‹ Soudan françaisChapitre 29 sur 54 · LES SANDALES DU ROI · texte numérisé non relu

LES SANDALES DU ROI

(Conte khassonké).

Il était un grand roi qui possédait un grand royaume .

Un jour, Moussa, le chef des captifs de ce roi, épousa une captive, plus belle, dit-on, que la plus belle des femmes du roi.

Celui-ci était seul à ignorer que la nouvelle épouse de Moussa fut si belle. Or, un jour, la jeune femme passa devant la demeure du roi, qui l’aperçut et, frappé par la beauté de cette femme qu’il ne connaissait pas, demanda à l’un des familiers de son entourage : Quelle est donc cette superbe créature?

— « C’est, lui fut-il répondu, la nouvelle épouse de Moussa. »

Le grand roi resta silencieux et pensif le reste du jour; puis, à la nuit close, il fit venir Moussa et lui ordonna d’aller percevoir les impôts dans la partie la plus reculée de son royaume.

Moussa partit le lendemain.

La nuit suivante, quand tout fut endormi, le grand roi, avec mille précautions, gagna la case

où dormait la nouvelle épouse de Moussa. A 1; porte, il laissa, par habituelle politesse, ses sandales. Sitôt entré, il essaya de persuader puis de violenter la jeune femme. Celle-c; résista et, comme à la lueur falote de la veilleuse, elle l’avait reconnu : elle lui dit :

« Comment! grand roi, tu ne crains pas de « mourir, en te désaltérant avec l’eau de la mare « empoisonnée par une charogne? »

Le roi, frémissant de dépit et de rage, s’enfuit et, dans son trouble, oublia ses sandales sur le seuil de la case.

Quand, arrivé chez lui, il fut un peu remis de son émotion, il se souvint d’avoir laissé ses sandales; mais il n'osa s’aventurer de nouveau pour les aller chercher et eut honte de livrer son secret à un serviteur.

Quand la jeune femme de Moussa aperçut les sandales oubliées par le roi, elle n’osa les lui rapporter, de crainte d’être battue et ne les changea pas de place, pour que, si le roi les envoyait chercher, on put les prendre sans les lui demander.

Lorsque Moussa revint, après avoir accompli sa mission, le jour se levait à peine. Il se dirigea vers la case de sa jeune femme qu’il était impatient de revoir.

Il allait pousser la porte quand, soudain, il aperçut les sandales du roi : « Le maître est là avec elle, pensa-t-il ; si je rentre, je les tuerai tous les deux et ce sera un grand malheur... » et, l’àme soudainement assombrie, pour échapper à ses sinistres pensées, il s’éloigna à pas lents vers la demeure d’une autre de ses épouses.

La jeune femme apprit, par ses compagnes, le retour de leur mari; elle alla aussitôt le trouver et lui dit :

« Comment n’es-tu pas venu toi-même m’an- « noncer ton retour? » Sèchement il lui répondit : « Va le demander au roi », et il ne lui adressa plus la parole; les jours suivants il ne l’honora pas de sa visite et enfin la délaissa totalement.

Elle fit prévenir son frère de ce qui se passait et le chargea d’exiger, de son mari, des explications .

Le frère vint et, comme le mari refusait de s'expliquer, il l’appela devant le roi.

Celui-ci demanda aux deux hommes quelle affaire les amenait.

Le frère prit la parole et dit :

« Grand roi, j’avais vendu à cet homme un « beau champ prêt à être ensemencé et au milieu « duquel se trouve un puits où l’eau, claire et

« profonde, ne manque jamais; or, voici que « cet homme veut aujourd’hui me rendre mon « champ et mon puits, sans me donner d’expli- « cations. »

Le grand roi, se tournant vers le mari, lui dit :

« Allons! parle, le champ que t’a vendu cet « homme, est-il devenu stérile ? ou bien l’eau « du puits est-elle tarie? »

« Oh! grand roi, dit le mari, le champ est «toujours fécond, l’eau du puits toujours claire « et profonde peut-être, mais je n’ose plus ense- « mencer le champ, ni me désaltérer avec l’eau « du puits, maintenant que j’ai découvert, au- « près de mon champ, les traces du lion. »

« Mon fils, répartit le roi profondément « troublé, ensemence ton champ et bois en « toute sécurité l’eau de ton puits, car ce n’est « qu’un lion égaré qui a passé par là; il n’a « d’ailleurs pu corrompre l’eau de ton puits, « puisqu’il n’est pas entré dans ton champ. »

LE MENSONGE ET LA VÉRITÉ (Conte malinké).

Un jour, leMensonge et la Vérité entreprirent ensemble un voyage.

Le Mensonge dit gentiment à sa compagne : « Partout où nous nous présenterons, c'est toi « qui porteras la parole, car si l'on me recon- « naissait nul ne voudrait nous recevoir. »

Dans la première maison où ils entrèrent, ce fut la femme du maître qui les accueillit; le maître arriva à la tombée de la nuit et demanda tout de suite à manger : «Je n’ai encore rien préparé dit sa femme ». Or, à midi, elle avait préparé le déjeuner pour deux et en avait caché la moitié. Bien que son mari n’en sut rien, il entra cependant dans une grande colère, parce qu’il arrivait, très affamé, des champs. Se tournant vers les étrangers, le mari leur demanda :

i. Les Sarma ou Saberma qui habitent à l’Est du Niger et dont la langue est apparentée à celle des Songhaï ont un conte analogue. Cf. Le Véridique et le Menteur dans Les Contes populaires d'Afrique , de R, Basset,

« Pensez-vous que ce soit là le fait d’une bonne ménagère?» Le Mensonge garda prudemment le silence; mais la Vérité, obligée de répondre, dit avec sincérité qu’une bonne ménagère aurait dû tout préparer pour le retour de son mari. Alors, la femme de l’hôte, violemment irritée contre ces étrangers qui se permettaient de se mêler des affaires de son ménage, les jeta finalement à la porte.

Au deuxième village où ils arrivèrent, le Mensonge et la Vérité trouvèrent les enfants occupés à partager une vache stérile, fort grasse, qui venait d’être abattue.

Quand les voyageurs entrèrent chez le chef du village, ils rencontrèrent des enfants qui venaient de remettre au chef la tête et les membres de la vache, en lui disant : « Voici ta part ». Or, chacun sait que c’est toujours le chef qui fait les parts dans une distribution de cette nature.

Le chef, s’adressant à nos étrangers, qui venaient d’assister à tous ces détails, leur demanda : « Qui pensez-vous donc qui commande ici? » « Apparemment, dit la Vérité, ce sont les enfants ». A ces mots, le chef se mit dans une terrible fureur et fit immédiatement chasser ces étrangers, si impertinents.

Le Mensonge dit alors à la Vérité : « Vrai- « ment je ne puis te laisser plus longtemps le « soin de nos affaires, car tu nous ferais mourir « de faim. Ainsi, dès maintenant c’est moi qui « y pourvoirai ». Au village qu’ils atteignirent peu après, ils s'établirent, sous un arbre, près d'un puits. De grands cris partaient du village et ils surent bientôt que la favorite du roi était morte.

Toute éplorée, une servante vint puiser de l’eau. Le Mensonge, s’approchant d’elle, lui dit : « Quel malheur est-il donc arrivé que tu « pleures ainsi et que tout le village se lamente ».

« C’est que, dit-elle, notre bonne maîtresse, « la femme préférée du roi, est morte. »

« Comment ! tant de bruit pour si peu? dit le « Mensonge. Va donc dire au roi de cesser de « s’affliger, car je suis capable de rappeler à la « vie les personnes mortes depuis plusieurs « années même. »

Le roi envoya un beau mouton aux voyageurs, pour leur souhaiter la bienvenue, et fit dire au Mensonge de patienter, qu’il ferait appel à ses talents quand il le jugerait convenable.

Le lendemain et le surlendemain, le roi envoya encore un beau mouton et fit dire les mêmes paroles au Mensonge. Celui-ci feignit de

lOO

perdre patience et fit prévenir le roi qu’il était décidé à partir si, le lendemain, il ne le faisait pas appeler. Le roi manda le Mensonge pour le lendemain.

A l’heure dite, le Mensonge se trouva chez le roi. Celui-ci s’enquit d’abord du prix de ses services et lui offrit, enfin, un cent de chacune des choses qu’il possédait. Le Mensonge refusa disant : « Je veux la moitié de ce que tu possèdes ». Devant témoins, le roi accepta.

Alors, le Mensonge ordonna de construire une case, juste au dessus de l’endroit où avait été inhumée la favorite. Quand la case fut construite et couverte, le Mensonge y entra seul, avec des outils de terrassier, et s’assura que toutes les issues étaient bien fermées.

Au bout d’un long temps d’un travail, que l’on devinait acharné, on entendit le Mensonge parler à haute voix, comme s’il se querellait avec plusieurs personnes; puis il sortit et dit au roi : « Voilà que l’affaire devient bien dififf- « cile ! car, dès que ta femme a été ressuscitée, « ton père l’a saisie par les pieds et m’a dit : « laisse-là cette femme. A quoi servira-t-elle « sur terre? Que fera-t-elle pour toi? Si, au « contraire, tu me fais revoir le jour, ce n’est « pas la moitié mais bien les trois quarts des

IOI

« biens de mon fils que je te donnerai, car j'étais « bien plus riche que lui. A peine achevait-il « que son père apparut, le repoussa et, à son « tour m’offrit, de même, tout ce que tu poste sèdes; puis à son tour, il fut chassé par son « père qui m’offrit davantage encore. Tant et « si bien, enfin, que tous tes aïeux sont là et « que je ne sais plus à qui entendre ? Mais,

« pour ne pas exagérer ton embarras dis-moi « seulement qui, de ton père ou de ta femme,

« je dois ressusciter? »

Le roi n’eut pas un instant d’hésitation :

« Ma femme », dit-il, car il tremblait à la seule pensée de voir reparaître le terrible vieillard, qui l’avait si longtemps gardé en tutelle.

« Sans doute, dit le Mensonge, mais ton père « m’offre beaucoup plus que tu ne m’as promis, « et je ne saurais laisser échapper une si belle « occasion de m’enrichir... à moins, fit-il en « voyant le roi terrifié, à moins que tu me donnes « pour le faire disparaître ce que tu t’étais « engagé à me remettre pour ressusciter ta « femme. »

« C’est certainement ce qui vaut mieux », dirent en chœur les marabouts, qui avaient contribué à l'assassinat du défunt roi.

« Eh bien ! dit le roi, en poussant un grand

« soupir, que mon père reste où il est et ma « femme aussi. »

Ainsi fut fait et le Mensonge reçut, pour n’avoir ressuscité personne, la moitié des richesses du roi, qui d’ailleurs se remaria pour oublier la morte.

LE VIEILLARD ET SES ENFANTS (Conte khassonké).

Sur le point de mourir, un vieillard fit venir ses trois enfants et leur dit : « Toute ma fortune est dans ces trois sacs, que vous n’ouvrirez qu’après ma mort », et il remit un sac à chacun.

Quand le vieillard eut rendu l’âme, ses fils se réunirent et chacun s’empressa d’ouvrir le sac qui contenait sa part de la succession.

L’aîné y trouva de la terre, le second des coquillages, le troisième de l’or. « Evidemment

i. Cf. Les trois Mohammed, conte, arabe de Tunisie dans Contes populaires d’Afrique, par R. Basset.

— io3 —

« s’écrièrent les deux aînés, c’est là la fortune « de notre père et cet or est pour nous tous. » « Point du tout, dit le plus jeune; puisque, « avant de mourir, notre père a remis à chacun « de nous sa part d’héritage . Qu'il soit fait selon « sa volonté : j’ai l’or, je le garde. »

Ils ne purent s’entendre et allèrent trouver un marabout renommé pour la sagesse de ses conseils.

Le marabout leur offrit l’hospitalité et fit préparer, par sa servante, un couscous fait avec la chair d’un bélier, qui appartenait à un de ses esclaves.

Rangés autour des plats fumants, les trois frères ne touchaient pas aux mets.

« Moi, dit l’aîné, je ne mangerai pas de ce « plat, confectionné avec la chair d’un chien et <r non point celle d’un bélier. »

« Je n’y toucherai pas non plus, dit le cadet, « parce que la femme qui l’a préparé souffre « des douleurs de l’enfantement. »

« Moi non plus, dit le dernier, je ne veux pas « me nourrir avec les aliments que m’offre un « enfant adultérin. »

En homme avisé, le marabout était aux écoutes. Il partit, furieux des réflexions que venaient de faire les trois frères, et manda sa

mère pour s’entretenir avec elle. Quand ils furent tous deux dans une case bien close et assurés de n’être point écoutés, le marabout demanda : « Mère, je t’en supplie, l’homme dont « je porte le nom est-il bien mon père ».

«. Mon fils, répondit-elle, j’étais désolée de ne « point avoir d’enfant quand, une nuit, un « génie m’apparut en songe et me dit : Console- « toi, un enfant mâle naîtra de toi. Pensant, dès « lors, que mon mari ne pourrait être le père de « cet enfant, puisqu’il est impuissant, je me suis « livrée à notre serviteur et c’est cet esclave « qui est ton père. »

Le marabout fit appeler l’esclave auquel il avait pris le bélier.

« Es-tu bien sûr, lui dit-il de m’avoir donné « un bélier? »

« Père, dit l’esclave, une de mes chiennes et « une de mes brebis, toutes deux pleines, cou- « chaient côte à côte. Après avoir mis bas un « petit agneau, la brebis creva. Le petit agneau, a allaité par la chienne, devint le bélier que « je t’ai donné. »

Le marabout interrogea la servante qui avait préparé le couscous :

« Est-il vrai que tu sois sur le point d’accou- « cher? »

« C’est si vrai, répondit-elle, que je ressens « déjà les douleurs de l'enfantement. »

Le marabout s’en vint alors auprès des trois frères. Le plus jeune lui dit :

« Nous sommes venus te consulter, parce que « nous ne pouvons nous mettre d’accord pour « le partage de la succession de notre père. »

« Avant de mourir, le vieillard nous remit à « chacun un sac, en disant : « Ceci est ta part, « n’ouvre le sacqu’après ma mort. » Mon frère, « que voici, n’a eu que de la terre; mon frère, « que voilà, que des coquilles; quant à moi, « mon sac contenait seulement de l’or. Mes «frères prétendent que cet or est pour nous « tous et j’estime, au contraire, qu’il est pour « moi seul. Juge qui, d’eux ou de moi, à raison.

« Mes fils, dit le marabout, voici ce qu’a voulu « vous dire votre père :

« A toi, l’aîné, à qui il a donné de la terre : « fais-toi cultivateur ».

« A toi, à qui il a remis des coquilles : fais- « toi commerçant. »

« A toi, à qui il a laissé cet or : fais-toi « guerrier. »

« Suivez ces suprêmes conseils de votre père, « ils vous conduiront au bonheur. »

— io6 —

Page 1