‹ Sotileza, romanChapitre 8 sur 48 · DE LA MARUGA A SAINT MARTIN · texte numérisé non relu

DE LA MARUGA A SAINT MARTIN

dans le fond insondable d'une poche de son veston, frotté le soufre contre un morceau de fer, allumé le cigare et tiré, sans l'enlever de sa bouche, trois bouffées si énormes et si bien aspirées que, quand le fils du capitaine de la Montagnarde lui arriva dessus réclamant à grands coups de poing ce qui lui appartenait, Muergo, sa grosse téte enveloppée de fumée, — car il en faisait sortir par tous les trous de son visage et, on l'eût cru même, par les crins de sa tignasse, — ne put rendre que la moitié du bout de cigare, et encore tout sale et puant. Tel quel, André le fuma jusqu'au bout en quelques bouffées, car s'il était plus habile que Sula à marcher sur les mains, il surpassait aussi Muergo à tirer sur un cigare. C'est qu'il avait appris à fumer avec Cuco, qui était le plus terrible fumeur du Môle-aux-Navires, c'est-à-dire le plus puissant fumeur du monde. D'ailleurs Sula put encore trouver une ou deux petites bouffées dans le débris impalpable jeté par André.

A la Fon Laine Sainte, ils grimpèrent sur le rebord et burent de l'eau sans qu'aucun eût la moindre soif, puis Silda se lava les mains et se lissa les cheveux. Ensuite ils prirent par la ruelle montante de la « fabrique de sardines » et sortirent par les prés de Molnedo. Là, Muergo essaya à son tour de marcher sur les mains, mais en restant en arrière pour qu'on ne vît pas sa tentative, si elle réussissait mal. Dans ses efforts pour dresser son torse sur sa tête, car pour les pieds il n'y avait pas à songer à les détacher du sol, les pans de sa veste se retournèrent et lui couvrirent les yeux. C'est dans cette pittoresque position que le trouvèrent ses camarades avertis par Silda, qui fut la première à remarquer l'absence du brutal vaurien. Us s'approchèrent cle lui tout doucement ; et l'un avec des orties, l'autre avec une baguette, Silda avec la semelle hérissée de clous d'un vieux soulier ramassé dans l'herbe, ils se mirent à frapper ces cuisses couleur de cuivre qui, sous cette grêle de coups, semblaient jeter des éclairs.

« Tu me paieras le trognon de chou de ce matin, animal! lui criait Silda lui gravant les clous dans la peau quand la

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baguette d'André et les orties de Sula lui en laissaient la place et l'occasion.

Muergo poussail des hurlements de colère et jusqu'à des blasphèmes à se sentir si cruellement flagellé. Mais ce fut seulement quand il demanda grâce, qu'il obtint de ses bourreaux d'être laissé en paix, et qu'il put tâter les a m pou les de ses cuisses qui le brûlaient.

Sula, puisqu'il étail venu jusque-là, voulut s'avancer jusqu'au Muelluco1. André lui dit qu'on s'était déjà trop arrêté, pressé comme il l'était : mais Sula ne tint aucun Compte de rollo observation et descendit au Muelluco. \u<siiol il se mil à crier :

* * Oh! que c'est beau !... Christ, quelle marée!... Mère de Dieu, eu v'ià des crabes!... Arrivez donc, vous autres. »

Et il fallut bien aller tous jusqu'au Muelluco. La marée était belle en effet, mais pas si merveilleuse, et quant aux crabes, le peu qu'on en voyait ne dépassaient pas une taille ordinaire. Mais Sula était à son affaire et Ton ne pouvait pas l'arracher de là. Le soleil chauffait assez : l'eau, verte et transparente, offrait une certaine profondeur et l'on pouvait compter un par un les cailloux du fond.

« Lance-moi deux cuartos, André, lui dit le chenapan piaffant d'impatience sur le Muelluco. Je pique une tête et je vais les chercher.

— Je ne les ai pas, répondit André qui désirait continuer son chemin sans perdre une minute.

— Tu ne les as pas, s'écria Sula étonné, c'est moimême qui te les ai ramassés dans l'herbe quand ils sont tombés de ta poche tout à l'heure. »

André résistait, Sula insistait.

« Voyons! jette-moi seulement un cuarto! Allons, le petit cuarto que tu as aussi! Va donc, mon vieux!... Regarde, tu l'entortilleras dans un de ces bouts de papier chiffonnés que j'ai mis moi-même dans ta poche.... »

André ne voulait pas, mais Si Ida intercéda en faveur du suppliant, et à la fin la monnaie crasseuse enveloppée de

i . Petit môle.

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