DE LA MARUGA A SAINT-MARTIN
papier blanc fut jetée à l'eau. Les quatre témoins de la scène le regardèrent avec une extreme attention descendre en rapides zigzags jusqu'au fond et se glisser sous une pierre large et branlante sans pourtant disparaître entièrement.
<( C'est embêtant! » dit Sula en se grattant la tète et suspendant l'opération commencée, « d'enlever sa moitié de chemise sans la déchirer tout à fait, il peut bien y avoir un poulpe là-dessous ».
Cette perspective n'inquiétait nullement Muergo, car, en un clin d'œil, il défit la ficelle de sa ceinture, lâcha la jaquette qui l'enveloppait jusqu'aux chevilles et se lança à l'eau, la tète la première, les mains jointes en avant. Le plongeon fut si correct que le corps ne produisit presque aucun bruit en tombant : quelques bouillons seulement et une légère ondulation à la surface in cliquaient que là s'était jeté ce petit animal bronzé et luisant qui frétillait comme un petit thon, allait, venait, tournait autour de la grosse pierre avec sa chevelure flottante semblable à une botte de poireaux. On le vit ensuite remuer la pierre, pendant que ses jambes continuaient à s'agiter doucement de bas en haut, saisir le petit paquet blanc, le mettre dans sa bouche, se retourner avec l'agilité d'un bonite et en deux coups de jarret et une brasse apparaître à la surface avec la pièce entre les dents, en soufflant comme un petit hippopotame.
« Jettes-tu les deux ronds? » dit-il à André après avoir enlevé le cuarto de sa bouche en se soulevant droit dans l'eau seulement avec l'aide des jambes.
« Ni les deux ronds, ni un clou », répondit André consumé d'impatience. « Et je ne vous attends pas davantage. »
Aussitôt dit, aussitôt fait, et il prit le chemin de la Figueraie sans retourner la tête.
Il était tout près déjà des prés de Saint-Martin quand il s'aperçut qu'aucun de ses trois camarades ne l'avait suivi. Tout de suite il soupçonna, non sans fondement, que le cuarto conquis par Muergo était la cause de cette déser-
tion, Sula el la petite fille voulaient qu'on le dépensât au profit de ( (Mis.
Il ne regretta pas de se voir seul, car il ne lui était pas Lrès .mi t'1.! hic de se montrer dans dos lieux publics avec des amis de ce plumage.
Il le regretta moins encore lorsqu'en traversant sur la planche pourrie le fossé du château, il vit la batterie pleine de gens qui l'avaienl devancé avec le même dessein d'assister de là à l'entrée de là Montagnarde. Tous ces gens-là lui étaient pour la pluparl bien connus, car il y avait parmi eux des marins amis de son père; des pilotes libres de ser- \ ice et1 jour-là, qu'il avait vus mille ibis, non seulement sur la jotre, mais dans sa propre maison ; le propriétaire même el l'armateur de la corvette, riche commerçant qui lui inspirait un respect de tous les diables; les femmes de quelques-uns des matelots qui la montaient, surtout le professeur de nautique en personne, le maître de son père et de tous les jeunes capitaines et pilotes d'alors, personnage d'une sévérité proverbiale dans sa chaire, et qu'André red o n lait beaucoup plus encore que le propriétaire de la Montagnarde, parce qu'il se savait destiné à tomber sous sa férule dans un jour peu éloigné. Il y avait encore beaucoup d'autres curieux de diverses catégories, quelques-uns avec leurs jumelles dans l'étui, plusieurs avec leur chien de chasse ou leur mouton domestique.... C'est qu'alors l'entrée d'un navire comme la Montagnarde, du matricule de Santander, appartenant à un commerçant de Santander, commandé par un capitaine et monté par un équipage de Santander, était un événement d'importance dans la capitale de la Montaña où n'abondaient pas les grands navires. En outre, la Montagnarde venait de la Havane et rapportait beaucoup de choses attendues.
Quoique fort nombreux, les spectateurs ne parlaient guère. C'est d'ailleurs ce qui arrive toujours quand les assistants sont tous également intéressés par le spectacle, ou quand on se trouve à ciel ouvert, en présence de la nature, dont la grande voix parle pour tous.;.. Et combien ce jour était éloquent! La mer, verdâlre et phos-