LES CORPS SANS AME
On a beaucoup crié et déclamé contre les accapareurs de grains; on les a pendus, guillotinés, massacrés ; aucune action n’a paru plus criminelle que celle d’affamer le corps de l'homme. Mais en feuilletant l’histoire, h peine trouve-t-on quelques protestations contre les « accapareurs » d’infinis. J’appelle ainsi tous les êtres qui se sont interposés entre Dieu et l’homme pour être les interprètes de la divinité et les arbitres de l’humanité.
Je comprends jusqu’à un certain point que l’homme ait été condamné, en vertu d’une organisation sociale absurde et d’un développement de mauvais penchants, à la misère, à l’ignorance, à l’idiotisme; mais après cet asservissement, qu’on lui ait volé son âme, sans qu’il réclamât, sans qu’il s’indignât, voilà qui me passe !
Cependant la réflexion vient donner une explication toute naturelle de ce phénomène si étrange au premier examen. Le volé ne slest pas aperçu des manœuvres du voleur; il a été impuissant à les signaler et à crier : « Au secours ! à moi ! on me vole mon âme ! » En eflet, c’est quand le fœtus humain n’a ni voix ni raison que le rapt de l’âme se pratique. Une fois le fait accompli, il a force de loi. Comment voulez-vous que l’homme de vingt ans proteste contre ses parents ou contre les accapareurs d’infinis, leur envoie un huissier pour réclamer la restitution de son âme? On rirait au nez de l’huissier en lui disant qu’il y a prescription. Et n’y aurait-il pas prescription, le volé ne s’est-il pas habitué à vivre côte à côte avec le voleur; n’a-t-il pas communié de pensée avec lui? n’est-il pas devenu son complice et son approbateur. S’il regimbe un peu tard, mais enfin vaut mieux tard que jamais, il n’est plus qu’un renégat, un hérétique, un schismatique, puisqu’il sort du giron de l’Église adoptive. A quelle fin sérieuse d’ailleurs servirait la révolte du volé? Quelle raison la femme séduite a-l-elie de crier sur les toits qu’elle a perdu sa virginité et de faire connaître son séducteur? Aucune récrimination, aucun cri n’empêcheront que le fait n’ait eu lieu. Aucune revendication ne l’effacera complètement. C’est comme la calomnie, il en reste toujours quelque chose, ne fût-ce que le souvenir. L’âme ressemble h la jeune fille séduite. Elle appartient malgré elle à son suborneur. Elle a beau arguer de son origine céleste, dès son apparition sur la terre, elle est estampillée, timbrée, con-
trôlée; en Europe et en Amérique, chrétienne; en Afrique et dans une partie de l’Asie, musulmane; en Chine, boudhiste; dans l’Inde, brahmine; au fond des déserts, idolâtre. Cette pauvre âme prend la façon qu’on lui donne à son premier souffle, cire molle dont l’empreinte ne s’enlève jamais. Non seulement elle reçoit l’empreinte obligatoire, mais elle agit d’une façon directe sur le corps. Tantôt elle se courbe à genoux devant les autels ou à plat ventre devant le soleil levant ; tantôt elle le force à tendre la joue au soufflet de la confirmation, à supporter des tatouages, des sacrifications, des enlèvements de prépuce. Vous voyez donc bien que si l’âme s’avisait de récriminer contre le fait accompli, le corps aurait aussi son mémoire à présenter. Les physiologistes ont constaté que le corps prend l’attitude, en quelque sorte la forme de l’âme qu’il contient. Il se conforme à la pensée supérieure. Si la pensée est faussée dès l’enfance, l’attitude est mauvaise, si le système est faux, le geste l’est. Les bossus et les cagneux auraient fort à dire. On n’en finirait pas, si l’on voulait revenir sur le passé, et l’âme de vingt ans a donc quelque semblant de sagesse en acceptant la difformation du fait accompli; elle sait bien qu’elle ne se redressera jamais; d’ailleurs, quand elle est raisonneuse et éclairée, on lui fait comprendre que ce qui est lettre absolue pour les âmes populaires, est symbole, tradition ou mythe pour les âmes supérieures. Il ne s’agit que de ne pas confondre l’image avec la réalité, les initiés avec les profanes. Très bien, entendons-nous. Ne revenons pas
sur le passé; mais en revanche qu’on nous accorde l’inseriion de cet article au code pénal : c< Il est défendu de voler l’enfance. » Par voler l’enfance, on entend voler son âme, puisque l’enfant venant en ce monde n’a rien que sa nudité et ses larmes.
Voler l’enfance, c’est lui enlever le trousseau que Dieu lui donne, la liberté de l’adorer ou de le nier, à sa guise, en toute liberté, suivant la formule que sa raison lui révélera. Voler l’enfance, c’est lui inculquer un esclavage spirituel, contre lequel elle est incapable de s’élever, une religion quelconque qu’elle sera forcée d’apostasier, et qui l’aura corrompue, si, plus tard, elle la reconnaît erronée. Voler l’enfance, c’est accaparer son « infini, » ce trésor moral inaliénable, cette jouissance inappréciable, présent du créateur à la créature, que personne n’a le droit de ravir ou de détourner.
Et quel homme, si grand qu’il soit, oserait se mesurer à fimmensité, se substituer à cette chose invisible, qui anime le monde de sa toute-puissance, et qui s’appelle l’infini? Qui aurait l’effronterie de dire : « l’infini a cette forme ou cette autre, cette volonté ou cette autre, l’infini m’a révélé ceci ou cela, m’a constitué son interprète, son porte-voix, son portequeue. » Concevez-vous une pensée infinie, soumise à cet accident ridicule, à cette imperfection superbe qu’on appelle un homme?...
Un jour, je me trouvais au milieu des rochers qui courent sur la côte de Croisic, écoutant silencieusement cette grande voix de l’Océan, qui raconte tant de mystères à l’homme qui sait entendre; j’étais en
extase devant ces deux infinis mobiles : le ciel qui faisait courir ses nuages sur ma tête, la mer qui remuait profondément ses flots et les lançait écumants jusqu’à mes pieds, lorsqu’un bruit me tira de ma rêverie. Rien n’est plus désagréable, au moment d’une contemplation, que de rencontrer une créature humaine au fond d’un bois, dans une campagne, ou aux bords de la mer. Les lignes grandioses du paysage sont troublées par l’apparition d’un être si ridicule, si mesquin, si singulièrement vêtu, en face des beautés parfaites de la nature. On dirait d’un singe faisant son entrée solennelle dans un salon en fête. Je me retournai donc fort contrarié, pour savoir d’où venait le bruit qui avait coupé en deux ma méditation. Je vis derrière moi un accapareur d’infini, un voleur d’âmes en robe noire, qui faisait sonner une canne sur le granit du roc, toisant avec dédain la mer, comme s’il lui eût dit en style de catéchisme : « Je suis supérieur à loi. Dieu m’a soumis la terre, la mer, tous les éléments. La barque sacrée vogue en paix sur tes flots en courroux. Rentre dans l’ordre, apaise tes eaux, ou je te châtie comme Xercès. >> Voilà ce que je lus sur la figure rougeaude et dans la physionomie insolente de f homme noir. Mon regard était si chargé d’indignation, que le cuistre noir branla sur sa base et dérâpa bientôt de sa place. — Singe intolérant, juché sur les échasses de ton orgueil, murmurai-je, oses-tu te mettre en face de l’immensité, entrer en conférence avec Dieu, disposer de sa pensée, interpréter ses volontés, déclarer que tu représentes l’infini ! Écoule et médite, être
gonflé de vide et de néant, pourriture vivante et organisée, mais ne parle pas au nom de celui qui anéantirait toutes les créatures, s’il faisait entendre sa voix. Le départ de l’homme noir mit fin à ma colère, et je repris mon dialogue avec l’Océan.
Il est bien difficile, en effet, de ne pas ressentir de pitié, — car l’indignation serait superflue, — en voyant les peuples de l’Orient et de l’Occident altérer le sentiment religieux inhérent à l’homme, se priver de toute communication féconde avec l’infini, avec la nature, dont nos pères, les Gaulois, savaient si bien comprendre les voix profondes et mystérieuses; se décharger de toute responsabilité morale sur un certain nombre d’individus, chargés de s’entendre avec- Brahma, avec Allah, pour damner ou sauver le genre humain. Les hommes deviennent furieux, si l’on vient à les frustrer de quelque avantage matériel, mais ils font bon marché de ce qu’ils ont de plus grand, de plus précieux : l’âme ! Ils la mettent au mont-de-piété dès le premier jour, et en perdent la reconnaissance. Voilà pourquoi on voit tant d’êtres dégradés et démoralisés, tant d’esprits flottants, tant de corps sans âmes.
Le paysan, esclave des préjugés, de l’égoïsme, méprisant la liberté du citoyen et n’aimant que sa terre : corps sans âme !
Le bourgeois orgueilleux, petit et corrupteur, sans principes solides, ayant toujours à la bouche les grands mots de progrès et de révolution, dont il ne comprend pas le sens pratique, ayant confiné son idéal dans sa boutique : corps sans âme!
L’historien foulant aux pieds sa dignité et se plaisant aux choses viles : corps sans âme !
L’aristocrate suivant aveuglément la loi, les errements et les préjugés de ses pères : corps sans âme!
L’ouvrier dédaignant les choses de l’esprit, adorant la matière et s’ensevelissant dans les sensations grossières : corps sans âme !
Le journaliste prêtant sa plume d’oie à toutes les opinions, et acceptant tous les régimes, même celui qui lui ferme la bouche : corps sans âme !
Le politique jouant au bilboquet de son ambition avec les intérêts et la vie de ses concitoyens ; corps sans âme !
Les débauchés, les matérialistes, les mangeurs de peuples et de budgets, adorant le succès, criant tour à tour vive le roi et vive la ligue ! ne connaissant que les jouissances brutales, faisant un pied de nez à l’opinion publique, â la notion de justice et à la conscience : corps sans âme !
L’éclectique justifiant dans une élastique philosophie tous les événements, les conciliant dans sa synthèse de satisfait ; corps sans âme !
L’enfant enrôlé, le premier jour de son existence, dans la sainte et universelle milice de l’erreur et de l’esclavage : corps sans âme !
La femme, passant sa vie à coqueter et à caqueter, à tromper les sentiments les plus saints, la femme tout occupée de ses robes, de ses compliments, des faveurs à la mode, des grimaces de ses adorateurs mystifiés : corps sans âme !
Dans la foule des corps sans âme, simples mole-
nu TEMPS PRÉSENT.
cules de la matière, qui couvrent la terre de leurs détritus vivants, à peine si quelques philosophes clair-semés se donnent la peine de conserver intacte leur monade, leur âme, principe de toute action libre, de toute grandeur morale.
Tous les nuis sont esclaves de leurs cadavres parfumés, engraissés, décorés ou apprêtés.
Question ;
Ou l’homme est un être réussi, un être libre, guidé par la raison naturelle, cette lumière qui éclaire tous les enfants venant en ce monde, selon l’expression de saint Jean, alors il doit avoir l’entier gouvernement de sa personne.
Ou l’homme est manqué, esclave, incomplet, aveugle, condamné fatalement k l’erreur; en ce cas, il doit se traîner à la remorque d’un être supérieur, chargé de sa moralité, du salut de son âme. On le comprend, cet être ainsi gouverné n’est plus un agent libre et moral, puisqu’il est placé sous la dépendance d’autrui. Ses actions, quelles qu’elles soient, ne sont ni louables ni blâmables, et ne sauraient lui être imputées à tort ou à raison.
N’en connaissant pas la valeur, il n’en a pas la responsabilité : misérable esclave, il se trouve abaissé au dessous du niveau de la bête, à laquelle au moins, l’instinct suffit, et qui ne va pas chercher hors d’ellemême le ressort de son existence.
Si nous tenons à la qualité d’agents libres et responsables ; « d’êtres réussis, » reprenons donc au plus tôt nos âmes de toutes les mains terrestres qui les détiennent, et tenons-les si élevées, que nul re-
gard profane de tyran ne puisse même les souiller. Surtout ne lions pas, n’engageons pas les âmes de nos enfants ; sortant du mystérieux abîme, elles nous sont sacrées. Attendons, comme le veut Rousseau, en leur donnant toutefois des notions générales, en leur indiquant les 'grandes voies, que la raison vienne les éclairer et les guider dans les régions d’idées où elles rayonneront librement. Nous n’avons pas le droit de disposer des âmes de nos enfants. C’est un crime, une profanation. C’est un vol fait à Dieu.