CHAPITRE XIII
LE RÈGNE DES SALTIMBANqUES
Ils prennent le chemin de fer! Ils partent un beau jour de leur province, la tête frisée et farcie d’illusions, le cœur plein de rêves et de désirs, le gousset garni de ducats fournis par la prévoyante bourse de la bonne mère, avec une malle pleine d’habits, de douzaines de chemises, de bas et de mouchoirs, les sévères recommandations du père, les tendres baisers de la mère, les adieux répétés du frère, de la sœur, de la vieille servante qui pleure; puis ils débarquent par le train direct dans la capitale du monde civilisé, dans la Babylone moderne, à Paris.
Paris! Parnasse de leurs rimes, paradis de leurs rêves, but de leurs efforts; Paris! qui leur a fait
briser tant de lances au foyer domestique; Paris! l’amour, le bruit, le mouvement, la foule, la volupté, la femme, l’Aspasie, le spectacle, les folies; Paris! l’idéal de tous les jeunes gens de province.
Vivre en province, est-ce possible? à moins d’être champignon ou polype? à moins de se condamner de gaieté de cœur à une éternelle végétation! Fi de la province ! de cet affreux clair de lune, de cette étoffe fripée et déteinte, de ces bois, de ce cloître, de cette prison où le cœur étouffe, où les ailes de l’esprit ne peuvent se déployer, où la tête se cogne aux angles des murs.
C’est ainsi qu’ils raisonnent, nos frais débarqués de province à Paris, Aussi ces chrysalides rustiques trouvent vite leurs ailes de papillon au débarcadère , et comme ils se posent effrontément sur
toutes les fleurs !
Aucune eau ne peut étancher leur soif de Tantale, aucune jouissance ne saurait assouvir leurs désirs, aucun mets n’est capable de satisfaire leur faim de Gargantua. Ils mènent à fond de train leurs chars en lâchant toutes les rênes de l’amour, de l’ambition et de la folie, au milieu des flots de poussière du cirque parisien. Aux déjeuners d’amis succèdent les dîners de courtisanes, aux bals les fêtes; aux bruyants jeux, aux duels pour rire les orgies sardanapalesques. Le Pactole coule de la poche de nos jeunes provinciaux.
C’est à tort que l’on met au débit des Parisiens toutes ces bruyantes comédies jouées dans la grande
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ville, toutes ces cavalcades, ces orgies de cafés, ces curiosités de mardi -gras, ces excentricités de lion empaillé et binoclé au balcon des théâtres, ces efforts gigantesques à poser et à se faire remarquer ; ces œillades assassines adressées aux femmes qui passent, ces piaffements de la vanité mariée â la simplicité. Le vrai, l’authentique Parisien est un colimaçon ; â peine s’il bouge et s’il montre ses cornes, et ce que le physiologiste attribue dans sa bonne foi au Parisien est tout simplement le fait des provinciaux que les chemins de fer versent chaque jour sur le pavé de Paris; des provinciaux qui jettent en étourneaux leur argent et leurs prétentions au nez des Parisiens, car ils s’imaginent que tout s’achète, même l’esprit, même la beauté. Et les prodigues dépensent ainsi jusqu’à leur dernier calembour, jusqu’à leur dernier écu.
Pourquoi s’inquiéteraient-ils de l’avenir? Ne seront-ils pas désormais riches comme des Turcarets, puissants comme des sultans, avec une lile de vizirs courbant la tête sous leurs ordres, avec des harems peuplés de houris et des esclaves noire agitant l’air autour de leur tête en feu? Situations princières, romans imprimés, pièces jouées, foison de dots de jeunes héritières, tous les paradis leur sont promis par les poignées de mains de leurs amis, tous les bonheurs leur sont annoncés par les appétissantes lèvres de leurs maîtresses.
Et nos provinciaux descendent d’illusion en illusion, de reposoir en reposoir, jusqu’au fond du noir abîme.
Que la chute est dure, que la fin est violente, que le réveil est froid dans les draps de la réalité! Les dents s’entre-choquent, les cheveux se dressent, le cœur est glacé ! La bise glaciale passe à travers les ais de la porte, elle soufile triste, la bise. Elle se plaint et elle raille. Elle module ses plus gros soupirs, elle décoche ses sarcasmes les plus incisifs aux provinciaux désenchantés.
— Ah! ah! la misère et l’abandon! Le froid, la faim. Hé! hé! le paradis que tu cherchais est un enfer. Ces anges sont des courtisanes, leurs joues roses du fard, leurs cœurs des canards de Vaucanson, leurs douces paroles d’impudents mensonges, leurs regards un mirage , leurs caresses un assassinat, leurs corps une cendre.... Ces amis à poignées de mains sont des dupeurs, des pique-assiettes, des saltimbanques, des convives aimables jusqu’à la fin du repas et qui disparaissent après le dessert.... Ces belles promesses de pièces représentées, d’ambassades, de hautes positions, sont des bourdes, des blagues, des pipées de grecs. Ce monde doré et parfumé, ces brillantes apparitions, ces feux de Bengale à flammes multicolores s’évanouissent en fumée grise, se fondent en boue de macadam aux pieds, se dénouent en cruelles déceptions au cœur, en transports désespérés au cerveau du provincial réveillé en sursaut du songe féerique, et jeté sur le rocher de Naufrage après une brillante course aux îles Fortunées.
Ce que cet homme pâtit sur le dur grabat où l’impitoyable destinée l’a cloué , il m’est impos-
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sible de l’exprimer : il me faudrait le trait d’Eschyle faisant crier Prométhée déchiré par le vautour, la poésie de Victor Hugo montrant aux grands la figure hideuse et les entrailles sanglantes de Triboulet, l’éloquente indignation d’Alfred de Vigny en face du poète anglais Chatterton mourant de faim et de mépris. Ce serait un effroyable drame à vous traduire avec toutes ses péripéties, et je n’ai ni personnages, ni costumes, ni décors sous la main.
Et pour vous donner un tableau vrai, je devrais encore peindre la provinciale à côté du provincial,
, la pauvre jeune fille romantique qui vient chercher à Paris l’enthousiasme, la liberté de l’amour, et qui, après avoir effeuillé pétale par pétale sa délicate fleur, retourne au pays natal le cœur vide et les entrailles vivantes ! Elle demande h genoux au père un pardon qui lui est refusé. Maudite pour avoir déshonoré le nom de famille, elle mourra de misère et de douleur si un cloître ne referme pas à jamais sa lourde porte sur elle, ou si quelque brave cœur d’or de son village ne prend pas à sa charge cette femme sans famille et cet enfant sans père, ne recueille pas cette épave, ne console pas ce malheur, n’essaye pas de ranimer d’un souffle dévoué ces charmes flétris, ce cœur éteint. — Je devrais encore parler de ces légions de provinciales qui arrivent à Paris dans une position intéressante. Que de douloureuses biographies, que de romans émouvants à écrire! Les pauvres filles ont cru aux paroles emmiellées de quelque gros monsieur de leur village ou de quelque jouvenceau de la petite ville. En province, on n’épouse que la femme
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qui a du bien. Le provincial ressuscite au bonlieur plus facilement que la provinciale. Voyez plutôt :
Lorsque la vérité parisienne, hideusement nue, est apparue sans crinoline à notre provincial; lorsqu’il a épuisé la coupe des amères réflexions , la fée change le décor.
C’est le foyer de la ville natale, le doux nid à duvet d’où s’est trop tôt envolé le téméraire oisillon. Le père est assis au coin du feu , la tête dans ses mains. Il songe, triste, à côté de sa femme qui pleure, qui lui reproche d’avoir éloigné et peut-être perdu leur fils par sa sévérité exagérée. Le bonhomme essuie l’orage conjugal sans sourciller. Il se tait et fait intérieurement son med culpâ. La douce sœur s’est retirée, comme tous les soirs, dans sa chambre. Là, elle pense à loisir au frère en regardant son portrait, ses livres, sa pipe, ses sandales, tout ce que sa main a touché, tout ce que sa bouche aeflleuré. Aux amoureux qui se disputent la jouissance de sa délicate main, aux prétendants à sa dot, elle a invariablement répondu : — « Ramenez-moi mon frère et nous nous marierons. — Mais comment le trouver, votre frère? lui a-t-on objecté. Où se cache-t-il? à Paris, à Londres, à Pékin? Sous quel nom de guerre, sous quel pseudonyme? — Qu’importe! rien n’est impossible à qui aime. J’ai dit. Adieu. » Et les trois ou quatre galants se sont mis à la recherche du frère demandé. Et ils ne sont pas encore revenus.
Le silence se fait au foyer de la famille. On se couche. Seule, la vieille Marthe reste levée, égre-
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liant sur son chapelet une kyrielle de Pater eld’Àve. Elle a la foi, cette femme, que les Ave Maria ramèneront la brebis au bercail, son maître au logis.
La maison disparaît aux yeux du provincial couché sur son grabat. Un autre tableau surgit ; le bois de la Couleuvre bordé de ruisseaux jaseurs. Dans le vert et frais nid , deux amants ont autrefois roucoulé : notre provincial et une pudique colombe en robe blanche, qui est seule à cette heure, sans son ramier.... une jeune fille que le Parisien en herbe a dédaigné d’épouser. — Se marier ! allons donc ! quelle fin prosaïque de notaire ! — Elle effeuille une marguerite dont le flot murmurant emporte chaque pétale dans son cours. — Pense-t-il à moi? n’y pense-t-il pas? — Quand la réponse est bonne, des rires réveillent les nymphes du bois, des exclamations sortent de la poitrine oppressée de la jeune fille. — Cher cœur! chère âme! à toi ma vie! â toi ou à la mort! — Quand elle est mauvaise, les larmes de la belle questionneuse se mêlent à l’onde qui fuit. Ainsi la jeune fille, le bois et le ruisseau confondent leurs murmures, la jeune fille chantant son amour, le bois et le ruisseau lui répondant. Dialogue qui ravit notre provincial, et ce ravissement le réveille de son demi-sommeil.
— Au chemin de fer! s’écrie-t-il. Que je les voie! que je les console! que je ne meure pas avant de les avoir embrassés une dernière fois!
Il se lève comme un fou. Il s’habille en toute hâte. Son sac de voyage est prêt. Il fouille alors ses poches : horreur du vide ! rien ! — Ah ! s’il avait eu
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encore quelques louis, les sangsues n’auraient pas abandonné le cadavre, ses amis et ses maîtresses ne l’auraient pas fui conime un lépreux en quarantaine. — Que faire? Il emprunte à sa blanchisseuse, à son décrotteur, l’argent de son voyage, il court à la gare. La vapeur ne l’emporte pas assez vite de ce gouffre qui a dévoré la meilleure partie de sa vie, ses illusions, ses bourgeons, ses vertes pousses, les premiers baisers où l’on met son âme. Enfin notre provincial arrive au port. Il frappe, à la nuit. Le jour, il ne l’aurait pas osé.
— C’est lui! s’est écriée la vieille Marthe prophétesse. — Jésus! mon Dieu! ajoute-t-elle en laissant tomber ses bras, quel changement!
En effet, notre provincial est parti par une aube ensoleillée, mais il arrive par une soirée brumeuse. 11 est parti rayonnant de fraîcheur, de jeunesse, d’ardeur, d’entrain; il revient brisé, courbé comme un vieillard, pâle comme un suaire, les yeux caves, les cheveux blancs mêlés aux cheveux noirs, les vêtements sordides, lui l’élégant! Sa mère ellemême ne le reconnaît pas. Il faut qu’il lui dise : — « Ma mère, ne voulez-vous pas embrasser votre fils? » La mère s’évanouit. On ne songe pas à elle. Ne faut-il pas se jeter au cou du Lazare ressuscité, de l’enfant prodigue , du provincial revenu au pays?....
La sœur, le père, le frère, la servante l’entourent, l’accablent à la fois de questions, de prévenances. — As-tu faim? as-tu froid? es-tu fatigué? On le fait asseoir de force. La sœur lui enlève ses
chaussures, le frère le débarrasse de son paletot, pendant que la servante lui prépare le mets qu’il aime tant! Quant à la mère, elle rouvre les yeux, regarde son fils, sans avoir la force de proférer une seule parole.
Le lendemain, la ville apprend la nouvelle. On accourt à la maison de l’enfant qirodigue. On félicite les parents ; on est en fête. Mais h peine si le revenait peut manger. 11 a des énervements, des oppressions, des défaillances. Sa santé est altérée, son cerveau ébranlé. Son ancien ami le médecin le ramènera à la santé. Son autre ami, l’avoué, ira à Paris, plaidera pour lui, s’arrangera avec ses créanciers, éteindra toutes ses dettes; et le provincial guéri de ses maladies, libéré de ses dettes, conduira à la mairie et à l’église la jeune fille du petit bois de la Couleuvre.
Mais la lune de miel passée, le provincial reprend sa marotte... à l’envers cette fois. Il a retourné son bonnet. Paris est toujours devant ses yeux et sur son tapis; mais ce n’est plus le Paris-Eldorado, le Paris rempli de liouris, d’amis généreux, de brillants mirages, de paradis roses, de boudoirs parfumés, le Paris doré sur tranche : c’est le Paris noir, décevant et traître ; Tartuffe, Basile et Célimène réunis. C’est la caverne où l’on égare les honnêtes provinciaux, la forêt de Bondy où ils sont détroussés : c’est le Paris qui n’a pas voulu couronner de lauriers le front de notre candide, qui a refusé ses pièces, raillé ses sourires et ses amoureuses déclarations, qui a renvoyé sans gloire et
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sans nom le Picard en Picardie, le Gascon en Gascogne, le Normand en Normandie, et le Breton bretonner en Bretagne.
Aussi de quelle malédiction tous les Gascons, les Normands, les Picards et les Bretons, accablent Paris, la ville des orgies, des mascarades, des turpitudes! Que de satires ils écrivent sur cette Sodome sans justes, cette Goraorrhe vouée aux gémonies! Ils portent triomphalement leurs manuscrits enroulés à l’imprimerie de leur chef-lieu, et tous les provinciaux lisent avec admiration la satire de Paris et des Parisiens par un des leurs.
Tel est l’éternel jeu de l’amour-propre. Qu’une femme éconduise un courtisan, et ce courtisan la diffamera. Paris est, pour le provincial rentré chez lui, la femme qui a dédaigné ses avances.
Gependant si, au lieu d’arrêter son regard aux apparences, à la surface, le provincial avait vu le fond des choses; si, au lieu de chercher un piédestal, de poursuivre un misérable but de satisfection égoïste, de puérile vanité; si, au lieu d’écrire pour écrire, de faire de l’art pour l’art, de passer sa vie au foyer des théâtres à débiter des fadaises aux dames aux camellias des coulisses, il avait pris son art au sérieux, cherché le grand et le beau, courtisé la sainte Muse, fouillé du regard et de la pensée ces foules qui roulent leurs vices, leurs énergies et leurs efforts dans les artères de la cité parisienne ; s’il avait étudié leurs aspirations, leurs besoins, leurs sentiments, leurs secrets divers, alors il se serait élevé sur le vrai Parnasse d’où on
l’aurait écouté ; alors il aurait fait jaillir de son àme l’inspiration, comme Moïse fit jaillir l’eau vive du rocher en le frappant de sa baguette.
Oui, provinciaux déçus, parodiez Perse et Juvénal dans vos satires, si bon vous semble ; arrachez les masques; flétrissez les ignobles comédies de Paris; guerre encore aux Tartufes, aux faux bonshommes, aux courtisanes! Notre siècle a besoin, je le sais, de satiriques qüi flétrissent la multitude des appétits effrénés, des consciences mortes, des échines flexibles, des caractères aplatis, des fausses pièces de monnaie. Mais, satiriques de village, il fallait mettre une corde émue et vraie h votre lyre emportée, il fallait surtout dire que le vieux Paris penseur et artiste a disparu sous l’avalanche des provinciaux de Paris, il fallait faire d’abord votre med ciilpà. C’est par vous que le mal et la sottise régnent.
Autrefois le laid et le beau se mêlaient et contrastaient à Paris; à côté de l’orgie, de la salle toujours misedu festin de Balthazar, on avait les luttes herculéennes de la misère; en face du vice, la vertu; de la fille de marbre ou de la dame aux camcllias, la grisette, la fille dévouée jusqu’au martyre; — de la spéculation, de l’agio de la Bourse, les créateurs d’industries ; — de l’étudiant bambocheur, l’interne d’hôpital passant ses jours et scs nuits devant des malades et - des cadavres. La pauvreté, l’étude, l’amour du travail surgissaient au milieu des sardanapalisades du parasitisme, des folies des masques parisiens; des penseurs consciencieux, n’aimant que la vérité et la raison, éclipsaient les saltimbanques de la littérature;
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des Sainl-Simons sans sou ni maille écoutaient à la porte des Académies et des Sorbonnes les doctes leçons; les savants trouvaient, courbés sur leurs cornues, sur leurs problèmes, les secrets de la science; on voyait des poètes, des politiques honnêtes, des Madeleines repenties, des Mignons aspirant au ciel, des Samaritaines altérées d’eau vive, des amoureux fous d’étoiles, insatiables de passions de savoir, martyrs de l’idée, esclaves de la science, dénicheurs de beau et de vrai, chercheurs de Dieu !
A qui la faute, provinciaux, si cette brillante création s’est évanouie, sinon à vous? Vous n’avez voulu voir que vous à Paris ; vous avez cherché les glaces les mieux polies, les plus brillantes pour y reproduire avec éclat votre image. Vous avez créé le nouveau Paris en débarquant par les gares du Nord, de l’Ouest, de Lyon, de Saint -Lazare, en trouvant toutes les femmes belles, toutes les comédies bonnes, tous les biftecks tendres, toutes les politiques honnêtes.
Qui fait la réputation des pièces de MM. Dennery, Anicet Bourgeois et consorts? La province.
Qui fait vivre ces phrynés de boulevard dont la toilette insolente, les bijoux escroqués et la beauté maquillée encadrent un esprit nul? La province.
Qui achète les gros romans vides de sens, ces