‹ Sotileza, romanChapitre 7 sur 48 · DE LA MARUCA A SAINT-MARTIN · texte numérisé non relu

DE LA MARUCA A SAINT-MARTIN

(( J'aurai bientôt fait, dit André dansant de joie à cette vue, d'enlever mes souliers, de relever mon pantalon jusqu'aux cuisses, et, le temps de dire Jésus, d'approcher un peu les poutres en halant sur le bout du harpon, puis de sauter dessus, et avec le bâton queje tiens caché je sais où, tout près d'ici.... Saperlotte ! en voilà un chic bateau!... Et quelle marée! »

Sula et Muergo étaient du même avis, et ils le pressèrent fort de ne pas aller plus loin. Mais il avait hâte d'arriver à Saint-Martin, et de son coté Silda, à qui la vue de la poutre rappelait peut-être son plongeon, faisait tous ses efforts pour l'entraîner. André resta donc sourd aux prières des deux gamins et aveugle aux séductions de la Maruca.

Aussi leur halte ne dura-t-elle guère, et bientôt on les vit grimper vers les prés, cherchant le chemin de la Fontaine Sainte. Quoique André eût vu, en se plaçant sur le Môle en lieu commode, qu'on n'avait pas encore placé le gaillardet jaune sur le drapeau bleu au sémaphore de la Capitainerie, preuve que la corvette signalée ne pénétrait pas encore clans le port, il avait grand'hâte, parce que, résolu à voir de Saint-Martin l'entrée de son père, il croyait que le navire allait plus vite que sa pensée, et craignait d'arriver trop tard.

Tandis qu'il marchait toujours devant les autres, ceuxci le criblaient de questions, ou l'un d'eux l'arrêtait pour voir Muergo faire des culbutes sur l'herbe ou regarder quelque garçon se baigner entre les rochers voisins de la Cave de l'oncle Cyrille, ou encore une patache tirant des bordées pour sortir malgré le vent debout; ou bien c'était Silda qui singeait le regard de travers et le rire stupide de Muergo.

« Ton père rapportera de bonnes choses, dit la fillette à André.

— Quelquefois il en rapporte d'assez jolies, répondit André sans tourner la tête.

— Pour toi aussi?

— Pour tout le monde. Une fois, il m'a rapporté un perroquet.

— J'aimais rnieuxles paquets de cigarettes, déclara Sula.

— Kl la confiture! ajoula Muergo.

— Pour lui, ¡I en rapporte des centaines de cigarettes des Trois-Couronnes, dil André répondant à Sula.

— Je sais bien, moi, ce que c'est que la confiture, crédié ! continua Muergo en se léchant les lèvres. Une fois, j'en ai goûté..., hou, hou, hou! C'est une dame du Môle qui l'avait donnée à maman.... Je crois qu'elle l'avait chopée, hou, hou, hou! Moi-z-aussi je lui ai chopé une nuit, et j'ai avaló la moitié de la boîte.... Crédié !... quelle danse quand plie l'a su !

— Peut-être bien qu'il apportera aussi des châles de soie, dit Si Ida serrant la coulisse de sa robe sur sa ceinture. S'il en rapporte beaucoup, garde-m'en un, dis, André. »

Celui-ci se retournait vers Silda, étonné de la commission dont elle venait de le charger, quand il vit Sula la tête en bas, les mains appuyées sur l'herbe, et levant en l'air tantôt une jambe, tantôt l'autre, mais jamais les deux à la fois. Justement faire l'équilibre vite et bien était une des grandes habiletés d'André. Il se sentit blessé dans son amour-propre à voir la gaucherie de Sula, et, lui allongeant un coup de pied dans le derrière, il lui dit de manière à être entendu des deux autres :

« Ça se fait comme ça. »

Et en un clin d'œil il se dressa sur les mains, la tête en bas en remuant les pieds et les jambes, faisant l'Y et presque le T, et tout ce qui peut se faire, quand on n'est pas un clown disloqué, dans cette incommode posture. Et il gigotta tellement, excité par les applaudissements de Silda et de Muergo, qu'il fît tomber sur l'herbe tout ce qu'il avait dans ses poches, à savoir : une pièce d'un cuarto, une autre de deux, un bout de cigare, un canif auquel il manquait la moitié du manche, et quelques bouts de papier.

Dès que Muergo vit le bout de cigare, il allongea la patte ; et, s'éloignant à bonne distance, avant qu'André eut cessé ses cabrioles et ramassé les cuartos, les bouts de papier et le couteau, il avait déjà pris une allumette qu'il conservait

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