LES 'VIEUX
Au point de vue moral, ce n’esl pas l’àge qui fait la jeunesse ou la vieillesse; c’est la méthode de la vie, c’est l’idéal, c’est la pensée. A ce compte, presque tous nos jeunes gens sont vieux comme Hérode; ils ont des cheveux grisonnants, des dents gâtées, des pensées blanches, des préjugés décrépits, des opinions cacochymes, des opinions moribondes, des sentiments chevrotants. Combien en est-il de la génération contemporaine qui ne rient pas en entendant prononcer le mot liberté? Combien en est-il qui croient h la passion profonde, éternelle, à l’idée pure, à la victoire finale de la conscience, en dépit du fait insolent qui soufflette la justice? Combien en est-il qui ont foi au triomphe des principes et des idées de la Révolution française?
Mais le, cheval, la courtisane, le scepticisme, le
gandinisme, la parole affectée du blasé, la raillerie à la pointe du mot, voilà qui est rutilant et jeune... à peu près comme une perruque poudrée à frimas.
Toute mauvaise, mal instruite, mal bâtie moralement que soit notre jeunesse, elle est infiniment supérieure, cependant, à la vieillesse ignoble à laquelle elle a eu tort de laisser le champ libre, et qui bave ses imbécillités, ses impuissances, avec sa dernière dent, sur toutes les grandes choses.
La vieillesse, aujourd’hui est postée partout; quelque chemin que vous preniez, jeune homme, vous rencontrerez un vieux qui vous barrera le passage. Le vieux, — et plus il est décrépit, mieux il est vu, — le vieux a la considération de la famille, de la jeune fille friande d’éducation paternelle; il a l’oreille du curé, qui le prône et le patronne, il est au mieux avec toutes les autorités constituées, il est éternellement candidat, il dirige des revues, des feuilles publiques, dispose des beaux-arts, commande à la critique, fait et défait l’opinion ; en un mot, le vieux étend son suaire sur la création entière.
Aussi, que de belles choses nous voyons sous le généralat, sous la direction de ce squelette vivant ! Quelle opinion publique! Quelles mœurs! Que d’admirables livres bien pensés et bien écrits ! Quel journalisme ! Quels élans vers le beau, vers le juste, vers les splendeurs éternelles ! Notre siècle d’hommes manqués, qui compte à peine soi.xante-deux ans, est plus que centenaire! Il n’en peut mais.
Le vieux a éteint ses passions et renié.ses idées.
Et il se réchauffe, vieil iiiver, aux cendres de sa jeunesse révolutionnaire, dont il fait en ce moment pénitence devant les tribunaux divins et humains. Le renégat est devenu le grand homme. Voilà le spectacle que la vieillesse nous donne. Elle a créé la vie sociale à son image. Tout est vieux, tout est suranné; politique, littérature, art, même ce qui jusqu’ici avait eu l’éternel privilège de l’éternelle jeunesse: l’amour. Hélas! l’amour n’a plus ni cœur, ni cheveux, ni dents. Il possède une dot qu’il place 5 0;0 sur l^tat , en attendant un autre amour avare qui réunira son argent au sien. Les deux calculs copuleront et engendreront des calculs infinitésimaux, des équations algébriques.
Grands hommes éternellement jeunes des temps passés, où êtes-vous? Auriez-vous emporté tous les printemps dans votre tombe ?Rendez-les-nous. Notre jeunesse cacochyme, effrayée du fardeau de la Révolution française, a renié les enthousiasmes, les hardies affirmations de la foi, les coups d’ailes de l’aigle, les fureurs puissantes du lion, les invincibles élans de l’àme libre. Elle a laissé prendre sa place par une vieillesse impudique et stérile.
Ils étaient jeunes, ceux qui, en 92, escarbouillaient l’étranger au chant de la Marseillaise et au cri de : Vive la République !
Ils étaient jeunes, les soldats d’Arcole, de Marengo.
Ils étaient jeunes, les vaillants de 1830, et même les croyants de 1848.
Reprends ta foi, jeunesse, et ta place au soleil, qui
est toujours chaud et jeune. Il est temps de toucher la vieillesse de' ton doigt vigoureux, et de la faire tomber en poussière. Trop longtemps elle a régné sur sa chaise percée. A ton tour, affirme la foi gauloise par les grands gestes et les nobles aspirations. Aussi bien les bons vieillards, fatigués de se tenir au gouvernail, doivent aspirer au repos. Combien en est-il parmi eux qui ne soient pas corrompus, usés jusqu’à la corde, et qui méritent vraiment de vivre ?
Je crois que les Indiens ont eu quelque raison de brûler leurs ancêtres. Mieux les vaut cendres qu’obstacles. Je n’aurai pas la folie de demander que notre temps imite les sauvages; mais je désirerais voir arracher aux vieux le sceptre de la politique, des arts et des affaires. Ne divinisons pas la décrépitude, presque toujours vicieuse, enlevons les momies des temples sacrés. Je ne demande même pas qu’on fasse le procès à la vieillesse; si les vieux devaient comparaître devant un tribunal de haute justice, quels sont ceux qui échapperaient à une condamnation ?
Quel est l’homme, ayant atteint l’âge de cinquante ans, qui n’ait pas un petit crime sur la conscience? Il n’a ni tué, ni volé sans doute ; mais n’a-t-il pas sacrifié un rival à ses ambitions? n’a-t-il calomnié, n’a-t-il pas trahi l’amour ou l’amitié? N’at-il pas commis une série de petites lâchetés qui, accumulées, forment un joli total de vilenies et d’abaissements. La vie sociale avilit presque toujours l’homme ; voilà pourquoi les vieux sont généralement bas et mauvais. Cependant, parmi les vieil-
nu TEMPS PRÉSENT. iri.'',
lards, il est de belles figures, au front olympien, qui ont repoussé les rides, les faiblesses de la vie, qui ne se sont pas laissé atteindre par la décrépitude morale de leur temps, et qui, les premiers, seraient disposés à crier avec moi : — Vive la jeunesse, avec son amour de la liberté, avec ses eflluves de passion, avec ses fleuves de sang, avec ses torrents d’enthousiasme et ses sentiments généreux! A bas la vieille politique, la vieille philosophie, les vieilles écoles, les rengaines, la littérature esclave et dorée du bourbier, les arts courbés sur un bâton, et vivent les nouveaux horizons, les nouveaux mondes, les résurrections de Lazare, les dépouillements du vieil homme ! Hourrah pour la vraie, pour la jeune jeunesse !