‹ Soudan français. Kahel; carnet de voyageChapitre 9 sur 15 · KAREL · texte numérisé non relu

KAREL

au général Faid herbe mes conclusions qu'il approuva en tous points : les chefs du Foutah nous accueillaient avec amitié, le climat tempéré de ses hauts plateaux le rendait habitable, par ses montagnes la distance de la mer à Bammakou sur le Niger n'était que de 600 kilomètres ; au Sénégal au contraire, les chefs nous étaient ouvertement hostiles, le climat est insupportable pour les Européens et la distance de Saint-Louis à Bammakou est de 1200 kilomètres, auxquels il faut ajouter le parcours de Saint-Louis à Dakar (230 kilo,mètrcs), Dakar étant pratiquement le port de Saint- Louis.

(''étaient là des chiffres et des faits. Le général, avec l'autorité que lui avaient acquise son séjour au Sénégal et ses campagnes victorieuses pour élargir notre colonie, partagea mon avis; peu de temps avant sa mort (1889), il écrivait : « Si jamais il se fonde un empire du Soudan Français, c'est à Timbo, dans le Foutah-Djalon, que sera sa capitale. » Yoilà certes une opinion considérable en faveur de la proposition que j'avais faite en 1880, de créer un centre européen à Timbo, création dont j'ai commencé l'organisation.

Il faut dire tout de suite que Timbo même n'est pas le point où doit s'élever notre ville européenne, son nom ici indique d'une manière générale la région des hauts plateaux qui sera notre centre.

Maintenant je dirai brièvement ofi en est mon entreprise sur le Foutah pour gagner le Soudan. Après avoir remis au gouvernement les renseignements que je rapj)ortais et les enseignements que j'en avais retenus, je demandais, pour pouvoir continuer mon œuvre, que

parmi les avantages que j'avais conquis dans le Foutah alors qu'il n'appartenait encore à aucune puissance européenne, on voulût bien me laisser la propriété de quelques hectares pour installer mes habitations, l'administration centrale de mon entreprise sur le Soudan. Je demandais en outre Ja permission d'organiser l'exploitation, limitée aux besoins immédiats de ma conquête pacifique, d'un territoire que j'avais fait reconnaître dès 1880 à la frontière du Foutah-Djalon ; c'était là un pas en avant, un commencement d'occupation pacifique, un acheminement vers mon but.

Le Sous-Secrétaire d'Etat d'alors, M. DeLaporte, confia au lieutenant-gouverneur de la colonie la plus voisine (Rivières du Sud), M. Bayol, le soin de faire un rapport sur mes propositions ; son successeur, M. Etienne, reçut ce rapport et m'assura de son désir de me donner une réponse favorable. Il fallait l'avis du ^linistère des Affaires I]trangères ; ce n'était d'ailleurs qu'une formalité de convenance, — au Ministère même on me disait que les Affaires Etrangères n'avaient pas à intervenir; — M. Charmes, directeur des affaires politiques, avec la plus aimable courtoisie, avec la clairvoyance que donne l'habitude des vues droites et généreuses, voulut bien accorder son attention à mes projets et m'aider à obtenir l'avis que l'on demandait. Le Commandant des troupes d'occupation au Soudan, colonel Archinard, qui venait de faire la conquête de l'empire d'Amadou, arrivait dans ce moment à Paris : consulté sur ce que je proposais, il prit connaissance du dossier et du cahier des charges, sorte de projet de loi qui y était joint, et après m'avoir entendu, il donnait sans retard, sous l'autorité de son

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nom déjà illustre dans les guerres du Soudan, un avis ge'néral favorable.

Je n'avais pu être autorisé à temps pour repartir en 1888, j'allais maintenant l'être et je prenais mes dispositions pour partir en 1889; on exigea que d'autres capitaux que les miens, que d'autres personnes que moi fussent associés à l'exploitation locale que je proposais. Je satisfis non sans regrets à ce désir qui mêlait le souci d'ime affaire privée à mes préoccupations toutes dévouées jusque-là à l'intérêt général, à l'intérêt de la France au Soudan. Penda;nt ce temps le ministère fut modifié. Le nouveau gouvernement voulut que l'autorisation que je demandais eût forme de loi, loi générale applicable à tous les cas analogues qui se présenteraient certainement.

Pendant l'année 1890 le projet de loi préparé fut soumis à diverses commissions spéciales qui en étudièrent les éléments, le Conseil d'Etat en fut saisi; en 1891 il était déposé au Sénat et remis à la commission chargée de présenter un rapport à son sujet. L'opinion publique peu à peu se fortifiait sur ces discussions ouvertes et sans cesse renouvelées, on en vint à discuter la création d'une armée coloniale, et on réclamait la formation d'un Ministère spécial, Ministère des colonies. M. Jamais, sous-secrétaire d'Etat des colonies, voulut bien m'entendre et avec un patriotisme éclairé reconnaître l'utilité de mes travaux pour les intérêts généraux qui lui étaient confiés. Nous en sommes là en 1892-1893.

[Le vote récent de nos députés refusant de créer un Ministère des colonies, démontre par la discussion très compétente qui l'a précédé, par la faible majorité que

lui a laissée le partage pi'esque égal des votants, (jiie notre situation coloniale demeure dans tous les esprits Tobjet d'une vive sollicitude, pour ne pas dire d'une vive inquiétude, ('hacun pense qu'il faudrait prendre une résolution en commun, d'après une expression très nette de la vérité, et ne pas flotter plus longtemps au hasard des caractères et des événements.

La crainte manifeste des consciences est de livrer davantage les intérêts de la patrie aux spéculateurs ; la solution nécessaire est de confier nos intérêts coloniaux à un honnête homme qui leur soit dévoué, à un homme indépendant des intrigues qui vivent aux dépens du budget; et par lui de pratiquer une politique coloniale française délibérée en conseil des Ministres ; notre très iionorable sous-secrétaire d'Etat M. Delcassé se trouve tout désigné pour cette œuvre nouvelle. Pour cette solution qui fait appel à la vérité de la situation, il y aura grande majorité dans nos assemblées.

Quant au rattachement à l'un de nos ministères il faut l'accepter si l'on continue à admettre que nos colonies doivent vivre par l'effort de la métropole, mais dans ce cas il faut les supprimer, sauf les étroits dépôts de charbon qui sont nécessaires à la marine. Si au contraire nos colonies sont étendues et florissantes, si elles viennent en aide à notre Commerce, à nos Armateurs, à notre Industrie, ce sont nos Ministères qui se trouvent par le fait rattachés à celui des colonies, c'est la métropole qui en échange de ses conseils reçoit fortune et prospérité].

On trouvera peut-être disproportionnés le but de mon entreprise et les moyens dont un simple particulier dis-

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pose, jai disposé cependant des ressources nécessaires, j'avais tous les moyens de soutenir mon espérance, et sans en donner le détail je le démontre par la réalité des résultats.

Le plus difficile était de découvrir la contrée utile à reconnaître. Rien ne signalait plus particulièrement le Foutah-Djalon à notre attention ; l'indifférence du Sénégal voisin qui le connaissait et ne l'occupait pas, — alors que les rapports d'IIéquard et de Lambert parlaient avec éloges de l'intelligente amitié que nous gardait son roi l'Almamy Omar, — le classait parmi les régions d'un intérêt secondaire. Cependant si j'avais exploré en x\sie, ou en Amérique, si j'avais pénétré en Afrique par un autre point, je n'aurais pas trouvé des éléments de force comparables à ceux que nous offre ce pays. Les indications de la géographie nous le signalaient tout d'abord, comme elles nous signalent le Tonkin au flanc de l'empire chinois, et j'hésitai un instant entre les deux, mais le Tonkin était plus connu, Dupuis l'avait exploré et nous avait révélé sa valeur, il avait noué avec les chefs du pays des relations d'amitié qui pouvaient mettre le pays à notre disposition; je choisis le Foutah.

J'ai entretenu, d'abord un peu au hasard pendant plusieurs années, des relations avec des inconnus, pour m'instruire sur le caractère des diverses populations de l'intérieur, puis j'ai noué des relations plus précises avec (luclques chefs, et enfin j'ai conquis leur amitié. La première troupe que j'avais formée pour entrer en Afrique, m'abandonna lorsque je voulus pénétrer par le Foutah- Djalon, mes hommes s'éloignaient en disant : « Si l'on parvient à Timbo on n'est pas ceitain d'en revenir; » cette

KONAKRY. — RETOUR EN FRANCE. 4lo

diriiculté provenait de la valeur môme des chefs du pays ; c'était là une force à nous offerte, je l'ai tournée en ma faveur.

Depuis lors, le Gouvernement par sa seule présence m'a arrêté; je le regrette, car je ne lui avais demandé ni un homme, ni un centime et je ne demandais que la liberté de vivre dans les terres que j'avais conquises avant lui, pour la France. Mais que pouvait-il faire? Tous les membres du Gouvernement ou des Chambres, auxquels j'ai eu à faire part de mes travaux et de mes espérances, m'ont assuré de leurs sympathies et félicité de mon dévouement à la cause nationale, mais le Gouvernement n'est pas autorisé par le pays à reconnaître mes droits et la liberté de mon action. L'intérêt politique de la nation est avec moi ou du moins avec le principe d'initiative que je représente, l'intérêt commercial représenté par les Chambres de commerce est avec moi, mais toutes ces bonnes volontés restent sans force, éparses, inutilisées.

Ce qui nous manque, ce que maintenant nous devons organiser, c'est un pouvoir central assez haut placé pour comprendre tous ces intérêts et les grouper; pour conduire notre action coloniale, nous devons avoir un Ministère des colonies. Nous avons eu un tel Ministère, pendant quelques jours, en 1881 ; s'il avait duré dix ans notre empire colonial ne serait pas rongé sur les bords comme il l'est naturellement par suite des hésitations qui l'ont formé.

II faudrait là, dit-on, un Ministre universel, un puissant esprit, puisque dans son empire il administrera les Finances, le Commerce, la Guerre, la police intérieure,

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les relations extérieures, mais on peut se contenter avec moins. Participant au gouvernement central, notre Ministère suivra une ligne tracée d'ensemble. 11 aura pour lâche de coordonner les éléments militaires et administiatifs avec Factivité individuelle qui est la raison d'être de la colonie ; à défaut d'un homme universel aux puissantes idées, il nous suffira d'avoir un honnête homme.

Il est facile de le trouver, le pays n'a qu'à vouloir; et si l'on considère la multiplicité des ressources à faire valoir, l'importance des résultats d'intérêt général et particulier à obtenir, si nous apportions un peu de courage au service de notre prévoyance, nous aurions un Ministère des colonies et un Sous-Secrétaire d'Etat, (-c serait plus qu'une économie; nos colonies actuellement passivement productrices deviendraient une valeur active, leur rendement s'accroîtrait subitement et sans limite ; ce sont des mines d'une grande richesse, on en retirera tout ce qu'on prendra la peine de leur demander.

Notre Soudan pénétré jusqu'en son centre par le bas Niger est saigné au vif par cette meilleure voie de communication; tel qu'il est cependant il peut encore vivre, mais il faut lui donner une organisation qui groupe ses valeurs. Son climat, la nature de son sol, ses habitants appellent une organisation spéciale ; une organisation appropriée à sa nature préparera là une puissante unité qui, dans un avenir tout prochain, aura dans l'équilibre africain l'autorité prépondérante que nous devons souhaiter avoir.

Dès maintenant cette organisation doit ouvrir la colonie à notre activité commerciale dans les conditions les plus favorables à nos inlérèts immédiats. Nous avons à

la côte un personnel commercial aguerri qui a fait ses preuves , et qui saura sans écoles , sans aventures pitoyables, travailler à l'exploitation nouvelle ; nos armateurs, commerçants, industriels, trouveront là un agencement tout prêt à seconder leurs intérêts. Mais pour mettre fortement en contact la métropole et la colonie, il faut une haute autorité, une direction indépendante, toute appliquée à de si grands travaux, un Ministère des colonies.

Ce n'est pas ici le lieu de développer en détail l'organisation que notre Soudan attend pour justifier l'effort que sa conquête nous a coûté, mais on peut indiquer le premier pas à faire, à ne considérer d'abord que l'intérêt commercial.

Pour satisfaire notre industrie et notre commerce, notre but est de créer un marché à nos produits français, à nos saines marchandises françaises ; or, partout où il y a concurrence, la camelote étrangère les élimine; nous devons donc nous préoccuper d'organiser un centre à l'abri de cette compétition. Si l'on abandonne le Soudan à tout venant, ou si on le partage entre un certain nombre de compagnies, ces compagnies ne pourront fermer leurs domaines restreints à la concurrence installée à leurs portes ; pour former un marché réservé à nos produits, il faudrait syndiquer entre elles ces diverses com-^ pagnies, — et c'est ce qu'elles ne manqueront pas de faire aussitôt par des accords qui s'imposeront d'euxmêmes ; — mieux est de commencer par là, en formant dès le début une concession centrale assez étendue pour que, — la concurrence étant tenue à distance, reléguée à nos frontières, — ses voies de communications intérieures

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