L’ENFANT ET LE CAÏMAN
(Conte bamana).
Un enfant trouva un caïman à terre :
— « Qu’est-ce qui t’a amené là? » lui demanda-t-il.
— « Je me suis égaré en me promenant. »
— « Veux-tu que je te remette dans l’eau? »
— « J’en serai bien content. »
L’enfant attacha le caïman et, arrivé au bord du fleuve, lui demanda :
— « Je te laisse ici? »
— « Non », dit le caïman.
L’enfant avança jusqu’à ce que l’eau lui vint aux genoux :
— « Je te laisse ici ? »
— « Non », dit le caïman.
L’enfant avança jusqu’à ce que l’eau lui vint au milieu du corps.
— « Je te laisse ici? »
— « Non », dit le caïman.
L’enfant avança jusqu’à ce qu’il eut de l’eau jusqu’au cou.
— « Je te laisse ici? »
— « Oui », dit le caïman.
L’enfant détacha le caïman et l’abandonna.
— « Enfant! » dit le caïman.
— « Hein ! » fit l’enfant.
— « Sais-tu avec quoi l’on paie la bonté ? »
— « Avec la méchanceté. »
— « Enfant! je veux te manger, mais aupâra- « vant je veux te faire juger trois fois. »
— « C’est bon ! »
Un vieux cheval vient boire, le caïman lui demande.
— « Quelle est la récompense de la bonté. »
• — « La méchanceté », dit-il.
— ■ « Cet enfant m’a pris à terre et mis dans « l’eau, dit le caïman, et je lui ai dit que je le « mangerai. »
— « Mange-le. Les enfants d’Adam sont des « méchants : ainsi, tant que j’étais jeune, l’on « me montait pour aller à la guerre et l’on me
« donnait du mil en abondance. Aujourd’hui, « que je suis devenu vieux, on m’abandonne. »
Le caïman dit à l’enfant :
— « Petit? »
— « Hein? »
— « Ça fait une. »
— « Oui », dit l’enfant.
Survint un vieil âne, le caïman lui demanda :
— « Ami ! quelle est la récompense de la bonté? »
— « La méchanceté. »
— « Cet enfant m’a pris à terre et mis dans « l’eau; j’ai dit que je le mangerai. »
— «Mange-le. Les enfants d’Adam sont des « méchants : ainsi, tant que j’étais jeune, ils me « chargeaient pour aller faire du commerce, « alors ils avaient pour moi des égards. Aujour- « d’hui que je suis vieux, ils m’abandonnent. »
— « Petit! » dit le caïman.
— « Hein? »
— « Ça fait deux ! »
— « Oui. »
Vint un lièvre, le caïman lui dit :
— « Mon petit lièvre! quelle est la récom- « pense de la bonté ? »
— « Laisse-moi tranquille, dit le lièvre, j’ai « soif; quand j’aurai bu je te répondrai. »
Quand il eut bu :
— « Que dis-tu? »
— « Cet enfant m’a pris à terre et mis dans « l’eau et je lui ai dit que je le mangerai. »
— « Tu mens ! cet enfant n’a pu te porter. »
— « Demande-le lui. »
— « Petit! est-ce vrai? »
— « C’est vrai », dit l’enfant.
— « Alors, porte-le encore que je voie ça. » L’enfant attacha le caïman et le prit.
— « Emporte-le sur la terre que je le voie », dit le lièvre.
L’enfant reporta le caïman, là où il l’avait trouvé.
— « Pose-le, dit le lièvre. »
L’enfant le posa.
— « Petit! ton père ne mange-t-il pas le caïman », interrogea le lièvre.
— « Si », dit l’enfant.
— « Et ta mère ? »
— « Aussi. »
— « N’as-tu pas une hache. »
— « J’en ai une. »
— « Casse la tête au caïman et mange-le. »