‹ Soudan françaisChapitre 37 sur 54 · L’AMI DU LION · texte numérisé non relu

L’AMI DU LION

(Conte khassonké.)

Il était un roitout puissant. Commesafemme préférée ne lui avait pas encore donné d’en-

i. Mesure de capacité qui contient environ trois litres.

fant, il consulta le devin pour savoir quelle descendance il aurait d’elle.

— « De cette femme, dit le devin, tu auras un « fils qui te tuera, pour régner à ta place. »

De ce jour, le roi ne voulut plus voir sa favorite ; il n’eut plus avec elle aucune relation et défendit même de lui donner à manger : en sorte qu'elle fut réduite à glaner dans les champs de mil.

Une nuit, un griot du roi fit un rêve : il vit la favorite, tombée en disgrâce, donner à son maître un fils, qui devenait puissant et plus généreux que le roi son père.

Le griot confia cette révélation à ses collègues et tous en furent tellement frappés que, d'un commun accord, ils résolurent d’obliger le roi à reprendre sa favorite. Dans ce but ils vinrent, selon leur habitude, donner une grande fête au roi, dont ils exaltèrent les hautes vertus. Pour les remercier, le roi leur fit offrir de riches cadeaux, mais il les refusèrent. Comme il demandait la raison de ce refus :

— « Nous ne sommes pas venus chercher « des cadeaux, dirent-ils, mais seulement te « demander d’accéder à notre plus cher désir. »

— « Je n’ai rien à vous refuser », dit le roi.

— « Eh bien! dirent les griots, nous serons

« satisfaits quand tu auras eu un fils de la femme « que tu aimais tant autrefois et que tu traites <i si mal aujourd’hui. »

Le roi, attristé, ne répondit pas ; mais, comme il ne pouvait revenir sur sa promesse, il fit mander son ex-favorite pour la nuit suivante.

De ces relations forcées naquit un fils; mais, la femme ne fut pas pour cela mieux traitée et dut continuer à glaner pour se nourrir.

Un jour, aux champs, elle posa son enfant à terre pour être plus libre. Une lionne, en rôdant, rencontra le pauvre petit et l’emporta dans son repaire, à côté de son petit lionceau.

L’enfant et le lionceau, nourris du même lait, jouèrent et grandirent ensemble. Quand ils furent d’âge à manger, la lionne donnait le foie à l’enfant et l’autre chair au lionceau.

Mais en grandissant, l’enfant s’aperçut que la lionne le regardait d’un mauvais œil, il le dit au lionceau. Celui-ci, alors adulte, étrangla sa mère dans la crainte de perdre son ami et désormais il dut pourvoir lui-même à la nourriture commune. L’enfant et le lion vécurent ainsi dans l’amitié la plus étroite et la plus confiante.

Un jour, le village voisin fut en fête pour la circoncision. L’enfant dit alors à son ami

le lion : « Voici venir le temps où je dois « être circoncis, je vais me mettre en quête de « quelqu’un qui veuille bien me faire faire l’opération », et il partit. Dans un champ, il trouva un homme qui tissait, c’était le chef des captifs du roi :

— « Mon père, lui dit-il, je suis un pauvre « orphelin abandonné ; j’ai l’âge d’être circoncis, «voudrais-tu me prendre avec tes enfants pour « cette opération ? »

— « Mon fils, dit le vieillard, je n’ai pas « d’enfant, mais je consens volontiers à te con- « sidérer comme mien pour le service que tu « me demandes. »

Dès ce jour, l’enfant demeura chez le vieillard. Toutefois il fit de quotidiennes visites à son ami le lion.

La veille du jour de la circoncision, arriva une grande caravane de dioulas '. Le lion s’était posté au bord d’un marigot qu’il fallait nécessairement traverser et, quand la caravane fut proche, il bondit hors de sa cachette. Bêtes et gens, saisis d’effroi, s’enfuirent en abandonnant tous lesbagages. Le lion vint aussitôt prévenir

i. Colporteurs indigènes.

Son ami qui, aidé de son hôte, ramassa et emporta toutes ces marchandises.

Le lendemain de la circoncision, le lion dit à son ami : « A partir d’aujourd’hui, et tant que tu seras malade, tous les soirs, sous l’arbre de nos rendez-vous, tu trouveras deux antilopes pour te régaler avec tes camarades », et jamais le lion ne faillit à sa promesse.

Un jour, le lion demanda à son ami : « Main- « tenant, quels sont tes projets, pour l’avenir?»

— « Je voudrais, dit le jeune homme, épouser « une jeune fille pour laquelle j’ai la plus vive « affection, mais elle est déjà promise et la dot « est en partie payée. »

— « C’est bien, dit le lion, voici ce qu’il faut faire :

« Vendredi, quand les jeunes filles seront en « train de laver le linge au marigot, je sauterai « sur ton amie, tu la délivreras et, après cet « exploit, on ne pourra plus te la refuser: seu- « lement donne-moi, en temps utile, le moyen « de reconnaître ton amie. »

Le jeudi soir, le jeune homme dit à son amie : « Rien ne te sied mieux qu’un ruban jaune « autour de la tête et tu me ferais plaisir en en « portant un ». Elle accéda à ce désir et le lion fut prévenu de ce détail caractéristique.

Le lendemain, au moment où les éclats de rire et les bavardages des jeunes filles se faisaient entendre au bord de l’eau, le lion, jusqu’alors blotti dans les herbes, bondit tout à coup et enleva la jeune fille au bandeau jaune.

Les femmes et les enfants se sauvèrent, les hommes grimpèrent jusqu’au haut des arbres; seul, l’ami du lion tint tête au fauve et réussit à lui faire lâcher sa proie.

Le courageux jeune homme fut comblé de louanges et chacun pensa qu’il convenait de lui donner pour épouse la jeune fille, qu’il avait si miraculeusement sauvée. Les notables insistèrent si bien, dans ce sens, auprès des parents de la jeune fille, que ceux-ci finirent par donner leur assentiment.

Le chef des captifs, qui se considérait comme le père du jeune homme, lui dit : « J’ai encore « toutes les marchandises que nous avonsprises « à la caravane des dioulas, tu peux en disposer « en toute liberté pour tes fiançailles ». Le mariage fut une fête sans égale et, le soir même, le lion vint contempler la jeune femme endormie, afin, lui aussi, d’avoir sa petite part de joie.

Peu après, une nuit, le lion vint s’entretenir avec son ami : « Maintenant que je vieillis, lui « dit-il, je commence à être pris du remords

« d’avoir tué ma mère; sa sœur habite la rive « droite, je vais l’aller voir et lui demander « d’intercéder pour moi, par ses prières au Tout « Puissant. Viens demain me voir sous notre « arbre, je te ferai, là, mes adieux et te dirai « l’époque de mon retour ».

Le baobab, lieu du rendez-vous, était très vieux; à son pied, dans une excavation, logeait une hyène et, tout en haut, dans ses branches, un faucon.

Le lion arriva le premier et, pris soudain de coliques, il mourut.

La hyène sortit et, apercevant ce cadavre, dit à son voisin le faucon :

— « Ami ! voilà une bonne journée, nous pour- « rons nous régaler sans nous déranger. »

— « Penses-tu que ce cadavre soit pour toi? « Depuis quand loges-tu ici? Lequel de nous « deux connaît mieux le pays? Ce n’est pas toi « assurément. »

L’hyène ne répondit pas et rentra dans son trou pour attendre la nuit, qui lui permettrait de faire son sinistre repas sans être dérangée.

Lejeune homme arriva à son tour et, pris de désespoir, quand il vit son ami mort, il se tua, en se coupant le cou.

L’hyène ressortit et dit : « Voilà un jour

particulièrement heureux, deux cadavres à ma porte ! » et de nouveau elle se retira.

Le faucon descendit, s’approcha des cadavres et déposa sous leurs narines un peu de poudre, qu’avec le bec, il avait pris autour de son derrière. Aussitôt, les morts éternuèrent et se redressèrent.

— « En t’attendant, je m’étais endormi, dit le lion à son ami.

— « Et moi, te voyant endormi, j’ai fait de même, dit le jeune homme.

— « Mais qu’est-ce que ce sang sur tes effets, s’exclama le lion.

— « Ah ! je me rappelle, fit le jeune homme, « je t’ai trouvé, là, étendu, je t’ai cru mort; « alors, désespéré, je me suis tué. »

— « Et moi aussi, continua le lion, je me rappelle. . ..

Il n’acheva pas, le faucon l’interrompit et dit :

— « Les fruits que vous voyez à ce baobab ne « sont pas remplis de farine comme vous le « pensez, ce sont des lingots d’or. »

Le jeune homme grimpa aussitôt pour les cueillir, puis, les ayant noués dans son écharpe, il se prépara à partir; le lion lui dit :

— « Porte tout cet or au chef des captifs du « roi, pour qu’il le distribue à ses camarades, et

« exige d’eux qu’ils tuent le roi et t’élisent à sa « place. »

Le chef des captifs et ses camarades acceptèrent.

Le lendemain, à la porte du roi et de chacun de ses éventuels successeurs, se tenait un captif armé. Dès que le roi parut, il fut mis à mort et en fut de même de ceux qui devaient lui succéder.

Quand le jeune homme fut nommé roi, le lion vint le voir et lui dit : « Le défunt roi était « ton père, et cette femme en haillons, qui mendie «dans les rues, est ta mère », et il lui raconta son histoire.

Le jeune homme remercia le lion et lui dit : « Tu m’as nourri et protégé tant que j’étais « impuissant, dès maintenant je veux pourvoir « à tous tes besoins : tous les jours tu trouveras « deux bœufs sous notre baobab. »

— cc C’est bien, dit le lion, et maintenant que « je vais te quitter sans savoir quand nous « nous reverrons, prends cette herbe : tant « qu’elle sera verte et fraîche je serai encore de « ce monde; dès qu’elle sera jaune et flétrie, je « serai mort. »

Et le lion partit.

Longtemps encore, le lion et le jeune homme

se revirent à de grands intervalles. Le jeune homme devint un roi puissant et aimé; auprès de lui était sa vieille mère qu’il entourait de soins affectueux. Un jour, il se souvint de son ami le lion, qu’il n'avait pas revu depuis de longues années, il rechercha l’herbe fatidique, elle était jaune et flétrie : alors il se mit à pleurer et, pendant un mois, demeura inconsolable; personne ne comprenait rien à son chagrin. Enfin, il raconta l’histoire de sa vie.

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