuf ans, où il était maintenant arrivé. Depuis que nous l'avons perdu de vue, tout avait crû en lui en môme temps : la grosseur de ses lèvres; le strabisme de ses yeux; la largeur et le retroussement de son nez ; l'épaisseur de ses crins ; l'envergure de ses oreilles ; la blancheur de ses dents écartées; le voùtement de ses épaules; l'intensité de couleur hâlée de sa peau; sa naturelle obésité adipeuse qui en était arrivée à briller comme le cuir d'un nègre d'Éthiopie; la dureté sauvage de sa voix, sa stupidité..., tout, en somme, tant au physique qu'au moral, avait grandi, s'était fortifié en sa personne; et pour que rien ne manquât à l'harmonie de cet ensemble de monstruosités, il allait, d'ordinaire, tout entier enveloppé
d'une chemise flottante de bayette verte, toute velue; avec une culotte grise e1 une casquette catalane, verte aussi, bordée de rouge. En cet accoutrement velu et raide, avec sa démarche lente et balancée, il avait L'air d'un ours. On ne sauiait trouver meilleure comparaison.
Sotileza l'avait beaucoup sermonné, afin qu'il économisât de quoi se payer un bon vêtement pour les jours de fête, e1 déjà il en possédait une partie; mais il ne voulait pas rétrenner sans la jaquette et le béret qui lui manquaient < l qu'il comptait avoir dans un mois et demi pour la fête des Martyrs patrons de son Chapitre. Il aurait bien pu l'étrenner avant. Mais il trouvait une grande attraction à la Zanguina, fameux cabaret des Arcos de Hacha, et y laissait presque toutes ses économies. Fort buveur, il supportait tranquillement un demi-cruchon d'eau-de-vie ; mais quand il se soûlait c'était une bête fauve. Aussi les mêmes raina rades qui le criblaient impunément de moqueries quand il était dans son état naturel, dès qu'ils le voyaient ivre le fuyaient. Alors il était capable des pires brutalités, même les plus sanglantes.
Au reste, il était assez gai, fort au travail, suffisamment plaisant et d'une santé de fer.
Et qu'il était loin de maltraiter Sotileza, comme il avait, jeune garçon, maltraité la petite Silda! Le peu de raison qu'il y avait dans sa cervelle, une part de vil intérêt et la grande influence inévitable de la nature même, qui parlait davantage à mesure que l'orpheline de Mules grandissait, embellissait et lui offrait avec une infatigable persévérance les uniques témoignages d'affection qu'il eût reçus en sa vie, l'avaient peu à peu apprivoisé, jusqu'à se sentir esclave de la volonté de la belle fille, comme se rend fascinée une bête sauvage devant les caresses de la jolie dompteuse.
C'est par cette comparaison, et non d'autre manière, qu'il faut expliquer l'affection mutuelle de ces deux êtres si différents l'un de l'autre. Sur lui la cause agissante, c'était l'intérêt égoïste et l'invincible pouvoir d'une loi mystérieuse; sur elle, la force d'une entreprise téméraire, en
premier lieu, et ensuite la satisfaction ou la vanité du triomphe obtenu.
« Prends garde, mignonne, lui dit un jour tante Sidora. La gentillesse avec laquelle tu traites cette bête pourrait te coûter cher.... Car la chèvre tire toujours vers la montagne, et de jouer avec les loups elle ne récolte guère que coups de griffes et coups de dents ! Je ne le dis pas à cause du pain qu'il me mange : tu le désires, cela suffit.... Mais pourquoi ne me dis-tu pas de le donner à une autre bouche qui le mérite davantage?
— Muergo le mérite, répondit la jeune fille .
— Le mérite, ce monstre de satán!... Pourquoi? s'écria la femme du marin.
— Parce que ! répondit l'autre sèchement.
— J'aurais désiré une autre raison; mais, quoi qu'elle vaille, il y en a de meilleures pour l'avis contraire, et aveugle qui ne le voit pas.... Seulement il faut naître avec la chance et cet animal en a avec toi qui devrais en avoir horreur.... Malheur ! c'est être injuste envers la loi de Dieu! Et, tiens! je ne prendrais pas la chose tant à cœur si je ne te voyais refuser jusqu'au bonjour à ce brave garrón de là-haut, qui, des pieds à la tête, est bon comme du bon pain, alors que rien ne te paraît suffisant pour mon saligaud de neveu.
— Gleto est de mauvaise race.
— Eh bien! et le fils de la Chumacera!...
— Chacun son goût.
— Oui, mais les vieux ont de l'expérience, fillette, et de plus l'obligation de conseiller les jeunes quand les jeunes ne suivent pas le droit chemin. »
Et comme, à ces mots, Sotileza se taisait, toutes deux s'assirent, sur l'invitation de tante Sidora, pour finir de mettre une pièce à une vieille jupe de celle-ci, — parce que le lendemain était dimanche, — à la lumière d'une chandelle suspendue; au mur par un clou à côté de l'alcôve des deux vieillards.
A ce moment Cleto descendait de son logis. Il rencontra Muergo qui entrait dans le vestibule, et comme s'il eût
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entendu les admonestations de tante Sidora à Sotileza "çt qu'elles lui inspirassent une subite résolution, il dit à Muergo, à voix Port basse, mais avec une extreme véhémence tout en empoignant des deux mains le devant de son tricol velu :
i< Je ne veux pas que tu reviennes ici.
— Crédié! répondit Muergo également à voix basse. Et qui donc es-tu pour me donner de tels ordres?
T'en iras-tu, oui ou non? insista Gleto sans répondre à la question.
— Non, crédié! répondit l'homme du Chapitré d'En- Has.
— Alors, gare la danse.... Mais pas de cris, même si ta mâchoire saute.... Je ne crierai pas non plus. »
Aussitôt dit aussitôt fait. Deux coups secs retentirent, puis deux autres coups du même genre, au milieu d'une rumeur confuse d'interjections grossières et de halètements; ensuite un autre coup plus violent et plus sonore, comme celui d'une tête frappant la porte de la rue; presque en même temps un blasphème de Muergo, à demi sur un ton de fausset..., et tout redevint silencieux dans les ténèbres du vestibule, parmi lesquelles Muergo crachait plus de sang que de salive et se palpait les dents une à une pour voir s'il les gardait entières. Quant à Gleto, après avoir un peu déchargé son fiel, il s'éloignait, descendant la rue, inquiet de ce qui pourrait lui arriver au rezde-chaussée s'il y entrait en même temps que l'autre et que l'autre contât l'événement, ou qu'on le devinât à le regarder.
Mais Muergo n'était pas d'humeur à faire des récits de ce genre, et comme sur une figure telle que la sienne quelques bleus de plus ou de moins ne signifiaient pas grand'chose, les deux femmes ne lui demandèrent rien pour les trois bien marqués qui se voyaient auprès de sa lárice bouche, il leur souhaita le bonsoir dans un grognement et demanda son oncle.
« Il est sorti acheter des fils pour sa ligne, répondit sa femme.
— Y a-t-il des vers de vase?
— On en a sorti en cas de besoin.
— Alors que la barque appareille demain de bonne heure parce que nous irons aux barbeaux après la première messe, avant que la marée monte. S'il ne peut pas, qu'il reste au lit, parce que nous, nous irons toujours, moi et Cole. Voilà ma commission.... Hou, hou, hou.
— Pourquoi don André n'est-il pas venu lui-même? demanda la femme du matelot.
— Il a dit qu'il était très occupé.... Crédié! Quelles piles de douros sur sa table!... Bon Dieu! On pouvait nagera travers..., et même se noyer, hou, hou, hou! »
Sur ce, oncle Mechelin arriva. Il marchait plus paresseusement et plus courbé que quelques années plus tôt. Son visage manquait aussi de cette expression joyeuse que nous connaissons. On lui répéta la commission de Muergo et sa femme ajouta :
— Si tu n'y tiens pas, reste dans ton lit. Muergo et Cole iront de toute façon.
— J'en suis, répondit le pêcheur en regardant Sotileza qui paraissait l'exciter du regard. Ce que je regrette, soit dit sans blesser personne, c'est que pour ces choses don André-se souvienne plutôt de ceux d'En-Bas que même des gens d'ici qui viennent avec nous dans la barque....
— Tu as raison, Miguel, reprit la marinière, car qui vaudrait mieux pour vous assister en de tels jours que ce bienheureux de Gleto ?
« Sûr! » répondit oncle Mechelin.
En entendant le nom de Gleto, Muergo se retourna sur son escabeau comme un ours piqué dans le dos. « Qu'est-ce que tu as, animal! lui demanda son oncle.
— Rien qui vous importe, » répondit Muergo.
Cole était un pêcheur vaillant et expert, que nos lecteurs connaissent bien pour l'avoir rencontré quelques années auparavant dans la maison du Père Apollinaire alors qu'il n'était qu'un mauvais garnement. De telles métamorphoses ne sont pas rares chez les marins de Santander. Nous en verrions la preuve, sans sortir du cadre de notre récit, en
Guarin, Toldes el Surbia, trois autres vauriens transformés avec les années en honnêtes pêcheurs. Colc, lui aussi, était devenu un bon travailleur.
D'ailleurs tout Santander se transformait à vue d'œil. Au Môle-aux-Navires régnait une nouvelle génération de gamins effrontés, la dernière <|iii dûl fréquenter ce lieu illustre, car déjà il était menacé par les travaux du chemin de fer qui avançaient à grands pas. Déjà on voyait la locomotive s'approcha ni par la Peña del Cuervo et lançant clans les airs ses flocons de fumée : elle apportait dans ses entrailles de feu les germes d une vie nouvelle et balayait au passage les usages et les coutumes qui avaient régné ici tant d'années d'un calme patriarcal ininterrompu! Et il ne restait au Chapitre d'En-Haut qu'une mare pour ancrer ses embarcations et qu'un étroit goulet pour les faire sortir dans la baie.
Dans la rue Haute elle-même, plus de trois de ses vieilles maisons avaient fait place à d'autres tout flambant neuf avec balcons de fer et murs blancs, mais qui étaient là mal à l'aise, trop voyantes, jurant avec les anciennes comme des dents de porcelaine au milieu d'une mâchoire gâtée. Pour le groupe des vrais pêcheurs, toutes ces choses étaient motif à de sérieuses réflexions sur les années écoulées, sur le temps disparu! Mais ils étaient les premiers à en plaisanter; ils regardaient ailleurs pour ne pas voir le danger, affectant de n'en parler jamais et poussant à l'extrême leur vieille habitude de vivre enfermés dans leur coquille, sans avoir de rapports avec la terre ni savoir rien de plus précis sur l'intérieur de la ville que sur les sirènes de la mer.
Et de tout cela, à qui la faute? A ces « audaces de fou » dont nous parlait don Venancio Liencres, inquiet et sceptique, et clans lesquelles s'enfonçait jusqu'au cou le commerce de Santander.