LA TRIBU DES DÉSESPÉRÉS
Chaque année, le Nouveau Monde et les colonies de la France et de l’Angleterre font une saignée de trois cent cinquante à quatre cent mille âmes à la vieille Europe, sans que la marâtre songe à se plaindre de cet appauvrissement de santé et de population, ou cherche à retenir dans les mailles de son filet le menu fretin qui s’en échappe. Ce sont les Irlandais qui, par milliers, fuient les rivages de la verte Erin, pour chercher un pays où la pomme de terre ne manque pas à la faim; ce sont les Allemands nomades, qui semblent se souvenir de leur mystérieuse origine asiatique, et des instincts errants de leurs ancêtres; ce sont aussi des Français, des Lorrains et des Alsaciens surtout; ce sont les poètes de toute entrée, oiseaux voyageurs, qui ne peuvent supporter la prison bourgeoise.
Ce n’est pas sans attendrissement, n’est-ce pas? que vous avez vu passer ces émigrants dans les villes, dans les ports, par' troupes de cent, de soixante individus; ceux-ci montrant la corde d’une vieille redingote, celles-là avec un chapeau fripé et une robe d’indienne; les plus âgés ou les plus dévoués marchant en tête du bataillon, les femmes et les enfants au centre, les jeunes gens fermant la marche. Vous avez certainement déploré leur misère, les détresse, et vous avez lu sur leurs visages assombris tous les douloureux poèmes de l’exil si bien peints par la grande parole de Danton : « Emporte-t-on la patrie à la semelle de ses souliers? »
Quant à moi, toutes les fois que sur mon chemin a passé le convoi de l’émigration, je l’ai religieusement accompagné jusqu'à la gare et jusqu’au port, en m’unissant de cœur à ceux de mes frères qui allaient dire adieu à la France. Un jour de mai de l’année 18u4, revenant de l’Afrique, je me trouvais h .Marseille. J’avais suivi une colonne d’émigrants pai'mi lesquels j’avais reconnu un vieil ami, et j’étais entré avec eux dans l’auberge de la Marine. Plusieurs émigrants ayant sans doute remarqué ma sympathique déférence m’invitèrent à prendre le repas avec eux.
J’acceptai. On s’assit sur un banc circulaire fixé au sol, autour d’un table établie et consolidée de la même façon, et l’on dîna d’une soupe aux choux, de lard et de fromage; le tout arrosé de piquette. Quant à moi, je regardai beaucoup plus que je ne mangeai, tant le spectacle que j’avais devant les yeux était
DU TEMPS PRÉSENT. 3S
étrange. Les convives de ce festin Spartiate formaient entre eux les contrastes les plus criards. J’étais placé entre une femme à la robe de soie flétrie et plissée comme son visage, et une candide jeune fille en robe de bure. Devant moi, une figure macérée de Christ à la couronne d’épines contrastait avec des têtes rustiques de laboureurs. La lumière incertaine d’une lampe fumeuse éclairait tous ces personnages, qui formaient un tableau à la Rembrandt.
Le dîner achevé, contre l’habitude française, les convives restèrent silencieux, mornes. Par l’entrebâillement de la porte, on voyait osciller au mouve- , ment de la vague le bateau â vapeur qui, dans quelques heures, allait emporter les émigrants. Était-ce la vue de ce navire de l’exil qui paralysait les langues de ces pauvres gens, ou bien les ombres du foyer perdu planaient-elles dans la salle de l’auberge et évoquaient-elles le souvenir des grands parents, de la douce fiancée, laissés au village; des fermes, du paysage et de la perspective que le regard aimait tant à caresser? Il fallait jeter toutes ces habitudes du cœur dans l’océan sans limites, recommencer une nouvelle existence, sc créer un autre monde. Les larmes étaient dans tous les yeux. Le poids de l’inconnu oppressait toutes les poitrines. J’étais spectateur impuissant de ces douleurs morales. Heureusement, l’homme au visage de Christ rompit le silence général , et détourna par sa parole sympathique les pénibles préoccupations des émigrants.
— Mes enfants, leur dit-il, nous sommes semblables à l’épave jetée à la côte après le naufrage; nous