‹ Sottises et scandales du temps présent benjamin GastineauChapitre 20 sur 29 · SOTTISES ET SCAND\I,ES · texte numérisé non relu

SOTTISES ET SCAND\I,ES

livres à l'aire pâlir d’ennui un notaire? La province.

■Qui joue à la Bourse et se fait dévaliser par les Ans limiers de la spéculation? La province.

La province envoie à Paris des légions de béotiens pressés de connaître la pièce à la mode, l’actrice à la mode, l’emprunt à la mode, le scandale à la mode, le turco et le spahi à la mode. Le provincial passe à Paris comme l’éclair (cependant son esprit n’est pas aussi brillant!) et il faut que pendant ces quelques jours il devine toutes les énigmes, toutes les charades, découvre toutes les intrigues, tous les mystères, épuise la coupe des voluptés!

En présence de cette invasion de foules banales, comment s’est conduit le Parisien? En Parthe. Pour mieux vaincre, il a fui devant ces hordes tumultueuses et imbéciles; il demeure aux environs de Paris et n’y vient que pour réformer les jugements erronés, les sottises, les bévues, les aberrations de la province, il faut voir avec quelle ardeur féroce le vrai Parisien piétine sur les fleurs, rit aux larmes des verdicts, hausse les épaules aux manifestations chauvinistes des départements; avec quelle verve il satirise les femmes du demi-monde posanten Aspasie devant Brives et Carpentras, et ces grosses machines dramatiques jouées deux cents fois, et ces, livres écrits en patois, toute cette descente de mardi gras de la province.

Ce qu’il y a de plus bouffon, de plus bizarre dans cette triste transformation de Paris, c’est que la province stationnaire des petites villes accepte comme argent comptant les faux jugements, les fausses ré-

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puiations qui lui viennent du centre, sans se douter le moins du monde que ces opinions hasardées, ces enthousiasmes postiches sont une réfraction de sa propre lumière, un envoi par la poste de ses propres enfants.

L’erreur des provinciaux vient de leur idée fixe, qu’il existe encore un Paris.

Hélas! braves Normands, rusés Gascons, tendres Berrichons, honnêtes Picards et Bourguignons, Paris est mort! le Dieu Paris est mort! Et c’est vous qui l’avez tué !

Il y a quelque trente ans, Paris, nouvelle Athènes, était le foyer des grands esprits, le palais qui abritait sous ses portiques les génies de l’éloquence, de la politique, de la littérature, des beaux-arts. Démosthènes y coudoyait Alcibiade; Horace, Virgile; Juvénal, Tacite. Où sont les ombres plaintives d’Armand Carrel, de Manuel, de Lamennais, de Godefroy Cavaignac, de David d’Angers? Où peut-on entendre les voix aimées de Victor Hugo, de Louis Blanc, de Quinet, de tant d’autres? A l’étranger.

Et qui règne à la place de ces grands hommes? qui a osé s’emparer de leurs chaires, de leurs plumes, de leur théâtre, de leurs candidatures populaires?

Des individus sans vergogne, sans talent, sans ' honneur; des saltimbanques mâles et femelles qui fertilisent l’équivoque, la blague, le boniment, des banquistes qui bizautent leurs professions de foi, en mariant la liberté au despotisme, au sophisme, au chauvinisme, falsifient leurs denrées, leurs actes de société, leur politique, leur morale et leur langage,

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magnélisenl la foule avec des airs assurés de charlatans domptant des lions en carton, montent des affaires, créent des sociétés en commandite, rédigent des journaux à la Pangloss, en trouvant que tout est pour le mieux dans le meilleur des temps possibles, et qu’il faut uniquement préserver la société contre les réformes proposées par les révolutionnaires!

De même que les Aspasies du ruisseau se promènent triomphalement sur les boulevards; de même les nouveaux saltimbanques parisiens trônent partout, empêchent les idées de passer, fondent des comités pour patroner leurs personnalités et pour organiser la calomnie contre les hommes sincères et éprouvés dans la lutte, contre les vérités trop éclatantes, contre tout ce qui ne participe pas à l’as- ' sociation secrète du mensonge, du dol et de la mystification universelle.

Celte nouvelle couche de la capitale du monde civilisé formée par l’admiration naïve des provinciaux, cette bande noire de chauffeurs applaudie des simples, tranche et rogne à loisir, dicte ses sentences, manipule l’opinion publique et fait à volonté, selon les besoins du moment et de l’élection, du chauvinisme patriotique et conquérant, de la démocratie éventée et frelatée, du libéralisme réactionnaire, de la religion bien entendue, des finances sur le papier, sans avoir ni religion, ni crédit, ni opinion politique, ni foi, ni loi, ni amour de la liberté, ni même une opinion quelconque. Une opinion, un drapeau, pourquoi faire? C’est gênant quand il faut les mettre dans sa poche ou changer de cocarde. Prêt à tout

être, préparé à tout faire, voilà la devise du blason des clowns de la politique et de l’industrie. Trouver une opinion dans le sens de laquelle toutes les opinions puissent être comprises, à la bonne heure! Mettez un bateau sur un fleuve, on reconnaîtra votre pavillon ; sur la mer immense se perd la coquille de noix de l’intrigant.

Oui, voilà où en est Paris, chers provinciaux! Aux tréteaux, aux tartufes, aux équivoqueurs, aux religieux sans religion, aux écrivains sans esprit, aux artistes sans inspiration , aux saltimbanques. Ils régnent sans contestation possible , après avoir détrôné, découragé et conspué tout ce qui fut vrai, grand, honnête, sincère.

Ainsi la centralisation parisienne, jadis la quintessence de la délicatesse, de la finesse, de l’intelligence française, rayonnant comme un soleil sur la province, l’appelant aux belles choses, élevant son esprit, améliorant son cœur, lui montrant l’idéal, la voie lactée du génie, se faisant pardonner son despotisme par les lumières et les idées projetées, la centralisation de Paris n’est plus qu’une école de débauche, de spéculation éhontée, de corruption profonde, de sottise pédante, de fourberie générale, un cirque de clowns et de pitres insolents, se croyant supérieurs à la foule, parce qu’ils la trompent, juchés sur des échasses, des tréteaux, du haut de journaux privilégiés, possédés par des imprimeurs, gérants et capitalistes. Le Paris spirituel, honnête et rafiiné a disparu ou s’est éclipsé pour faire place à un Paris forain, grossier, stupide et ignoble. Ce n’est

plus Athènes, c’est la foire aux ambitions sans scrupule, c’est la patrie des gobeloteurs et faiseurs de tours; c’est un marché béotien où chacun se vend comme esclave, où s’achètent, à des rabais incroyables, pudeurs et consciences !

Le vieux Paris historique, artiste, politique, a été démoli ; on a percé de grandes avenues, ouvert de vastes artères pour laisser passer les soldats de front, pour donner de l’espace à une population flottante, bariolée, pressée, affairée et effarée de cent à deux cent mille provinciaux et étrangers, vomis chaque jour par les gares. Paris est devenu une seconde ville de Londres, un immense dock, un cirque tumultueux, un pandémonium de tous les types mêlés et corrompus de l’univers. L’ancienne capitale s’est tristement effacée devant les nouvelles constructions, les nouveaux boulevards, les nouveaux venus. L’un après l’autre les Parisiens défilent et vont s’installer, qui dans la forêt de Fontainebleau, qui il Saint-Germain, qui au bord de la mer. Proscrits de la grande ville, ne regrettez ni les Ninons de Lenclos des salons, ni les Marions Lescaut de la rue; allez vous enivrer, îi l’ombre des bois, dans les nids tranquilles, des voluptés douces et des parfums délicats exhalés par les modestes fleurs , par les dames aux violettes et aux résédas; agrandissez l’horizon de la province en professant devant les Julies ou les Marguerites l’esthétique de l’amour et de la beauté; et si quelque tendresse trop vive vous incite, pressez dans vos bras votre sainte mère, la nature.

Enseignez ù la province que s’il est louable et utile

de semer le blé, de tisser le coton, de contribuer de son activité à la richesse générale d’un pays, ïhomme ne vit pas seulement de pain, suivant la parole de l’Évangile, pas plus qu’un département ne vit uniquement d’agriculture et d’industrie.

Quand la bête est repue, quand le corps,— l’autre ' s’écrie Pascal, — a eu sa ration, il faut songer à ce qui relève et affranchit l’humanité de sa condition bestiale, à son cœur accessible à toutes les émotions du beau, à sa raison, à son esprit altéré de splendides vérités; à son âme cherchant, frileuse et inquiète, la quiétude des horizons infinis, le rayon de soleil que l’art essaye de traduire et de faire luire dans ses chaudes créations.

Fussiez-vous Apollon, Lucullus ou Crésus, monsieur, — Cléopâtre ou Vénus, madame, — vous n’emporterez que votre âme au tombeau. Retirez-la donc au plus tôt des griffes stupides du positivisme , abandonnez-la â l’art qui la façonnera de ses mains divines, la plongera dans l’atmosphère embaumée de l’esprit, la rendra digne de ses immortelles destinées !

A vous, Parisiens, d’élargir le cœur et d’élever la pensée de la province ; à vous de l’initier aux grands sentiments, de la faire communier avec les belles âmes, de l’initier aux sublimes douleurs des Faust, des Obermann, des Saint-Simon. Sortez-la de son terre-à-terre, qu’elle cesse de se regarder dans sa glace; rendez-lui les élans divins et les ailes de l’enthousiasme, et ne regrettez pas que le chemin de fer vous ait chassés de vos prisons.

Parisiens expulsés de Paris par la bêtise fastueuse de la capitale, je vous recommande expressément de prêcher sur votre passage l’exécration de Paris moderne, dont les opinions, les sottises, les scandales sont faits par la province. Décentralisez, constituez aux divers points de la France des foyers de chaleur et de lumière, groupez les minorités intelligentes et actives des départements, afin qu’elles ne viennent plus se noyer dans l’océan d’erreurs et d’immoralités du grand égout collecteur de la capitale. Ne croyez plus à un Paris ü genoux devant des courtisanes et des histrions; laissez de côté cette pépinière de saltimbanques de tous ordres et rendez-les impossibles chez vous. Parisiens et provinciaux, vos conditions d’existence ont été changées par l’abdication morale et intellectuelle de la capitale et d’une partie de la France. Faites la navette, et tissez une nouvelle et attrayante toile; organisez des groupes, allumez des phares et des soleils partout!

Mais que parlons-nous de Parisiens et de provinciaux? Encore quelques heures de ce siècle, et il n’y aura plus que des voyageurs, que des hommes cherchant par le monde leur équation morale, leur satisfaction intellectuelle. Le chemin de fer, qui est en train de miner ces deux grandes classifications de Paris et de la province, détruira tous les vieux moules, toutes les agglomérations factices, toutes les barrières et séparations ; ce sera la dissolution de l’ancien monde! A la destruction des anciennes formes sociales succédera la libre association des

DU TEMPS PRÉSEST.

cœurs ayant le même amour, des esprits éclairés des mêmes idées. On ne verra plus vivre ensemble une mosaïque étrange d’êtres qui n’ont rien de commun, ni les pensées, ni les sentiments, ni les passions, ni les aspirations; qui jurent d’être accouplés, et se repoussent mutuellement comme des natures hostiles. La vieille unité classique, emprisonnant les hommes les plus divers dans un espace restreint, sera brisée : plus d’union forcée entre la colombe et le serpent, plus de féodalité, plus d’absorption excessive. Chaque être se Joindra au groupe qui lui sera sympathique et correspondra à sa nature; ainsi le.s nouvelles associations d’âmes rayonneront, de même que rayonnent, maintenus, dirigés par l’attraction, les millions de mondes qui peuplent l’étendue. Avec les lignes ferrées, je vous défie de retenir une personne à qui vous déplaisez, â moins que vous n’acceptiez le duel en waggon? — Vos compatriotes vous semblent-ils trop ridicules ou trop plats? en chemin de fer! et vivent les Anglais ou les Italiens ! — Votre femme vous trompe-t-elle? en chemin de fer!... et vivent les Allemandes et les Grecques. — La fortune vous est-elle contraire? en chemin de 1er!... vous la rencontrerez buissonnant sur les chemins. — Vous prendrait-il fantaisie de guerroyer ou de vous faire casser la tête? en chemin de fer!.., et vivent l’Italie... la Pologne... et la liberté en France! — Je fuis la civilisation occidentale et je cours à l’exlréme Orient. Les femmes sensuelles, le soleil implacable de l’Orient me fiitiguent-ils, je reviens aux poésies étiques, aux beautés idéales de

l’Occident, et vice versâ. Mon àme se déploie comme les ailes de l’oiseau ; j’échappe à la centralisation absurde, au moule, à la nature bornée, au tyran, à la coquette, à l’importun. Qu’on le sache bien, un nouveau monde moral date de la création des chemins de fer; l’homme a changé de nature; il est devenu le protée de l’univers, le fiancé du mouvement, l’être émancipé, ailé et rayonnant!

La vapeur créera une nouvelle humanité, fera une nouvelle carte du globe, en croisant les races humaines, confondant les intérêts et le sang de tous les peuples. — Salut h vous, belles races de l’avenir enfantées par le chemin de fer! Dieu vous garde de nos phthisies cérébrales, de nos défaillances, de de nos petitesses, de nos laideurs physiques et tnoraies, de notre néant!

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