LE LOUP ET LE LIÈVRE
(Conte khassonké).
Le loup et le lièvre vivaient voisins dans la brousse; comme l’eau vint à leur manquer, chacun d’eux fit séparément des recherches pour trouver un lieu où se désaltérer. Les recherches du lièvre furent infructueuses. Gomme il vit le loup manger gloutonnement, il lui dit :
— « Va doucement, ami loup, tu sais que « nous n’avons pas d’eau ! »
Le loup parut d’abord sensible à l’avertissement, mais le lièvre s’aperçut bien vite qu’il n’accueillait ses conseils qu’avec une indifférence quelque peu ironique : « Bon! pensa-t-il, « mon ami Loup a trouvé une aiguade. »
Le lendemain, le lièvre revint en traînant péniblement une patte, à laquelle pendait un petit sachet.
— « Que t’est-il donc arrivé, demanda le « loup avec intérêt? »
— « Rien de fâcheux, » dit mélancoliquement le lièvre.
— « Cependant, cette patte... »
— « C’est que je commence a être très fatigué « par le manque d’eau, ami Loup; aussi, hier, « je suis allé consulter un génie, sur le moyen « à employer pour en trouver. Il m’a donné ce « talisman, que tu me vois à la patte et qui est « bien simple à confectionner : c’est tout sim- « plement un petit sac contenant de la cendre « et sur lequel le génie a prononcé des paroles « magiques. Je ne saurais trop t’engager à te « munir d’un talisman semblable, nous aurions « ainsi double chance de succès dans nos « recherches. Si tu veux, j’irai trouver le génie « et, dès demain, je te porterai un sachet sem- « blable au mien. »
Le loup n’eut garde de refuser, dans la crainte d’éveiller la méfiance du lièvre.
Celui-ci revint le lendemain avec un volumineux sachet, auquel il avait eu soin de pratiquer un petit trou. Le loup se laissa mettre le sachet à la patte; puis, le repas fini et avec ses précautions habituelles, il prit le chemin de l’aiguade, laissant, sans s’en douter, la trace évidente de son passage. Le lièvre le suivit facilement à la trace et, à proximité de la mare, fit ùn détour, coupa des feuillages et alla se poster près de l’endroit vers lequel le loup se dirigeait.
Quand le loup baissa la tête pour boire, le lièvre lui cingla la gueule d’un coup de ses feuillages mouillés : « Je n’aurais jamais pensé, se « dit le loup tout étonné, qu’il y eut dans cette « mare tant de poissons et si hardis qu’ils vous « sautent à la barbe. » Et il s’en alla en échafaudant des projets pour prendre les poissons de la mare. A cet effet, il revint le lendemain avec les canards de son beau-père : dans sa pensée les canards devaient attraper les poissons, dont il n’aurait qu’à les débarrasser au fur et à mesure.
Mais le lièvre, caché dans les herbes, coupa le cou aux canards.
Le loup revint navré, sans pouvoir compren-
dre ce qui se passait; puis il prépara un succulent couscous avec les canards et s’apprêta à l’aller porter à son beau-père.
— « Veux-tu venir avec moi chez mon beau- « père, dit-il au lièvre, je lui porte un bon plat « de couscous, que tu partageras avec nous?»
Le lièvre accepta.
Quand ils arrivèrent au bord du fleuve, ils s'arrêtèrent pour se désaltérer et se reposer. Le loup s’endormit. Le lièvre en profita pour manger tout le couscous et, quand il fut rassasié, il fit, de ce qui resta, deux parts : l’une, il la mit dans la gueule du loup qui, inconsciemment, l’avala sans se réveiller ; l’autre, il l’étendit sur le sable, qu’il avait mis à la place du couscous. Enfin il se lava les pattes et se rinça la bouche.
Chez le beau-père, on se mit en devoir de dévorer le plat exquis, dont le loup avait dit merveille. Horreur! dès le début, le beaupère ayant, d’un coup de patte, enlevé la mince couche superficielle, on nevitplus que du sable.
Et le beau-père de se fâcher; et le loup de n’y rien comprendre.
— « Qui donc a pu manger le couscous?»
dit le loup, sur un ton méfiant, en regardant le lièvre.
— « Pas moi! » fit le lièvre avec une belle assurance.
— « Ce n’est pas moi non plus, affirma le loup furieux.
— « Oh ! dit le lièvre, il est bien facile de savoir « qui de nous deux est le coupable : nous allons « nous rincer la bouche et l’on verra indubita- « blement lequel a pu manger le couscous. »
Ainsi fut fait et le malheureux loup fut battu et chassé.