LES ENFANTS DE LA MI8ÈBE
Il y a des enfants qui trouvent à leur venue en ce monde tous les petits soins, toutes les douilletteries, toutes les douceurs de la richesse, accompagnées des sourires et des caresses de leurs parents pour fêter l’événement de leur naissance. Père, oncle, tante, frère et sœur, cousin et cousine, ils sont là réunis autour de son berceau aux rideaux bordés de dentelles pour lui prédire, comme de bienfaisants génies et de bonnes fées, un brillant avenir. L’enfant grandit entre les soins de la nourrice, des servantes, des serviteurs, les caresses maternelles et la surveillance paternelle. Il quitte un moment le foyer pour se rendre au collège où une collection de pédagogues lui apprennent à parler latin et grec, à calculer, à danser, à jouer du violon ou de la flûte. Reçu bachelier, ses parents lui ouvrent à beaux
deniers comptants, une carrière de notaire, d’avoué, d’avocat, de médecin ou de rentier; il se marie et fait des enfants légitimes tout aussi heureux et aussi choyés que lui et pour lesquels la route est d’avance frayée.
Il y a d’autres enfants qui, en mettant le nez à la fenêtre, se trouvent dans une chambre froide et nue, devant une mère qui pleure; à peine si un mauvais lange troué peut garantir leurs frêles membres des atteintes de l’atmosphère. La mère regarde le nouveau venu en se lamentant et en se demandant ce qu’ellevaen faire. Quelquefois elle l’étrangle, le jette dans un puits ou dans les latrines : d’autres fois elle le porte au tour des Enfants trouvés. Les plus courageuses prennent bravement leur parti et travaillent jour et nuit pour réchauffer la vie du petit être enfanté par leur amour. Si elles se plaignent, elles ne manquent pas d’être repoussées par des Malthus qui leur prouvent ex Professa que les femmes qui n’ont pas le moyen d’élever des enfants ne doivent pas s’en permettre le luxe. Aussi, pareilles au pélican qui donne jusqu’à ses entrailles à ses petits affamés, meurent-elles à la peine pour donner un homme au monde et un citoyen à l’État. Mais leurs plus vives peines, si j’en crois les filles-mères qui m’ont fait leurs confidences, proviennent des indiscrètes questions des bâtards qui, en voyant que tous leurs camarades ont un père au moins, demandent le nom et l’adresse du leur. Il faut balbutier, mentir, esquiver la demande, prétexter un voyage aux îles Marquises, ou avouer la triste vérité. Ainsi l’enfant apprend en
même temps le déshonneur de sa mère, l’infamie de son père, et se voit condamné, en vertu d’un ignare préjugé, à subir l’erreur ou la faute de ses parents. La haine commence à s’emparer de son cœur pour ne plus le quitter. Devenu sceptique et méchant par ce péché originel que lui inflige la société, il rendra le mal pour le mal, l’injuste pour l’injuste. Encore ne parlons-nous ici que du bâtard, mais que dironsnous de l’enfant adultérin, de ce produit exotique que doit forcément reconnaître le père de famille trompé. C’est un drame intime qui épouvante l’imagination. Ce pauvre être introduit subrepticement dans le sein d’une famille se sent mal à l’aise entre les rebuffades de son père putatif et la timidité de sa mère qui n’ose prendre fait et cause pour son crime. Il est battu, humilié, persécuté, jusqu’à ce qu’il meure à la peine, ou qu’il disparaisse de la maison.
Et savez-vous comment se font les bâtards et les adultérins qui pullulent aujourd’hui à ce point.qu’ils égalent presque en nombre les enfants légitimes? Oh! mon Dieu, rien de plus élémentaire. Une fille pauvre qui est encore jeune et un peu jolie, — parce qu’on laisse mourir de faim sur un fumier les filles misérables qui ont dépassé la trentaine, — va demander de l’ouvrage à un patron, à un bourgeois. Celuici la regarde et lui dit de « revenir. » Quand elle revient, on lui propose le « bâtard, » qu’elle accepte pour ne pas mourir de faim. Une actrice veut-elle être poussée, ou signer un bon engagement? il faut qu’elle risque le bâtard. Elle n’est pas au théâtre, lui
dit-on, pour faire de la vertu. Les ateliers de femmes sont généralement de vastes sérails au service d’un prudliomme obèse et idiot. Maintenant, qu’une femme mariée aille solliciter une faveur pour son mari, le sollicité lui demandera d’abord la sienne, il lui proposera un « adultérin; » que n’accorderait-on pas, quand il s’agit des intérêts de son mari ! Ce proxénétisme est de mode dans notre pays. Vouloir s’emporter contre l’homme avili ou contrôla femme qui se prostitue serait le comble du ridicule. Libre à eux de se livrer à leurs gentils ébats. Mais que deviendront leurs produits, voilà ce qui m’inquiète; quel sera l’avenir du bâtard et de l’adultérin? Tel est mon souci.
Un publiciste, M. Émile de Girardin, le premier, je crois, a proposé de donner à l’enfant le nom de sa mère, ce qui d’abord supprimerait toute bâtardise et tout adultéranisme. C’est bien, ce serait un progrès. Mais l’enfant en vivrait-il mieux? La mère pauvre n’en sera pas moins chargée de vêtir et de nourrir le petit. La misère châtiera l’innocent.
Croyez-vous que la misère frappe seulement le bâtard? Entrez avec moi dans le réduit sale et sombre de cet ouvrier en chômage. La femme, malade, est couchée; l’homme, en blouse, est là près du lit, songeant à l’impossibilité de se procurer des médicaments, du bois, du pain pour ses deux enfants qui grelottent aflàmés dans un coin de la mansarde. S’il commet un crime, à qui la faute? — Dans cet autre ménage, les époux en querelle se prennent aux cheveux, cassent meubles et vaisselle, font un vacarme
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diabolique, renversent les enfants qui les supplient à mains jointes de ne pas se battre, et cessent la bataille quand l’un des deux combattants a reçu un coup qui l’étend sur le carreau. Si l’homme rentre ivre, il étale son cynisme devant sa petite famille, il déplore son innocence, il emplit ces oreilles chastes de mots immondes. Il achève de corrompre ces jeunes êtres, déjà flétris par une indigne promiscuité, car le frère et la sœur couchent ensemble, à côté du lit du père et de la mère. C’est ainsi qu’on forme à la vertu les citoyens de la France, les nouvelles générations du monde.
Une immense pitié me saisit le cœur lorsque la pensée me donne en spectacle la misère et la corruption des enfants des villes. A Londres j’ai pleuré des larmes de sang en voyant les bandes d’enfants affamés et déguenillés, qui traînent leurs pieds nus et leur détresse à travers les rues et ruelles. Il n’est pas rare de voir des maxmots de deux à trois ans crier et pleurer à la porte des tavernes où leurs mères vont s’enivrer de gin. Elles déposent leur embarrassant fardeau avant d’entrer et le reprennent après s’être repues de wisky. Si le malheur veut que ces petits êtres vivent, ils deviennent des infâmes, des pick-pokets ; les filles se vendent à douze ans. On est sans entrailles pour les enfants dans le pays de Malthus et de la tartufferie puritaine. En revanche , il y a des sociétés qui recueillent les chiens errants et qui veillent à ce qu’on ne maltraite pas les chevaux. Voilà les prodiges de la philanthropie!
Pour être moins affichée, moins publique, la situa-
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lion des enfants en France, n’en est pas plus belle. Quoique l’ouvrier français ait l’amour de la famille, quoiqu’il se prive presque toujours pour elle, il lui est impossible de lui donner la nourriture, le logement, la propreté, les soins nécessaires. La rémunération de son travail est trop modique. Chôme-t-il huit jours, la détresse envahit son intérieur; ses enfants sont les premiers frappés. S’ils se trouvent en nourrice, la paysanne, ne recevant plus d’argent, rapporte les pauvres petits dans la mansarde froide, nue et vide comme un tombeau.
C’était un soir d’hiver. Une énorme voiture noire s’arrêta devant le poste militaire de la place Breda. Deux sergents de ville sortirent presque aussitôt du poste, tenant par la main un enfant de sept à huit années, comme s’ils avaient voulu le conduire à l’école. Mais h la vue de l’horrible voilure, l'enfant jeta les hauts cris; il fallut que, malgré ses vociférations et ses ébats, les sergents de ville prissent le petit malheureux par les bras, par les jambes, et l’insérassent violemment dans ce véhicule qui, par sa couleur et sa conformation, ressemblait assez an corbillard des pauvres. C’était le corbillard des détenus que l’on conduit à la préfecture de police ou à Mazas. Les personnes présentes î» ce triste spectacle pleuraient et faisaient des commentaires. — Voilà un marmot sur la route du bagne, disait l’une. — On va faire son éducation en prison, répliquait l’autre. — Je travaillerai jour et nuit, s’écria un ouvrier, plutôt que d’exposer mon enfant au vagabondage, à l’air méphitique de la prison. — Cet
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SOniSES ET SCANDALES
enfant m’appartient peut-être? — murmurait un débauché.
Une fois en prison, l’enfant, celte fleur délicate, qui a besoin d’air pur, de lumière, d’espace et de liberté pour éclore, ne tarde pas è se flétrir et ü se corrompre. D’autres petits vauriens se chargeront de lui faire faire son stage du vol. J’ai vu, dans les prisons, des enfants d’une précocité effrayante pour le mal. L’enfant apprend vite bonnes et mauvaises choses. Son caractère, ses idées dépendent absolument du milieu où il se trouve.
A ce sujet, il me revient une impression pénible, ressentie sur la ligne d’Orléans à Nantes. En gare. J’avais donné quelque friandise à un enfant d’une dizaine d’années , dont le costume révélait une extrême misère. Au mois de janvier, il avait les pieds nus dans des sabots; des vêtements d’un drap grossier recouvraient ses membres grêles. Comme son air pileux m’avait intéressé, je l’avais questionné sur ses parents.
— Je n’en ai pas, m’avait-il répondu.
— Et qui a pris soin de votre première enfance?
— J’ai été élevé par charité. J’ai mendié.
— Allons, en route, petit bavard ! s’écria un vieux monsieur noir, qui survint et secoua rudement l’enfant.
— Pourquoi rudoyez-vous cet enfant? m’écriai-je indigné.
— Cet enfant m’appartient, monsieur, répondit-il; il a été condamné, pour vagabondage, à rester dans la colonie de Mettray jusqu’à sa majorité.
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Ces tristes scènes d’enfants condamnés presque à la mamelle, par une société imprévoyante, me navrèrent le cœur.
On a dressé la statistique épouvantable des femmes qui pratiquent l’avortement et des enfants tués par les mères au désespoir; mais bien plus instructifs et plus édiliants seraient l’enquête et le relevé des enfants pervertis par leurs parents ou exposés par négligence, par misère, à des maladies, h une mort certaine. Souvent on assiste 5 d’horribles procès de parents qui ont martyrisé leurs enfants. Mais si la surveillance s’exerçait rigoureusement, quede tristes tableaux il y aurait îi montrer, que de fautes, que de crimes contre les enfants à relever! Une commission de surveillance de l’enfance nous paraîtrait aussi importante que la commission de salubrité publique. On surveille bien les enfants dans les fabriques : pourquoi la loi ne les sauvegarderait-elle pas jusqu’à leur majorité? Ce serait prévoyance et bonne justice.
Il est d’usage, aujourd’hui, de mettre les enfants en nourrice. Les dames riches sont plus à l’aise pour vaquer aux soins de leur coquetterie; quant aux femmes pauvres, il leur est impossible d’allaiter leurs enfants car il faut se rendre à la manufacture , à l’atelier ou à la boutique. Ce sont donc des mercenaires qui distribuent les soins aux nouveau-nés. Et quelles mercenaires! Les nourrices de la Normandie, de la Bourgogne, de la Champagne, de la Brie, arrivent à Paris; elles descendent dans une officine pestilentielle, qu’on appelle un bureau de
nourrices. Elles sont couchées Ih d’une manière fort malsaine, jusqu’à ce qu’on leur apporte un nourrisson. En attendant cette aubaine, elle vivent h leurs dépens, de pain, de fromages et de pommes. Un père arrive au bureau avec un nouveau-né. Il paye trente francs au chef de la maison, soit quinze francs pour le premier mois et quinze francs pour le voyage. Il reviendrait quinze francs à la nourrice, si le bureau ne retenait douze francs, affectés à la prime due à la sage-femme qui a procuré l’enfant et un franc pour l’enregistrement. Quand la sagefemme ne réclame pas sa prime, le propriétaire du bureau en bénéficie. Ainsi s’opère la spéculation sur l’enfance.
En dehors de ces bureaux particuliers, il existe une administration municipale, dont le siège est rue Sainte-Apolline, qui procure aux familles des nourrices auxquelles il laisse le prix intégral des mois de pension. Des inspecteurs et des médecins attachés à cette administration surveillent la clientèle des nourrices.
Le bureau municipal des nourrices demande à la ville de Paris cinq cent mille francs par an, tant pour les frais d’administration, que pour le payement des mois non acquittés par les parents. Malgré ces sacrifices d’argent, la mortalité des enfants surveillés est égale à celle des enfants placés par les bureaux particuliers.
Suivant l’Annuaire du bureau des longitudes, la mortalité des enfants en France est de vingt-quatre pour cent. La statistique de la mortalité des enfants
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en nourrice ne peut être précisée, faute de documents. Cependant on peut l’estimer, d’après les chiffres de décès des enfants trouvés, qui, élevés par des nourrices, donnent cinquante pour cent la première année. Après douze ans, cette mortalité s’élève à soixante-seize pour cent.
On voit que le système de l’allaitement des nouveau-nés par des mercenaires, est un système meurtrier, disons le mot, c’est presque un assassinat. En effet, quel intérêt des mercenaires peuvent-elles porter à des enfants inconnus, qui, après une année ou dix- huit mois de soins, vont leur échapper? Aucun autre que celui de l’argent quelles touchent. Il s’agit donc de dépenser le moins possible de temps et d’argent pour le petit étranger, auquel on donne • du lait coupé d’eau, et qu’elles laissent vagissant et hurlant pendant qu’elles vont aux champs. Que le petit crie trop fort, et il reçoit de rudes corrections. Quand l’enfant ne meurt pas en nourrice, ce qui arrive à la moitié des nourrissons, comme nous l’avons vu, on le rapporte à ses parents, amaigri, étiolé, maladif ou malade; que de soins il faudra pour réparer les brutalités et les inattentions de la nourrice! Toute sa vie l’enfant se ressentira de la négligence avec laijuelle on a traité ses premiers jours.
Après que les nourrices ont déformé et affaibli le corps des enfanti, viennent les frères ignorantins, les jésuites, toute la séquelle cagote qui déforme leur àme, vicie leurs instincts, détourne leurs pcnchanls, leur inculquent de fausses idées, et sèment
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l’ivraie dans cette jeune terre. Je préfère encore la nourrice qui tue l’enfant à l’ignorantin qui tue son âme. La mort sans phrases est préférable à la nuit de l’intelligence, h une e.xistence gâtée et déviée par une fausse éducation cléricale, qui pervertit les jeunes générations, en leur prêchant l’adoration du fau.x, de l’esclavage, du despotisme, de la fiction, de l’erreur en religion, en politique, en morale.
Jusqu’à quand, je le demande hautement, la société autorisera-t-elle la tuerie et l’abêtissement de l’enfance? Jusqu’à quand sera-ce un crime d’être né?...
La société doit à l’enfant la vie et l’éducation ; elle lui donne la mort, l’ignorance et l’erreur. Il est temps que ce double assassinat finisse. Il est temps de sauver l’enfant, le seul espoir qui reste au milieu de l’épouvantable décadence de notre temps.
Plus de bâtards, -plus d’adultérins, plus de petits misérables grelottant dans des greniers, plus de parias, plus d’ignorants, mais surtout plus de faux philanthropes et de faux saint Vincent de Paul !
Nous n’invoquons pas l’hypocrite et inefficace charité pour la cause de l’enfance, nous invoquons le droit, nous exigeons, nous voulons que la société reçoive l’enfant à sa naissance avec le sourire, les honneurs et les assurances contre les misères de l’existence qui lui sont dus.
Nous ne voulons pas qu’un bâtard ait à rougir de son -berceau, à pleurer la faiblesse de sa mère ou l’infamie de son père.
Nous ne voulons pas qu’un père de famille subisse
la honte d’élever avec ses enfants un adultérin, mis dans le nid conjugal par une épouse criminelle.
Nous ne croyons pas au péché originel, et nous disons que l’enfant, du jour où il apparaît, est pur de toute souillure, de tout péché, qu’il soit le dis d’un saint ou d’un forçat.
L’enfant, c’est le roi nouveau de la société nouvelle. Que les chants d’allégresse retentissent dans les chaumières, dans les palais, et qu’on salue celui qui va être un Socrate, un Platon, un Brutus, un Galilée, un Michel l’Hospital, un Rousseau, un Carnot, un Wasinghton, un Garibaldi, celle qui va être une Pucelle d’Orléans, une Valentine, une Roland..
Comment arracherons-nous l’enfant à tous ses assassins, à sa nourrice, îi ses ignorantins, aux persécutions ou aux corruptions de sa famille, à son ignorance, à sa détresse?
En fondant le vaste établissement des « Enfants de la Patrie » où tous les misérables qui viennent au monde trouveront nourriture matérielle et morale, soins prévenants et amour.
L’homme égoïste et infâme de cette civilisation a bien songé à fonder des hospices pour la maladie, pour les infirmités, pour la vieillesse. Mais les hommes ne devant pas redevenir enfants, l’intérêt des enfants leur a paru étranger et oiseux. C’est la plus grande des infamies sociales. Les imbéciles ou les pervers, qui administrent les nations depuis le commencement du monde, n’ont pas compris cette vérité mathématique si simple ;
Qu’avant d’être une valeur, un bijou de famille,
dont on use et abuse à son gré, l’enfant représente une valeur sociale, le bien-fonds, la terre, le sol même de la société. Pourquoi, prud’hommes de la politique , votez-vous des impôts pour l’élève et l’engraissement des veaux, des bestiaux de toute race, tandis que vous abandonnez l’élève de l’enfance au hasard, à la misère, à la corruption, au crime?
Oui, l’enfant est abandonné à la misère et à la corruption de la famille pauvre, dont il doit, à douze ou quatorze ans, gagner souvent la vie. A huit ans, quand il n’est pas ramonneur, saltimbanque ou mendiant, il entre à la fabrique ou h l’atelier; à dix ou douze ans, il rapporte « quelque chose » à la maison. A quinze ans, les filles du peuple se vendent aux malthusiens et aux exploiteurs, pour apporter du pain à leurs parents.
Oui, l’enfant est abandonné à la corruption et à la perversion de la famille riche, au milieu de laquelle il apprend trop souvent h honorer l’oisiveté, l’orgueil, l’exploitation, la supériorité des races, à mépriser son frère, le pauvre, l’ouvrier.
La famille a-t-elle le droit de tuer ou de pervertir l’enfant? Oui, si l’enfant lui appartient exclusivement comme un cheval ; encore, la loi défend-elle de frapper les chevaux.
Non, si l’enfant appartient avant tout à la société, à la nation, qui, en Un demandant l’impôt, le service militaire, le concours de toutes ses facultés, doit, au moins, avoir l’obligation de veiller sur sa vie et sur son éducation.
Partisan de la liberté, nous ne prétendons gêner en rien la liberté des familles, auxquelles nous défendons seulement de pervertir et d’alfamer les enfants de'la patrie. Ceci est notre ultimatum. L’enfant doit être préservé de toute atteinte de la misère et de la corruption. Que les familles vraiment dignes et assez fortunées gardent leurs enfants; mais que tous les malheureux, que tous les petits réprouvés de la misère et de la débauche soient accueillis îi bras ouverts par le vaste établissement des « Enfants de la Patrie, » qui acceptera le nourrisson, et rendra le jeune homme de vingt ans à la société, après lui avoir donné l’éducation professionnelle. Il y a trop longtemps que de prétendus libéraux philanthropes prêchent l’instruction obligatoire du peuple. Bonnes gens, comment l’enfant qui n’a ni pain, ni vêtements, pourra-t-il aller à l’école? Malgré toutes vos écoles primaires, sur vingt Jeunes gens qui tirent à la conscription, vous n’en avez pas cinq qui sachent lire. Sur cent mariages, il se trouve soixante hommes et cinquante femmes qui savent signer leurs noms. Et il y a un ministère de l’instruction publique en France! Donnez donc une soupe et des pommes de terre dans vos écoles, et vous verrez que tous les petits affamés du peuple sauront promptement lire et écrire !
Nous ne craignons pas la multiplication des enfants, et nous disons, au contraire, avec la Bible : Croissez et multipliez ! Nous méprisons ce paradoxe monstrueux, qu’acCueillir l’enfant c’est encourager la débauche. Nous disons, au contraire, que nous
n’aurons jamais assez d’enfants. Outre les parias, nous recevrons même les enfants des familles riches qui ne se sentiront pas la vertu assez forte pour élever avec intelligence et moralité leur progéniture.
Laissez venir h nous les petits enfants. C’est la parole de votre Dieu que nous réalisons. Ne vous fâchez donc pas. Laissez venir à nous les petits enfants, naturels ou pas naturels, les bâtards, les adultérins, les bossus, bancals ou boiteux, les riches et les pauvres. Nous sommes des thésauriseurs; plus nous aurons d’enfants, plus nous aurons de citoyens et d’hommes qui rapporteront à la société une somme supérieure h celle qu’ils auront coûtée. T’avoueras-tu vaincu, Malthus, toi qui veux que la mère étouffe l’enfant en germe?
Il s’agit de constituer la vraie famille en sauvant l’enfant; il s’agit de dérober l’enfant au meurtre, à la corruption, h la misère, ou aux fatales conséquences d’une naissance fâcheuse. Il s’agit également de sauver les familles pauvres du désespoir, les malheureuses ouvrières, les hommes du peuple qui se tuent pour élever leurs petits, et qui ne parviennent pas à les garantir contre le froid, la faim, l’ignorance et l’exploitation.
Sauvons l’enfance! Que ce soit là notre cri quotidien. La société est responsable des enfants devant Dieu. L’enfance seule est bonne; elle est le salut de l’avenir. Préservons-la de la destruction et de la corruption. Qu’on y songe, il y a urgence, si l’on ne veut pas que les générations continuent à être étio-
Df TEMPS PHÉSEJiT.
lées et perverties dans leur germe, Faisons, en les prenant au premier âge, en leur donnant l’instruction, la vie morale, la vie intellectuelle et 1a vie matérielle, des citoyens, des frères, qui remplaceront les ignorants, les coquins, les plats valets et les francs gueux de nos jours. Et qu’on nous vienne en aide, si l’on ne veut pas que cette belle civilisation, tant vantée, crève dans la pourriture et dans l’impénitence finale.