CHAPITRE III
LES BNTERBEÜRS
< Eatcrroos nous les uns les autres ! •
Jamais on n’aima tant h enterrer les gens qu’au dix-neuvième siècle, jamais il n’y eut plus d’enterreurs. Tel pauvre diable qui ne trouva pas une poignée de main sa vie durant est conduit au cimetière par une nombreuse suite qui ripaillera après l’avoir mis en terre ; tel piètre capitaine a une escorte d’honneur et des coups de fusil sur sa fosse; tel mince avocat, un discours du bâtonnier et une députation du Palais ; tel gros propriétaire, des héritiers éplorés. Il semble que la société réserve toutes ses pompes, tous ses sourires pour la mort. Quand on naît, peu d’accueil ; quand on vit, lutte acharnée; mais quand on meurt, félicitations unanimes! Ab! si les morts pouvaient les entendre!
— Rien n’est plus agréable que d’enterrer un confrère! me disait un jour un homme de lettres, féroce enterreur et complimenteur de ses collègues défunts.
Eh bien! la société tout entière partage le sentiment de ce littérateur. Dès qu’elle est débarrassée d’un individu, elle jette des fleurs sur sa tombe. Un homme vivant est quelque chose de très instable et de très compliqué; il peut nuire, changer d’opinion, trahir l’amitié ou l’amour, refaire son testament; mais la mort est quelque chose de simple et d’absolu. On est fixé, oii n’a plus rien à craindre de l’individu, on en est débarrassé : voilà la pensée secrète des enterreurs.
J’ai presque toujours vu un corbillard suivi par les ennemis intimes du mort ; un débiteur ne manque pas d’être accompagné de ses créanciers; un mari ou un amant trompés, de leurs infidèles; un homme de liberté, de ses persécuteurs et dénonciateurs; un locataire, de son propriétaire ; un homme tué en duel, de son adversaire; un artiste, de ses confrères; et de la maison du défunt h la dernière demeure, ce sont d’impitoyables « De profundis. »
Dois-je suivre ce corbillard qui passe dans la me? dois-je saluer le vaincu de la vie, ou rester insensible devant ce spectacle? Grave question au fond, car s’il ne s’agit que de m’incliner devant la mort, rien de plus simple, puisqu’elle est la reine du genre humain et que demain, après-demain, à l’instant même, elle me courbe sous son sceptre impitoyable ; mais enfin je ne puis pas donner le même coup de
DU TEMPS PEÉSENT.
chapeau au despote ou à l’homme de liberté, au scélérat et h l’honnête citoyen, à Tartufe et à Alceste, à Jeanne d’Arc et à Ysabeau, à Néron et à Tite. Pourquoi ayant des adorations pour certains morts historiques et des haines impitoyables pour certains autres, m’inclinerai-je devant la dépouille de mon contemporain, qui a peut-être combattu mes idées, gâté ma vie par la calomnie et l’imposture, voué mes jours à la misère en me barrant le chemin par ses intrigues? Le sentiment chrétien qui est si faux quand il s’agit de la vie pratique n’a rien à faire ici. Ma haine et mon affection doivent survivre au défunt.
Les hommes d’aujourd’hui obéissent à un sentiment contraire à ce principe de justice. Haineux ou indifférents pour le vivant, ils adorent le mort. Mêlons-nous aux habits noirs de ce convoi, et allons jusqu’au cimetière. Durant le trajet, on suppute les sommes laissées par le défunt, on joue la comédie de l’héritage, puis la conversation est coupée par des exclamations de ce genre : Quel malheur ! c’était un si bon garçon ! Arrivés au cimetière, les enterreurs entourent la fosse où l’on a descendu le cercueil, et ils écoutent d’un air distrait les oraisons funèbres émaillées de compliments et de regrets.
Cependant ce pauvre diable enfermé là entre quatre planches ne peut rien répondre aux condoléances de sa suite. Tant d’honneurs le rendent muet.
Après avoir entendu les mensonges débités avec emphase sur sa « vie heureuse et bien remplie, » après avoir aspiré, avec l’odeur des ossements en
décomposition, le grossier encens brûlé pour lui, il repasse dans son esprit son étrange odyssée, et la raconte à Dieu d’une manière succincte, car les longs discours nécrologiques et les gros livres n’ont cours qu’ici-bas. Prêtons l’oreille à sa confession :
Lorsque je vins au monde, heureux de sortir d’une prison de chair, d’aspirer l’air à pleins poumons et de sentir mes membres dégagés de toute entrave, une servante s’empressa de m’emmailloter dans des langes ; et comme je criais sous son étreinte, elle me fouailla en m’appelant mauvais sujet, révolté, fils du démon ! Il est vrai que je n’étais pas encore baptisé! Mais le jour même de mon emmaillottement un prêtre s’empara de mon ûme et la baptisa catholique.
Enfin l’État s’empara de mon corps, mit un nom et un numéro matricule sur mon individu, et me coucha sur ses registres de possession.
De retour à la maison j’étais beaucoup plus lié, beaucoup plus gêné que dans le sein de ma mère.
J’appartenais désormais à ma nourrice qui, en véritable représentant de ma famille, me rappela û l’ordre par des corrections touchantes, — à l’église qui m’avait créé fils de Dieu, à l’État qui avait jeté le grapin sur ma chétive personne pour lui demander en temps et lieu l’impôt du sang, de l’argent et de l’obéissance passive.
En grandissant, j’eus d’autres maîtres : d’abord mon maître d’école qui m’enseigna que la raison étant presque toujours obscurcie par les mauvaises passions, il fallait l’éclairer par la lumière pure de
l’Église, que la loi du plus fort depuis la création du monde avait toujours été la meilleure, que la politique consistait jusqu’à nouvel ordre à opprimer et à exploiter le peuple ; puis vint mon maître de catéchisme qui était directeur de madame ma mère. Celui-ci me dit qu’en vertu du péché originel de mon père putatif Adam et de ma mère putative Ève, j’appartenait à l’église du Christ qui avait racheté l’humanité du péché originel, et que je serais infailliblement damné si je n’inclinais pas toujours ma volonté, ma raison, mon sentiment devant la toute puissante autorité de l’Église catholique, apostolique et romaine.
A vingt et un ans l’État s’empara de moi, me donna un capitaine, un caporal, un habit bleu, un pantalon rouge, un képi, un sou par jour, et me fit marcher contre les ennemis de ma patrie. Je tuai tant que je pus ces prétendus ennemis, pauvres diables enrôlés comme moi polir défendre leur patrie et voler à la gloire. Échappé au massacre de cinq ou six batailles, je rentrai dans mes foyers avec une balafre à la joue et une cicatrice au bras droit. Néanmoins mes bons parents qui m’avaient choisi une jeune fille de leur goût, me marièrent à elle presque malgré moi. Mais on me prouva péremptoirement que je devais l’obéissance passive à mes parents, comme à l’État, comme à l’Église. Bientôt mon capitaine retraité, mon ancien maître d’école et mon aumônier, courtisant ma femme, qui eut la faiblesse d’écouter leurs galants propos, je voulus me séparer. Mais le directeur religieux de ma femme me représenta que j’étais à jamais
damné pour avoir invoqué le divorce, en usage seulement parmi les protestants et au sein des nations hérétiques. Quand on a une mauvaise femme, il faut l’enterrer ou mourir sous son règne, ainsi l’exige la morale. Un souverain, une Église, une femme, un général, voilà la loi.
N’y pouvant plus tenir, je me réfugiai à Paris. Là je cherchai à gagner ma vie dans le commerce. Malheureusement mon patron, non content de profiter de mon traval et d’en tirer la substance de sa fortune, exigea que je me conformasse à ses opinions politiques, à ses préjugés, et à ses lubies; sur mon refus il me renvoya. Je cherchai à m’exploiter moimême, du moins mes facultés, mon activité. Mes concurrents me passèrent sur le corps, je fis de mauvaises affaires. Comme j’avais toujours senti le prix de la liberté, surtout depuis ma vie passée sous le toit paternel, au régiment et sous le commandement de ma femme, je crus à propos de fonder un journal, pour dire et faire savoir à tous mes concitoyens, que sans la liberté l’homme est une marionnette, et que cinquante millions d’individus représentent moins une nation qu’un vil troupeau de moutons parqués par la peur du berger, des chiens et des loups; j’ignorais que la liberté de penser, cet X inconnu aux sociétés modernes, se réduisait à réfléter exactement le moral et l’intellect de ses chefs, toujours comme au régiment. On me l’apprit en me faisant un procès et en me coffrant.
Sorti de la prison, on me regarda en chien de faïence, en profane, en lépreux égaré parmi des
hommes sains et saints. Sans occupation, je lis des dettes. Mon propriétaire me retira son estime et s’empara de mon pauvre ménage, mon bottier me relira ses bottes, mon tailleur son habit, ma maîtresse son amour, et mes créanciers réunis me jetèrent à Clichy. Désormais, je leur appartenais corps et âme. Las de me nourrir dans leur prison, ils me lâchèrent, et j’allai cacher ma misanthropie loin des hommes, au fond d’un bois.
Tout le monde me blâma, mes amis de fuir leurs « ardentes sympathies, » mes chers concitoyens de ravir à la patrie la force de mes bras et le concours de mon intelligence ; je n’avais pas le droit de vivre libre en paix à ma guise, au gré de la brise qui souffle. Avant de m’appartenir, j’appartenais â la société, j’étais sa chose, son objet, son jouet, son esclave, sa sarbacane. L’Église m’avait damné de gaieté de cœur, l’État m’avait étrillé et emprisonné, ma femme m’avait trompé, mes amis m’avaient calomnié, mes créanciers m’avaient persécuté, m’avaient raillé, enfin mes concitoyens m’avaient assourdi de leurs sornettes. J’avais dû épouser leurs sottises, subir leur esclavage, me battre pour leurs préjugés et leurs privilèges, me réjouir à leurs foires, les trouver tous charmants, pleins d’esprit et de droiture quand on les prenait en flagrant délit de bêtise et la main dans le sac, et ce n’était pas assez; ils n’étaient pas contents ! Ma pensée, le battement de mon cœur, le frémissement de ma conscience, et jusqu’à mon cadavre, leur appartenaient. Je ne devais pas être « moi, » je devais être eux ! Eux,
iOTTISES. 3
les imbéciles, les tyrans, les esclaves, les corrompus !
De bons gendarmes, qui furent, ma foi, très affables, vinrent me chercher au fond de ma retraite, afin que j’eusse à reconnaître sans retard l’enfant de ma femme. Au fait, pourquoi ne m’aurait-elle pas donné un enfant, puisque j’avais reçu de la même façon, une patrie, une foi, les dogmes, les idées, les esclavages et les erreurs saugrenues de mes concitoyens? Quand vous venez vagissant au monde, tout ce qui est bon est pris, toutes les valeurs sont encaissées : les propriétés, les sinécures, le soleil, la terre et l’eau ; mais si l’agréable ne vous échoit pas, en revanche vous ne manquerez pas d’hériter du laid et de l’onéreux, de la dette flottante, de l’impôt, des corvées du service civil et militaire, de la livrée d’imbécillité et d’esclavage que les siècles endossent et se passent de l’un à fautre, car cette livrée ne s’use jamais, non, jamais ! elle est éternelle comme Jéhovah ! disent les maîtres tailleurs qui en revêtent les serfs de tous les régimes.
Ce dernier coup m’acheva. Je retournai à Paris pour y cacher ma honte; je ne tardai l'as à tomber malade. On me conduisit à l’hôpital, où je mourus.
Mon âme était délivrée de l’inquisition humaine, mais mon corps n’en avait pas fini avec l’impôt, avec la « livrée nationale. » On le porta sur une table de marbre, et il fut labouré de coups de scalpel parles futurs docteurs 'de la faculté; on allait me porter ù la fosse commune lorsqu’un héritage survenu pen-
dant ma maladie, amena à l’hospice mes anciens persécuteurs, tous attirés par l’espoir de se voir portés sur mon testament. Mes héritiers ne m’ont pas encore lûché, car chacun interprétera à son prolit et « plaidera mon silence. » Ils ne me lâcheront pas qu’ils n’aient planté leurs croix et leurs discours hypocrites sur ma fosse. Les entendez-vous. Seigneur, célébrer la félicité de mon existence, et se vanter d’avoir été pour moi le bon Samaritain? Ne pouvezvous pas me ravir à l’éloquence de mes concitoyens, croque-morts qui , après avoir enterré mes jours, ensevelissent mon cadavre? Ne leur ai-je pas appartenu assez longtemps? N’ai-je pas expié grandement l’insigne honneur d’être né au milieu d’eux'? N’ont-ils pas fatigué mon corps, souillé mon âme, abaissé ma dignité, troublé ma conscience? N’ont-ils pas écrasé ma pensée libre sous une avalanche d’erreurs, de . croyances fausses, de servitudes misérables amassées comme un limon fangeux, durant di.x-huit siècles? N’ont-ils pas plié mon corps à toutes les contorsions de singe, à toutes les courbettes ridicules? Ne m’ont-ils pas traité de révolté, parce que j’ai voulu être une lumière, une action libre, et non un reflet et un automate?
J’avais demandé à être brûlé ou jeté à la mer, et les voilà qui corrompent mon cadavre de leurs vains et hypocrites discours, jusqu’à ce qu’ils puissent exploiter mes ossements pour en faire du noir animal! Quand donc serai-je libre en corps et en esprit? — Seigneur délivrez-moi de mes concitoyens, fût-ce au prix de l’enfer !...