CHAPITRE IX
LES AVILIS3EÜR3
Avilissons-nous l«s uns les autres.
Qu’est-ce que la société actuelle? Un système d’avilissement parfaitement organisé. La nature élève, fortifie, rassérène l’homme; mais la société l’abaisse, le fatigue, le déprave, le sature incessamment. L’échelle est montée de telle sorte, qu’il n’est pas rare de voir les hommes d’esprit en bas et les imbéciles en haut, les caractères bien trempés soumis aux caractères indécis, les représentants du courage et de la vertu infériorisés devant ceux de la corruption et de la nullité! C’est le monde renversé.
Un homme sans valeur a une certaine puissance, des capitaux, une place, un privilège. Tel autre plein de mérite, mais maltraité par le sort, va trouver cet homme, dont sa vie dépend, car il dispose d’argent
et d’emplois. Le premier acte de l’homme puissant sera d’avilir, d’inférioriser son semblable. Le postulant qui se présente humblement, courbé par la crainte de déplaire au maître de sa destinée, est accablé de quêtions indiscrètes et insolentes. — Qu’a-t-il fait jusqu’ici? — Quelles sont ses opinions politiques?— Comment accomplit-il ses devoirs religieux? — Que pense-t-il de tel ou tel événement politique? — N’a-t-il pas des enfants? comment les élève-t-il? — Une femme charmante? quel est son âge et son aptitude? — Une jeune fille de dix-huit ans, qu’on dit ravissante? que pense-t-il en faire?
Jamais l’inquisition n’a fonctionné avec l’âpreté policière du protecteur qui dépouille le pauvre homme des guenilles sacrées de la famille, de la pudeur de sa femme, de sa fille, de sa dignité d’homme. Il fant tout dévoiler, à peine de crever de faim. Pas de honte, surtout pas de honte; elle tue, aujourd’hui. Aux effrontés, la fortune moderne !
Quant le postulant a bien étalé ses opinions, son impudeur, quand il a ouvert son gynécée à l’œil du protecteur satyre et espion, quand il a dénudé par son dialogue sa femme et ses enfants, livré les secrets de son âme et de son foyer, quand il est à la merci du puissant, on lui dit de revenir, on lui promet de s’employer pour lui et pour sa famille, qu’on désire voir. Il ne serait pas mal d’envoyer la femme, la fille. On serait parfaitement disposé à les recevoir.
Voilà ce qui s’appelle protéger. En France, protéger c’est avilir.
Âh ! pauvre homme, plutôt que de t’abaisser aux
génuflexions, aux aplatissements qu’on te demande, mure-toi dans ta mansarde, meurs de faim avec les tiens, reste, comme Job, sur ton fumier.
De tous côtés, je vois qu’une prime est donnée à l’avilissement. Qui rampe est sûr de dominer un jour ; qui se met à plat ventre se relèvera fier, heureux, opulent. Mais tout se réunit pour accabler et faire courber l’homme digne, le caractère droit, la conscience saine, le vrai citoyen. Sus à l’ours, à la bête féroce, qui ne comprend pas les délicatesses de la civilisation, les raffinements du savoir-vivre, les conventions sociales. Jolies conventions !
L’avilissement croît en proportion mathématique de la misère, et, comme la misère monte toujours, on devine à quel degré est arrivé l’avilissement général. A ce point qu’il n’est plus permis de refuser une poignée de main à un fripon, un couvert mis à côté de celui d’un spéculateur éhonté ; encore plus mal élevé serait le misanthrope qui s’aviserait de stigmatiser tous les avilisseurs et tous les avilis. Quoi! dire leurs vérités à un tas de gens qui les savent mieux que vous, à de franches canailles, se parant de leurs scélératesses comme une coquette de ses nombreuses amours ! en vérité, ce serait de la dernière niaiserie, de la dernière naïveté. On laisse s’écouler les fanges de l’égout; on n’y mêle ni son haleine, ni son indignation.
J’admire les hypocrisies de notre société, dont les meilleures choses sont encore vicieuses. Quoi de plus naturel que la politesse? Le marchand anglais, seul, est incapable d’en reconnaître l’excellence. Eh
bien! d’une chosè toute simple, toute naturelle, qui est la politesse, l’urbanité, le savoir-vivre, les civilisés ont trouvé le moyen de tirer une odieuse dégradation.
Bon gré, mal gré, il faut saluer l’homme taré, l’intrigant, la coquette, la rouée. Il ne vous appartient pas de juger vos semblables. Vous devez subir leurs petites infamies avec une élégante impassibilité; vous êtes tenu même au compliment. Si vous ne faites pas de compliment, quelle réputation à'Hirsutus vous vous préparez, que de malédictions des vieilles femmes et des jeunes filles! Depuis que la couardise, la bassesse, l’hypocrisie, les mauvaises passions se ruent l’une sur l’autre comme un troupeau de bêtes à cornes pressées de rentrer à l’étable, le compliment est devenu universel; la flatterie s’est engraissée de toutes les perfections humaines. Si vous voulez entrer en place, flattez le maître; si vous voulez être reçu dans un salon, vite un compliment bien lourd à la maîtresse de la mais«n ; si vous tenez à une amitié, entretenez-la de câline* ments. Si vous voulez être haï, repoussé, dites la vérité à tout le monde; s’il vous plaît d’être aimé d’une femme, flattez-la, et comparez-la à Ève, avant sa faute. Compliments, flatteries, empressement bas, avilissement sur toute la ligne. Les femmes du monde qui, en exigeant une politesse exagérée, un compliment éternel, un sourire stéréotypé, une échine flexible, ont créé l’abaissement des âmes et des caractères, en ont été bien punies, châtiées, dans la personne de leurs sœurs pauvres. Celles-lâ
ne sont ni choyées ni caressées; mais secouées, rudoyées, insultées, maltraitées. « Les petits ont toujours pâti des sottises des grands, » a dit La Fontaine. Les filles misérables, tremblantes sous, leurs haillons, ont toujours peur que le pain manque à leur faim, ou à la faim de leurs enfants. Aussi sont-elles souples, glissantes, humbles jusqu’à terre, préparées à tous les sacrifices, même à celui de la pudeur, pour prévenir l’horrible misère qui les broie comme les grains sous la meule, qui les flétrit et les déshonore. Avez-vous vu ces pauvres ouvrières, allant demander de l’ouvrage avec des attitudes prosternées, des humilités dans la voix, des génuflexions dans les jambes. Elles sont plus basses que terre, elles craignent comme un Jupiter tonnant ce patron, ce gros bourgeois qui va prononcer sur leur sort. 11 faut qu’il ait le cœur bien dur, pour résister à ces prières des madones éplorées, à cette naufragée qui demande du secours, en faisant les signes de détresse. Et les ouvrières de fabrique, chose sans nom, haillons vivants, les avez-vous vues hâves, déguenillées, affamées, travailler en troupe dans leurs usines, côte à côte, et mêlées avec les hommes^. Jusqu’à ces infortunées, qui arrêtent un passant ahuri et ivre, et lui offrent leur amour, en tournant de galants compliments. Quelquefois le passant cède et sauve la fille de la faim pour un jour; mais quelle terrible avilisseuse que la misère! Mieux vaut encore porter les chaînes dorées de l’opulence féminine, être esclave la nuit, pour régner le jour sur le mari débonnaire.
Il existe pourtant des individus qui prennent un plaisir infini, une jouissance incalculable à avilir leurs semblables, à les coucher par terre, pour s’en exhausser, comme d’un piédestal. Dans toutes les classes de la société, dans toutes les positions, il y a des avilisseurs. Jusqu’à ce que la misère soit anéantie, jusqu’à ce que l’homme soit délivré des chaînes de l’homme, et la femme de celles de l’homme, l’avilissement trônera magnifique. Pourtant, l’excès du mal amènera le bien. Les créatures seront un jour tellement dégoûtées de leur bassesse, de leur avilissement, qu’elles arboreront avec enthousiasme l’étendard de fégalité. Égalité est synonyme de dignité. A ce moment seulement, un homme n’aura plus le droit de disposer de la conscience, de la vie d’un autre homme, ou de celle d’une femme. Bonheur et dignité uniront toutes les mains et tous les cœurs. Ainsi soit-il !