I,ES PAYSANS
l'jEAN ET JEANNE BrSTIQl'E I
Jean Rustique date de loin, d’aussi loin qu’on peut l’imaginer ; il est les entrailles mêmes du sol ; il est le frère de la terre. Dans l’antiquité, attaché h la glèbe, esclave, il faisait le blé et pressait l’olive; à la nuit, pour le récompenser, on l’enfermait jusqu’à l’aube dans l’immonde ergrastulum; après la venue du Christ, Jean Rustique fut-il plus heureux? Nullement. Le moyen âge pesa sur lui de toute sa masse de plomb.
Jean Rustique payait la dîme à l’abbé et devait la corvée, la prestation en nature au seigneur, bien heureux encore quand les routiers au service de quelque duc ne venaient pas trancher violemment sa misérable existence, soumise à toutes les misères morales et matérielles : à la gabelle, aux banqueroutes, aux
confiscations, ii la fausse monnaie, à toutes les iniquités fiscales.
Suivant la règle du sire de Beaumanoir, jurisconsulte de la féodalité, « le sire peut prendre tout ce qu’ils ont, soit à tort, soit à droit. » Selon Louis XIV, le plus parfait des monarques absolus, « les rois sont seigneurs absolus de tous les biens de leurs sujets. »
Et non seulement le pauvre Jean Rustique appartient corps et âme îi son maître, mais encore la pudeur de sa femme, mais la virginité de sa fille. Le droit de jambage lui enlève la primeur de M"'" Rustique; quant à sa fille, sur un signe du seigneur, la poterne du manoir se referme sur elle; résiste-t-elle, ou bien un jeune et généreux frère veut-il disputer son sang au seigneur vampire, les profondes oubliettes où l’on meurt de faim, sans que les gémissements parviennent à des oreilles humaines, en font immédiatement justice.
Le pauvre cultivateur, taillable et corvéable à merci, était assujetti aux servitudes de moudre au moulin et de cuire au four du seigneur, au cens féodal, au droit de champart prélevant le quart de la récolte. Si le cultivateur prospérait et n’était pas exténué, malgré tant d’exactions, à sa mort, le seigneur, usant du droit de main-morte, s’emparait des biens meubles et immeubles acquis à la sueur de son front, de sorte que le fils devait inévitablement recommencer le travail deSysiphe de son père. L’esclavage était éternel.
Sous Louis XIV, une notable partie des habitants
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des campagnes mangèrent littéralement de l’iierbe, comme de vils animaux.
Lorsque Jean Rustique tuait un lapin, au milieu des bois, on le pendait. Du temps de Henri IV, ce charmant édit de chasse était encore en vigueur.
Telle était la vie agréable, parsemée de famines, de pendaisons, de viols, de confiscations, de Jean et de Jeanne Rustique. A la fin, Jacques Ronhomme se fûcha ; et après avoir été dévoré par les seigneurs, il voulut à son tour en manger quelques morceaux; mais l’extermination répondit à son soulèvement qui ne réussit et ne prit le titre de révolution qu’en 89.
La République brisa tous les liens de Jean Rustique, le délivra de ses seigneurs, de ses abbés, de ses dîmes et de ses corvées. Elle en fit un homme libre, un citoyen indépendant, un maître de sa destinée! Non seulement elle le constitua moralement par la proclamation des droits de l’homme, mais encore elle lui donna en toute propriété les biens des émigrés, en lui laissant le soin de les cultiver et de les défendre contre les attaques de l’étranger. Jeanne Rustique se fit vivandière. Jean Rustique prit tour à tour le hoyau et le sabre ; il ouvrit courageusement les flancs de la terre qui sous ses efforts se couvrit de blondes moissons, et il extermina les envahisseurs du sol national.
Ce fut, à vraiment parler, les deux plus belles pages de l’histoire de Jean Rustique. Après avoir rentré au fourreau sa victorieuse flamberge, il se confina au milieu de ses terres.
Dans ses terres ! lui, l’ancien serf, le jouet du des-
polisme, le polichinelle du seigneur, la triste victime de la féodalité. Le voilà devenu propriétaire inexpropriable ; il a sa chaumière, ses champs, ses prés. Pauvre Jean Rustique, enfin te voilà heureux. Tu as la terre! Rends des actions de- grâces à la République.
Croyez-vous que Jean Rustique va s’incliner devant cette mère de son bonheur, devant la providence visible de la République qui a proclamé dans sa constitution ces grandes vérités :
« La République a pour bases la famille, le travail, la propnété, l’ordre public.
« La République doit protéger le citoyen dans sa personne, sa famille, sa propriété, son travail.
« Toutes les propriétés sont inviolables.
« La confiscation des biens ne pourra jamais être établie.
« La dette publique est garantie, etc. »
Croyez-vous que Jean Rustique daignera élever sa pensée jusqu’à sa bienfaitrice? Que vous connaissez peu la reconnaissance à l’envers du paysan ! Il ne se souvient de la Révolution que pour la maudire, la calomnier, la répudier.
De même qu’autrefois Jean Rusticfue a cru aux spectres, goules, farfadets, âmes en peine, il croit aujourd’hui aux spectres pai tageux; et on lui a persuadé que tous les républicains étaient des partageux, qu’ils en voulaient à sa terre. >1"“’ Jeanne Rustique le confirme de toute son influence dans ces visions.
Rustique n’est plus le républicain aux grandes
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aspirations fraternelles, aux généreuses impulsions ; c’est le paysan transformé par quinze années de consulat et d’empire; il est devenu despote, égoïste et peureux. La caserne l’a corrompu. Dès qu’on lui parle de partageux, il sort comme un taureau en furie de sa ferme, les yeux en feu ; il voudrait enfourcher tous ces voleurs de biens; le malheureux ne se doute pas que lui-même n’est qu’un voleur de biens amnistié par l’État; et que les républicains, représentés à ses yeux par la réaction royaliste comme des partageux, sont précisément ceux qui l’ont libéré de la féodalité, lui ont donné la terre, la vigne, en les dégrevant d’impôts onéreux.
Jean Rustique, quoi qu’on lui chante, confond toujours république avec partageux, nationalité avec liberté, conquête avec émancipation. Qu’importe la liberté, l’égalité, la fraternité, vieille devise républicaine! Pour\'u que le pays conquière de nouveaux territoires, donne la main aux nationalités, combatte bravement sur les champs de bataille d’Italie et d’Allemagne, dont il a les images lithographiées et ornées de la statue équestre de Napoléon sur les murs de sa maison. Laissez le paysan tranquille avec vos longues définitions démocratiques, votre amour de la science et de la liberté. Pas de charge en ava<it, et troussons les ennemis. Voilà ! c’est court et bon.
Maintenant, le paysan votera-t-il pour les radicaux, les indépendants, les partageux! Que nenni. M""® Rustique, grande amie du curé et fière de l’être, a introduit le prédicateur catholique dans le for
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