Sorte de mollusque
CHRYSALIDES
— Ta, ta, ta, ta..., s'écria à ces mots le Père Apollinaire. Alors cette fillette est la fille du défunt Mules, déjà veuf depuis deux ans quand il périt cet hiver avec ces quatre malheureux.... Eh bien, j'en ai fait des démarches, Sainte Vierge, pour qu'on te recueillit dans cette maison! Je ne te connaissais pas, petite, en vérité je ne me rappelle pas t'avoir vue plus de deux fois, et encore mal, comme je vois tout avec ces diables d'yeux qui ne veulent pas être bons... Bien, mais de quoi s'agit-il à présent, maître André?
— Alors, répondit-il en tournant sa casquette entre ses mains, je lui ai dit en entendant ce qu'elle racontait : <( Retourne à la maison. » Et elle m'a dit : « Si j'y vais, ils (( m'assommeront et c'est pour ça que je ne veux pas y « aller. » Et je lui ai dit : « Qu'est-ce que tu vas faire toute « seule? » Et elle m'a dit : « Ce que font les autres. » Et je lui ai dit : « Peut-être qu'ils ne te battront pas. » Et elle m'a dit : « Ils m'ont battue bien des fois...; tous sont u méchants ici, c'est pour ça que je me suis échappée pour « ne plus revenir. » Alors moi, je me suis souvenu de vous et je lui ai dit : « Je te mènerai à un monsieur qui arrangera <( tout si tu veux venir avec moi. » Et elle m'a dit : « Alors, (( allons », et je l'ai amenée. »
Durant tout ce récit, la petite, quand elle ne faisait pas des grimaces à Muergo, promenait ses yeux sur le plancher, les meubles et les murs, aussi sérieuse et tranquille que si elle n'avait rien eu à voir dans ce qui se traitait là entre le Père Apollinaire et le fils clu capitaine de la Montagnarde.
« C'est-à-dire, s'écria le bienheureux frère en croisant les bras devant le protecteur et la protégée, que nous étions trop peu, et que ma grand'mère a mis au monde un nouvel enfant. Cuerno ! Voilà les bonheurs qui tombent sur le Père Apollinaire! Que les familles se brouillent, que les ménages se séparent, que les enfants s'échappent de la maison, que les deux Chapitres se querellent, que Jean-sans-braies s'amourache de Pierre tte-aux-écus, que s'écroule le cap de Cabarga et se ferme l'entrée du port..., le Père Apollinaire est là pour tout arranger, comme si
i*1 Père Apollinaire n'avait autre chose à faire qu'à redresser ce que les autres onl tordu el qu'à déniaiser des ânes comme ceux qui m'écoutent. Et qui t'a dit, And resillo, qu'il suffise que je désire voir recueillir cette enfant pour que ce soil chose faite? Et que sais-tu si, au cas même où ce serait possible, je voudrais bien m'en charger? Ne l'ai-je pas fait une fois déjà? Cela a-t-il servi à quelque chose? M'en a-t on remercié le moins du monde? Or, sachez que les affaires des autres tuent l'âme, el <les a liai res des autres j'en ai par-dessus la tête, par-dessus la tete, mon fils, et plus haut encore !... Cuerno! Pauvre pécheur que je suis! »
Là le frère fil deux tours dans la chambre, pendant que les huit enfants se regardaient les uns les autres. Quelquesuns se désespéraient, le plus grand nombre s'ennuyait horriblement. Enfin, après s'être agité deux fois de suite dans son vêtement, Père Apollinaire s'arrêta devant Silda et And resillo, et leur dit :
« De sorte que ce que vous voulez c'est qu'à l'instant même je vous accompagne à la maison de Mocejon, que je parle à son cœur et lui dise : Voilà l'enfant prodigue qui revient repenti au foyer paternel....
— Pas moi, interrompit André avec vivacité, c'est elle seule qu'il faut que vous accompagniez. Moi je m'en vais tout de suite à Saint-Martin, voir entrer mon père, qui doit être déjà tout près.
— Et moi je m'en vais avec toi, dit Silda avec la plus grande simplicité. J'aime beaucoup voir entrer les grands bateaux.
— Alors, chèvre du diable, lui répliqua Frère Apollinaire en se carrant devant elle, pour quivais-je travailler? Qu'estce que je vais mettre dans ma bourse avec ce mauvais quart d'heure? Si peu t'importe le résultat de la démarche que vous m'obligez à faire, que diable doit-il donc m'importer à moi? Je n'y vais pas, là!
— Oh! si, Père Pollinaire, lui dit André le regardant en souriant.
— Ah! non, répondit le frère, voulant être inexorable.
— Oh! si, insista André.
CHRYSALIDES
— Cuerno! répliqua l'autre presque furieux, je parie mes deux oreilles que non, et mille fois non! »
Alors, comme si les huit personnages qui l'entouraient se fussent mis instantanément d'accord, ils commencèrent à crier à l'unisson et de toute la force de leurs poumons :
(( Oh! si! »
Et comme ils virent le frère se gratter nerveusement la tête et allonger une calotte à Muergo, ils s'élancèrent tous en troupe clans l'escalier qui, étroit et délabré, tremblait et craquait, et ne s'arrêtèrent que dans le vestibule où l'on examina le cadeau du Père Apollinaire.
Après être tous tombés d'accord que ce n'était point quelque chose de merveilleux, André dit à Silda :
« Quand nous reviendrons de Saint-Martin, Père Pollinaire aura déjà été à la maison de l'oncle Mocejon ou à quelque autre.... En un saut je monterai lui demander ce qui s'est passé. Tu m'attends ici, je descends et je te le raconte. Ne te fais pas de peine, nous arrangerons ça. Maintenant allons-nous-en. »
La fillette tourna les épaules et Muergo serrant le nœud de sa ficelle de veste dit, montrant les dents et roulant beaucoup les yeux :
« J'y vais moi-z-aussi, le temps de laisser cette culotte à ma mère.
— Moi-z-aussi », ajouta Sula.
Silda traita Muergo d'âne ; Guarin, Gole et les autres dirent qu'ils s'en allaient qui au Môle-aux-Navires, qui aux bateaux, qui à d'autres affaires, Muergo porter sa culotte à la maison, et ils se séparèrent.
Tout cela se passait par une belle matinée du mois de juin, il y a des années, beaucoup d'années, dans une maison de la rue de la Mer, à Santander.