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étant réservées à ses agents, elle puisse chez elle n'oll'rir que des produits français.
L'initiative privée doit faire tous les irais d'une telle entreprise; pour qu'elle s'y engage il faut qu'elle entrevoie un bénéfice, et qu'elle ait la certitude de n'être pas dépossédée du fruit de ses peines; il faut lui concéder des droits suffisants et nécessaires.
Dans les notes que j'ai remises au gouvernement, j'ai indiqué des charges à imposer aux exploitants, mais je ne l'ai fait que contre mon sentiment et pour céder aux habitudes. Le douanier, le percepteur, le sous-préfet, doivent, dit-on, précéder le colon, et en fait ils le précèdent partout où ils peuvent arriver à temps ; ils le précèdent et personne ne les suit, nos colonies se développent lentement. Il faut certes, dans une colonie, plus encore peut-être qu'ailleurs, un pouvoir organisé pour préserver l'œuvre naissante contre les aventuriers, ou contre elle-même, mais il n'est pas nécessaire que ce pouvoir appartienne immédiatement à l'Etat; il ne doit pas dès le début être accompagné des restrictions d'une administration rigoureuse, les difficultés inhérentes aux premiers pas à faire dans l'inconnu suffisent à absorber toute l'activité du colon.
J'ajouterai qu'on peut, au Soudan, créer à peu de frais un centre commercial d'une grande vitalité dont les ressources permettront de former rapidement et de soutenir là une puissance coloniale permanente. On ne fera pas appel à l'industrie mécanique dans ce pays sans outillage, mais le Noir sait faire du feu, c'est son talent ; avec son concours, dont on ne peut se passer mais qui suffit, il est facile de faire fonctionner une distillerie, l'appareil
ne comporte aucun rouage. Les produits à distiller sont de mille sortes, abondants partout, et l'alcool est le produit d'échange par excellence. Avec peu de capitaux on organisera la fabrication d'un alcool très supérieur aux acides butyliques qui nous viennent d'Europe; nous ne nous ferons pas concurrence à nous-mêmes, ces produits actuellement ne venant pas de France. Le Noir y gagnera de ne plus être empoisonné, le distillateur, ayant les bénéfices de l'exportation sans avoir les charges de l'importation, fera fortune, et par les chemins qu'avec ces bénéfices il aura ouverts, pénétreront ensuite nos tissus et nos idées.
Pour qu'un si grand avantage ne soit pas tout de suite annihilé par la concurrence entre nationaux, pour que des bénéfices soient réalisés, qui seront attribués dans une large part aux travaux d'intérêt général, un monopole est nécessaire, l'Etat doit le concéder. Pour que cette source de revenus grossisse rapidement, l'Etat, renonçant à triompher prématurément des premiers résultats obtenus, exemptera ce monopole de tout impôt pendant cinq ans. Le distillateur pendant les deux premières années fera des dépenses sans proht, il couvrira ses frais pendant la troisième année, il amortira ses avances — si elles ont été sages — pendant la quatrième, et commencera sa fortune pendant la cinquième. En cas de guerre ou d'épidémie, son privilège devra être beaucoup prolongé. A partir de ce moment l'Etat recueillera là des fruits abondants de sa prévoyante patience. En même temps qu'il aura créé une source progressive de revenus, il aura formé un personnel acclimaté qui l'aidera à diriger ses travaux ; alors il pourra ouvrir le Soudan à l'activité de tous. La foule
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des petits colons, utilisant les aménagements géne'raux organisés par le monopole initiateur, pourra dès lors chercher là des profits modestes mais relativement sûrs et proportionnés à ses forces.
C'est ainsi que précédemment les événements se sont succédé sur la côte d'Afrique. Au temps où ces rivages étaient peu connus, quelques hardis exportateurs ont créé des comptoirs difliciles et coûteux à établir. Ceux qui n'ont pas succombé sous les difficultés ont réalisé de larges bénéfices proportionnés aux risques qu'ils avaient courus ; ils ont découvert Tendroit, défriché la place, noué des relations, préparé les voies. Aujourd'hui tout le monde peut y venir et réaliser de modestes bénéfices, tout le monde y vient, les bénéfices sont très modestes, les capitaux les mieux administrés ne rendent qu'un revenu très peu élevé. Sans les capitaux et le monopole de fait qui , au début, soutenaient les premières entreprises, le pays n'aurait pas été ouvert, — à moins que l'État ne s'en fût chargé lui-même, ce qui est la pire manière de coloniser.
Pour tirer, dans l'intérêt public, un bon parti de ce monopole, il faut compter dix ans de travail suivi, et il faut rigoureusement que la dixième année soit en préparation dans la première.
Il y a un autre mode d'organisation simple qui fonctionnera à côté de ce monopole pour obtenir de ces pays les ressources dont ils doivent vivre et qu'il ne faut pas demander à la mère patrie; nous en parlerons en temps utile.
Telle est ki marche à suivre qu'indique l'expérience. Mais si, au lieu de cultiver résolument notre domaine en prévision de l'avenir, nous nous laissons conduire par le
courant des choses, nous tirerons jdcu d'avantages de ces territoires difficiles à habiter. Chaque administrateur à la hâte y cultivera quelque plante annuelle afin d'en pouvoir recueillir les fleurs pendant sa courte gestion. Dans vingt ans notre population coloniale au Soudan se composera d'une foule de petits négociants rivés aux restes de leur fortune immobilisée là; leur personne et leurs capitaux seront expatriés pour toujours, car on ne peut procéder à une liquidation commerciale dans ces déserts : on abandonne et le climat absorbe ce qu'on laisse. Ils n'auront pas réussi en somme parce que la concurrence entre eux aura empêché qu'ils réalisent des bénéfices suffisants pour constituer un intérêt et un amortissement; ils auront vécu d'espérance tant que leur santé leur aura permis de lutter vigoureusement ; mais au bout de peu d'années, cette santé épuisée sans qu'ils aient pu faire des économies, ils disparaîtront sans rien laisser derrière eux, pas même des ruines. Au lieu d'être pour la patrie une source de richesse croissante et de force active, la colonie sera un marais sans fond où viendront se perdre des économies péniblement gagnées sur le continent, dans la mère patrie.
De nombreux intermédiaires auront vécu de ces tentatives, mais l'effort ne se renouvellera pas indéfiniment et bientôt tout mouvement s'éteindra, alors que le trésor colonial aura été à peine entamé. Par l'intermédiaire de nos comptoirs, Hambourg et Manchester vendront là pour quelques millions d'alcool et de tissus ; pour nous les fournitures de l'administration et de l'armée seront restées le plus sûr aliment du trafic national et la source principale des bénéfices illusoires de la colonie.
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Pour tirer parti comme nous le devons d'une contrée aussi importante au point de vue militaire, et assurer notre juste place dans le concert africain, comme aussi au point de vue commercial, dans l'intérêt de la fortune publique, il faut avoir une politique encouragée par l'opinion, par l'opinion éclairée en vérité sur ses intérêts ; il faut un Ministre, un membre du gouvernement.
Il faut prévoir que ce n'est pas avec quelques hommes venus de France, tirés du contingent national, que nous devons et que nous pouvons garder fortement cet immense Soudan ; les volontaires ne nous manquent pas, mais nos volontaires, le meilleur de notre sang, ne doivent aller là-bas que dans des situations privilégiées qui les préservent au moins un peu. Le mode d'occupation que je propose, etque j"ai commencé à mettre en pratique pour en démontrer la simple possibilité, atteint certainement ce but.
Il est facile d'organiser les peuples du Foutah sous notre administration immédiate; la forme de leur gouvernement actuel les y prépare à souhait. En effet, le Noir par son fétichisme, par son attachement instinctif au maître qui le domine, appelle le despotisme, et c'est la forme de gouvernement que nous rencontrons àl'ordinaire chez les peuples du Soudan. Mais au Foutah le pouvoir, au lieu d'appartenir à un seul, est exercé par tout un parti nombreux dans le sein duquel il est en république ; chacun s'y fait entendre et prend une autorité proportionnée à sa valeur, toutes les décisions y sont prises à la majorité qualitative des voix. D'oi!i il suit que pour le peuple conquis, — celui qui n'est pas au pouvoir, — les chefs, les rois, tout en étant nominativement désignés,
représentent dans son esprit une loi discutée et consentie, une loi de justice, loi des devoirs réciproques, une expression impersonnelle de la loi, supérieure aux roi qui l'exercent. C'est le principe moral républicain.
Les Peulhs se maintiennent au pouvoir par la modéra tion relative que ces formes parlementaires imposent j leur despotisme; mais la conquête faite ils ne sont plus, dans leur oisiveté, que des intrigants et des jouisseurs; i est facile de disloquer leur édifice, il suffit d'entrer dan leurs conseils pour tirer d'eux-mêmes et développer le = éléments de leur désagrégation, utiliser les intelligents et les forts, et ramener les autres au rang où doiven être les paresseux.
Le Peulh de race pure est ambitieux, mais trop sceptique et raffiné dans son égoïsme ; par le croisement il acquiert la force, les qualités solides de l'autochtone, il se met en contact avec lui. Le mélange des races Peulh et Diallonké nous offre des hommes intelligents et forts sur lesquels nous pouvons nous appuyer; ils nous fourniront dans le Foutah de très bons préfets, et au dehors de précieux gouverneurs de provinces. Plus d'un sera l'homme d'intelligence au-dessus de la moyenne, qui sentant sa force lui venir de notre conseil, deviendra le Français africain dévoué à la civilisation, digne et capable de gouverner une petite région.
Le Peulh, comme nos civilisés, est déprimé, affaibli par l'exemple des fortunes faciles réalisées autour du pouvoir et avec sa complicité ; il a peu à peu perdu la saveur des responsabilités. Il n'est pas sans courage, mais il prise trop la faveur du maître ; à cette servitude il a perdu le sens de l'initiative. Chez nos peuples civilisés
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les mêmes causes oiiL produit les mêmes ellets, elles détruisent l'activité nationale, Findividu prise avant tout les paisibles emplois où la besogne à faire est tracée d'avance, où l'appointement est mesuré au temps — qui passe quoi qu'on fasse — et non au labeur qui varie suivant les courages. Mais si cette paresse se voit ici dans le milieu des parasites qui entourent les chefs, le peuple l'ignore; l'homme libre, celui qu'ils appellent un pauvre diable parce qu'il n'émarge pas à la cour et qu'il peut être dévalisé par le roi ou ses favoris, le travailleur ne pense pas à rien demander à la faveur ; pour ces indépendants le travail est la seule source normale de la fortune, chez eux les honnêtes gens ont le pas sur les intrigants.
Un chef Blanc, c'est-à-dire un chef qui par sa nature supérieure est sans compétition avec les ambitions noires, qui s'appliquerait à organiser ces instincts d'indépendahce dans l'intérêt même de ce peuple, ferait une grande œuvre ; un tel pouvoir bienfaisant et dévoué, continué pendant trois générations, préparerait là une grande nation; nos principes républicains doivent réaliser cette organisation.
Là nous pouvons trouver tout de suite une armée nombreuse qui viendra compenser notre infériorité numérique. César dans les Gaules avait créé la légion de l'Alouette, nous devons au Soudan organiser les légions du Soleil. Cette armée utile, je puis sans hâte l'amener à la frontière de Tunisie, en quelques heures elle est à Diserte où cent bâtiments l'attendent ; vingt-quatre heures après je suis dans Rome. Le peuple italien nous accueille comme jadis il accueillait les armées de la République : il
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n'est pas, il ne sera jamais notre ennemi; la guerre entre nous serait une guerre civile ; il sait bien que r Italie n'a rien à craindre que de l'Autriche et de l'Allemagne dont elle occupe les routes vers la mer. Et du même élan, par le Brenner, j'arrive au centre de l'action.
La victoire peut-être sera sans gloire, mais aussi la défaite sans honte sous cette force majeure, une paix profondément scellée pourra être conclue entre des peuples faits pour s'entendre.
Vouloir pour soi la victoire qui est le suprême juge de la valeur en somme, cela nous attire ; mais la réflexion nous montre bientôt que ce n'est pas un motif suffisant pour justifier une guerre. Aujourd'hui il faut un but, une nécessité supérieurs qui intéressent la civilisation même, ou la simple nécessité de réparer une injure. Ce double motif nous oblige, pour assurer la paix do l'avenir, à placer notre confiance dans notre force. Empruntons-la au continent qui s'offre à nous, reprenons nos provinces, faisons la paix avec l'Allemand, avec l'Europe, et tous ensemble n'écoutons pas l'Anglais, ennemi de l'Europe qui l'a repoussé, ennemi de notre repos, fauteur de nos discordes. On ferait maintenant sans contraindre personne une République avec la France et les Etats civilisés allemands, nos champs de Tolbiac, les Francs de Westphalie et du Palatinat; peut-être y perdrait-on quelque vieille dynastie, les peuples y gagneraient; la fusion est déjà toute prête dans les intérêts et dans la plupart des idées.
Que faut-il pour préparer ce mouvement africain ? Un peu de clairvoyance et d'initiative, ne rien demander à
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l'Etat qui ne peut rien, et lui offrir chaque jour pour prix de son abstention, la meilleure part des résultats ol)tenus. C'est là œuvre privée.
Déjà en 4692, André Bruë nous avait recommandé la route du Sénégal au Niger ; il en avait commencé l'exécution, jalonné une partie jusque sur le haut Sénégal par des postes installés et par des traités d'amitié avec les indigènes; quelle puissance en Afrique n'aurions-nous pas acquise si nous avions suivi ses vues, utilisé ses travaux et les renseignements accumulés par ses recherches? Nous avons attendu deux cents ans pour reprendre ou continuer son œuvre; attendrons-nous maintenant, pour organiserla collectionde peuplades qui nous offrent leur force sur le nouveau continent, que l'Europe ait pris place dans leurs conseils? Dans l'avenir les contingents noirs compteront entre eux sous la direction des Européens qui les auront élevés : pourquoi ne pas prendre l'avantage chez nous et dans le peu qui reste encore indivis? Nous n'en serons pas moins pour l'ensemble de l'Afrique en retard sur nos compétiteurs.
Ce que Napoléon voulait faire par l'Egypte au sein du peuple arabe, nous pouvons le faire et nous devons le faire au sein de la race noire; c'est pour nous le seul moyen d'être à notre aise dans notre part du continent africain. Mais ici l'entreprise est plus facile, point n'est besoin de grands combats, la lutte est presque tout entière d'ordre spirituel ; notre supériorité, loin de se heurter à des résistances, est bien accueillie par l'esprit indigène qui vient au-devant des lumières du nôtre; dans son intérêt qui est commun avec le nôtre, le Noir est prêt à suivre nos conseils.
Pour toutes ces causes, pour servir l'intérêt national, traduisant inversement la pensée obsédante que Rome exprimait par le cri sans cesse répété de : Delenda est Carthago! je répéterai pour conclure, comme en 1880: Constituenda est Timbo !
Il faut organiser le centre de notre action dans les montagnes du Foutah-Djalon, animer de notre esprit les chefs et le peuple qui les habitent, et à partir du plateau de Kahel fonder le premier Etat noir et blanc, sans limites, l'empire du Soudan.