INTRODUCTION
C'est au cours de deux séjours ' au Soudan français, que les contes, fables, récits ou chansons, qui vont suivre, ont été recueillis par nous.
Nous nous sommes efforcés de leur conserver leur couleur locale, mais il est bien certain que la traduction, quelqu'exacte qu'elle soit, enlève toujours, plus ou moins, au récit sa saveur indigène.
Bien que la littérature soudanaise soit un
I. A Médine de mars 1897 à mars i Djénné de mai igoi à décembre 1903.
sujet fort intéressant d'étude, on ne doit pas s'attendre, toutefois, à trouver au Soudan français des œuvres considérables, formant un tout ' : puisqu'il n'y a pas d'écriiure indigène, que l'emploi des caractères arabes est presqu'exclusivement limité aux choses musulmanes et que, d'ailleurs, les conteurs indigènes sont ordinairement illettrés.
Mais l'observation attentive des diverses manifestations intellectuelles du Soudanais, nous permet d'affirmer que le Noir n'est dénué ni d'imagination, ni d'originalité, ni d'humour, ni de sentimentalité; qu'il ne dédaigne pas une certaine morale, différente
I. CependaDt, en ce qui concerne les traditions historiques, une caste indigène s'occupe spécialeraent de recueillir et de transmettre tout ce qui a trait aux grands événements. Il existe, ainsi, quelques individus dont le savoir est très étendu, pour tout ce qui se rapporte à une tribu ou à une famille, depuis deux ou trois siècles jusqu'à nos. jours.
Le Tarilih es Soudan n'est que la rédaction, d'ailleurs souvent obscure, de certaines de ces traditions orales, par une lettré musulman.
Mais ces remarques n'infirment en rien nos conclusions générales : au Soudan il n'y a pas de littérature indigène écrite.
de la QÔire sans doute ; qu'il est très sensible aux hauts faits de guerre; qu'il est profondément superstitieux et, aussi, religieux à sa manière. La littérature indigène réfléchît très exactement tous ces traits de caractère; ellepourraiidoncavoir une certaine ampleur et compter des auteurs renommés, sinon célèbres.
Il n'en est rien, car les œuvres littéraires indigènes sont spontanées et en général éphémères ; elles naissent sous l'influence du moment, se transforment souvent sous l'empire des circonstances, mais se transmettent '
I. Les traditions historiques font encore exception. Pour en assurer la pérennilé, il existe des sortes d'écoles pour tes gens de caste qui en sont les dépositaires. Ainsi, cheî les Soninko, ces gens de caste, nommés guésaérou, s'instruisent, étant enfants, auprès du plus vieux et du plus crudit d'entre eux, qui tient ses séances ea plein air, sous un arbre. Une lance, fichée en terre, symbolise, très probablement, le caractère épique du sujet traité. Avant de parler, l'élève prend la lance en main, comme pour marquer qu'il est capable et digne de retracer les exploits héroïques da ses maîtres.
Suivant ses capacités et ses aptitudes, le jeune enésaéré s'attache à l'étude de l'histoire de sa
bien rarement dans leur intégra}ité, faute d'écriture.
Les grands centres sont, pour l'Européen, les lieux les plus propres aux investigations dans le domaine de la littérature indigène; parce que, là, le noir est plus accoutumé à nous et partant moins méAant et qu'aussi, les grandes villes sont, au Soudaii comme partout, des centres d'attraction pour les savants, les lettrés ou les artistes : tous gens qui, pour se perfectionner ou pour vivre, se trouvent contraints à de fréquents déplacements.
C'est par ces éternels voyageurs que les productions littéraires sont vulgarisées et que l'on retrouve, au Soudan français, des récits originaires, parfois, de contrées très éloignées de cette région de l'Afrique.
Parmi ces voyageurs, ceux que nous nom* mons les marabouts sont les propagateurs.
nation, ou seulement à celle d'une famille, et sa vie entière le passe à scruter le passé et à coUiger les faits du présent, qu'il transmettra à aoa tour à ses élives.
non seulement de l'Islam, mais aussi de la littérature arabe.
Autrefois surtout, tout centre musulman important du Soudan français possédait une manière d'école supérieure, où l'on enseignait notamment les belles- lettres arabes.
D'autre part, un peu partout les sectateurs isolés de Mahomet, arabes ou maures, ont répandu des récits, dont la religion est souvent la trame et parfois la seule raison d'être, et, aussi, des ouvrages de pure imagination, faits pour distraire bien plus que pour instruire ou endoctriner. Ces travaux littéraires, transmîsintégralement par les lettrés ou plus ou moins modifiés par les narrateurs indigènes qui s'efforcent de les adapter à leur milieu, sont à coup sûr très nombreux.
Comme, d'ailleurs, dans les grands centres, où nous avons de grandes facilités pour observer le monde Soudanais, l'Islam tend à envelopper peu ou prou toute chose, l'Européen est amené à penser que c'est toujours sous l'impulsion, manifeste ou occulte, de cette influence étrangère que la
littérature indigène, notamment, prend naissance.
Ce n'est cependant qu'une apparence; il existe réellement une littérature exclusivement indigène, purement orale et dans laquelle les mœurs indigènes tiennent une large place. Elle comporte des légendes historiques ; des contes, d'ogres et de sorciers surtout; des fables; des devinettes, des chansons et aussi des pièces de ce genre spécial qu'on a dénommé la randonnée.
Le irait le plus saillant de ces productions, c'est que la morale, au moins telle que nous la concevons, en est absente; le but poursuivi est surtout de distraire.
Ce qui domine, c'est le triomphe de la ruse et de l'hypocrisie sur la force et la vérité. C'est, en somme, l'image de ce qui se passe le plus souvent dans ces contrées.
Là, en effet, la ruse est la seule arme du faible contre le fort; là, comme ailleurs, fréquemment, l'hypocrite se crée, au moins pour un temps, une brillante fortune, tandis que nul ne peut toujours impunément proclamer la vérité.
Les conteurs indigènes aiment bien mettre en scène des animaux; mais ce n'est point pour nous les montrer tels qu'ils sont naturellement, ou nous initier à leurs moeurs véritables. Dans les fables soudanaises, les animaux se comportent tout à fait comme des êtres humains.
C'est le lièvre qui incarne au plus haut point l'hypocrisie et l'esprit de ruse et il a, comme dupe ou compère ordinaire, l'hyène, dont il est, affirme la fable, le neveu '. Cette parenté identifie plus encore ces animaux à des personnes et rappelle, en mâme temps, que, chez les Soudanais, le neveu joue souvent de bien mauvais tours à son oncle.
Les autres animaux ont, à peu près, le môme rôle que dans nos fables d'Europe;
I. De cela il n'y a pas lieu de s'étonner, s'il faut en croire les indigènes teintds de mahometisme; car, d'après eux, les animaux ne sont que des mciamorphoses de personnes que Dieu a voulu punir, parce qu'elles lui avaient désobéi. Ainsi, les singes et les sangliers, étaient des juifs qui prirent du poisson le dimanche, contrairement à l'ordre de Dieu ; l'éléphant était un pédéraste et le lièvre une femme de mauvaise vie.
le lion symbolise la force; la panthère l'agiliic ; le singe la malice.
Après avoir ainsi examiné les productions littéraires en elles-mêmes, il nous reste à parler de leurs auteurs.
Dans tous les villages du Soudan français, il y a toujours ce que l'on nomme « les Jeunes gens a; c'esi, au sens large, la partie de la population non encore affranchie de la puissance du paierfamilias. Elle comporte de tout jeunes gens et aussi, parfois, des hommes avancés en âge. C'est le parti des turbulants, qui fait le plus souvent échec au parti conservateur et pacifique, constitué par les chefs de famille et les notables.
Les Jeunes gens sont repartis en sociétés confraternelles, chacune composée de tous ceux, ou de toutes celles, qui ont été circoncis, ou excisées, pendant trois années consécutives '.