LES DEUX CHEFS MAURES, LE DEVIN ET LE VOLEUR
(Conte soninké).
Il y avait une fois deux chefs maures. L’un, appelé Mohammed, possédait un superbe cheval et aussi un serviteur qui prédisait l’avenir; l’autre, nommé Moctar, avait un esclave, Samba, qui était un très habile voleur.
Moctar désirait ardemment posséder le cheval de Mohammed, mais il n’avait pas le moyen de l’acheter.
Un soir, Samba dit à son maître : « Si tu me « donnes ce que je désire, je m’engage à te pro- « curer le cheval de Mohammed, sans qu’il t’en « coûte rien. » Ils tombèrent d’accord pour trois moutons, que Samba dévora en trois jours.
Au camp de Mahommed, le devin prophétisait chaque soir ce qui devait arriver le lendemain et jamais il ne se trompait. Un soir, il dit à son maître : « Si tu ne fais pas garder ton « cheval, jour et nuit, on te le volera ». Le chef mit une garde de quarante hommes pour veiller sur son cheval.
Le lendemain soir, le devin dit encore : « Si « nous ne partons pas d’ici sans tarder, le « cheval sera volé cette nuit ».
Ce soir-là même, au crépuscule, Samba pénétra, inaperçu, dans le camp de Moctar et, profitant d’un moment où le chef s'entretenait au dehors avec sa femme, il se glissa, dans latente de Mohammed, sans être vu. Là, dans un angle, se trouvait un grand sac de cuir, qui servait de matelas au chef et à sa femme, le voleur s’y introduisit et ne bougea plus.
A la nuit close, on apporta le dîner et le chef et sa femme rentrèrent pour manger. Sans bruit, Samba sortit de sa cachette et, à la faveur de l’obscurité, prit part au repas.
A un moment, Mohammed, soupçonnant la présence d’un tiers, saisit la main qu’il sentit dans le plat. C’était celle de Samba, mais celuici ne se troubla point et saisit, à son tour, la
main de la femme, qui était à côté de lui. Aussitôt la femme, pensant que c’était son mari qui lui tenait la main, demanda sur un ton aigre : « Eh ! quoi, tu ne veux plus que je mange? »
Le mari vexé lâcha la main de Samba qui abandonna celle de la femme et le repas recommença.
Mais, de nouveau, le mari, repris de ses soupçons, saisit encore la main de Semba, qui saisit encore la main de la femme. Celle-ci, indignée, se fâcha disant : « Vraiment, je ne com- « prends plus rien à ta conduite! Tu trouves « que je mange trop? Voilà deux fois que tu « m’arrêtes, si tu recommences je m’en irai chez « mon père ».
Une troisième fois, le même jeu se reproduisit et alors, outrée, la femme quitta bruyamment la tente, suivie de près par son mari. Ils s’éloignèrent en se querellant et Semba put ainsi engloutir, en paix, tout ce qui restait dans le plat; après quoi, il reprit sa place dans le sac.
Comme l’avait demandé le devin, les tentes furent abattues dans la nuit et, au point du jour, on se mit en marche.
Le sac, où était Samba, avait été placé sur
un chameau et le chef et sa femme s’étalent assis dessus : le voleur n’était pas à l’aise.
On arriva en un lieu, qui parut convenable pour s’y installer.
Les chameaux furent déchargés et le sac, contenant Samba, déposé près de l’entrée d'une caverne.
Le chef réunit tous ses hommes pour faire, aux alentours, une reconnaissance, afin de s’assurer qu’il n’y avait pas de pillards.
Profitant de ce départ, Samba sortit du sac et se réfugia dans la caverne où, peu après, deux sangliers, effrayés par le bruit, vinrent, à leur tour, se blottir.
Quand le chef et ses gens revinrent, le devin s’accroupit et, selon son habitude, traçant des signes mystérieux sur le sable, il affirma qu’un homme, caché dans la caverne, se préparait à voler le cheval de Mohammed.
Aussitôt, celui-ci réunit tout le monde à l’entrée de la caverne, pour prendre le voleur. On se mit à élargir l’entrée et à faire, en somme, tant de bruit, que l’un des sangliers jugea prudent de déguerpir.
Une bonne partie des gens du chef s’élança à la poursuite du fugitif. L’autre sanglier, non moins alarmé et encouragé par son exemple,
s’échappa à son tour et le reste des Maures le poursuivit. Si bien, enfin, qu’il n’y eut plus au camp que Samba et le cheval du chef.
Samba sauta sur le cheval et partit au grand galop pour le camp de son maître.
Au retour de la chasse au sanglier, on s’aperçut de la disparition du cheval et l’on se mit à la poursuite du voleur. Mais le cheval de Mohammed était le meilleur de la tribu et, ce qu’il fit en un jour, les cavaliers mirent deux jours pour le faire. Enfin, on découvrit le cheval dans le camp de Moctar.
Mohammed ne cacha pas à Moctar toute l’indignation que lui inspirait de tels procédés ; mais Moctar le prit de haut, déclarant qu’il était prêt à la guerre et que le cheval appartiendrait au vainqueur.
Quand Mohammed fut décidé à tenter le sort de la guerre, seul moyen qui lui restait pour reconquérir son cheval, Moctar lui dit : « Puisque en somme, la cause du conflit n’in- « téresse que nous deux, à quoi bon exposer la « vie de nos sujets? Ne vaudrait-il pas mieux « nous borner à un combat singulier, qui satis- « ferait notre honneur et dont le cheval serait « le prix? »
Moctar fut de cet avis : il fut décidé que cha-
cun des adversaires tirerait deux coups de fusil et que le survivant, ou celui qui ne serait pas blessé, aurait le cheval.
Mohammed tira le premier. Chaque fois, Moctar se baissa sur sa selle, pour laisser passer la balle, et la fumée empêcha Mohammed de s’en apercevoir.
A son tour Moctar tira, et, du premier coup, enleva à Mohammed l’annulaire de la main droite. Alors dédaigneusement, il lui dit :
« A quoi bon poursuivre une lutte inégale? « N’est-il pas évident que je suis le plus fort? « En t’enlevant un doigt seulement, j’ai fait « preuve d’une adresse et d’une magnanimité « qui te font défaut. Va! je te fais grâce et je « garde ton cheval. »
Mohammed s’en alla, méprisé par ses gens qui n’eurent plus confiance en lui, il eut encore à subir le dédain de sa femme. Elle ne pouvait plus le souffrir et, s’il lui arrivait de se fâcher, elle lui coupait aussitôt la parole en disant : « Je n’ai pas coutume de discuter avec un « homme qui n’a que neuf doigts ».