CRIMES ET DÉLITS COMMIS PAR LES ENFANTS
« On est frappé, dit le rapport du ministre de la justice en date du 26 mai 1862, du nombre des enfants de moins de 16 ans envoyés dans des maisons d’éducation correctionnelle. Il n’y en avait eu que 5293 pendant la période décennale de 1831 à 1840,
et l’on en compte 22146, quatre fois plus, pendant la période de 1851 à 1860. »
Vingt-deu.K mille enfants envoyés, en dix ans, dans des maisons correctionnelles, quel chiffre effrayant! quelle pépinière de voleurs et de mauvais sujets ! Fort heureusement, le rapport du ministre adoucit la plaie par les réflexions optimistes que voici :
« Les tribunaux, qui hésitaient à envoyer les enfants en correction, conformément à l’article 66 du Code pénal, quand ils étaient confondus avec les adultes, se sont montrés plus disposés à appliquer l’article précité, quand l’existence d’établissements spéciaux, de colonies agricoles pénitentiaires, les a pleinement rassurés sur les suites de leurs décisions à l’égard de ces jeunes délinquants. Ils ont appliqué bien plus fréquemment l’article 66 du Code pénal, et ils ont beaucoup augmenté la durée de la détention correctionnelle.
« De 1856 à 1860, comparativement aux cinq années précédentes, on remarque une réduction sensible du nombre des enfants de moins de seize ans traduits en police correctionnelle. Le nombre moyen annuel en est descendu de 7036 à 6020, soit 14 pour 100 de diminution; tandis que par l’ensoinble des prévenus do délits cormnuns, la diminution n’a été que de 3 à 4 pour 100.
« Comme cette diminution s’est produite après quatre ou cinq années d’une grande sévérité de la part des tribunaux à l’égard des jeunes délinquants traduits devant eux, et qu’ils soumettaient à de longues détentions correctionnelles, on serait tenté
de l’attribuer à une crainte salutaire imprimée aux eufants « de nature vicieuse. » Mais est-ce bien là sa véritable cause? Le ministère public, cédant à l’entraînement général et aux espérances que fit naître pour la génération des jeunes détenus la création de nombreux établissements pénitentiaires, s’est montré un peu trop facile de 18ol à 1855, à poursuivre les enfants que l’autorité paternelle ne suffisait pas à maintenir dans la voie de l’honnêteté. Il en sera résulté un encombrement dans ces établissements, et les parquets ont dû alors apporter plus de réserve dans l’exercice du droit de poursuite vis-à-vis de cette classe de délinquants ».
Ces citations du rapport suggèrent de tristes réflexions. D’abord, on prend soin de nous avertir que la diminution des enfants envoyés dans les maisons correctionnelles ne provient que de la clémence à leur égard du ministère public; puis on dit que la sévérité de ce même ministère public dans les cinq premières années avait comme principal mobile l’espérance que fit naître, pour la régénération des jeunes détenus, la création de nombreux établissements pénitentiaires. Cette espérance aurait donc été déçue, car nous ne pouvons prendre au sérieux la question d’encombrement. En effet, comment supposer qu’une colonie pénitentaire régénère l’enfance? Elle ne saurait que la flétrir et l’étioler et c’est ce que prouvent trop les récidives commises par les jeunes gens sortis des établissements pénitentiaires. Les jeunes gens ne sont régénérés que par les soins, les délicatesses d’une éducation morale. Le cliâti-
SOTTI3ES, 11
ment peut, à la rigueur, avoir une influence sur un vieillard ou sur un homme d'une âge mûr, mais je lui défends d’élever l’enfance. Je voudrais moins d’établissements pénitentiaires et plus d’écoles.
Continuons nos citations.
En dix années, le rapport accuse 4610 enfants de moins de seize ans poursuivis et jugés pour des crimes et des délits devant la cour d'assises et les tribunaux correctionnels. De 16 ans à 21 ans, nous trouvons un total de 9026, soit près de dix mille jeunes gens par an.
Les 38205 suicides constatés de 1851 à 1860 se classent ainsi qu’il suit au point de vue des enfants et des adultes :
2770 suicidés de deux sexes « âgés de moins de seize ans, »
1556 suicidés âgés de seize à vingt-un ans.
En résumé, de 1851 à 1860, dix-huit cent trentetrois enfants et adultes se sont tués; de 1851 à 1860, « treize mille six cent vingt-six » enfants et jeunes gens ont été frappés judiciairement, et « vingt-deux mille cent quarante-six » enfants ont été livrés aux maison d’éducation correctionnelle.
Qui ne serait effrayé de ces chiffres accusateurs? Qui oserait soutenir que l’ignorance et la misère n’ont pas créé cet épouvantable contingent fourni par l’enfance, au crime, à la débauche, au vagabondage?
Quand nousdemandons à cor etàcris l’instruction gratuite et obligatoire pour les enfants, avons-nous tort? Quand nous disons que l’instruction gratuite et obligatoire est une sottise; que de petits êtres
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WJ TEMPS PRÉSENT.
affamés et déguenillés ne peuvent être envoyés h l’école et deviendront inévitablement la proie du Minotaure de la misère et de la démoralisation; quand nous demandons la « vie obligatoire » pour les enfants, avons-nous encore tort?
Soins du corps et de l’àme, nourriture, vêtements et école primaire pour les enfants misérables, estce trop exiger? En vérité, nous avons presque honte de le dire. Si l’on dépensait pour l’instruction et la nourriture des enfants ce qu’il en coûte à les juger, à les frapper, à les tenir en prison ou dans des maisons correctionnelles, en dix années, le contingent des crimes de l’enfance diminuerait des trois quarts. Instruire, secourir,est beaucoup plus rationnel et plus économique que réprimer, car nous rejetons avec indignation le blasphème imprimé dans le rapport à propos des « enfants de nature vicieuse». L’homme et la femme seuls sont vicieux, ou le deviennent. Quant aux enfants, ce sont des âmes obscures, faibles, indécises, placées à égale distance du bien et du mal. 11 appartient à la société d’en faire des vagabonds ou des sédentaires, des vertueux ou des criminels. Pourquoi ne recueille-t-elle pas leurs berceaux comme la fille de Pharaon le fit de celui de Moïse? Pourquoi ne leur donne-t-elle pas le pain du corps et la lumière de l’âme? A elle toute la faute, toute la responsabilité.