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personnellcmc'iit conseil le; ça n'a pas été trop de trentesix heures pour coordonner toutes ces volontés.
La région des estuaires, plate, basse, très chaude, des alluvions fertiles, est foiinnillante ; les premières collines jusqu'à Guémé et Compéta sont moins riches, la roche est dure, souvent à nu : après Compéta la nature du sol change, la roche est moins compacte, de gré friable, la terre arable la recouvre en couche épaisse, le pays produit davantage.
A G ou 7 kilomètres de Parégui, le sentier dans une gorge profonde suit le pied d'une falaise Est-Ouest dont la face qui regarde le Nord est à l'ombre pendant huit mois de l'année ; on pourrait habiter là.
Vers 10 kilomètres je croise sur le sentier un Noir de bonne mine, je lui rends son bonjour avec sympathie, il disparaît dans le fourré (*) ; un quart d'heure plus loin il reparaît escortant deux femmes qui portent des calebasses de lait, fromage épais, et un kola; présent aimable et désintéressé. Je goûte par politesse et gourmandise au fromage délicieux qui donne la colique, mes hommes le boivent, le kola à Ali. Ces gens : Kana et Santon, sont d'un village voisin qui appartient à Oumar-Béla.
Pendant que mes hommes déjeunent sous les bambous, je vais m'asseoir sur le bord du Tomine, à lombre, sous les arbres et dans les rochers. Un serpent qui me reluque de l'autre rive se met à l'eau, traverse, la tête dressée, l'œil fatal; il aborde à vingt pas de moi, rampe sur la roche à découvert jusqu'à l'arbre le plus voisin, et de branche en branche, — restant immobile, tendu dans le vide d un arbre à l'autre, (juand je le regarde, — il vient jusqu'au-dessus de ma tète ; sur ce je m'éloigne et
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regagne la plaine. Allens arrive à propos pour m aider à regrimper la berge encombrée de troncs d'arbres enchevêtrés. Il venait voir ce que je devenais et me dit que ce n'est pas bon de s'arrêter là ; « poissons, » lui dis-je; sans doute, mais « serpents, araignées, » répond-il, (( caïmans au creux des eaux profondes ; lui et les autres nègres pas venus là, restés près du sentier » ; il me fait froid avec ses renseignements convaincus.
Le Tomine, là en amont du Donso.
débite environ 10 mètres cubes à la seconde ; il coule lentement dans un lit de section rectangulaire creusé dans le roc vif. Il a assez d'eau pour permettre de naviguer à partir d'ici jusqu'au Géba Portugais où il se jette un peu au-dessous de Kadé, au-dessous des sources sulfureuses de Cofara que j'ai fait reconnaître en 1883. Il doit être possible de rendre ses rapides praticables, la différence des altitudes n'est pas grande ; le passage où je l'ai traversé en 1880 est très escarpé, mais on pourrait l'améliorer assez pour le franchir au moins en descendant.
Bon pays, pas de fièvre, pas de moustiques. Huit de mes hommes ont été malades pour avoir mangé je ne sais quoi, un autre a un abcès dans la bouche probablement pour la même cause, un autre a une mauvaise piqûre, la jambe enflée, je lui applique un cataplasme froid de iodoforme inséré dans du riz bouilli ; je n'ai pas
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de ces accidents, mais toujours les suites opiniâtres de mon empoisonnement à Raralandé, ça me suffit.
Le sentier remonte le cours du Tomine au fond d'une vallée de 2 kilomètres de large encaissée dans des falaises que surmontent des talus boisés de bambous et de grands arbres, (^es deux murailles parallèles s'élèvent de 400 mètres environ au-dessus de la rivière; de belles chutes deau à droite et à gauche indiquent sur ces hauteurs des plateaux étendus.
A 18 kilomètres de Parégui, dans ce long couloir, la température est relativement fraîche à l'ombre de la falaise rive gauche qui regarde le nord, mais l'air est étouffant sous le tunnel transparent des hautes herbes, petits joncs de 3 ou 4 mètres de haut, pas plus gros que le petit doigt, au feuillage grêle, desséché et coupant. Une meute de 40 ou 50 singes nous accompagne en criant.
Peu à peu le sentier s'élève sur le talus inférieur de la falaise ; en bas, au fond, le Tomine roule sur un lit accidenté, son bruit de gave remplit les échos ; au kilomètre 19,500, à 360 mètres d'altitude, nous franchissons un col et prenons la pente au revers du contrefort. Successivement nous traversons quatre ruisseaux clairs coulant vers notre gauche, très en pente, l'eau est peu profonde, mes Noirs s'y couchent sans se baisser et la reçoivent en douche.
Depuis Parégui les joncs palmiers dont on fait les nattes ordinaires abondent, le sentier passe sous leurs rameaux.
Le mont qui apparaît dominant le ïoniine, sur la gauche de notre route, est le mont Côté. Impossible d'acheter bo'ufs ni moutons, on nous répond par les
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mornes histoires. Dans les villages de captifs il y a des bœufs, mais le propriétaire habite au missida plus loin ; dans le missida on trouve le propriétaire, mais les bœufs sont dans les villages de bergers; il faut traiter au missida et attendre le bœ'uf ou se faire accompagner jusqu'au Roumdé^ Ouro ou Foulahsso, villages de captifs, de bergers ou habitation de campagne du propriétaire. Le mieux est, si on le peut, de passer un marché avec un Saraccolet pour (|u"il vous suive et vous fournisse, à prix fixé d'avance, un bœuf tous les jours suivant vos besoins; mais ce monopole exclusif ne plaît pas toujours aux chefs de villages.
Après le col nous descendons dans la vallée fertile et bien cultivée de Paniata. Nous nous arrêtons à un groupe de cases de belle apparence, propres et en ordre, cases des captifs qui cultivent ces champs; ils n'ont pas de provisions, le village est plus loin. Mes hommes sont un peu las, mais il suffit comme toujours pour les ranimer de se substituer à leur âme découragée. — Un palabre court et vivement mené avec les trois ou quatre gardiens du lieu, met en lumière l'absence de vivres et la facilité d'en trouver plus loin . — Ils reprennent leurs charges, un peu grognons mais convaincus ou au moins résignés, nous repartons. Il faut dire que depuis la côte, le sentier sur la roche dure, constamment raboteux, déchirait les pieds des porteurs ; s'il pleuvait, Feau détrempait la corne qui les protège, il était impossible de faire une longue étape sur les aspérités de cette mâchoire de requin, tandis qu'ici le sentier est de terre battue, égal et doux aux pieds nus ; cette sensation plaide pour le départ. Un orage nous vient de l'horizon, sa menace active les
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paresseux, tliacun hâte le pas, bientol il éclate sur notre dos, il pleut fci'ine. A G kilomètres nous arrivons à Lémoné, bon vilhige bien clos et bien bâti, village de captifs, mais bien pourvu d'orangers couverts de fruits, bananiers, bentaras, etc. Nous avons fait 30 kilomètres, reçu pour terminer une bonne averse, maintenant brusquement la nuit tombe, nous restons là.
Nous attendons à la pluie, sous les orangers. Il faut d'abord palabrer pour se faire reconnaître, scène humide mais inévitable. Personne dehors, les rues sont désertes ; Ali s'en va de case en case chercher des renseignements, il faut s'informer avec prudence pour obtenir une réponse. Il apparaît courbé en deux, le cou allongé sous l'auvent de paille devant la porte toujours basse ; la lumière projetée par le feu qui flambe à l'intérieur dessine sa silhouette luisante dans le reflet brillant de l'eau où il patauge ; d'une case à l'autre il apparaît et disparaît dans la nuit noire. Enfin on le reçoit, il entre, nous ne voyons plus rien.
Il pleut toujours et nous avons grand'faim. Ali ressort, on lui indique la case du chef, il replonge sous la porte désignée, un indigène sort de la case, il va prévenir le chef qui est chez un voisin. Comme il fait nuit, ce Noir allume pour circuler dans les rues ou sentiers ménagés entre les cotonniers, un long faisceau de pailles sèches qu'il a tiré en dessous du toit de chaume. Le chef et des notables convoqués sortent avec des torches pareilles ; ces pailh's flambent par éclats, le temps de voir passer dans la nuit ces autorités locales qui piétinent dans l'eau et se hâtent.
Ali a bien parlé, on est content; de case en case on se
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concerte. Pendant ce temps je continue à attendre dignement sous mon oranger, avec une patience résignée et pleine d'expérience, que la pluie achève ce qu'elle a à nous dire. Un chien aurait été tout de suite à l'abri, mais pour un grand chef blanc il faut de la pompe. On décide, le chef a désigné des cases, il vient nous y recevoir, je lui donne audience de bienvenue.
Ces gens pourraient supposer que nous avons faim, ayant fait une longue course sans rien manger depuis la veille, si ce n'est quelques mampatas [nèfles] ramassés sur le chemin, et alors que nous montrons un vif désir d'acheter des vivres. Malgré ces indices d'appétit probable, ils laissent là dans ma case de la viande fumée, séchée, qui n'a pas mauvaise tournure, des fusées de maïs suspendues au plafond de roseaux, du mil, des provisions de toutes sortes, dans un coin un amoncellement de diabérés. Ils savent que je suis un ami du Foutah et sont convaincus que je ne toucherai à rien ; c'est flatteur, mais la discrétion même diplomatique est peu nourrissante. J'essaye d'acheter quelques vivres avec de l'ambre n° 4, le chef se récrie : les Blancs, dit-il, ont de jolies choses, mais ils prétendent leur vendre les laides; il refuse donc de me vendre rien, mais comme je suis l'hôte de l'Almamy il m'apporte des présents : une poule, du riz et des oranges, cinq ou six douzaines ; c'est l'offrande officielle ; [un captif porte la poule; un autre, dans une calebasse sur sa tête, le riz non décortiqué, riz en paille, dans sa paille blonde ; un troisième, dans un sac fait d'une peau de bouc retournée, le poil en dedans, porte lourdement sur son épaule une charge d'oranges ; le maître présente le tout.]
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Le lendemain je le fais venir et je Ini explique que puisqu'il veut de jolies choses je vais lui en offrir, — il est moins facile (Hi"i>n ne pourrait le croire de savoir tout d'abord ce qui, pour ce nègre, est joli, — je lui donne des bagues, médaillons, boucles d'oreilles de bazar; c'est joli, parait-il,leclief est ravi et surtout triomphant de son succès; et moi aussi. Je le prie, en échange d'aussi rares avantages, de me faire préparer du mais par sa femme, lui promettant un autre cadeau pareil; il dit (|u"il va le faire faire ; nous verrons bien. On me dit que sa femme cuisine ça en gourmandise.
Ce vieux chef parait avoir soixante-dix ans, peut-être plus ; il me raconte que lorsqu'il était enfant, dix Blancs sont venus ici avec des marchandises, des fusils pour chasser et se défendre ; ils se proposaient de cultiver pour vivre. Ils sont restés huit mois, cinq ou six sont morts, les autres ont tout laissé et sont partis, les Noirs se sont emparés des objets abandonnés. C'est, je suppose, de l'expédition Peddie et Campbel — 1817 — qu'il s'agit.
Un kilomètre avant d'arriver ici, nous avons traversé, sur un pont de roche massive à fleur d'eau, la rivière Paniata; de grands arbres, une végétation touffue, dessinent les sinuosités de son cours dans la vallée. Je pénètre avec le sentier sous ce bois sombre, m'apprêtant à sauter de roc en roc ou à nu' faire portei- jxuir franchii' le foi'reiit; mais le torrent dont le bruit nous assourdit, ne se montre pas et je me trouve l'avoir traversé alors que j'en suis encore à calculer. Le torrent bruyant, tumultueux, de 4 mètres cubes d'eau à la seconde environ, plonge, disparait, s'engouffre sous un pont naturel, long et large de
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20 mètres, et ressort de l'autre côté bouillonnant, fuyant, grondant, irrité de cette surprise.
On m'amène des captifs à vendre. C'est tout de même raide qu'un homme en puisse vendre un autre, qu'on puisse l'acheter, et que tout un ordre social consacre et protège ce trafic et empêche la révolte, si bien que de père en fils le captif de guerre deviendra nature esclave, un autre homme, parfois intelligent, actif, honnête, digne de la confiance de son maître, mais esclave de race, ignorant l'initiative, heureux d'obéir. A ce signe on mesure la déchéance ; l'initiative dans l'action ou dans l'idée, la volonté première, la responsabilité recherchée mesurent la valeur de l'homme civilisé.
Dans le champ derrière ma case est un petit haut fourneau où le village fabrique son fer : 2 mètres de hauteur du trou de coulée au sommet, 1",50 de diamètre; il est un peu enterré, il est éventré pour l'extraction d'un loup de 0,3o à 0,40 de mètre cube qui représente peut-être le produit normal, la fabrication courante; il est difficile de s'informer, les Noirs craignent toujours le diable sous ces questions et ne répondent pas exactement.
La femme du chef m'a préparé un bon maïs en poussière, à la sauce d'arachides. Je le demande à dix heures pour déjeuner à midi, il est prêt à quatre heures. Il ne faut pas montrer d'impatience, ça n'aurait d'autre etTet que de suspendre les bonnes volontés. Il est délicieux, il y en a une énorme calebasse.
Il me semble, malgré Fhistoire du vieux chef, qu'on pourrait vivre ici avec une chaumière et un cœur, n'était la trop grande quantité de ces nègres, animal sans poésie, utile sans doute, mais parfois encombrant. La vallée est
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closo de tous côtés par de hautes falaises, le sol en est fertile. Manioc, patates, diabérées, maïs, gnianibi, riz, trois espèces de mil comestible, papayes, bananes, oranges, fruits des bois, nette, etc., piments divers, diagato, poulets, moutons, chèvres, bœufs, lait frais ou fromage, tous les légumes d'Europe, coton, indigo, etc., voilà ce qu'il y a en abondance ou qu'on peut avoir, cultiver sans peine, sans frais, l)elles eaux vives partout.
Les serviteurs, captifs libérés, ne coûteraient rien ou à peu près. Mais pour vivre en. paix il faut avoir l'amitié de ses voisins, et pour cela avoir chez soi la force, sinon on est dévalisé parle premier chef qui passe et dont la troupe a faim, et ces troupes ont toujours faim.
On use peu de lumière car il faut se lever avec le jour pour profiter des bonnes heures du matin ; le soir, la lumière attire les insectes en vols serrés. Premier déjeuner à six heures, vivre jusqu'à dix ou onze heures à tous travaux, déjeuner à midi avec appétit, travailler à l'intérieur jusqu'à quatre heures, puis encore dehors de quatre à six, dîner légèrement, se reposer en respirant l'air frais du soir, puis se coucher. Les Noirs prolongent volontiers la veillée, les conversations autour du feu très avant dans la nuit. Si l'on avait une vraie maison, de l'ombrage tout autour, ombrage choisi pour ne pas entretenir les serpents trop près de soi, la vie serait bonne tout le temps; il en est autrement pour le voyageur obligé d'aller ici et là, partout, à toute heure, pour voir, s'instruire ou se défendre.
Mais cette vie manquerait de journaux pour les jours de pluie, de livres et de revues, de laboratoire ou d'atelier pour varier ses rêves. J'ai apporté quelques volumes
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pour me procurer un tète-à-tète : Ronsard, Montaigne, Corneille, Racine, Voltaire, La Boëtie, Jules César, Plutarque, Lafontaine, Machiavel, sans compter quelques techniques ; c'est le plus lourd de mon bagage et c'est le plus nécessaire ; ici tout est pratique de la vie immédiate, il faut s'en défendre, se ressaisir. De si loin les splendeurs de la civilisation ont l'invraisemblance d'un rêve insaisissable ; peinture, musique, science, élégances surtout, tout cela parait loin comme un chant d'Homère. La poésie seule parfois, la poésie de la nature, nous prend et nous berce, et nous enchante si doucement, et nous pénètre, et nous ravit de si pleine extase, que le poète parlant n'est plus qu'un écho, un écho imparfait qui n'a pas tout entendu.
On mourrait stupide de bonheur dans ce paradis, l'homme n'est pas fait pour cela ; la mort heureuse est sur le champ de bataille de la vie active.
En 1880 les bêtes qui pullulaient dans ma case inquiétaient mon sommeil, c'était trop nouveau ; maintenant c'est à peine si je les honore d'un regard. Ma case est tapissée d'araignées grises, plates, venimeuses ; des rats familiers courent, montent partout; crapauds à gauche, crapauds à droite poussent leurs cris ; viande fumée (à demi pourrie) pend comme un lustre au milieu, l'odeur m'en paraît supportable ; des chevreaux font leur galerie de l'auvent circulaire, ils se poursuivent, bêlant; galopant au milieu delà nuit, ils se précipitent dans ma case comme un tourbillon ; je le remarque comme un intéressant contraste avec nos habitudes civilisées, mais sans penser aie trouver mauvais.
Sur les trente kilomètres que nous avons faits hier il
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faut en retrancher cin({ pour les dfUours inutiles, jjIus un dixième pour les sinuositc'S.
Le chef dit que la rouh' dii-cclc dici à Tiniho est par Hennéré, Télibofi, Nieguélend*', mais je la connais, c'est ma route de 1880, je prendrai donc plus au nord.
Le plafond de ma case est formé de longues tiges de palmiers joncs dont la peau sert à faire des nattes et dont nous faisons des cannes ; ils ont là (juatre ou cinq mètres de long, lisses, bien réguliers, luisants, noircis par la fumée du foyer ; quatre piliers de bdis dur supportent ce plafond à hauteur d'homme, c'est le grenier sur lequel on met les provisions. L'échelle pour y monter n'est souvent qu'un bambou pas plus gros qu'un manche à balai dont les aspérités suffisent à un orteil de nègre, prenant comme un orteil de singe, pour se cramponner. Le plafond n'est qu'à l°',r)0 du sol (les Noirs étant toujours accroupis autour du feu, ou couchés sur leur natte, rarement debout, ne se dressant qu'à demi pour senhler sous la porte lorsqu'ils veulent sortir), je ne peux me tenir droit, c'est fatigant à la longue ; le cardinal La Ballue a dû passer de bien mauvais moments dans sa cage.
J'ai dîné d'un peu de macaroni.
Le Tomine coule en direction est-ouest; sa rive droite esl formée des hauteurs continues qui portent l'avantdernier étage, les plateavix supérieurs du Foutah, et sont en maint endroit en falaises à jtic sur la rivière. Sur la rive gauche trois vallées, Donso, Paniata, Dionkine, s'ouvrent sur son cours comme des chambres sur un étroit corridor ; il coupe par des gorges abruptes les montagnes qui forment les contreforts mitoyens de ces plaines.
La vallée de Paniata ou Lémoné. où nous sommes en
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ce moment, est riche, très habitée, plus grande que celle de Donso, ceinte tout autour de falaises pittoresques, montagnes bien découpées, toutes à peu près de même hauteur.
Je prends midi ; pour observer sans danger d'insolation, j'ai un chapeau de moelle d'aloès de dix centimètres d'épaisseur, sous cette petite maison je ne ressens pas l'action du soleil.
Après divers palabres et visites inévitables, tentatives pour acheter bœufs ou riz, à neuf heures et demie je vais tuer quelques pigeons. Le soleil est très chaud, il repompe son eau pour un nouveau déluge.
On me propose un bœuf, mais c'est toujours le même ; dès que j'accorde le prix demandé, on demande autre chose. Ils veulent 40 boules n" 2, 24 francs prix d'Europe, pour un gros bœuf — gros pour la race du pays — , je les donnerais volontiers, mais oîi est-il ce bœuf? ils n'eu ont pas quils soient autorisés à vendre. Ils me vendent io kilogrammes de bonne viande d'antilope pour trois boules n° 2 ; c'est meilleur, moins cher et tout dépecé ; singuliers esprits ! à moins que ce soit un cadeau qu'un chef m'envoie et dont ils tirent profit, ainsi que ça arrive d'ordinaire ; dans tous les temps et tous les pays il a été lucratif d'être le dispensateur des faveurs du prince.
Il est nécessaire que les poches à montre, boussole, baromètre, podomètre, soient fermées par un bouton ou que l'instrument soit attaché à un cordon, sinon il tombe lorsqu'on se baisse, ce qui arrive à tout instant, et il se casse, ce qui est irréparable dans ce désert.
Nous quittons ce village hospitalier ; à la première halte sous un grand arbre, quatre jeunes filles, quatre
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sœurs à ce qu'il me semble, sortant d'une case qu'on aperçoit au loin dans la plaine, viennent nous offrir du lait — leurs quatre calebasses s'ofTrent ensemble, IVon t alignement — le geste harmonieux, la taille souple, le regard luisant, un grand air de jeunesse qui offre autant qu'il attire. Je leur donne des boucles d'oreilles, leur joie ravie est la satisfaction psychologique du voyageur. Je regrette de n'avoir pas mes châssis tout prêts ; là en plein air, sous un arbre, — un bel arbre assurément, dont l'ombre ronde a 40 mètres de diamètre, mais avec un tort soleil tout autour, — les préparer n'est pas commode. J'irais bien dans la case de ces jolies bergères, qui seraient de Florian par la grâce et le naïf maintien si elles avaient des rubans, mais combien de temps faudrait-il perdre à négocier, et voudraient-elles ne pas s'effrayer? Si l'on venait comme photographe on serait toujours prêt, mais comme explorateur on n'a pas le temps, il faut faire l'astronome, le géographe, l'arpenteur, le géologue, le naturaliste, le guide, le diplomate, pourvoir à la cuisine, être malade et trouver encore le temps de se reposer.
La transpiration détruit mon carnet de poche, il faudrait qu'il eût une couverture de cuir; ce carnet est nécessaire pour relever les accident^ de terrain au fur et à mesure avec quelques détails. Les histoires peuvent être nob'cs à l'étape, ou même plus tard, mais les cotes et dimensions, les alignements, doivent être notés sur les lieux mômes, sinon ils ne sont pas exactement rapportés. Malgré la pluie, les fréquents orages, la terre reste sèche, contractée et partout sillonnée de fissures caractéristiques de la saison. Dès que le soleil paraît l'humidité s'évapore, il n'y a pas de moisissures dans les cases. Pour
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mettre fin à cette sécheresse, il faut les déluges ininterrompus de la saison des pluies, ce qu'on appelle l'hivernage, quoique ce soit l'été. Alors la terre se gonfle, les fentes se ferment, les plaines sont inondées tous les jours pendant plusieurs heures ; et dans cette eau chaude, les cailloux eux-mêmes se gonflent de mousses et les mousses nourrissent les hautes herbes.
Dans les terres profondes la vie est exubérante, tumultueuse ; la végétation serrée, furieuse, s'étouffe dans la lutte pour jouir avec avidité de la vie qui lui arrive de tous côtés, de la terre et du climat. Les plus vigoureux ôtent la vie aux plus faibles, et leur triomphe forme la foret qui s'élève ; s'il nj a pas de germes de grandes espèces, la brousaille des petits êtres demeure enchevêtrée, impénétrable, elle ne s'élève pas. --^='''-^'-^ La production est proportionnelle non -^-^ pas à la surface mais à la quantité de vie qui sort de la terre et du climat ; la nature n'attend pas qu'il y ait de la place au soleil, elle projette sa force. Pour que chacun vive à l'aise (*), il faut sarcler réduire le nombre, le proportionner à la surface et laisser perdre de la force.
Dans le petit enclos où les Noirs cultivent des plantes de choix, coton, maïs, bananiers, la terre fumée de fumier
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pur de bœuf ramassé dans les pâturages, protluit eu peu de temps la récolte attendue, un sarclage rigoureux est nécessaire. La vitalité animale projette de même plus que le milieu ne peut nourrir; les populations primitives paraissent suivre la même loi dans leur d(''veloppement ; cette pléthore engendre la guerre, des massacres qui viennent sarcler brutalement. Le nombre est le produit aveugle des forces inférieures; dès que l'inteUigence
paraît, elle cultiNc la (jualifc de préférence à la (piantité.
Les bag-bag pullulent, innombrables; une seule mère, une grosse et unique femelle, au milieu du nid, pond des nuées de petits bag-bag.
(îhez les nègres, je vois autour de chaque couple des troupes de négrillons (*), ça produit comme ça mange, à la grâce de Dieu; la femme produit autant d'enfants qu'il lui est possible d'en faire, pas un de moins. Le roi, qui met sa force et la valeur de son royaume dans le nombre de ses sujets, veille à ce qu'il n'y ait pas de facultés perdues ; les
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paresseuses sont mal notées, et si ce sont des captives elles ont moins de prix.
En Europe on voit aussi beaucoup d'enfants par tète (*) de famille. Nos bons voisins ne dédaignent pas ce mode d'expansion qui leur permet d'accaparer des territoires dont ils retirent de grandes richesses. Le Turc a la grâce d'Allah, il aime beaucoup et ça ne produit guère ; mystère. Le Français vit de tout son cœur (*) et de tout son esprit, le reste est un prétexte ; il n'attend pas que la guerre ou la famine sarcle son champ. Croissez et multipliez est la formule des éleveurs de peuples à leur début, lorsque le nombre fait la valeur; c'est la formule des broussailles que je vois ici. Où est la vérité qui doit satisfaire à toutes les conditions du problème? Elle paraît comme toujours dans les faits avant d'apparaître à notre intelligence; on ne la voit pas tout de suite parce que l'on se préoccupe de satisfaire aux conditions anciennes qu'on a l'habitude de comprendre, négligeant par inattention les conditions nouvelles que le progrès de l'être vient d'introduire ; mais la loi de la vie de l'univers suit sa marche, nous pouvons prévoir ce qu'elle veut, non le modifier, l'avenir par la science appartiendra à la qualité et non plus à la quantité sans mesure.
Le manioc en purée, le ligneux enlevi', convient à mon pauvre intestin malade ; la patate douce est une vraie gourmandise, c'est de la purée de châtaigne très sucrée; lors-
qu'elle est fraîchement arrachée, en son temps, elle a exactement le goût du marron glacé ; le diahéré — rave, pomme de terre — un peu aigre, est apprécié surtout au temps des pluies ; le gnambi est une grosse pomme de terre farineuse, boulolf<' ; le hentara a souvent un mètre de lonoueur enfoncée dans la ^/^x l^^^ , ,j.j.ç y-^^ demi-hectare de cultures
variées, avec une heure de "M- travail par jour pendant trois mois, suffirait à nourrir dans l'abondance toute une famille , maîtres et gens; il faudrait ajouter, dans une situation choisie hors du village, un champ de riz ; avoir deux petits troupeaux, bœufs et moutons, sans aucuns frais; des poules dans l'enclos et quelques chèvres.
Un moulin à décortiquer le riz et à le réduire en farine serait nécessaire, car le travail au pilon est imparfait et laborieux. Le mil doit être d'abord grossièrement décortiqué et vanné avant d'être trituré plus finement , sinon , pilé avec sa première écorce, il est nuisible à la santé.
Mais ce qui manque à la race blanche pour qu'elle puisse vivre dans ce milieu, c'est le tempérament du nègre. L'autochtone est l'habitant approprié à ces contrées, c'est un privilège, il ne faut pas dans l'organisation de notre colonie africaine oublier cet avantage ; lorsque enfin l'apaisement du climat nous permettra d'occuper le
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Soudan, les descendants de la race noire seront plus forts (jue les nôtres, notre race ne pourra pas remplacer la sienne comme nous le faisons en Amérique.
DcBoulam je projetais de passer par Bassyah, Guémé, etc. Ali envoyé en avant m'a rapporté des renseignements effrayants : la guerre était partout, les routes coupées par des pillards traversaient des régions dévastées, je ne trouverais de vivres nulle part, etc. ; j'ai en effet rencontré tout cela, mais le Blanc a des privilèges de naissance, je devais passer outre. Le plus à craindre pour nous, ce sont les embûches organisées de loin par d'autres Blancs.
A Guémé on me dit avec de grands gestes qu'il m'est impossible de passer par le haut Tomine, il est tenu en état de guerre par le farouche Un tel; j'avance et le Farouche suspend ses coups, se limitant à manifester son mécontentement par une surveillance plus étroite, espionnage et refus de vivres.
Arrivé sur le Tomine, les gémissements, l'effroi redoublent, Ali se croit perdu, je lui accorde d'incliner ma route un peu à droite; mais bientôt le danger est partout. Ali me rapporte à tous moments des histoires de mauvais chemin, et ne sachant de quel côté est le pire, il se résigne et dit qu'il me suivra comme je voudrai. Je reviens à ma première direction.
Ce petit détour vers le fond de la vallée de Paniata, entre le Tomine et le Kakriman, par où nous devions gagner la route de Nieguélendé, m'a mieux fait comprendre la nature de l'endroit.
On aurait tort de ne pas tenir compte des craintes et des renseignements divers dont on est assailli, il faut tout entendre, tout peser, et l'œil bien ouvert, l'oreille tendue,
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la décision ferme loii jours dans le iiièiiie sens, tenir son gouvernail droit au hut; si quelque obstacle vous encarte par force de votre direction, ne céder (]ue pour mieux revenir. Un tel voyage n'est pas une promenade, il faut le tracer d'avance, si le voyageur se laissait détourner, arrêter par les menaces ou les tentations qui s'avancent de tous cotés, il ne serait plus qu'un toiii-iste errant, (U' il n'importe pas encore de s arrêter aux détails ; ce qu'il l'aul reconnaître, ce sont de longues lignes droites pour aliiT vers des points donnés, supposant provisoirement (ju'à droite et à gauche de la route la région est à peu près pareille. D'ailleurs ici et probablement dans tous les autres territoires où existe une autorité forte, les chefs ne toléreraient pas une curiosité minutieuse, les détours qu'ils vous imposeraient vous ramèneraient bientôt vers la porte.
Nous déjeunons sous un arbre quelconque ; un cheval ne galoperait pas tout droit devant lui pendant cent ans sans sortir de son ombre, mais tous mes hommes épars, nos trois feux de cuisine espacés, me laissent encore de la solitude loin du bruit et de la fumée. Ce n'est cependant pas le magnifique benténier où l'oeil mesure la pirogue profonde et large comme un navire ; dans l'archipel des Dissagos j'ai assisté à l'embarquement de plusieurs familles, tout un village, avec bœufs et moutons, dans le môme tronc d'arbre, émigrant de File de Cagnabac à l'île de Gallines.
En allant au Paray j'avais de la peine, au sortir du village, en terrain plat, à suivre le train de mes Noirs; préc(klé de mes quatre nègres et suivi de près par mes cin- (juante ans prochains, j'ai dû me forcer pour ne pas faire
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mauvaise figure; à la montée, plus lente, j'ai pris sans peine la tête et l'avance. Il y a huit ans mes jambes me poussaient, aujourd'hui elles me suivent, la prochaine fois il faudra les faire porter. Depuis trois jours je vais un peu niieux, je reprends des forces, l'étape à faire avec ses mille incidents, ses spectacles imprévus m'est d'un agrément in tîni.
Nous rencontrons une famille de sangliers; mes Noirs en avant s'arrêtent pour me les signaler, deux plus noirs et plus bêtes s'élancent à la course pour les rattraper ; mais la bête moins bête détale et les deux Noirs courent à perte de vue : quels idiots ! Mais... c'est peut-être moi (|ui suis l'idiot, puisque je leur ai vu forcer un lièvre — ({ue j'ai mangé.
Nous passons, dans la vallée suivante, auroumdéDiégué, village du chef ou manga Samba Ouri. Il est situé dans un des nombreux et pittoresques replis de la falaise, sur la première assise en haut des champs inclinés qui montent jusque-là depuis le fond de la vallée ; en bas le Dionkine, gave de deux mètres cubes à la seconde, roule ses eaux vers le Tomine ; son joyeux grondement remplit l'étroite vallée; si ce n'était la présence du nègre, animal sans poésie, je me croirais dans les Pyrénées, sur la route de Saint-Sauveur à Gavarni, mais avec, en plus, ce climat des tropiques qui exalte la vie organique, rappelle dans l'être des forces nouvelles. Notre pauvre corps, depuis de si longs temps éteint sous les neiges du pôle, retrouve ici comme dans un rêve la sensation du soleil qui assistait à la naissance de l'homme. II faudrait venir en ces lieux pour éteindre les souffrances de notre esprit et de notre cœur distendus par l'excès de civilisation ; l'àme privée de
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tout succomberait d'inanition, serait bientôt morte sous la bête exubérante (jue l'extrême activité de tous les fluides gonfle de vie surabondante, elle s'éteindrait dans la mort consciente dont rêve le poète :
0 nuit ! nuit du néant, prends-moi ! — La chose est sûre, Quelqu'un m'a dévoré le cœur, je me souviens (I).
Je loue deux captifs, trois boules n° 2 chacun, pour alléger demain quelques porteurs blessés lorsque nous aurons à gravir la haute falaise en face. Ils marchent sombres comme le Destin, sans parler ni s'arrêter ; pauvres diables, ça ne pense à rien, ils n'osent pas.
Ces falaises sont fort belles ; les moindres accidents à la surface donnent prise à la végétation qui les accentue de lignes sombres, plantes et arbustes en l'air. La vallée serait agréable à habiter, mais peut-être chaude, étouffée, nous aurons jdIus d'air et de fraîcheur là-haut à 300 mètres sur le plateau découvert.
C'était la dent de fer du sentier qui au début ralentissait la marche de mes porteurs ; depuis qu'il est en terre battue, ils vont leurs 20 kilomètres sans trop gémir ; le voisinage de Gassimou les stimule peut-être aussi. C'est ce détrousseur de grande route qui en 1880 voulait faire couper la tête de mon guide, l'honorable Diafarou.
Un de mes Noirs, Gémisch, celui qui fait l'Anglais de Sierra-Léone, en jouant avec le fusil de M'Bar, a fait partir le coup sur moi, j'entends siffler la balle, je suis couvert de fumée; cela se passe sur l'étroite terrasse oi^i nous habitons, contre la falaise. J'étais occupé à photographier ;
(1) Leconte de Lisle.
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n'ayant plus rien à craindre, puisque la balle est passée, j'achève mon opération sans me retourner, tout en réfléchissant. Je serai obligé de punir le coupable, premier ennui ; de le renvoyer peut-être, ce qui me privera d'un porteur, deuxième ennui, car j'ai besoin de tout mon monde. J'arrangerai tout en promettant une correction pour plus tard ; le coupable inquiet marchera si je sais le lui dire ; à moins qu'il ne se sauve avec arme et bagage, ce qui serait le pire.
Quand j'ai terminé je me retourne, pliant mon appareil, je m'informe sans avoir l'air d'attacher de l'importance à une action de nègre. Chacun paraît consterné; le fidèle M'Bar roule des yeux de toutes les couleurs, je l'interroge doucement; alors tout le monde parle à la fois, c'est une explosion, il faut que je sache la fin en même temps que le commencement ; les uns protestent, les autres accusent, les caractères se dessinent; les captifs ne disent rien, ça n'a plus d'opinion, même dans le fond de leur œil je ne trouve rien. To be or not to be ! triste! ananké !
M'Bar, à la côte, avait reçu un fusil en payement d'une créance de 150 francs, il m'avait demandé la permission de l'apporter, espérant le vendre dans l'intérieur un prix énorme. Guémish, toujours en quête de quelque turbulence pour distraire sa tête de linotte, a trouvé plaisant de bourrer le canon jusqu'à la gueule, le canon a crevé sur le côté, et la balle, au lieu d'aller tout droit devant, est partie de mon côté. Ce n'est rien, j'aime mieux ça.
Le manga Samba Ouri est un bon chef, sa femme une bonne vieille ; gaiement elle me cède sa case plus aérée que celle oi!i j'étais entré tout d'abord; il pleut toute la nuit.
KAIIEL.
Je photographie le foyer de ma case. — La vieille négresse accroupie entre ses poteries, assise sur ses talons, ses genoux ridés tout en avant, cuisine avec ses longues pattes, b(mscule les tisons, palpe les purées, se gratte, goûte les sauces et puis attend les coudes ouverts sur ses genoux, les bras tendus, la main pendante {*), idiote, faisant Itril de pie. C'est tout un poème ; ce jupon étroit, collant, parfaitement déçeiil (railleurs, ce corps maigre, vis^oureux
malgré son aspect momifié, cet air vague de bète gonflée de vie, le geste propriétaire, l'esprit lointain enfoui sous des ténèbres qu'il ne percera jamais et cependant visible à la lueur victorieuse qui depuis des siècles est monté lentemeut dans cet être humain; tout ici dans la case a (''t('' emprunté à la nature immédiate, à la vie ambiante ; et au milieu de ces dons favorables, sous ce climat propice, voilà que la matière s'anime, la bète parle, il semble qu'elle va penser ; le long passé avoue son elTort dt dans ce mystérieux être révèle sa tendance ambitieuse. Vingt siècles encore de sélection par la lutte qui est la vie,
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feront de ce vieux lézard déjà domestiqué, un être sensible à tous les rythmes, une intelligence ouverte à toutes les curiosités. Si j'avais le pinceau de M. Bouguercau, je dirais tout ça clairement, ça saute aux yeux. Et la bonne femme est là inerte, inconsciente, efTet de la loi de la vie, libre sans doute, mais libre d'être la négresse que voilà et rien de plus.
Trois singes grimpés dans la falaise surveillent depuis le matin les cases d'un enclos voisin. Tous les habitants étant sortis pour divers travaux, les singes s'échelonnent, deux en vedette, le troisième, en courant, pénètre dans la première case, s'empare d'une calebasse pleine et s'enfuit aux cris des habitants qui, avertis par nos appels, reviennent à la hâte, mais trop tard.
Je photographie trois femmes quelconques ({ui se trouvent devant mon appareil, accotées à la palissade lïeurie de notre enclos; un bel oiseau l)leu ciel plonge dans la vallée.
Mes colis pèsent de 18 à 23 kilogrammes, plus 2 ou 3 kilogrammes que le porteur charge d'ici de là pour son compte, au total 24 ou 2."i kilogrammes en moyenne, ce n'est pas exagéré. On peut admettre 30 kilogrammes pour des étapes quotidiennes de 10 kilomètres, porteurs chargés sur là tète et marchant assez vite, sans trop d'arrêts ; pour faire 20 kilomètres dans les bonnes heures du matin, il faut se limiter à 20 ou 22 kilogrammes. x\illeurs, en Afrique, des porteurs entraînés ou même ici des captifs maltraités peuvent porter davantage. Il ne faut pas donner aux porteurs de petits sacs pour leurs affaires personnelles, ils y accumulent tant de choses dedans et autour que bientôt ils n'ont plus de place sur la tête pour le bagage
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du toubab, ils trouvent ça tout naturel ces naturels, et s'ils sont fatigués, c'est que le bagage du blanc est lourd tandis que le leur ne pèse pas.
Au lieu de quatre poches sur le devant de mon veston fermé, il serait peut-être mieux d'avoir un étui léger en cuir, cousu, non colh'. ne craignant ni la transpiration, ni l'eau des hautes herbes mouillées, ni la pluie, ets'ouvraut à plat de manière à offrir au même coup d'œil les quatre cadrants à observer : boussole, montre, baromètre, podomètre, avec une feuille de papier dans le fond du couvercle où l'on noterait, tout en marchant, les pentes, les orientations, les distances. Les poches ont l'avantage de ne pas attirer l'attention, de ne pas surexciter les curiosités fatigantes.
Des bois d'une gorge voisine monte jusqu'à nous le parfum des jasmins.
A cinq heures, un petit cadeau de riz à la sauce d'arachide vient se joindre au modeste dîner de ma cuisine ; ayant très faim et mangeant très peu, j'achève en un instant un très léger repas. A six heures et demie on m'apporte un diner de riz et de patates préparé par la propriétaire, cadeau succulent ; j'aurais encore assez d'appétit pour y goûter volontiers, mais mon estomac est trop fragile pour im tel dessert! A huit heures m'arrive un magnifique riz à la sauce d'arachide, cadeau du chef; par gourmandise et politesse, par prévision, car demain nous n'aurons peut-être rien, j'en mange quelques grains. Ces deux dîners séducteurs m'arrivent bien mal espacés après mon premier brouet. .lai mal dormi après cet excès, mais j'avais bien reposé la nuit précédente, n'ayant pas dîné du tout.
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Ces renseignements sont sans intérêt pour la plupart des lecteurs, mais ils reviendront à propos à la mémoire de ceux qui pour la première fois auront à commander leur diner en pays nègre ; et le nombre de ces voyageurs augmentera tous les jours plus rapidement, maintenant que des portes d'entrée sont ouvertes de tous côtés.
Mercredi. — Sans souci ni gène du plein soleil nous quittons Diégué à dix heures et demie. Après avoir remonté assez haut dans la vallée pour trouver le gué, nous traversons le Dionkine et nous faisons presque verticalement l'ascension de la falaise en face. Le sentier des caravanes serait plus facile à suivre, mais les sentiers faciles ne nous apprennent rien, tandis que celui-là est caractéristique. Dès une heure le temps s'est obscurci, les menaces de pluie me sont venues en aide, mon peloton hâte le pas, réduit les haltes. Bientôt l'orage éclate derrière nous sur le côté du vallon que nous avons quitté ce matin, la pluie en rideau serré nous cache la falaise de Diégué, et de temps en temps vient jusqu'à nous ; elle nous cingle d'abord de quelques gouttes et bientôt nous rejoint à flots. Beaux éclairs, superbes tonnerres, la montagne tremble, l'étroite gorge de Donkine mugit comme une trompe. Grâce à ces stimulants nous faisons 21 kilomètres, ce qui avec l'ascension constitue une étape suffisante pour des porteurs.
J'aurais pu les récompenser d'une bonne parole, mais c'eût été pour eux justifier leur mauvaise humeur en paraissant m'excuser de l'effort imposé, — effort réel, car c'est sous des torrents de pluie qu'il a fallu grimper la falaise haute et abrupte. — Je serais resté leur obligé, tandis que, ne leur disant presque rien, ils se sont trouvés tout fiers, — oubliant leurs hésitations^ oubliant que le toubab
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a été obligv do vouloir pour eux, — ils sont tout fiers et môme étonnés d'avoir monté cette uiuniilie. Comme des animaux ils ont besoin de stiniuliuits, ils le savent et se les offrent réciproquement si le maître n'y pourvoit pas; ils s'excitent par des chants, des cris sauvages lancés contre la tempête qui jious enveloppe, des hurlements soutenus, qui m'ont fatigué autant que la course, moi civilisé nerveux qui ai besoin d'apaiser et non d'accroître mes surexcitations de touriste comblé ; ces genslà feraient merveille sous le fouet, ils le disent euxmêmes avec une naïveté convaincue.
Plus loin, en montant une colline, nous passons devant le village de Lambaoe, tout brillant d'or par ses orangers couverts de fruits; les longues et larges feuilles de ses bananiers dressées çà et là par-dessus les cases de paille ressemblent à de grandes oreilles tendues aux bruits du dehors, l'oasis paraît attentive au voyageur passant. Mes gens voudraient bien entrer ; il est coquet et séduisant ce village, or et lumière, groupé sur la pente, dans sa ceinture de purghères sombres qui forment sa tapade (sa clôture). Mais il faut gagner le plateau; si nous entrons dans ce bouf[uet d'orangers, l'étape est finie. On grogne, on insiste, on cherche de bonnes raisons ; on louche vers les femmes curieuses (*) qui nous lorgnent par-dessus la haie; tout est là pour Ihommebêtc, la femme résume, contient toute la volonté de là nature, le but, le moyen, la vie. L'important pour que la colonne reste mobile à mon ordre est que les porteurs ne se déchargent pas de leurs fardeaux; il faut surveiller les paresseux comme des mulets qu'on veut cm]>êcher de se rouler sur le dos.
DE BÂRâLANDÉ a TIMBI-TOUMI.
Nous arrivons sur le dernier plateau, large, vert, frais, planté, peupb' ; nombreux villages, le premier est Pamméon, ou Pammoye, suivant les dialectes.
Là un petit albinos ; il est blanc vieil ivoire de la tète aux pieds, borrible, quoique pareil aux autres négrillons
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(jui sont bons à voir. C'est que la couleur noire babille et leur donne sous le nu la désinvolture qui est la leur, celle d'une a-ssez jolie bète, tandis que ce petit monstre blanc crème, tout pareil par la foi-me d'ensemble, est laid par les rugosités plus visibles de sa peau; de plus il est inconvenant de nudité.
Jeudi 28 t'évriei-. — L(> village de N'endou est près
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dïci. Go ])lute;iii ('IcikUi, bien planté d'arbres, élevé à pic presque de tous les côtés, serait bon à habiter, on voit que la vie y est facile, les villages se touchent. Le chef de Hérico, Ouiiiaroii, me donnera des porteurs; non pas que les miens soient insuffisants mais en les déchargeant un peu nous allons plus vite. Après m'avoir logé dans de belles cases, bien au large dans un vaste enclos, le chef me propose de laisser là mes bagages avec mes hommes et de venir dans son missida, en me faisant escorter de mes deux gardes ; ses conseillers réclament l'honneur de me recevoir et lui-même pourra dans sa ville me faire plus d'honneur ; nous ne sommes ici que dans un foulahsso. Je n'accepte pas; nous demeurons néanmoins amis ; on gagne toujours à être le centre et non le satellite.
11 me demande des remèdes pour pou\(Mr faire des enfants à sa femme; elle l'attend, me dit-il, depuis quatre ans; hom! on nest pas vif sur le plateau.
Le lendemain nous descendons de Pamméon sur le Kakriman, escortés, au sortir du village, par douze ou quinze enfants nus, courant, dégringolant la pente et s'arrôtant en avant, aux détours du sentier, pour voir le toubab face à face.
Au départ le chef a fait donner encore ime calebasse de riz à Ali et à Alpha le marabout. Je repose la tète de ce saint en chargeant son fardeau sur la tète d'un porteur d'occasion ; il est maigre ! autant (|ue saint. Ce délassement lui rend un peu de ressort ; il est effrayé de mes colères, me dit Ali, et ne se reconnaît plus entre moi et Mahomet. J'essaye de l'apprivoiser, pour voir. Ces marabouts avec leurs planchettes à gris-gris sintro-
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(luisent partout, ils sont partout reçus et écoutés, c'est le r(''seau nerveux du corps musulman, et le corps musulman est le réseau nerveux du peuple nègre, de la mer Rouge à l'Atlantique.
Nous descendons par un joli vallon, grands arbres et l'ochers de grès, belle perspective sur le bas de la descente à perte de vue.
Après s'être abaissé de trois cents mètres, le sentier passe, à un petit escarpement, près du village de Létoundé. Des porteurs nous attendaient pour remplacer ceux de Vendou ; le chef et les habitants nous apportent des oranges à pleins paniers, pleins sacs de peau de bouc, pleines calebasses, elles roulent sur le sentier. Il faut par politesse s'arrêter un instant, mais nous n'entrons pas dans le village, mes hommes font trop de farces quand je ne les vois plus; ils vont, ou on les emmène, dans lea petits coins et... ca nous fait perdre du temps.
Mon pauvre estomac, tout en allant mieux, est le plus misérable appareil de la chrétienté, impossible d'avoir la paix; cette nuit, sortant de ma case un peu au hasard, au travers des pousses de bentaras (manioc), dans les maïs, les cotonniers, je trébuche sur des branches éparses et je tombe sur un délih' de magnans ; mordu aux pieds, aux jambes, dans la barbe je déguerpis précipitamment, à tâtons dans l'obscurité. Elle est gentille à l'œil cette petite fourmi proprette, mais en un rien de temps ses innombrables bataillons mangeraient un homme, la fuite est le seul moyen de salut ; quand elles entrent dans un poulailler, dans une étable, une écurie, on ouvre bien vite les portes; on raconte à la côte, qu'un prisonnier a été mangé dans une nuit. Le fait est qu'à chaque coup de
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pince le magrinn emporle un polit iiiorci'îui de chair.
Ces Noirs n'ont pas de cervelle, si on compte sur leur moral on n'en tire rien, mais on obtient tout ce qu'on veut si Ton se substitue à ce moral alisenl. Cela explique pourquoi un captif fait couramment beaucoup de besogne, son maître a de la volonté pour lui, tandis que le même homme livré à lui-même, n'emploierait pas sa force, ne ferait rien. Ainsi hier après l'ascension de la falaise, mes porteurs croyaient qu'un si mauvais chemin devait les avoir fatigués, et ils ne voulaient pas aller plus loin. A la halte ils s'étaient étendus mordant l'herbe, à plat ; il a suffi d'un mot pour leur persuader qu'ils n'étaient pas fatigués du tout, et sauf deux ou trois harassés, ils se sont relevc'S et animés à mille tours de gymnastique, faisant la roue, l'arbre droit, luttant à la course, à sauter; c'c'tait à qui serait le plus léger. Si on leur dit qu'ils sont las, ils n'ont plus de jambes; si ou leur dit avec conviction qu'ils peuvent aller, ils vont.
Mais cette intluence du caractère sur l'indécision, ne se rencontre pas qu'ici; on voit aussi ailleurs des gens malades qui se trouvent mieux lorsque le médecin leur dit qu'ils n'ont rien. L'hypnotisme est la base des formations sociales.
Ici, à 9 kilomètres, mes porteurs se croient très fatigués, la descente ayant et*' un peu brus(|ue ; je leur explique simplement, comme un fait, avec calme, ({u'ils •ne le sont pas; pour leur cervelle de hanneton c'est un renseignement snr. Ils se trouvent anssit(M tout dispos et achèvent rapidement, même avec excès d'indépendance, ir; kilomètres, malgré que la pente raide et le sentier glissant rendent la descente pénible poni' des hommes
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chargés sur la tête, d'un lourd paquet eu équilibre.
Nous rencontrons quatre noirs de Tormoso qui montent à Hérico, portant sur la tête chacun deux bambous; ce sont des hommes libres. Un peu plus loin un Noir porte une lourde botte de douze bambous pareils, c'est un captif; il ne paraît ni plus ni moins accablé que les deux autres Noirs.
Lorsque, chez nous, nous entrons dans une boutique, nous allons à la marchandise sans nous occuper du marchand; ici c'est le contraire, d'abord bonjour! tana ala? comment vas-tu? vas-tu vraiment bien? etc. Il faut remplir ces formalités sans en omettre et avoir l'air de s'y intéresser, de n'être là que pour ça. Il faut faire connaissance sans arrière-pensée, devenu Fami on peut demander un verre d'eau ou acheter ; et on obtient proportionnellement à la sympathie qu'on a éveillée, à la place qu'on a conquise dans la pensée intime de l'habitant. De là des lenteurs diplomatiques; mais il n'y a pas d'autre moyen de pénétrer dans ces esprits; si Ion offre 10 francs pour une orange avant de s'être présenté, le Noir s'enfuit pressé par la peur, tandis que pour quatre bonjours il vous en apporte un sac. Cet être est timide, il faut devenir son ami pour l'entr'ouvrir ; n'est-ce pas le conseil de La Fontaine : « Pliébus et Borée »?
Cette journée a été fatigante sous les réverbérations concentrées du soleil, dans les parties du sentier encaissées entre les falaises.
J'ai ramassé un échantillon d'hématite pendant la descente. Près du sentier un petit champ — un mètre carré — de papillons verts, bleus, blancs, de mille couleurs, serrés les uns à cot(^ des autres, battant des ailes, ressemble à
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un champ de pcMalos aii\ vives couleurs, que la brise ferait miroiter au soleil.
Au bas de la peu le uies hommes voudraient s'ajrêter, mais il n'y a pas de vivres à bord, ils continuent. Cinq porteurs viennent me déclarer qu'ils veulent s'en aller; dans ce site isolé je n'ai aucun moyen de me passer d'eux, ils le comprennent, on leur a tenu là-haut des propos ({ui les ont troublés. J'accepte; n'ayant pas d'autre réponse à l'aire, je la fais du moins sans hésitation, afin de les tromper; c'est une chance de salut, car eux non plus n'ont pas grand moyen de se tirer d'affaire en ces lieux ennemis; on leur a promis des avantages peutêtre, mais ils hésitent à perdre le certain pour l'incei'tain. Mon indifférence évidente a troublé leurs calculs, ils ont réfléchi et presque invoqué leur droit de rester avec moi.
Plus loin deux porteurs se détachent de la colonne pour aller... boire dans une case qu'on aperçoit assez loin sur le côté du vallon ; c'est bien inutile pour de l'eau, nous traversons à chaque instant des ruisseaux limpides ; si chacun courait à son désir nous n'avancerions guère. Je suis toujours à l'arrière de la colonne pour éviter qu'elle s'allonge ; ces deux hommes avaient déposé leurs fardeaux près du sentier, je lais détacher le petit paquet de leurs nippes personnelles qui y est adjoint, et je mets mes deux colis sous la garde d'Ali, il restera de planton pendant que j'irai cherchei" d'autres porteurs; je considère ces deux indisciplinés comme démissionnaires, au risque d'être obligé de réduire mon bagage. A une heure de marche je rejoins mes gens qui se baignent dans un torrent et j'envoie deux fidèles prendre l(>s colis laissés
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en arrière. Mais les deux réfractaires inquiets de se voir si facilement abandonnés sont bien vite accourus humbles et soumis, le petit reste de rébellion qui fermentait encore parmi les plus excités s'est éteint; si bien que le soir à Tormoso, malgré quïl n'y ait qu'un quart de ration pour toute cette journée de 18 kilomètres, plus les orangers du matin, chacun l'ait bon visage; et le lendemain matin chacun vient dire bonjour d'un air pitoyable.
Tormoso, où nous nous arrêtons, est à cent pas du Kakriman, 400 mètres d'altitude ; c'est un village de captifs appartenant au chef de Hérico ; il est enfoncé dans un replis du terrain, l'air n'y circule pas, aucun rayonnement ne se dégage, mon système nerveux étouffe, cependant le thermomètre ne marque que trente degrés dans ma case; c'est l'action actinique, tellurique, qui produit cette oppression insupportable pour l'Européen et qui n'est pas proportionnée de la température.
Les incidents que je cite plus haut sont de simples exemples, car c'est tous les jours la même chose ou analogue ou pire. Il faut cheminer sans cesse dans la cervelle des indigènes pour diriger leurs pensées, palabrer avec les chefs et les habitants pour obtenir des cases et des guides, trouver des vivres, faire avancer la caravane; toutes choses faciles, de mince résultat partiel, mais nécessaires, qu'un rien peut entraver et dont l'insuccès peut à chaque pas tout arrêter ; il faut surveiller les intrigues des partis, ennemis de votre présence dans le pays, qui cherchent par tous les moyens à vous mettre dans l'embarras, à vous empêcher d'avancer, sans se compromettre vis-à-vis de l'Almamy.
Et à la fin de ces préoccupations plus ou moins
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sérieuses, le bul lui-iiiènie est-il important? Mais peu importe maintenant, une fois en route il faut s'y attacher, ne plus s'en écarter, et r«'ussir suivant le plan conçu (l'avance ; si Ion admettait (|iiil soit possible d'y renoncer, autant vaudrait s'endormir là. n'importe où, et pour toujours, comme tant d'hommes meurent ou sont morts ignorés, comme tant d'hommes qui ont fait de grandes actions peut-être, sont morts sans que personne pense à les remercier d'avoir défriché la route ; et cependant la marche de l'humanité s'appuie sur leurs travaux. C'est la loi, chaque génération est un échelon inconscient dans l'ensemble, son devoir est de recueillir les progrès précédents et à son tour de former l'appui plus élevé du progrès suivant.
Je lis monPlutarque, la Vie de César, cela désintéresse plus que cela n'encourage; il a fait de grandes choses, il a agi plus en chacune de ses heures que je n'agirai dans toute ma vie, et puis? La force qui le conduisait est restée vive jusqu'au bout, ambitieuse, avide d'action ; il est mort, d'autres ont suivi, riiumanité monte sans pouvoir rieu rapportera ceux qui ont guidi' ses premiers pas, le bonheur individuel est dans l'heure qui passe ; buvez frais, mangez chaud, et tenez-vous le coMii'à l'aise; lisez, chantez, charmez votre esprit et a os sensibilités, faites le bien, aimez vos amis, détestez vos ennemis si vous savez haïr, on dit que c'est une délectation, je l'ignore et ne le regrette pas. Mais le bonheur de l'heure présente n'est-il pas dans l'action (pii (b'pense notre vie au service d'une idée utile au progrès de tous? les Mus de l'humanité sont dans cette loi de charité.
Mais j'oublie mon métier de nègre et le Foutali qui ba-
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lance au soleil sa jungle pleine dattirantes surprises. Il faut un effort de volonté pour se tenir attaché aux humbles réalités du chemin, quand il est si réconfortant de vivre avec les dieux de ma petite bibliothèque,... cet étrange et plaisant Montaigne. Mais n'est-ce pas pour imiter leurs actions que j'admire, que je cherche ici un des secrets de l'avenir? leur exemple m'attache à ces travaux après me les avoir fait choisir. Pour
chaque homme son action est grande, car elle ï I
I / est proportionnée à sa Aaleur. ' ••' ■' n '•'
On m'annonce une caravane de 150 saracoletsqui vont vendre
à Rio-Pongo, du
moins ils le disent, bœufs, cuirs, produits divers. Ils viennent me saluer de la part du roi de Labé; soit, fais-les venir; bonjour, enchanté, bon voyage.
Ils ont un air singulier pour
de paisibles marchands, j(^ les croirais plutôt délégués (le l'aimable Gassimou ; mais ma troupe est alerte et notre poudre est au sec.
Vendredi. — Rien à manger, le sac au riz est à la lessive (*). Rien dans le pauvre village ou du moins Ali ne sait rien obtenir, il est trop bavard, il exagère les tana ala. Je lui donne de l'ambre et des instructions précises, j'espère qu'il trouvera; je lui désigne des cases où hier en arrivant, traversant le village, j'ai aperçu des grains
divers. Il est vrai que ccst son diiiiuiiclio niusiiimaii. il aimerait ne pas voyager, car il est vertueux. J'ai vu mon mysti(|ue marabout marmotter à quelques portes des paroles inspir(k's, des paroles mauAaises, je le crains.
Le soleil devient chaque jour plus chaud et la côte à gravir, de l'autre coté du fleuve, est en plein soleil couchant, le pire des soleils. Peut-on sinquiéter de si peu ! quand on voit que César allait en huit jours de Rome au Rhône, et qu'avant midi il avait massacré 50 mille hommes, n'en perdant lui-même que quelques-uns ; c'est bien surprenant. Cela se passait au temps où nous étions les barbares ! Est-ce que dans mille ans les habitants du Foutah liront nos campagnes actuelles en Afrique comme nous lisons la Conquête des Gaules par les Romains? Je voudrais bien chevaucher un instant dans les conditions oii manœuvrait César. Le certain est quil avait intelligence, caractère, volontf'; ; il a étt» à son heure une des forces de la nature dans l'humanité. Chacun agit suivant ses forces; l'émotion, le plaisir ou la peine demeurent proportionnels, le rapport est constant ; iSapoléon à Austerlitz n'a pas eu plus de satisfaction du succès de ses combinaisons que je n'en ai à gagner une partie d'échec. Dans la vie chacun aborde une lutte à sa mesure, ne sont malheureux que ceux que les circonstances, comme une prison, retiennent hors de leur voie.
Je photographie deux ^•ues du Kakriman ; à Tormoso il coule à douze mètres cubes à la seconde ; il a plus d'eau ici que le Cogon à Sangarégui, mais il pleut depuis quelques jours, il est peut-être accidentellement gonflé, pour la saison. Ce volume d'eau est lai'gement suffisant pour (les barques à fouils^plats : un bnlag(> pourrait être orga-
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iiisé, économique et suffisamment mpide; chemin d'intérêt local pour desservir le premier étage du Foutah. Je descendrai par là pour étudier les rapides. J'ai vu hier de beaux benténiers, plus grands qu'il ne m'est nécessaire ; j(» demande le prix d'une pirogue ; on peut m'en consh'uire une en vingt jours, pour 125 francs, de grandeur très suffisante pour nous. L'envoyé que j'avais chargé, eu 1884, de reconnaître le bas Tomine, en aval de Kadé jusqu'au Géba, en avait fait construire une en dix jours pour douze passagers, pour 100 francs.
Une douzaine ou deux d'oranges reposent du malaise que cause une exposition prolongée au soleil.
Ali a trouvé un peu de mil et de manioc, il repart pour visiter les tabanques des alentours, la grande banlieue.
Cette nuit, temps noir, pas aperçu une étoile; aujourd'hui ciel découvert. A quatre heures après midi je n'ai que 28 degrés dans ma case, mais pas d'air, on est bien mieux sur la montagne. Peu à peu nous avons acheté de tout, manioc, riz, maïs, mil, poulet. Je déjeune sur le tard de purée de manioc, — un régal, — poulet sauté et boîte de légumes au jus, avec divers ingrédients aborigènes ou civilisés ; mon cuisinier déclare que ça sent bon, mon vif appétit apprécie ; mon foie a senti la carotte avec tressaillement je suppose ; santé parfaite pour aujourd'hui.
Etranges ces Noirs en visite, assis là sur leurs talons, dans leurs guenilles, portant avec confiance leurs arcs de bambous et leurs flèches de roseau, efficaces il est vrai contre des armes pareilles, terminées par un fer barbelé, long et gros comme un crayon.
Je vais prendre une dilatation d'estomac à me nourrir
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de purée de manioc et d'orangeade ; il y a peu d'oranges dans ce village, j'en ai niaiit>(' ton! an plus vingt aujourd'hui.
Pris deux vues d'une case à côté de la mienne, entou-
ri'-e d'une petite plantation de quelques pieds de manioc.
On fabrique ici des poteries, ces ouïes d'un joli profil
forme Campana, dont on se sert dans tout le Foutah et h
^^ la côte. Ils font cela à la main, devant leur
^^ . ' - porte, sans aucune installation; là
'AUtmÙè'Wt//i^ ^ im<? quarantaine cuisent en tas(*), su-
"':&r^^^'^ perposees en rond, sur trois
■y^^^^^% [y 1 rangs, formant un puits où le
potier active un feu vif de charbon de bois.
I Le temps est lourd dans ce
Mr^l — bas-fond, deux hautes
falaises encaissent le
fleuve et la berge où est le village, il n'y a que 800 mètres de l'une à l'autre.
Si je suivais les routes ofiicielles j'aurais moins de peine, mais je ne verrais rien, les bons sentiers traversent des champs faciles tous pareils. Les chefs sont contrariés que je passe ainsi à travers leurs retraites, chacun fait ce (|u"il peut pour me persuader que je serais mieux sur la grande route.
Mes hommes ont cueilli quelques fruits de Buë, petit melon de bois vêtu de drap vert et rempli d'une moelle sèche blanc rosé ; c'est le |)aiii de singe; ils mangent ça
DE BARALANDÉ A TIMBI-TOUMI. 173
très couramment comme un aliment ordinaire, c'est bon avec du lait, disent-ils. L'aspect est appétissant, le goût n'est pas désagréable, l'effet rafraîchissant; on pourrait le cuisiner en France. Le D'" Bouchut qui l'a étudié lui a trouvé des qualités hygiéniques, bon pour l'estomac et l'intestin, bon contre la diarrhée des enfants. Cette pulpe farineuse mérite d'attirer l'attention, car elle abonde, on n'en fait rien, pas plus d'ailleurs que de la plupart des autres produits du sol.
Samedi M . — Ali prétend que c'est lundi. Nous partons de bonne heure afin d'être en haut de la colline en face avant qu'il fasse chaud. Le chef de Loukouta, premier village que nous devons rencontrer, m'a envoyé deux porteurs de la part de son maître. Je traverse le tleuve sur les épaules de Kankou et nous faisons vivement notre petite ascension, 400 mètres environ.
A Loukouta le chef vient sur le sentier m offrir l'hospitalité, jusqu'à ce que les porteurs qui doivent remplacer les deux de ce matin soient arrivés ; Ali accepte bien vite, il faudrait se reposer tout le temps avec ces gaillardslà, pour eux le but de la vie est par trop restreint à la minute présente. Je le bouscule sur sa bêtise. J'explique au bon vieux que je désire avancer encore avant que le soleil soit haut, et je le prie de me donner un homme libre pour me montrer le chemin; il me comprend et je repars laissant deux charges, — les captifs portentpaquet, mais un homme libre, ici, fi donc ! — à la garde d'Ali ; d'Ali fort grognon de mon algarade, car monsieur a de l'amour-propre. Je crois qu'il tentait de prendre de l'autorité sur mes décisions, pauvre bête ; mais fine bête, il supplée au défaut de caractère, se rattrape et s'impose par
KAHEL.
les faits inévitables |»iiis souvent (jiie je ne voudrais. A 12 kilomètres deLoukouta, presque liorizontalenieul. Dons arrivons au village de Débéa. Arrivés là vers dix licnres, nous nous arrèlons sur un lerlre, à l'ombre Jioire dun arbre toulîu, et attendons le retour du parlementaire (|ne j'ai envoyé cliez le chef du village.
Pendant que nous sommes
sur ce monticule, les gens du
village que la rumeur a
pr('venus apportent des présents, oranges, baïunu's, manioc, diabérés, patates; un tout petit noirot vient dans le sentier (*), ses deux petites mains pleines d'une grosse orange; il est aussi nu que noir, ses petites jambes se ])erdent dans l'herbe, sa démarche inhabile est chancelanle, il a le nez barl)ouillé, mais les bons yeux naïfs de l'enfance qui croit toujours faire un acte important.
Ces présents arrivent en procession, par curiosité et je crois aussi par politesse, car le Foulah qui possède est volontiers généreux, si c'est du bel air. L'accueil est
DE BARALANDÉ A TIMBI-TOUMI. llS
d'ailleurs très divers, ce qui vient de la diversité des races confondues sur ce territoire, dans ces montagnes où depuis des siècles, des peuplades repoussées du reste de rAirique, décimées, se sont réfugiées ou ont été amenées captives. Il y a des villages grognons qui ne veulent rien donner, des villages intéressés qui voudraient vendre au poids de Tor, des villages polis où l'on reçoit officiellement, des villages gais où l'on fait fête et tapage, des villages simples et naïfs où Ion offre tout pour l'honneur de recevoir le Blanc, des villages impoliment curieux, des villages de captifs, sombres, indifférents aux fardeaux de la vie, la pensée absente ; enfin des villages bien portants, des villages malades. Ici on est un peu familier, mais en somme bonnes gens, on ma apporté par petits lots cent cimjuante oranges.
On me loge; le vieux, très vieux chef du village vieiil me voir soutenu par son frère un peu moins vieux ; il a déjà vu un Blanc, il y a longtemps, il est bien content que les Blancs passent chez lui ; il simagine que tous les Blancs qui voyagent passent ici. Ils ont les traits assez fins, mais on ne peut rien leur dire qui ne se rattache à la pratique immédiate de la vie ordinaire, ils ne comprennent rien autre.
Ma case est envahie par la curiosité féminine qui perd toute timidité dès qu'elle est en force, et ne tarde pas plus d'une minute à devenir véhémente ; il faut voir le Blanc, lui serrer la main, connaître le contact. Il y a là une collection de jeunes beautés de quatorze à seize ans, qui ont un art ouvertement pratiqué pour se mettre au bon jour, une coquetterie de bète toute naturelle. Comme il me faut des porteurs, des vivres, des cases,
176 KAHEL.
je n'écondiiis p('l'sollll(^ Mais au bout de cinq minutes, ceux ffui attendent dehors disent à ceux du dedans qu'ils sont indiscrets, on son va, on revient; puis je ferme ma porte, j'ai un instant de paix.
Les oranges restent à ral)andon, mes hommes n'en veulent plus.
Le propriétaii'e, ou du moins l'habitant ordinaire de ma case est, paraît-il, un pauvre homme, il est allé mendier du riz pour me l'aire un cadeau, ce sont des mœurs du temps d'Homère ; je le remercie et l'indemnise largement.
Ce village est bon à habiter ; j'ai 26 degrés dans nui case ;iu plus chaud du jour; bon air des monta gu(>s voisines, collines couvertes d'azalc'es, Heurs et parfums de jasmin, rhododendrons bizarres à belles fleurs rose violet, arbres divers de la V(''gétation spéciale à ces altitudes et latitudes.
Interrompu pai- une belle lille de dix-sept ans, lèvres minces, nez droit, nullement écrasé, jolie taille, venue pour me set'i'ei' la main, comme on ^■a puiser de l'eau à la fontaine. La visiteuse, un genou en terre, tend une main, l'an Ire soutenant le ])ras comme si elle ofl'rait la main (jui esl tendue (*), le geste est gracieux. Je serre la patte et jv reprends ma plume eu disant: Hintiité^ c'est-à-dire
DE BARALANDÉ A TIMUI-TOUMI. 177
« ôte-loi de mon jour )>, exclamation tempérée d'ailleurs par un accent hospitalier. Il ne faut pas oublier que chaque personne qui entre ou sort interrompt le jour comme une soupape à lumière; à chaque visiteur qui s'attarde dans la porte, les premiers arrivés poussent le cri : Hirmité l
Le soir, le chef du village m'envoie une calebasse de mil avec sauce, le propriétaire de la case une calebasse de mil bien cuit sur les indications de Kankou, sans sauce, mais il l'a noyé de songala! pas très heureux le mélange, à mon avis, mais il ajoute son petit effet dans l'ordinaire, car je n'avais que trois quarts de ration à distribuer. Je dine d'un peu de maïs et de chocolat.
Demain Timbi et bientôt Timbô. Je déjeune d'un peu de lait cossam (lait tourné) et de maïs eji poussière (|ue j'ai fait préparer par une femme du pays, il est passable. Près de là un joli torrent de ((uati'e mètres cubes à la seconde, que l'on passe sur un large pont fait d'un tronc d'arbre taillé à la hache. Le volume d'eau indique des collines ou des plateaux étendus en amont ; on voit eu etfet une longue perspective de coteaux bien verts surmontant la région où nous sommes.
Rencontré dans un bois des fabricants de fer, les maîtres de forge du lieu ; ce sont le plus souvent, toujours peut-être, des captifs; ils fabriquent leur charbon de bois a^ec un bois rouge comme de l'acajou, mais dur et lourd, susceptible d'un beau poli. Ils alimentent quatre ou cinq haut^ fourneaux en même temps. Les environs sont encombrés de scories que la végétation recouvre à mesure. Quand ils ont épuisé un gisement, ils vont construire d'autres fourneaux ailleurs ; gisement
178 KAllEL.
e/?z/Z6'e veut dire qu'ils ne peuvent plus liiiiuisscrlc niinL-rni à la main, et (|ii'il faiidi'iiil ci'eusor ou fondre des roches. Le minerai abonde, mais il n'est pas également bon partout. Avec peu de perfectionnement on aurait là du fer au bois à bon compte pour les usages locaux et le commerce intérieur ; le fer et beaucoup d'autres choses.
Les produits agricoles alimenteront mal nos relations commerciales avec l'intérieur, il faut avoir recours à des produits plus n'-munérateurs. L'Afrique peut faire chez elle une certaine industrie, et elle la développera avec l'activité violente quelle apporte à tout ce quelle fait. Pour l'organiser sûrement, il faut avec soin écarter toutes les possibilités de spéculations, et ne confier l'œuvre à faire qu'à des travailleurs. Nous avons à la côte et en France un certain nombre de maisons de commerce qui ont fait leurs preuves dans ce difficile métier, elles ont un personnel expérimenté qu'il serait impossible d'improviser ; à ces maisons il faut remettre le soin de faire les frais d'installation pr«'inière, afin qu'ils soient pratiquement dépensés, et les indemniser de leurs risques et peines eu leur en laissant le bénéfice. Le métier est trop périlleux pour supporter dès le début la concurrence; la spi'culation malsaine seule trouve son compte à des situations hasardées.
Nous n'avons pas fail ici des conquêtes difficiles pour le. seul |)laisirde posséder des territoires étendus et inutiles, pour avoir des colonies exclusivement militaires; il faut prévoir dans l'avenir une utilisation commerciale, industrielle et agricole de ces territoires au profit de tous; mais de môme qu'il a fallu conquérir par les armes sur les habitants, il faut maintenant conquérir sur le sol.
DE BARALANDÉ A TIMBI-TOUMI. 179
Pour cela il faut ouvrir lo pays à un corps d'élite capable de défricher, au petit nombre de ceux qui le connaissent, qui peuvent s'y installer et le mettre en valeur ; après cette deuxième conquête on appellera le public ; dire dès les premiers jours : « Le pays est ouvert à tout le monde », c'est rappeler que le pays n'est accessible à personne. Et dans l'inconnu des simulacres de travail colonial, la spéculation ramasse l'argent des nigauds ; les désastres qui s'ensuivent jettent la déconsidération sur la colonie, et les actionnaires dépouillés crient au scandale ; ils n'ont cependant que ce qu'ils méritent, ayant accepté en eux-mêmes des principes de jeux contraires à la loi du travail. Si le gouvernement républicain est le syndicat des honnêtes gens, comme cela doit être et comme il montre parfois une tendance à le devenir, il nous doit cette organisation saine et puissante de nos colonies ; s'il n'agit pas ou s'il suit les habitudes créées par la spéculation, il se fera inconsciemment le complice de ruines certaines, il en souffrira.
Voilà la fin du jour, les curieux rentrent leurs yeux^ je vais dehors respirer le bon air; il a fait froid cette nuit, temps découvert.
Dimanche 12 février. — Ce matin, à six heures et demie, par un clair soleil levant, le thermomètre marque 12 degrés. J'essaye au petit jour, avant de partir, de photographier un polon (arbre) et un oranger; j'achève quelques notes, topographie et agriculture. On ferme le dernier paquet qui attendait l'appareil ; une femme à cet instant m'apporte un peu de mil cuit et de lait cossam ; je lui donne des boucles d'oreilles. Je goûte à sa cuisine, — c'est toujoirrs un plaisir d'être poli ; — mais ce n'est qu'une formalité, Allens et Manel à pleine bouche avalent
180 KAIIIÎL.
le contenu de la calebasse ioui en achevant de se mettre en colonne. En ronte jo grignote nn peu de peptone; je m'imagine que c'est nii bon aliment associé au régime des féculents quotidiens.
Nous suivons une corniche à nii-hauteur, au liane d'une haute falaise ; au-dessous, la plaine à perte de vue est couverte de villages ou agglom»''ralions de cases à demi cachées sous les orangers et les bananiers. Du dernier tournant la vue s eh'ud sur la riche plaine des Tiinbi.
A 2'', 25 j'aborde Timbi Médina ; mais la ville se compose de quartiers séparés, je trouve avec peine le missida, point d'orientation. De rues en places le guide se perd ; enfin nous arrivons à la case du chef. J'attends sous l'oranger pendant (juon va le prévenir : il est en palabre officiel; je vois sous l'auvent que sa cabane est pleine de })ersonnages attentifs assis sur leur derrière. On me dit (]u"il doil partir demain pour Timbo, pour faire renouveler si c'est possible ses pouvoirs arrivi'S à leur terme (on me l'avait en effet aunouci'ï hier). J'atleiuls ciiu{ minutes, puis ne voyant rien venir, Jii rien d'hospitalier dans les dispositions de la foule (|ui me serre d Un peu Irop près, je demande une réponse tout de suite, au grand scaiulalc de la haute assembh-e doul j'eulends les grognements renfernu'îs.
Le deuxièuie elle! du xillage, — le sous-<-her par conséquent, — vieul nw saluer el uu' conduit dans une case convenable, mais (pii. à mon avis, est insuffisante pour un village aussi important. Je le renvoie ou plutôt je le laisse là avec sa case, se répétant tout haut les. paroles que je viens de lui dire en français ou du moins que je me disais à moi-même ; il retourne mes mots comme
DE BARALANDÉ A Tl.MBI-TOUMI. 181
un ours qui aurait trouvé un pot de miel vide, il cherche à en découvrir le sens, car il a, paraît-il, habité la côte, il sait des mots de toubab ; je retourne au palais royal. Le roi me fait dire qu'il me recevra dès qu'il aura terminé avec son asseml)b''e. Je réponds que ce n'est poinl me satisfaire, qu'il (h'signe des cases, je l'y attendrai, il viendra me faire sa visite. On va, on vient, l'assemblée se récrie, mon interprète n'ose plus se risquer là-dedans ni me désobéir, et quand il y est, il n'ose plus parler. J'entends du bruit, je vois des boubous s'agitera la porte, je me rapproche et je dis quelques mots à Ali qui est dans la cage aux animaux ; on me conduit à d'autres cases. Elles sont vastes, bien construites, mais on ne les a pas balayées avant de m'y introduire ; chez de pauvres gens j'ai couché dans \e poulailler, mais ici cette négligence est coupable. Enlin ! je suis debout depuis cinq heures et demie du matin avec mon jeton de peptone pour tout déjeuner, il est trois heures et demie, je m'assieds avec plaisir; cependant de son petit balai une esclave leste et preste balaye les pailles et la poussière.
Les femmes envahissent ma case, mais je crois n'avoir rien à attendre des gens d'ici, je n'ai pas de ménagements à garder, M'Bar, sur un signe, fait sortir toute cette volaille qui repasse sous la porte en jacassant. J'attends mon bagage qui est resté à 2 kilomètres et demi, à l'autre bout du village.
Timbi Médina est une ville riche, cases bien closes, enclos bien entretenus, poternes en murs de terre, places balayées, proprettes. Orangers de 10 à 12 mètres de haut; on ne cueille pas tous les fruits, la terre en est couverte. Il faut occuper cette région, un peu liumide
182 KAHEL.
peut-être, mais facile à drainer. Les habitants sont iniïiients, c'est une petite capitale, eu rivalité d'influence parfois avec Timbo, un étendard y prendrait racine ; que de facilités pour la conquête !
D'après le baromètre nous n'avons monté en somme (jue de 500 mètres ; nous aurions pu éviter, je crois, les escarpements de Débéa en les contournant par le nord. Je vois cela pour une route, pour nous il est mieux d'avoir pris par en haut.
Un brave homme m'apporte un œuf frais, je lui fais signe de poser là son œuf et je le remercie, les gens du dehors accueillent la nouvelle de cet événement avec satisfaction ; ils ne mangent pas les œufs et c'est gri-gri de le voir accepté par le blanc.
Mon logement compte cinq cases dans un vaste enclos. Des bandes de pigeons vont et viennent, coquettant sur la place ; je fais installer un piège' en filet apporté tout exprès, mais inutilement; il est mal présenté, les pigeons ont tourné autour. Un grand filet serait, pour s'approvisionner, la meilleure des armes, économique et sûre; en quelques minutes on prendrait deux ou trois douzaines de pigeons. Mon insuccès ne tient qu'au peu d'attention que j'ai donné à l'expérience.
Ce matin, pendant la marche, d'un village voisin de notre route on m'apporte des poulets, mes porteurs les suspendent par les pattes à leur bagage avec des lambeaux d'écorce ; c'est l'habitude, ils font ça très adroitement.
Pour que le photographe soit impressionniste, il faudrait qu'il puisse reproduire en même temps que le paysage le vif courou coucou du pigeon, le couou cou plus voilé de la tourterelle, ces roucoulements rem-
DE BÂRALANDE A TIMBI-ÏOUMI. 183
plissent l'espace et nous arrivent sans trêve du fond de riiorizon.
Le soleil porte à la colère, il est bon de le reconnaître pour ne pas se fâcher à tort ; il vaudrait mieux ne jamais se mettre eu colère, rester toujours en possession de soi-même ; ici les cliefs sont toujours impassibles, en apparence, la A'ivjicit('> est de très mauvais ton (comme partout d'ailleurs) ; mais il est difficile de ne pas céder au climat ou à la nécessité qui exige parfois un peu de jiianifestation.
Il a l'ait froid cette nuit, dans tous les enclos j'entends tousseï' ; et comment ne pas s'enrhumer à courir tout nu ou à peu près dès le matin, par 12 degrés de température?
Lundi. — Le roi de Médina, Modhi Saga, prétendait que j'aille le voir, lui parler, lui faire ma cour; il m'a envoyé son entourage, les esprits ont tourné contre son obstination, il est venu. C'est un bon vieux (jui vaut mieux que ses sujets, comme presque partout les chefs dans ce pays. Il portait la bague que je lui ai envoyée en remerciment de son dîner d'hier soir. 11 a beaucoup insisté pour que je dispose de toutes choses à ma convenance dans son royaume ; c'est hi formule dune politesse toujours agréable. Je n'ai rien demandé, bien entendu, il ne faut pas confondre les affaires souvent orageuses avec les visites de cérémonie dont la quiétude est la caractéristique; je veux seulement remarquer, en passant chez ce nègre, que la politesse, formule de la vie sociale que l'on retrouve partout parmi les hommes, est toujours l'expression généreuse des meilleurs sentiments ; c'est l'expression naturelle de la loi de charité, loi de réciprocité qui conduit l'humanité et dont nous avons Fins-
18i KAIIEL.
tinct. J'ai remis la siiilo de la conversation au momeiil où je lui rendrais sa visite; mon interprète est absent, je crains de ne ])as dire bien exactement ce que je veux dire.
Le village de Diaïa Kadé appartient, paraît-il, à ce bon vieux roi; il sail lliisloire de mon excursion sur le touldé Paray et le iu(''c()utenl('ment qu'elle a causé dans le pays. Mais lui. me dit-il, n'est pas mécontent, et si le chef de l'endroit iii;nail contrarié il l'aurait fait amarrer et amener ici. Le tVnt accompli a toujours raison clie/ ces gens-là, il est la (bmionstration de la force ou du droit, ce qui pour eux est tout un; chez les nègres la force prime le droit! Chez le musulman, c'est la juste conséquence du fatalisme.
Depuis la visite du roi les gens du village sont moins obsédants de curiosit*', ils se tiennent à distance, j'ai la paix sans trop de peine. La population non pas hostile, mais hardie, indiscrète, a obstrué mon repos dès mon arrivée, j'ai pris le parti de renvoyer tout le monde.
Ces gens qui s'imposent ne sont le plus souvent que des gens de peu de cho.se, inutiles et non des personnages doni on ait à recheridier l'inllueuce; leur mécontentement n'est dangereux (|ue s'il est encouragé par les chefs.
Onana, Noij- anglais de Sierra-Leone au service d'ime maison française du Sénégal, vient me dire des bonjours. Il me dit qu'il est Anglais, mais très dévoué à la France ; il faut venir chez les nègres pour voir un Anglais dévoué à la France ; si je pouvais l'embaumer, ce phénomène, je l(! rapporterais en Europe, à Grévin ou à Tussaud ; les Anglais eux-mêmes voudraient le voir. Il est arrivé- sur
DE lURALANDÉ A ÏIMBI-TOUMI. ' 185
los talons (lu roi et n a pas perdu un mol de ci^ que nous avons dit, aussi n avons-nous rien dit.
Le froid ma donné des névralgies. Altitude 880. Mon baromètre est tombé dans un ravin, mais il ('dait dans une caisse, sur latèle de son porteur qni dégringolait avec lui, à la suite dime bataille, dénouement d'une vieille haine; jespère qu'il aura ('d<'' j)r(^serv(''.
Le roi est vieux, ses femmes sont jeunes, presque autant que sa fille qui paraît avoir dix-sept ans. Ces vieux réfléchis qui pullulent laissent de leur âge mûr une génération portée plus à la pensée qu'à l'action.
Elle est très bonne à voir cette souple jeujiesse, on ne trouve qu'à louer; l'œil est vif, les traits sont quelconques, mais l'ensemble est engageant ; la forme, les reflets, l'animation des lignes, tout est content de vivre et de plaire; de plaire à cet homme barbu et blanc qui semble fait d'un nuage d'été, et qui vient sans doute de là-haut, de chez les Dieux, choisir parmi les hommes une beauté digne de son regard. Combien de jeunes beautés sous notre ciel gris gémissent dans leurs gros vêtements et voudraient non moins vivement que cette nue princesse faire effet de leurs joyeux détails ! Ici ça va tout seul, la jeunesse se pare de tout ce qu'elle possède ; les principes n'ont rien à A oir dans la difïérence des usages, le soleil est la seule cause, le seul intermédiaire. Mais c'est l'habitude depuis l'enfance, personne ne le remarque, ce n'est pas remarquable, le regard ignore l'indécence ; jamais la convoitise n'a excité ses feux, il n'a pas connu la privation, il n'a pas eu le temps de former un désir, la réalité toujours présente lui évite le rêve?
Mais l'œil est puni de ces éclairs esthétiques, — l'œil
186 KAIIEL.
européen j'entends, l'oeil délicatement élevé en serre, à Paris où tontes les femmes, à trent(5 pas, sont jeunes et de gracieuse tournure; — pour un modèle qui Tarrête il se déchire à cent sorcières échinées ou houffies ; quand il en passe je baisse les yeux et je me pince le nez.
Je rends au roi sa visite; il est empressé, affable sous sa l'orme de singe frisé. Il me montre son chassei)ot modèle 18()6, bien entretenu. Ces gens achètent facilement de bons fusils, ils nous donneront quelque jour de rembarras ; il vaudrait mieux s'en faire des amis puis(iue c'est possible. C'est possible et c'est facile, et c'est le seul moyen pour nous de posséder effectivemcul l'Afrique, chaque jour d'observation depuis quinze ans me le démontre. Je l'ai dit en 1880, il me semblait même que j'avais été vivement compris, mais les intrigues très actives de spéculations inavouables ont détourné le coui"int d'intérêt national que j'ouvrais là; ca s'est terminé ail profit de trois ou quatre poches, aux dépens de quelques actionnaires; nous avons perdu le Niger et par suite la meilleure part de ce Nord Al'ricain dont il nous reste des restes.
Les causes de ces défaites sonl si simples, le geste à l'iiire [)()ur les éviter élnit si modeste, qu'on demeure su r- [iris de la primitivité de noire esprit colonial ; les bonnes Mïîontés et le dévouement des honnêtes gens ne sont pas encore arrivés à posséder toute l'autorité, mais chaque jour nous rapproche de ce progrès. Nous trouverons aujourd'hui dans le concours de tous l'expression de notre esprit national ; dégagé de l'esprit de spéculation égoïste, cherchant dans la prospérité des intérêts généraux le bien de tous les int('rèts particuliers, nous reconnaîtrons ipie
DE BARALANDÉ A TIMBI-TOUMI. 187
l'Afrique n'est pas un simple magasin de noix de cocos, mais qu'elle peut et doit être un puissant empire, dont il l'aut organiser la force pour l'associer à notre avenir.
Lundi matin, nous partons à sept heures et demie pour Tindji-Toumi que l'on aperçoit à une petite distance vers le haut de la vallée. La femme du roi m'envoie des présents, mil et hananes; Lenvoyé me les offre comme marchandise à lui et qu'il désire vendre, fraude commune. Je n'achète pas, il mange les bananes ; mais comme il faut que tout disparaisse avec moi, il suit la colonne, Aa et vient tout le long jusqu'à ce que mes hommes aient acheté son mil ; alors il repart dire sans doute à la reine que je suis bien content et que je remercie beaucoup, et que pas généreux je n'ai rien donné en échange, rien. « amouna », comme dit en ouvrant vers le ciel ses deux mains étendues un jeune Noir de mes porteurs en langage de son pays.
A 6 kilomètres nous traversons une rivière marécageuse, plus loin le Kokouby au point oii je l'ai traversé en 1880; Teau est claire et profonde, 2 mètres, beaucoup de petits poissons. Avec le Kokonlo il court par Cambadaga, au Kakriman. D'autres fonds d'eaux claires et peu courantes se traversent de même sur des ponts informes de branches et de troncs dVirbres. Cette plaine légèrement vallonnée, argileuse, est marécageuse par endroits, on y sent la nuit un air de fièvre paludéenne; il serait facile de faire écouler ces eaux immobilisées , l'inclinaison générale de la plaine étant tournée du côté où elle s'ouvre sur l'étage inférieur. De ce côté on domine les montagnes fuyant échelonnées en contre-bas jusqu'à l'horizon.
En 1880 les deux Timbi, Médina et Toumi, étaient
188 KAHEL.
^ assez rapprochés l'un de laiitre, mais ici les villes marchent, chaque incendie est l'occasion d'un pas. Tounii s'est éloigné et agrandi, je m'y perds. Le missida a changV' (le place, lions faisons mille tours et d(''t(Uii's pour le découvrir, ne le trouvant pas à son ancienne place.
TIMBI-TOUMI, KAHIiL.
Timbi-Toumi. — Broual-Tepais. — Haut-plateau de Kaliel. Négociations, traité. — Gali. — Digui. — Fougoumba.
Le missida ou mosquée est une immense case circulaire de 20 mètres de hauteur, dans laquelle est une chambre carrée de 12 mètres de côté, en terre, plafonnée à 2"", 50 de hauteur par d'énormes poutres de bois dur juxtaposées. Le vendredi, le marabout vient là réciter les prières officielles. Je me réfugie sous son ombre, à la fraîcheur relative de son épais dôme de paille, tandis que mes Noirs se tiennent au dehors, retenus par un craintif et louable respect de ce lieu consacré. D'ailleurs, par respect aussi, je demeure dans le vestibule circulaire qui précède le sanctuaire. Dans la mosquée de paille, je songe
Qu'elle n'a qu'une porte, et qu'elle s'ouvre au ciel, Du côté d'où vient l'hirondelle (1).
Dans ce lieu tranquille, les hirondelles ont fait leurs nids ; leur vol vient de France, leurs cris me parlent de mon pays ; faciles voyageuses, libres visiteuses, elles
(1) Victor Hugo.
190 KAHEL.
connaissent toutes ces régions aussi bien que les nôtres; elles auraient pu dire à Ptolémée où étaient les bornes du monde et lui nommer les rois et les bergers vivant chaque jour comme lui d'un grave labeur, dans des régions où sa carte n'atteignait pas encore. En toutes choses, la vérité préexiste; mais l'homme ne la découvre que lentement, de proche en proche, et il ne comprendra jamais la vérité dernière, l'absolu, son intelligence ne va pas au delà de la comparaison et de la mesure.
Le roi deTimbi-Toumi,ïchernouMaïo, qui mavaitreçu. en 1880, avec beaucoup d'amitié et d'intelligence, et à qui j'avais promis de revenir, a été tué, il y a peu de temps, dans une guerre. Un de ses frères lui a succédé ; il est absent en ce moment, il est parti, me dit-on, pour Bambaïa, Costettam, etc., où il a à nommer des chefs, administrer, faire son métier de roi, ce dont il s'acquitte en maître actif et prévoyant. Fâcheuse absence, car si mes renseignements sont exacts. Médina ne peut rien, mais ïoumi possède une famille de chefs intelligents et entreprenants.
Pendant que je me repose sous l'oranger du missida, on va me chercher un frère du roi qui gouverne en l'absence de ce chef. Lui et les siens m'accueillent avec joie, ils m'attendaient. Huit ans ne sont pas une longue absence chez ces peuples pour qui le temps ne compte pas; d'autant plus que pendant cette absence je lui ai envoyé trois ambassades successives. H me dit que l'Almamy veut envoyer chercher Maly, mon ancien interprète réfugié à Bambaïa, pour le punir de m'avoii' volé, et lui faire couper la tête en ma présence. On ne comprend pas tout de suite, en arrivant d'Europe, la simplicité
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d'une telle justice; ici, ça n'entraîne pas à de grandes réflexions, simplement on en parle. Mais le Blanc ne veut pas de cette protection, il n'apporte pas le malheur avec lui : « J'ai agi comme il m'a plu de le faire. Maly ne m'a pas trompé, laissons cela ; je me souviens des soins qu'il m'a donnés, du bon accueil que j'ai reçu et ne l'oublierai jamais. » Le jeune chef m'approuve, les vieux de la tribu opinent d'un grognement en ma faveur.
Je fais remettre à ce jeune chef un fusil Lefaucheux, il me paye de quelques « ba ! ba ! » d'ébahissement prolongé. Il m'a déjà donné tout de suite des porteurs pour aller chercher mes hommes et mes bagages restés à 10 kilomètres de là, sur le bord de l'eau où je les ai laissés à l'ombre et faisant la cuisine. Je les ai laissés afin d'être plus libre de mes mouvements pour me reconnaître dans le dédale des sentiers, tous pareils entre leurs haies de purghères et d'euphorbes ; il m'était plus facile ainsi de chercher à qui parler dans les enclos de la ville.
Bientôt le chef se lève et m'accompagne aux cases qu'il a fait préparer pendant que nous échangions les premiers bonjours. Bananes, oranges, lait cossam nous ont précédés, La case est balayée, le sol bien net, — les Noirs s'asseyent à terre dans leurs boubous sans les ternir aucunement. — Avec discrétion, il se retire, emmenant tout son monde, et me laisse toute la quiétude d'une parfaite hospitalité ; nous nous entendrons avec ce jeune homme. Déjà son frère aîné, le mort, m'avait, en 1880, produit la meilleure impression ; si son frère, le roi actuel, est de la famille, je pourrai parler. J'ai fait peu de frais pour le roi de Médina dont l'autorité manque de vigueur, j'ai simplement affirmé des relations d'amitié suffisantes. Ici
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on est fort, le règne commence cl il nie ])araît (ju'on sait vouloir ; sagata (1) !
Je ferme ma porte, et je suis promptement réparc par le plaisir de déjeuner dans la solitude, le silence et la propreté. Un fromage blanc mêlé de son petit-lait, dans une fraîche calebasse blanche couverte de son léfa de paille tressée en élégants dessins ; est-ce bon? est-ce trop aigre? c'est hygiénique ; des bananes à point, d'un parfum capiteux; des oranges, un tas; bienvenue des peuples pasteurs. Un peu de ce fromage, trois
?~t^ bananes et six oranges, ce n'est peut-être pas *m^f>^ assez congestif, mais à midi, après tant de délours et d'attentes sous un soleil d'aplomb, c'est délicieux.
Lorsque mes gens ont été seuls, se sentant en pays ami, ils se sont répandus dans les cases voisines où chacun les a comblés d'oranges et de bananes ; ils finissent par arriver, je leur offre mes provisions, mais ils n'en veulent plus. Ali parait grognon : faute d'un homme, il a dû se résigner à porter, luimême! im sac de mil(*).
Le premier moment ainsi employé, le chef me propose des cases plus dignes, pense-t-il, dans l'enclos royal. Il a fait sortir les occupants, des parents. La case est propre, mais elle est encore chaude; elle a servi, tout récemment servi; il y a des mouches, je préférerais ma première case un peu à l'écart, presque neuve, inhabitée, dont les murailles sentent bon la terre, l'air non respiré; mais ici je dois plaire, j'accepte l'intention du jeune chef.
(1) « Sagata, ça c est un homme », disent les Noirs en admirant le voyageur qui vient tout seul et parle en maître.
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Il me fait apporter un sac de riz, du mil; on amène un mouton et un bœuf; il me donnera autant de porteurs qu'il me sera agréable.
J'explique, en particulier, à ce chef plein d'entrain et de mesure, que je suis d'accord avec l'Almamy pour venir àTimbo et que je me propose d'organiser le Foutah comme il convient, pour utiliser sa valeur, ses montagnes, ses peuples, ses chefs et ses institutions, etc. ; je lui en confie le secret jusqu'à ce que le moment d'agir soit venu. Il discute avec plus de sagesse que je n'en attendais de son âge, il développe de bonnes raisons : ce que je propose, dit-il, répond à leur secrète pensée, à des rêves entrevus, mes projets auront la force parce qu'ils sont la vérité. Et tout bas, car dans ce préau les cloisons sont de paille, il m'exprime son grand contentement; ses yeux brillent, c'est Allah qui m'envoie. Je lui explique le traité par lequel je veux être «Alpha » dans le Foutah. Mahamadou Pâté m'avait offert, en 1880, des terres à mon choix dans son territoire de Sokotoro, dont il m vantait l'heureuse situation, mais je veux posséder e habiter les terres de Kahel qui font partie du royaum de Toumi. Nous nous expliquons sur les avantages qu'i retirera de ma présence pour l'exécution de ses projets, Il est heureux de mes paroles, elles répondent aux espérances que son frère aîné, le précédent roi, et soi. second frère, le roi actuel, fondaient sur mon retour. Il) me dit que sa réponse est celle du roi lui-même.
Une fille et deux femmes du roi escortées d'une cap^ live de confiance et d'un garde, viennent me saluer; souple jeunesse à l'œil curieux, parée de la plus naïve coquetterie. Je passe au doigt de chacune de ces jeunes
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iemmes couleur tabac, des bagues sans valeur, mais élégantes et d'un peu d'éclat.
En voyant mon livre où Ronsard me répète sa jolie chanson, un familier du chef, triomphant à propos, va me chercher un livre qu'il possède dans son trésor! C'est une Bible anglaise ! Moyen de pénétration ou du moins intention^ car ces Noirs ne lisent pas, ils parcourent môme le livre à l'envers comme si c'était de l'arabe, et ce n'est que de l'hébreu. Si nous faisions des livres en langue du pays, texte et images d'Epinal, épisodes de guerre, miraculeux événements, berquinades, touchantes actions, tout ce qui agit sur la sensibilité un peu vivement, cela nous ferait connaître ; mais le scepticisme inaltérable de nos convictions quand il s'agit de colonies ne s'intéresse à aucune méthode; il serait temps cependant d'avoir une opinion, et de la confier à un ministère qui n'ait pas d'autre préoccupation. On hésite à former un tel ministère parce que les traditions qu'il devra suivre n'existent plus ou pas encore chez nous, et que, cependant, le Ministre des colonies comptera parmi les plus influents de nos Ministres. A cause de la diversité et de l'importance des intérêts à administrer, ce poste doit être occupé par un homme doué des plus rares qualités, et qui soit un honnête homme.
L'absence de Ministère des Colonies n'empêche pas nos territoires de déployer leur fertilité et leur valeur commerciale, mais elle nous en ôte le bénéfice et le laisse aux étrangers ; ce que nous hésitons à organiser pour nous, les étrangers le prennent. En 1880, j'ai rencontré sur ma route, dans le Fontah-Djalon, une vingtaine de Noirs anglais de Sierra-Leone; en t888, j'en ai rencontré
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plus de six cents. Us s'installent sur les meilleurs points, défrichent, cultivent, bâtissent leurs cases et servent d'intermédiaires naturels entre les caravanes et les comptoirs anglais. Pendant ce temps, un Français sollicite vainement l'autorisation de s'installer dans ces mêmes terres que les étrangers achètent sans que leur droit de propriété puisse être jamais contesté. Ainsi, par le fait, l'absence de Ministre, l'absence d'autorité coloniale française, aboutit au même résultat que si nous avions confié nos colonies à un Ministère anglais.
Nous avons cependant tous intérêt, directement ou indirectement, à ce que nos colonies soient françaises : faut-il le dire?
Nous pouvons par de bonnes lois, en petit nombre, décupler promptement nos relations avec nos colonies ; on mesure tout de suite quelles facilités dans la vie nationale nous amènerait un tel mouvement, quelles carrières nouvelles s'ouvriraient devant nous, quelle vitalité solliciterait toutes les formes de notre activité.
A l'heure du dîner, lorsque AUens m'apporte mes plats : cervelle, purée de patates, foie sauté, côtelette de mouton, boroboro (épinards indigènes), plus un peu de cossam (lait tourné), le roi à qui on apportait dans le même moment sa calebasse du soir, me prie de diner avec lui. Je lui fais signe de mes instruments que je ne mange pas avec mes doigts; un de ses fidèles, naïvement sauvage de ces bois, roule dextrement une boulette dans sa main, l'avale et insiste du geste pour me persuader que c'est très facile. Cependant il compare la familiarité de sa gamelle de bois à mon isolement respecté, à la tête de mes quatre plats, dans ma vaisselle plate; il
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hésite et finit par soupçonner qu'il y a une difFérence entre nous. Je me fais excuser par Ali, car je ne voudrais pas froisser d'aussi bonnes intentions. Ali me sert d'interprète à l'occasion, il ne sait pas un mol de français, et moi pas un mot du baragouin créole qu'il essaie de parler, mais il est fin comme l'ambre, et s'il ne comprend pas ce que je lui dis, il comprend du moins toujours la situation, ses discours sont adroits.
Là devant ma porte, un cheval retenu par une courte chaîne et un anneau de fer coulant le long d'un piquet fiché en terre. La pauvre bête, qui me parait être arabe surtout par sa frugalité, mange de la paille sèche et dure ; les vingt-quatre heures lui suffisent à peine à absorber le nécessaire. Il est là au soleil, immobilisé, il pourrait faire pitié, mais il n'est cependant pas malheureux, il a bon poil, l'œil vif. Le triste, le pitoyable, l'apitoyant, le navrant, c'est le captif préposé au soin de la bête ; accroupi dans la poussière, au gros soleil près du tas de paille, il froisse dans ses mains, poignée à poignée, cette paille revôche, il fait le hache-paille ; et en même temps il chasse les mouches qui tourmentent l'animal. Il n'a pas d'ailleurs l'œil plus inquiet qu'un homme heureux; bon pour un nègre peut-être, mais chien de métier.
Mardi. — Le roi par intérim vient dès six heures du matin s'asseoir sous l'auvent de ma case, attendre mon réveil. Il boit l'air du matin, le soleil levant, content sur sa peau de bique, de vivre un nouveau jour. Il caresse sa barbiche avec complaisance, ayant pris possession de l'être il se repose, il réfiéchit. Puis une esclave apporte le livre des prières : Coran manuscrit en pages séparées, cent carrés grand comme la main, écrits en arabe d'une
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belle calligraphie, enveloppé dans un premier fourreau de laine verte, puis dans trois étuis successifs de cuir travaillé, repoussé, nuancé. Le roi fait sa prière mentale, orale, lit quelques versets du Coran, adresse encore quelques demandes à Allah, referme son livre d'heures avec un soin attentif et peu à peu paraît recevoir la grâce divine, la permission officielle d'employer pour son bien ce jour que Dieu lui prête, d'entrer dans la pratiqué des humbles travaux de la vie.
On apporte le déjeuner ; avec ses familiers groupés en rond autour de la calebasse commune, il prend son repas ; Allah a fait l'appétit pour le riz et le riz pour l'appétit, c'est absolu. Chacun plonge la patte à son tour, la conversation est discrète, les boulettes de riz disparaissent dans leurs gésiers, ils avalent comme des dindons à la gàveuse ; une esclave préférée emporte le reste ; le repas n'a duré que quelques minutes.
Puis, le roi pensif s'appuie contreun des piliers d'acajou qui soutiennent l'auvent de la case et savoure les fumées d'une heureuse digestion; « pensif», il ne l'est que par l'estomac. C'est le bon moment de la journée, le moment pour lequel on vit : Allah a donné à l'homme l'estomac, et il a créé le riz pour le satisfaire, c'est absolu.
Un griot accroupi à distance sous le même auvent qui règne tout le long de la case, gratte sa lyre et en tire des airs digestifs ; il suit de l'œil l'effet de sa musique, l'état du maître, et caresse à l'unisson de leurs émotions les fibres repues par la diffa.
Quand le roi est un peu débouliné, je vais lui serrer la main, plus tôt eût été indiscret, il ne faut pas interrompre l'action de grâce. Dès qu'il me voit debout il me fait
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apporter du lait frais (birâdam), — assez bon quand il arrive à propos, mais à Taube, dans mon état maladif, c'est un peu frais ; le roi croit bien faire, j'y goûte par politesse, Allens le boit. — En même temps on me présente un bœuf; je fais appeler mes gens qui logent dans les dépendances, un peu plus loin ; le sacrificateur s'avance, le bœuf va mourir, là. tout de suite ; pauvre bête, sera-t-il de l'avis de César : « la mort préférable est la mort la plus prompte »?
Le mouton d'hier soir a dû être de cet avis, il n'a pas subi le supplice préalable du voyage, traîné au bout d'une corde le long du long sentier : il est arrivé tout dispos de son champ qui est voisin ; sa chair a été tendre et coquette d'être trouvée bonne; le bœuf sera de même, espérons-le.
Le jeune chef est au courant, je le vois, des choses de la civilisation, il me demande des remèdes ! toujours la maladie enragée ; ce n'est peut-être pas pour lui, car il a bonne mine, je ne lui vois rien de serpigineux.
On tue le bœuf, ses quartiers sont palpitants, les muscles s'agitent à la recherche de l'équilibre où aboutissait leur effort. J'en donne un quart au chef, Ali est grognon, il ne voulait donner que quatre côtelettes ; il doit avoir raison, il connaît mieux que moi la psychologie du nègre. Le chef paraît content de la distribution que je fais autour de lui, de son présent. Je garde peu de chose pour mes hommes, ils ont de quoi manger ce matin, ce soir et encore demain matin, et quand ils ont à manger ils ne se déplacent pas volontiers. La digestion de ce mouton, de ce bœuf, oranges et bananes à discrétion, riz pleine ration, doit, avec les heureux hasards de la
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route, nous mener jusqu'à Timbo, — 100 kilomètres.
Hier soir le chef est resté trois quarts d'une bougie à causer avec moi ; je lui ai vanté et il pressent les avantages d'un bon gouvernement, — dont il ferait partie naturellement ; — il a aussi ses idées.
Le soleil monte, il y a des mouches ; les gens de la cour sont là, assis sur leurs talons, inoccupés, comme des bêtes; leur cervelle doit peu s'exciter à ce métier. Deux griots grattent leurs cordes de cuivre, un seigneur se nettoie les dents avec son mentemps (?), petit bâton dont le bout est effiloché en brosse ; il crache de tous les côtés, fait du bruit, rote, exubère, vit tout plein. Oh ! l'être inutile ! La terre nourrit tout ça à ne rien faire. C'est la foule, le milieu de culture où la loi de la vie pratique la sélection, c'est l'humanité en gestation do son perfectionnement.
Dans la chambre à côté, sous le même toit, — la muraille de séparation, comme un paravent, ne monte pas jusqu'en haut, — les femmes jacassent, mangent, lavent, on entend toute sorte de bruits d'eau, les enfants font des caprices
Ces Noirs n'ont pas de nerfs, l'ardent soleil, l'action tellurique paraît détruire la nervosité, — le soleil assainit le muscle ; — et le riz ne la réveille pas. Le riz assimilé, le roi et ses aides prennent le café, c'est-à-dire qu'ils mangent des kolas. Ils en ont les dents jaunes et salivent de sale bave ; ils sont dégoûtants avec leur chique de kola et de tabac salé de potasse, dont le jus immonde, retenu par gourmandise, gonfle leur lèvre inférieure et amène quand ils parlent un bredouillement accompagné d'un suintement jaunâtre aux coins de la
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bouche ; il faut voir ça et l'entendre pour savoir ce que c'est qu'un nègre, ni plus ni moins. Pour n'être pas desséché par cette liquéfaction, ils boivent de l'orangeade ; tout pour la gueule.
Un marabout me fait un gri-gri, témoignage des bons souhaits de tous.
Je prends midi au soleil.
Hier soir temps couvert, cette nuit longue averse, ce matin temps clair.
Notes sur Cambadaga, le Kokoulo, le Kakriman coupé de nombreuses chutes ; navigation et topographie.
On me dit pour la deuxième fois que deux Français sont à Labé retenus par Alpha Gassimou, Blancs venant de Bakel et qui voulaient aller à Timbo. — J'ai su depuis que c'était à peu près exact, — le roi Gassimou voulait les occire, mais les vieux ont dit que ce serait mal faire ; très sensés ces pères conscrits modérateurs. Quel détrousseur que ce Gassimou! j'ai une peur rétrospective en pensant que j'ai passé deux fois sous ses créneaux ; si je n'avais pris soin de ma tenue il m'aurait entamé. 11 se recommande, je le vois, par l'indépendance de son caractère et son activité ; ce doit être un homme intelligent, nous ferons connaissance.
Le matin au petit jour, et le soir, on entend les voix des enfants qui à la lueur d'un feu flambant apprennent à lire dans le Koran ; c'est l'école.
Les nuits sont tranquilles, peu de bruits tapageurs, le grillon seul jase et raconte aux étoiles nos vanités humaines.
Cette assistance permanente de quinze ou vingt personnes, dont souvent deux ou trois chefs qu'il convient
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de distinguer et d'entretenir, ne manque pas d'être fatigante de six heures du matin à huit ou neuf heures du soir. On s'y habitue, ces regards tendus me sont indifférents, ils me manquent lorsqu'ils s'éteignent, cette meute de curiosité caresse l'épiderme d'un actif magnétisme ; mais de temps en temps il se produit des conversations bruyantes, l'auditoire ne se contient plus, son étonnement fait explosion; cette obsession sans trêve devient douloureuse à la longue.
La dernière fille du feu roi promène ses trois ou quatre printemps, ornée d'un fil de perle autour de la taille. Trois femmes du roi actuel venues déjà hier reviennent aujourd'hui. Celles qui se promènent ainsi à l'air libre ne sont pas les plus accortes, elles ont, si je ne me trompe, cessé de plaire ; elles jouissent d'une certaine considération après leurs courts et, je suppose, loyaux services, mais le maître n'est plus pour elles qu'un astre voilé, il ne leur envoie que des rayons sans chaleur. Les plus aimées, en exercice, le gratin du harem, ne vague pas par les rues. Ces princesses me demandent mille choses, entre autres de l'eau de Cologne et surtout à venir passer la nuit dans mon bon lit.
Au moins ici on s'explique, il n'est pas nécessaire de se rencontrer par hasard pendant toute une saison dans l'allée des Poteaux, ni de faire semblant de parler d'autre chose. La tension psychologique est, il est vrai, de courte haleine, l'union des âmes n'a pas part au conflit, mais par contre la morale est respectée, foin de M. Malthus! La reproduction restreinte ne se rencontre pas chez les races inférieures, constatons-le, c'est le fait.
Je dis que mon lit est trop étroit, et je donne tout de
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même des bracelets ; mais ce n'était pas pour la parure, c'était pour l'honneur. Ce n'est pas si facile qu'on pourrait le croire de trouver des raisons suffisantes pour se tirer de là sans froisser des amours — propres et autres, — gonflés de désirs, saupoudrés de curiosité.
Une partie du quartier a brûlé récemment, on le reconstruit. Je photographie les cases neuves qu'on achève en ce moment. Ce sont les cases du chef qui me reçoit, modhi Oumarou, le frère du roi. De vrais palais de terre sèche et de bois dur, abrités sous leurs toitures de paille dorée. L'élégante courbure du toit de chaume est accentuée par de longs méridiens de roseaux, des cercles parallèles régulièrement espacés en maintiennent la surface, le vent ni la pluie ne l'entament. Tout autour des cases le sol est uniformément sablé de petites pierres rouges, l'enclos est entouré d'une verte tapade qui a poussé plus vile que les murailles, il est divisé par des paravents en paille tressée formant divers dessins.
Je photographie devant ces cases un groupe de gamins qui m'observent, parmi eux un fils du feu roi, cinq ans, le plus petit à gauche.
Le soleil s'étant voilé un instant, je laisse mon appareil et je vais faire un tour dans la campagne, j'essaye de m'isoler, mais les curieux sur mes talons me suivent derrière les haies; impossible de placer mon monologue.
Le soleil reparaît, je reprends deux vues... et patience.
Le soir, un peu attristé de ma situation trop surveillée, j'entreprends, au coucher du soleil, une suprême promenade poétique, dans le silence et l'isolement. Cette fois le roi et la cour m'escortent, pleins d'entrain. Ah !
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hospitaliers, certes, mais bien encombrants. Il faut pourtant que je m'explique, ça ne peut pas toujours durer. A l'entrée du bois je les prie d'attendre, ayant des sacrifices privés à faire ; et je me glisse dans le fourre libérateur. Un délégué, témoin assermenté près la cour, sans doute rapporteur de la commission d'enquête, s'attache à mes derniers pas. Ah 1 tant pis, je déroule ma ceinture et comme Vendôme je donne audience ; il attend. C'est un détail sans doute à passer sous silence, mais chacun peut se mettre à ma place et me comprendre, et c'est de même dans chaque village, quand on n'a pas de chez soi installé et qu'on appartient à ces gens très curieux de tout et surtout des détails. A la lisière du bois je reprends mon roi et mes chefs, et nous rentrons. S'ils avaient lu les Contes de Louis XI je croirais qu'ils faisaient exprès.
Tout le long du jour ces Noirs rotent avec complaisance, c'est du bel air, crachent, reniflent. Oh! oh! un chien fait moins de bruits divers. On devrait taire ces laides choses, mais alors on ne montrerait pas le nègre. J'ai dit ailleurs que ces sauvages se parlent et se comprennent comme les bêtes par de simples grognements du gosier, exprimant de longues phrases sans moduler un seul mot.
Lorsque deux Foulahs se rencontrent sur le sentier, ils s'arrêtent, se contournent l'un l'autre, en se toisant lentement, comme feraient deux chiens, et comme deux chiens se reconnaissent ; ils échangent des grognements classiques, des bonjours inévitables, et ils continuent ; ils ne passeraient pas sans s'être ainsi reconnus mutuellement.
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L'autre jour j'ai déjeuné de patates et de chocolat à six heures du matin, puis fait l'étape avec assez de soleil, et à midi j'ai pris un déjeuner frugal de lait cossam, bananes et oranges. Ce repas de choses fraîches m'a fait bien passer les heures de la chaleur, et le soir j'ai diné facilement, et passé une bonne nuit. C'est peut-ôtre un bon régime à suivre sous ce climat, si violent de onze à trois heures.
De Timbi à Broual-Tapais. Au départ on nous montre à l'horizon la colline pointue de Broual-Tapais.
Ce marabout du diable nous a fait perdre une heure ce matin; monsieur dormait dans un village voisin! Il n'est pas bon de prendre pour porteurs des gens du pays comme ce marabout, ils ont mille occasions de s'arrêter et ils retardent la marche plus qu'ils ne la servent par leur connaissance approximative des gens et des lieux.
A 4 kilomètres de Timbi-Toumi mes hommes font halte, ils ont trop mangé, c'est certain. Je m'assieds pour écrire et prendre froid, à l'ombre. Au bout de cinq minutes, quarante indigènes accourus du plus loin, sortis de dessous terre, font cercle; la région est très peuplée, on s'en aperçoit. Depuis Loukouta, Débéa, Médina et jusqu'à Broual-Tapais la plaine est fertile, cultivée, elle nourrit de nombreux troupeaux, bien arrosée, mouvementée de légers vallonnements, un peu fiévreuse; température la nuit 12 degrés, en décembre o degrés. Par endroits la roche ferme qui forme le sous-sol est presque à fleur de terre.
On m'avait dit que le roi était à Bambaïa et voilà que le guide m'annonce qu'il est là. Il y a de la combinaison
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là-dedans ; mensonge de Foulah. Oumarou m'a accompagné assez loin hors de la ville et en me disant adieu il ne m'a pas parlé du retour de son frère ; hier encore il le croyait loin d'ici. Comme je ne veux pas faire un pas d'avance, ce qui diminuerait tout ce que je viens de faire à Toumi, ni blesser ces gens qui m'ont bien reçu, je dis que par politesse je dois croire le chef (il m'a dit que le roi était absent) plutôt que le captif qui me dit que le roi est là. Cependant on insiste pour que je fasse un petit détour et que j'aille, à la case où le roi se repose, lui serrer la main. Je m'y refuse simplement.
Le roi, avisé de ma décision, se présente inopinément à trente pas de mon chemin, à cheval, à la tôte d'un peloton de cavaliers. Ils sont animés et offrent à la vue le tableau partout joli de la jeunesse enchantée. Ali me dit : — Yoilà le roi de Ïimbi-Toumi, ne veux-tu pas lui dire bonjour? — Oui, avec plaisir, qu'il approche. Mes Noirs sont consternés. Le roi caracole sur place. Avec son grand manteau de toile verte passée au soleil, son large chapeau foulah, sur son cheval microscopique qui disparaît sous les pans du manteau traînant jusqu'à terre et se débat sous l'éperon, il a l'air d'une chauvesouris aux prises avec un rat. Je ne sais ce qu'il comprend; le guide inquiet de la tournure des événements a disparu, Ali est muet de saisissement; je continue de mon côté, les cavaliers s'acheminent vers Toumi. Pourquoi ce roi n'est-il pas venu me saluer dans son village, puisqu'il n'était pas à Bambaia? n'est-il rien ou est-il quelqu'un? Catilina, Cicéron ou César? nous verrons ça de près.
Je ferai observer à l'Almamy que ses sujets sont très
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émancipés ; près de la côte ils se procurent des armes plus facilement que dans Tintérieur, Kadé est plus européen que Timbo ; si TAlmamy ne fait pas ce que je lui dis, son pays tombera en discorde, un Arabi lèvera l'étendard des mécontents, l'Angleterre s'immiscera. (Aujourd'hui l'Angleterre a renoncé au Foutah, politiquement: elle se contente de l'occuper par ses sujets de Sierra-Leone, c'est son droit et son intérêt : que n'en faisons-nous autant !)
On doit pouvoir aller directement de Timbo à Cambadaga sans trop de précipices, en passant derrière la hauteur de Yali. Ce serait la meilleure route, le chemin le plus court, si j'en crois mes renseignements et l'aspect des montagnes accidentées que je vois à l'horizon.
Je prends froid dix fois par jour, en passant du plein soleil à l'ombre épaisse des fourrés qui couvrent le sentier à la traversée des fonds d'eau et des ruisseaux. Involontairement on souffre et on s'attarde à cette fraîcheur relative, et insensiblement on accumule les petits refroidissements. Les nuits sont froides, je n'ai pas assez de ma couverture de fourrure, j'oserai me servir de mon édredon, il est chaud et léger. .Je l'ai apporté pour m'abriter contre le soleil lorsque dans le jour le campement ne m'offre pas assez d'ombre. Sous ce climat on a les pores béants, le sang circule au travers du corps comme le vent dans une lanterne ; sous le casque, malgré le foulard intérieur, le moindre courant d'air frais me glace la tête ; le tout aidant j'ai la fièvre avec courbatures et névralgies.
Tout cela est pour le pauvre Juif Errant, le voyageur passant, Toumarankv. Pour l'habitant le pays est bon de
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Toiimi à Koby ; collines de grès, eaux vives, végétation llorissante ; héliotropes arborescents de cinq mètres de haut, en larges buissons ; depuis le sol jusqu'en haut on ne voit que feuillage touffu et fleurs ; les parfums pénétrants que la brise promène seraient bientôt fatigants s'ils ne variaient à chaque souffle leur essence.
Rencontré l'oiseau qui mange les serpents ; le mâle a le cou rouge, celui-là du moins, la femelle a le cou noir.
Mes hommes étant allés se promener je ne sais où, je reste seul avec les bagages, pendant plusieurs heures ; j'écris d'abord, je rêve et je combine, puis je me demande dans ma solitude prolongée s'ils n'auraient pas déserté. Mais la supposition n'est pas vraisemblable, mes hommes étant tous, sauf le marabout, étrangers au pays; je ne m'y arrête qu'un instant, le temps de saisir l'émotion et de dresser un plan ; c'est un bon labeur psychologique, il me rappelle à la situation et me fait mesurer le désert africain. Bientôt mes hommes un à un reparaissent ; ils viennent de mal faire, ça se voit à leurs yeux d'écureuils surpris.
Mardi, plus ou moins, j'ai perdu la date, et ici chacun a la sienne. Broual-Tapais est au sommet d'une colline en forme de cône surmontée de magnifiques benténiers, belle situation ; une petite source, cause évidente de la formation de ce village, entretient la vie sur ce site isolé au-dessus de la plaine qu'il domine de tous les côtés; belle vue, beau panorama sur les montagnes tourmentées, brisées, qui s'étendent à l'ouest en contre-bas de la plaine des Timby. A voir cette succession de falaises séparées par de profonds couloirs, on imagine que Durant
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dale furieuse a découpé ces montagnes en cent morceaux ; le Kokoulo et le Koby passent là-dedans.
Palabre pour envoyer des hommes à Toumi prendre mes deux caisses et Ali qui les garde; c'est le troisième depuis mon arrivée hier. Ces gens sont menteurs par usage, par empressement, par désœuvrement. On se laisse toujours prendre, quand on fait une question, à croire un peu à la réponse qu'on attend. Hier soir j'ai demandé deux hommes, on me les a promis pour ce matin; ce matin, au lever du jour je les appelle, on me dit qu'ils vont venir : « Ils viennent, ils sont là, on te les amène. » A huit heures, rien ; on s'étonne ! on va aller audevant; mais je renonce à croire. On me dit alors que c'est trop loin, et ceci et cela; le mensonge se montre. Je me retourne sur un autre moyen, mais c'est toujours quelques heures de perdues. Il faut dire que les moins nègres de ma troupe ne sont pas là, ils sont en course pour acheter des vivres ; je parle à un bègue, qui parle créole à un Sousou (qui croit comprendre le créole), qui parle foulah à l'indigène Kikala, vieux débris représentant l'autorité locale ; ces traductions vagues voilent les impressions, étranglent la discussion; il ne s'agit pas de parler à mots couverts. Kancou sait quelques mots de français, il me comprend et traduit assez exactement parce qu'il emploie peu de mots pour exprimer sa pensée.
Bon pays, air de France, bon à habiter. Hier à quatre heures, en montant la colline, le grillon sous l'herbe fleurie nous appelait de son chant doux et ami; je m'attardais, n'ayant rien à faire, ne voyant plus mes Noirs disparus déjà là-haut derrière les haies, et pas encore les habitants, plus de nègre ! Vers le village un coq chan-
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tait, je voulais me croire dans un coin de France, par un beau temps d'été. La vie serait non seulement possible mais sans contraires, en ces lieux enchanteurs de tous les sens, si on habitait là avec des amis; on oublierait de lire même M. Brunetière, et tout doucement on reviendrait à l'âge d'or, à l'âge où l'homme était une bête.
On m'a envoyé riz et cossam hier soir, mil et biradam ce matin.
Le défilé ordinaire continue dans ma case, mais il me semble qu'il y a huit ans (en 1880), la belle jeunesse venait plus nombreuse et s'attardait davantage; maintenant elle ne fait qu'une courte apparition. Yoilà ce que c'est que d'avoir barbe grise. Et à leur place de vieilles femmes qui m'épouvantent, horribles, la peau du ventre ridée, crevassée, écaillée, d'un gris fané, mon œil en reçoit un coup ; je me ratatine, mon odorat se renfrogne, le laid est douloureux aux sens comme à l'esprit.
Il semble que les Noirs ont les glandes salivaires dans l'estomac, ils avalent comme les loups, sans déglutir.
Ces femmes qui crachent sont répugnantes.
Un bon appareil photographique d'explorateur doit avoir un chercheur qui mette au point et un rouleau de papier sensible sans fm ; il faut en effet, si l'on veut rapporter l'image de la vie du pays, qu'il soit toujours prêt à fonctionner comme une lorgnette que l'on porte à la main; les sujets intéressants sont partout sur la route^ en surprise, et non à la halte.
Un marabout me donne, de sa provision pendue à son
cou avec son encrier, deux pailles pour écrire; il m'en
a taillé une, c'est l'herbe commune des champs, petit
roseau.
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Ma jiimollo est utile, mais pas de première nécessite'; ma lunette pourvoir les satellites de Jupiter, ou Tennemi au loin, servirait peut-être en cas de guerre, tir lointain, surveillance des approches, mais à l'ordinaire elle est inutile. Des lunettes bleues seraient utiles peut-être, mais elles tiennent chaud aux yeux et les rendent plus sensibles ; une toile de gaze bleue tendue sur un cadre, tenue horizontalement par la main qui porte l'ombrelle, est préférable dans les longues étapes sur le sable blanc qui réverbère avec la lumière éclatante beaucoup de chaleur. Mon encrier pour encre de Chine est parfait, — une toute petite bouteille fermée par un bouchon de liège, dans un étui de métal ou de bois, — combiné n'importe comment pour éviter l'évaporation et être stable.
Il est nécessaire d'avoir quelques couteaux-boucher, nécessaire aussi une hachette de boucher pour fendre le crâne des bœufs et des moutons, sinon pas de cervelle ; et souvent il n'y a que ça de mangeable dans cette viande, cuite encore palpitante.
Chocolat, parfait, petites tablettes de 25 grammes, très commodes, pliées par paquets de huit, soit 200 grammes, sous le même papier d'étain pour réduire le poids inutile et cependant les préserver. C'est l'aliment sauveur contre les surprises de l'inanition, contre la famine qui est toujours lovée à l'aube, toujours installée à l'étape avant nous. Le biscuit est bon aussi, mais le chocolat est moins sec à l'estomac découragé autant qu'affamé. En 18(S0 mon chocolat avait fonduà la chaleur du soleil et ne formait plus qu'un bloc mêlé de papier, de mites et de cryptogames; pour le voyage actuel j'ai entouré d'un édredon ma caisse de chocolat, le dessous
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excepté, les tablettes sont restées intactes, malgré les stations inévitables en plein soleil. C'est du Marquis (passage des Panoramas) bien entendu, le seul chocolat au monde, un ami de quarante ans. Au sommet du mont Hekla, en Islande, dans un tube, sous un cairn qui le protège, le voyageur trouvera une tablette de ce précieux chocolat, avec ma carte de visite, 1878, et celles d'autres touristes venus avant moi : s'il a faim il me remerciera.
Mes casseroles (*) en nickel et ma haute marmite pour le riz à la vapeur sont parfaites ; j'ai pris soin de les faire noircir à l'extérieur avant de partir, pour que leur éclat n'attire pas l'attention des voleurs. Assiettes de nickel parfaites aussi, il les faut grandes et creuses (*) pour les grosses pâtées de riz, de mil
on de maïs, la purée de patate ; n'ayant rien trouvé d'assez profond, j'ai fait faire deux plateaux de balance. Malgré le noircissement extérieur, on m'en a dérobé une à Pamméon, Ali ou le cuisinier l'a donnée, je crois, pour un caprice. Argenterie, cuillère, fourchette et timbale (intérieur doré) le plus élégant possible, très apprécié, c'est tout ce qu'on peut avoir de la civilisation dans cette vie d'animal; ces objets étant de petite dimension, on peut les garder dans son bagage personnel.
Dans la malle des objets dont on a besoin à toutes les stations il faut ménager des compartiments fixes, sinon le désordre s'y met et l'on perd chaque fois quelques minutes à trouver ce que l'on cherche. Une case pour la timbale^ la cuillère, la fourchette et le couteau; une case
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pour la montre, le podomèlre, le baromètre et la boussole ; une case pour l'encrier, les plumes, les crayons ; une case pour les thermomètres, ordinaire, maxima et minima ; une case où Ton tient dans un sac des boules
d'ambre, de menus bijoux, monnaie courante dont on besoin à Fimproviste ; une case pour trois ou quatre tablettes de chocolat ou quelque autre aliment tout prêt, biscuit, — deux repas sur trois sont réduits à cet en-cas; — une case pour brosses de toilette ; pas d'épongé, elle serait commode, mais elle moisit si on l'enferme, elle prend de la poussière et même de la terre, si on la suspend en dehors ; une case pour les carnets et carte constamment consultés et à tenir au courant; une case où l'on a cinq ou six cartouches ; une case pour un petit revolver de poche ; un peu de pharmacie pour les accidents. D'autres objets peuvent se loger sans compartiments. On évite de la fatigue et du souci par la bonne compositionde ce colis, qui est comme une vaste poche où l'on trouve tout de suite le nécessaire à tout moment. Cette malle est ouverte à toutes les étapes et constamment réapprovisionnée.
La marmite-baratte pour faire le beurre est commode^ mais n'est pas nécessaire; la bouilloire(*) est indispensable^ bouilloire pas très grosse, un litre et demi, à bectubulaire court permettant de boire facilement; elle sertjour etnuit. Des couvercles sont nécessaires pour tous les récipients à cause des feux fumeux et des bêtes pullulantes qui tom-
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bent dans les plats. Un petit soufflet à feu serait, il me semble, commode, autant qu'il durerait ; le cuisinier est tout le temps accroupi à souffler sous ses marmites ; besogne difficile, besogne mal faite.
Je n'ai que peu de savon, peu de bougie ; on s'en passe quand il n'y en a plus, mais c'est dur; la bougie est nécessaire au moins pour lire la nuit sur le sextant, pour développer des photographies, pour vérifier son bagage si on l'a perdu de vue pendant la marche, et le modifier la nuit à l'étape si on a quelque raison de le faire. Les Noirs fabriquent du savon, mais mal dosé il brûle le linge. L'huile dans une lampe à mèche est incommode ; un bougeoir à large base (*), que l'on pose à terre, sur un paquet, sur son lit, partout, est très commode, nécessaire même; commode aussi un bougeoir sans pied que l'on peut emmancher sur un roseau (*); une lanterne simple, à bougie, fermée contre le vent et les insectes, n'éclairant que d'un côté, est utile. Une petite boîte à graisse pour chaussures est nécessaire; la ficelle est à peu près inutile, les Noirs attachent tout avec des écorces souples et solides qu'on trouve partout.
De bons fusils sont nécessaires,
car il faut être fort en réalité,
mais pour ne pas effrayer ; pour ne pas surexciter les convoitises, il faut les dissimuler sous des étuis ordinaires de laine ; il est prudent de préserver les canons par des étuis imperméables contre la transpiration très corrosive du nègre. Les cartouches sont trop lourdes pour permettre de beaucoup chasser
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(tout embarras se trailuit en somme par des kilomètres en
moins), mais il faut -^n avoir assez pour se défendre, ne
pas les dépenser à plaisir. Le petit plomb est inutile si
Ion ne collectionne pas les petits oiseaux; le moindre
gibier est le pigeon qui à distance
supporte un coup de gros plomb.
Cartouches à balles, chevrotines,
et plomb de 0 à 4.
Un petit revolver caché dans la ceinture est nécessaire pour arrêter une bête, en imposer un instant à un malfaiteur, appeler ses gens lorsqu'on est perdu dans la brousse ou les herbes ; il est imprudent d'être sans arme sur soi. Un fort revolver est nécessaire, porté avec le fusil de chasse par un Noir de confiance ne portant rien autre et toujours près de vous. Pour les hommes, il faut préférer les armes courtes, les longues armes sur l'épaule ou sur le bagage s'accrochent aux branches, causent des chutes, du désordre, des retards ; des fusils à pierre pour les porteurs si l'on n'a pas confiance en eux, — je suppose l'expédition pacifique ; — un siftlet, et un sifllet à chacun de ses deux gardes. Une chemise de nuit en poil de chameau, pour les rhumatismes, est agréable par les temps humides, au point qu'on pourrait la dire indispensable.
L'ambre est une bonne monnaie dans le Foutah; le n" 2 se place facilement dans les 200 premiers kilomètres, les habitants en relations avec la cote no veulent pas des
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grains plus petits ; passé de Kakriman le n" 4 commence à être plus accepté. Mais c'est très variable; dans un village récemment approvisionné par une caravane il est plus difficile de faire naître de nouveaux désirs.
On n'achète pas ici avec de l'ambre comme en Europe avec de l'argent, vingt pièces de un franc sont moins nobles qu'un louis d'or. Un bœuf s'achète avec de l'ambre en grosses boules, n° 0 ou 1 ; un mouton avec des boules moins grosses, n° 2; une poule avec de petits grains; des oranges avec de l'ambre n° 8 ; on paye des pileuses de riz avec des perles de verre. On n'aurait pas un bœuf de 50 francs pour un tombereau de perles de verre ou d'ambre n° 6. Ça s'explique, les petites gens ne portent que de modestes ornements, et les chefs, ceux qui ont des bœufs à vendre, ne voudraient pas de ces petites choses de captifs. Tout cela est à l'ordinaire, mais n'est pas rigoureux, on le comprend.
De toutes ces provisions et commodités on se sert aussi longtemps quelles durent, et pendant ce temps on s'aguerrit, on prend de l'expérience, de l'indifférence à la misère nouvelle, on devient nègre, et le jour où l'on n'a plus rien on est assez étonné dé n'avoir besoin de rien.
Le métier d'explorateur est relativement facile dans cette région qui a été parcourue par les Caillé, les Mage, Hecquard, Lambert, dont la réputation s'est étendue, dont le souvenir est resté; la dignité de leur attitude est le meilleur passeport pour le nouveau venant à cent lieues à la ronde et à deux générations de distance. C'est l'hommage qui leur est dû et qu'il faut rendre à leur
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vaillance que de rappeler leurs généreux efforts à tracer le sillon par où Ton s'avance.
Vendredi 17. — Do Broual-Tapais à Diembouria, 31 kilomètres de route y compris les détours. La plaine des Timbi s'arrête brusquement à Féguria comme au seuil d'un déversoir; de cette limite la vue s'étend au loin sur la plaine inférieure de Kébali, Fougoumba, etc., le sentier descend rapidement à Giuria, au bas de la pente; nous y arrivons à onze heures. Je tombe anéanti de fièvre sur le sol de ma case, entre les bagages pèle-môle; la porte est fermée, j'avais hâte de renvoyer tout mon monde pour crever de misère à mon aise, et j'en use ; je reste là inerte pendant une heure, ineffablement mort, dans un sommeil de plomb. A terre j'ai repris le fluide nourricier, et perdu l'électricité accumulée par les actions mécaniques et physiologiques au gros soleil. Je me relève un peu mou de cette vague magnétique qui m'a violenté, mais lorsque mes hommes, qui étaient occupés à leur cuisine, reparaissent, je suis en équilibre ; Antée l'avait inventé avant moi.
Nous ne repartons qu'à midi et demi, le déjeuner ayant été retardé par le manque de deux canèques (mesure de ration) de riz, introuvables. Une femme désirant avoir deux boules n" 2 consent à faire l'échange; c'est cher, 2 francs le kilogramme, mais encore avons-nous été heureux de la coquetterie propice. C'est « TolTre et la demande » dans toute la simplicité de son fonctionnement. Cette femme prétend que je suis un avare, que d'autres Blancs ont passé déjà par ici et que seulement pour se réjouir ils jetaient des gourdes (pièces de 5 francs) à la foule accourue sur la place. A cinq heures, après
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avoir dépassé Popoco qui est un peu avant leTéné, nous arrivons à Diembouria.
On rencontre un peu partout de belles filles noires, vêtues de la courte serviette collante bleue qui les ceint tout au juste comme une chaste peinture. 11 semble à la réflexion que ces lignes souvent belles, d'un dessin vigoureux, devraient retenir l'observation, mais non, le Noir n'a pas la symphonie des nuances, il est uniforme sous ses reflets; tous les points sont le môme point, tout est pareil, l'œil n'est pas conduit par petites impatiences successives, des surfaces banales à des centres plus captivants ; il n'y a point de fossettes éclairées ; c'est tout de suite vu. L'impression résultante est surtout une impression de force et de souple mouvement.
Température toujours la même, 22 à 28 degrés, air frais ; sur les hauteurs, la nuit, elle s'abaisse beaucoup.
Encore un mois de cette vie misérable, je serai acclimaté, desséché.
Je pourrai dire comme les Pendus de Villon :
La pluie nous a débuez et lavez, Et le soleil desséchez et noirciz.
Si je menais cette existence en France je me porterais tout aussi mal ; vivre de bananes et de fromage blanc n'est nulle part réconfortant.
On me- dit qu'en ce moment, à ïimbo, un Blanc propose à l'Almamy de lui faire construire une belle maison et de la meubler. Il ignore, ce Blanc, si toutefois il existe, que si l'on asseyait ce nègre dans un fauteuil, devant une table bien servie, il serait, au bout de cinq minutes, assis
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sur la Uible, au milieu des baganes, ayant bousculé du pied le fauteuil artificieux.
Tous ces bonjours en anglais, tout le long du chemin, sont agaçants. 11 serait bien facile cependant de propager notre langue, pourquoi ne Tentend-on pas ici? Causes toutes simples! on ne s'en occupe pas assez.
Défilé de visites, serre-patte interminable à mon arrivée à Diembouria, accueil hospitalier, bon village. Mon thermomètre minima a marqué cette nuit 20°, il faisait jtlus frais sur la plaine plus élevée des Timbi.
Le lendemain nous nous arrêtons à Gali, petit village près des bois entre Fougoumba et la falaise de Yali ; Je couche dans la cabane d'un potier.
Le sentier qui nous amène ici traverse des fourrés de jasmins arborescents de 3 mètres de hauteur. Ils s'ont couverts de fleurs depuis le haut jusqu'à terre, fleurs et feuillage se rejoignent sur le sentier et ferment le passage ; je plonge dans ces pétales pêle-mêle qui se pressent sur mon visage, m'apportant la fraîcheur de leurs joues de velours, baisers de jolies femmes dérobés au passage, enivrants de leur haleine parfumée.
De Giuria à Diembouria et Gali un peu de fièvre m'accompagne, 120 pulsations et 39°, palpitations de cœur; c'est du rhumatisme; état misérable passager.
Dimanche \\). — Nous couchons à Calé. J'envoie Ali à Timbo annoncer mon arrivée. L'Almamy est sur le point de quitter sa capitale pour venir se faire consacrer à Fougoumba, la ville sainte que j'ai laissée en arrière sui* ma gauche. Ali part escorté d'Abdul-Ay, avec quelques présents pour soutenir dignement son rang d'ambassadeur. 11 tombe une forte pluie, lourde, serrée, tranquille;
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on en compterait les colonnes d'eau tant elles sont régulières et paraissent immobiles ; on a l'impression, à voir le calme de ce déluge uniforme, que cette eau mêlée d'air est notre élément normal. C'est de l'eau tiède; mes deux Noirs roulent leurs boubous en paquets sous leurs bras, tournent leurs fusils la gueule en bas, et le corps nu, la tête rasée, partent simplement sans remarquer qu'il pleut.
Beaux orages, tonnerres superbes, sonores, creux, profonds et persistants ; ce sont les pères de nos petits orages, On sent qu'il y a de l'électricité dans la machine, elle est aussitôt rechargée que déchargée, c'est un fracas sans interruptions. Cette puissance sans maître fait plaisir à voir et à entendre; la terre tremble, il semble qu'elle va éclater. Les éclairs coupent l'espace de leurs sillons de feu du zénith jusqu'à l'horizon, et je n'entends le bruit que 8 secondes après ; les nuages sont soutenus à une grande hauteur, 3000 mètres d'altitude environ.
Je reste deux jours dans un état étouffant, peau sèche, muqueuses sèches, aucun départ de fluide, tous mes pôles recroquevillés refusent de se mettre en relation avec le milieu ambiant. Ipéca m'a brutalisé inutilement ; sedlitz, inefficace; quinine, je n'en perçois plus le goût. J'entre par hasard, me réfugiant courbaturé, pendant une averse, dans une cabane de berger, simple chapeau pointu en paille, posé à terre sur quelques pierres en rond qui laissent circuler l'air. Je m'étends sur le lit qui occupe la moitié de l'étroite hutte ; c'est un lit de bâtons, une sorte de gril à côtelettes un peu serré, porté sur deux branches à terre. J'ai senti aussitôt le bon fluide m'envahir, le mauvais s'écou-
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1er dans le sol et la neutralisation s'opdrant, la fatigue et le malaise se dissiper doucement. Les vêtements, les chaussures, les tapis isolants, les étages de notre civilisation sont pour une part la cause de notre nervosisme, et, par suite, de nos maladies; en effet, les fluides que produisent les actions mécaniques, physiologiques, physiques et chimiques de la vie doivent être expulsés ou répartis, neutralisés : s'ils s'accumulent en quelque organe ils en font un milieu congestionné influençable, milieu de culture propice au développement de tous les germes. Mais on vient me chercher, le torrent vital qui se rétablissait dans son courant normal s'arrête et se retourne sur lui-même en tourbillons intérieurs, je suis à l'état instable de larme batavique.
Je passe cinq jours et cinq nuits dans le plus pitoyable état; j'ai mal dans les os, je périrai de la goutte puisque l'exercice et le jeûne ne suffisent pas à l'apaiser. Si ma quinine n'était authentique, je la croirais falsifiée ou même toute fausse; c'est avec l'ipéca mon aliment de prédilection en ce moment, à cause du petit stimulant qu'elle apporte, mais elle me paraît sans goût comme un résidu éventé. J'ai essayé de nouveau de la cabane du berger, mais elle était occupée et le milieu troublé.
Le 22, Ali revient tout fier de l'accueil qu'il a reçu. L'Almamy a été étonné, ou plutôt il a feint l'étonnement, car depuis le premier jour où je suis entré dans ses Etats, il compte mes pas. Il a demandé plusieurs fois à Ali si c'était bien moi et pas mon frère ou un autre parent. Pour eux le titre de frère ou de parent s'étend à des degrés de fantaisie où il ne serait pour nous qu'un lien d'amitié ou de simple relation, il n'indique pas tou.
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jours comme chez nous un certain degré du sang. Je serai, a dit l'Almamy, le premier Blanc qu'il aura revu deux fois ; jusqu'à présent, dit-il, nous avons vu des Blancs très engageants, pleins de promesses; aucun d'eux n'a jamais reparu. Les vieux disent que mon retour est un avertissement de la destinée.
Le roi sait que je suis capricieux dans mes allures, il me fera loger où je voudrai, me donnera tout de suite un bœuf et du riz, je serai le bienvenu, libre comme chez
moi , et autres formules depolitesse.il a pensé avec ses
amis à tout ce que je leur ai dit en 1880, à ce que je leur ai fait répéter depuis, il me donnera ce que je veux.
Ali est allé voir Mahmadou Pâté dans son village de Sokotoro, à quelque distance de Timbo. Pâté est aujourd'hui Alpha, il a acheté le titre cinq mille francs, me dit-on; il m'envoie par Ali un anneau d'or (cent francs environ). Le lendemain un captif vient me saluer de sa part et me dire qu'il viendra lui-même dans douze jours si les mouvements de la cour le lui permettent (1).
Je donne à ce captif de confiance une cotte de mailles en acier pour son maître, et quelques menus cadeaux. Pâté a usé de son influence en 1881 pour protéger mes envoyés contre l'impatience irritée de l'Almamy d'alors, Ilamadou, chef du parti anglais mais de peu d'autorité.
L'oranger qui ombrage ma porte est couvert de fleurs,
(1) J'ai dit ailleurs qu'il avait, avec deux de ses frères, Bakar-Biro et Abdul-Ay, étranglé son frère aîné qui, par son âge, son intelligence vive et son caractère, était un obstacle à leurs projets ambitieux ; j'ai dit aussi que le présent roi avait fait assassiner l'Almamy son prédécesseur pour prendre sa place. J'ai dit les prétentions, les compétitions et les droits de chacun. Aujourdliui l'Almamy Saury est mort, c'est Bakar-Biro qui lui a succédé.
parfum pénétrant, souvenirde civilisation. Moins poétique la cabane rustique d'un bouc, mon voisin. Le vieux coquin, enfermé pendant la nuit, pousse des cris à fendre l'àme ; il invente des gammes, des points d'orgue, des pleurs étouffés, des sanglots éclatants, des cris de torture ! J'ai cru d'abord à quelque indigène imitant avec lenforcement, dans un récit épique, les convulsions de mon ipéca; puis, comme les cris se enouvelaient, j'ai pensé que quelque négresse faisait par là des couches laborieuses; enfin ce matin je m'informe ; c'est tout simplement ce gros satyre enfermé dans sa cage à mouches (jui gémit de la solitude barbare qu'on lui impose. Le pauvre diable paraît souffrir cruellement... d'amour! puisque c'est comme ça que notre courte langue le nomme. Ses cris sont d'un modulé, d'un nuancé, d'une science, en même temps que d'un naturel sauvage de la plus abrupte violence, avec dos orgues de voix humaines ; moins poétique que mon oranger ileuri, mais typique exactement, à l'unisson de bien des choses ici : boucs et Heurs.
Il faut avoir bon estomac pour faire le métiei* d'explorateur; souvent je n'ai rien à manger, souvent après avoir déjeuné de mille riens plus ou moins ingénieux, et ainsi trompé et comblé d'illusions mon estomac, arrive bonne et chaude cuisine. Mais un civilisé pourvu ne peut pas comprendre ces paroles : « avoir faim », ses sensations ne sont pas allées au delà du vif appétit.
Kancou m'a ramassé du gogo, je veux expérimenter l'infusion de ce roseau, tout le monde en prend ici; j'ai grand'faim, je mangerais volontiers, mais j'ai des rides dans l'estomac, la bouche sèche comme de l'ardoise, il
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me semble que j'ai du mastic dans les veines, je ne peux rien avaler. Je dis ça pour avertir le lecteur de ce qui va lui arriver à l'ordinaire lorsqu'il viendra en Afrique.
L'Almamy sera demain à Porédaka, il passera à Sankarella, près d'ici, et sera lundi à Fougoumba; je le rejoindrai ; j'irai loger dans un foulahsso voisin, c'est convenu. — Et le jour même, je sèmerai mes graines pour avoir enfin de la salade.
Ce vieux Ibrahim Saury dit qu'il se rappelle bien tout ce dont nous avons convenu en 1880 et depuis lors; je suis son ami, etc. ; c'est ce que nous allons voir.
Palabre; un de mes Noirs, Babady, un grand beau garçon, fils d'un chef Timéné, s'est laissé surprendre dans la case d'un indigène, couché avec l'hospitalière moitié de ce seigneur, La gueuse se laissait faire, mais c'est elle probablement qui a prévenu son mari
Car, voyez-vous, la femme est, comme a dit mon maître, Un certain animal diflicile à connaître.
a dit le poète philosophe. On propose de mettre le brigand aux fers, de lui donner des coups de corde, de lui faire payer 50 gourdes, de le traîner chez le roi. Chacun traduit son zèle pour la morale et le respect de la propriété. Enfin tout le monde parle, c'est le robinet au mécontentement.
Après plusieurs heures, — c'est long parce qu'ils ne parlent pas toujours tous à la fois, — lorsque chacun a exhalé l'émulsion de sa cervelle, la chose jugée, il a été conclu : le coupable est condamné à payer 3 gourdes, lo francs. 11 a immédiatement versé la somme sous la forme d'un magnifique boubou tout neuf, à la confection
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duquel il travaillait depuis plusieurs jours. A Tétape, au lieu de jouer ou de s'étendre, il s'asseyait au sec, déballait son ouvrage et, saisissant avec son orteil le coin de Fétoffe, tendait l'ourlet, tirait l'aiguille et piquait tout du long. Il ne paraît pas trop affecté de la mésaventure. Son rival outragé va donc maintenant poui* se venger porter cette chemise qui chez nous serait de Nessus! Il me semble qu'il y a là-dessous une idée complexe, car, tout compris, ce qu'il a fait là, ce mari, n'est pas d'un joli métier. Ces animaux en sont encore au seul besoin, ils connaissent peu les mouvements du cœur et pas du tout les hauteurs de Tosprit, Quant au boubou il est le coupable ; il a été l'instrument de la préméditation, il a séduit la demoiselle, il a éveillé la convoitise du mari : il est juste qu'il soit la victime.
On vivrait agréablement ici si l'on était passablement logé. Chasses abondantes et variées, gaies promenades, occupations agricoles, routes et canaux à tracer, forêts à aménager, soins à donner à la ferme, etc., etc., sans compter l'éducation à faire de ces ouailles noires. Tout ça se fera bientôt certainement, je voudrais en être l'auteur, l'acteur, le roi et l'ingénieur. Dans ce coin de terre où les lauriers ont 15 mètres de haut, comment ne pas rêver de s'en couper un brin, et parmi les vanités de la vie, laquelle offre mieux un semblant de réalité, que la conquête d'un royaume et l'organisation d'un peuple I Je crois, au point où j'en suis, que le plus difficile est fait.
J'ai bu le gogo ; c'est un peu écœurant, pas très actif, cependant salutaire. Kankou était malade, farineux, vert olive, il en a pris trois verres, disons une petite cale-
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basse pour être précis, et vingt-quatre heures après il est redevenu noir luisant.
C'est le tonneau des Danaïdes que cette gamelle de ma troupe à remplir deux fois par jour. J'achète du riz, très peu, il est rarissine, du fondongni, petit mil de grain microscopique, très bon en soupe, ressemble à de la semoule, mais c'est de la sciure de bois, les papilles de la nutrition n'en extraient presque rien. Notre petit village commence à avoir épuisé son superflu, on ne trouve pas facilement; calebasse par-ci, poignée par-là. Hier j'ai donné un flacon d'odeur Finaud, il a éveillé dans le pays des convoitises nouvelles et amené sur le marché trente canéques de fougni (millet), soit une demi-ration par homme, assez pour entretenir l'habitude de vivre.
Quand l'indigène ne veut plus d'ambre, que ses femmes sont parées, il ne vend plus rien; si nous mourons de faim ça ne l'intéresse pas, il serait même naïf de le lui dire comme argument, il ne comprendrait pas. Mais ce n'est pas par méchanceté, c'est parce qu'il est primitif. Et d'abord comment ce Blanc, seul Blanc ici, mourraitil dans ce petit village sans malice, alors qu'il a pu traverser des espaces inconnus, venir d'un pays si lointain que l'on croit à peine à son existence terrestre, et enfin traverser le Foutah de village en village pour venir jusqu'ici, tandis qu'eux-mêmes. Noirs du pays, ne pourraient s'aventurer à dix lieues dans ce royaume plein d'embûches? Il vit par lui-même, cet homme, c'est évident; s'il dit qu'il a faim, c'est par forme. Aussi je ne dis rien, je n'ai besoin de rien. Mes Noirs vont en quête, ils ramènent les vendeurs qu'ils ont décidés ; s'il n'y a que des femmes j'envoie Kankou tout seul, il a une gaieté enga-'
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gcaiiLc qui réussit assez bien; s'il y a des personnages j'envoie Ali; des caravanes de saracolets, j'envoie AUens; des gens de mauvaise mine, j'envoie six hommes tous armés, avec ma pantoufle pour (lu'on n'ignore pas qu'ils sont à moi.
Température toujours parfaite, 18" à 20° la nuit, 25° à 26° le jour; au soleil il fait chaud; je veux dire par là que notre soleil de juillet est pâle et sans feux à côté de celui-là, sans que l'indication du thermomètre soit cependant différente. Un laboratoire de physique et de physiologie découvrirait des choses merveilleuses dans ce climat. L'air est bon à respirer dans cette région vallonnée, couverte de bois et de prairies; le climat n'est pas incommode, on peut dans cette saison marcher tout le jour. La vie à cet égard est plus supportable qu'à la côte où la chaleur plus forte pendant le jour se prolonge encore le soir. Dans ce haut pays tout accueille le voyageur et le retient, rien ne le repousse ; je suis encore malade de mon empoisonnement, mais le climat du Foutah n'est pas coupable; voilà huit jours que je suis ici, je n'ai pas encore fait un repas.
L'Almamy vient d'arriver à Sankarella, il m'envoie saluer par le fds d'un de ses chefs, un grand beau jeune homme, bien astiqué, lisqué, aux amulettes exactement symétriques de forme et de couleur, sabre fièrement porté dans un élégant fourreau de cuir gaufré, boubou blanc irréprochable, turban noir à la frange llottante, aisance de la démarche et du geste, un air de cour en somme. Ali voulait aller précipitamment le saluer, j'ai du modérer son zèle, il a essayé de mille prétextes pour pouvoir s'échapper, je l'ai retenu jusqu'à l'heure con-
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venable. Le chef du village a donné à cette ombre de prince un bœuf, un mouton et 30 kilogrammes de riz décortiqué, pour l'Almamy je suppose ; il vaut mieux être roi que sujet.
Deux heures. — Le tonnerre recommence, le soleil s'enfuit derrière les nuages noirs, et des grondements superbes retentissent sous la voûte sombre. La nature parait faite à cette musique, le tonnerre est un ami. Le thermomètre minima a marqué 18° cette nuit dehors devant ma porte. Tout le jour hier dans ma cour j'ai eu 25°.
J'ai été piqué par les moustiques, c'est la première fois; il est vrai que j'avais laissé ma bougie tard allumée et la porte nécessairement ouverte, car c'est le seul hublot. La chauve-souris heureusement est venue promptement mettre en déroute l'armée des moustiques. La pauvre bête n'est pas sans mérite, car on n'y voit goutte et la case est coupée au milieu de la hauteur par un faux plafond suspendu à des fils, ce qui oblige la rate volage à des détours compliqués. Elle traque le musicien et le plaque sous ses ailes contre la muraille. On entend plac-plac et des frôlements frissonnants. Comment fait-elle pour ne pas plaquer parfois quelques-unes des araignées plates, venimeuses, qui tapissent la muraille. Lors de mon premier voyage je trouvais ces chauves-souris d'un nouveau surprenant, aujourd'hui je les attends, elles font partie du service; quand je les entends je dors en paix, le moustique bredouille une sonnerie inquiète, je n'ai pas peur.
L'Almamy me fait répéter par son fils que je ne suis plus un étranger, que je suis Foulah et ici bien chez moi, je suis le seul Blanc qu'il ait revu deux fois, il a toute
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confiance en moi. Il connaît mes travaux à la côte, à Bassyah, à Kandiafara, à Kadé, Ansaldi qu'on voulait maltraiter, Bonnard qu'on a empoisonné, enfin moi qu'on a essayé d'arrêter par tous les moyens possibles, tout le long de la route; il ne dit pas, ce vieux coquin, dans quelle mesure il a participé à ces petites manœuvres. Peu importe, nous sommes très bons amis.
Dimanche 26. — L'Almamy n'est pas encore arrivé à Fougoumba, il chemine lentement avec sa nuée de clients. Chaque village, sur son territoire, coupe les herbes et les broussailles à droite et à gauche du sentier pour élargir le passage, prestation toute organisée. Je n'ai aucune impatience de l'avoir sous la main dans le triste état où je suis, je préfère reprendre d'abord mon équilibre.
Une jeune fille m'apporte du lait frais (biradam), seize ans, taille souple, museau passable, gorge gracieuse, couleur de hanneton. Une vieille femme m'apporte de la confiture qu'elle dit être de goyave; comme le goût est plus étrange que d'habitude, je demande à voir le fruit; elle m'apporte des figues vertes, dures comme de la pierre, qui auraient bien de la peine à devenir des goyaves, même avec du temps. AUens et M'Bar, le fidèle et farouche M'Bar, sont seuls de garde, les autres ont congé; je les appelle en consultation, ils n'accordent aucune attention à la marmelade de la bonne femme ; fâcheux indice, car si M'Bar est sobre comme il sied à un corps animé par une âme guerrière, AUens est gourmand comme un décadent de l'espèce noire. Cette figue a nom « Iliblé », c'est un fruit rouge, assez bon, paraît-il, quand il est mûr.
Je vais un peu mieux, mes cauchemars extravagants
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sont moins violents, la fièvre n'est plus constante. J'irais tout de suite bien peut-être, si je pouvais puiser dans ma pharmacie, mais mon pauvre appareil digeslif est resté si fragile, qu'à part l'opium, le moindre granule le met en loques ; cette désorganisation persistante m'est bien nuisible.
Lundi 27. — Comme tous les matins j'envoie en quête remplir le sac au riz, mil, oranges, patates, manioc, bananes, etc., n'importe quoi; oranges et bananes, il y en a presque toujours, c'est ce qui nous sauve du néant, c'est une distraction, pour mes hommes du moins, car moi je ne mange pas. Ce matin nous avons presque la ration dès huit heures, Allah est un digne homme; paix jusqu'à demain.
La saison continue à être sèche à sa manière ; il a plu à verse de deux heures à cinq heures après midi. Quel bel orage! quels tonnerres ! il en vient de tous les côtés; ils roulent, ils éclatent, ils fredonnent sans interruption de l'un à l'autre, ils ébranlent la planète ; on se croirait dans une ville assiégée, sous une avalanche d'obus éclatant par masses. « Modeste en sa cabane oîi le chaume le couvre », le pauvre nègre n'attire pas sa fureur; un paratonnerre serait volatilisé.
Mardi 28. — L'Almamy a dit à Ali qu'il avait reçu une lettre de Saint-Louis lui annonçant la visite d'une ambassade ; déjà précédemment il avait reçu de Kayes une lettre du Commandant. Ça l'amuse, ce chef de brigands, de recevoir ces marques d'intérêt... désintéressé.
Alpha Gassimou, la gaieté du Foutah, voulait, dit l'Almamy, tuer le Blanc, un officier, venu de Saint-Louis à Labé pour continuer sur Timbo, mais ses conseillers s'y
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sont opposés ; c'était prudont. Gassimouadit alorsqu'ilne le tuerait pas, mais que ce Blanc devait s'en aller au plus vite par où il était venu. C'estce même Gassimou qui occupait les routes vers Cerrimalors de mon précédent voyage en 1880, et que mon subrécargue Diafarou, représentant de l'Almamy Saury à bord de ma colonne, tenait tout particulièrement à ne pas rencontrer, Gassimou ayant laissé paraître un vif désir de lui couper la tête.
J'ai dans ma troupe des porteurs qui ont accompagné un de mes envoyés dans le Foutah en 188S; l'un d'eux, Ibrahima, lui servait de valet de chambre, — c'est un personnage, il possède trois captifs ; — il me raconte que ce Blanc a été empoisonné par un homme de sa troupe, émissaire de quelque chef ou d'un traitant, résolu à le faire disparaître sans doute. Il a bu sans méfiance ce que cet homme lui offrait et il est tombé, sur le coup ; il a fallu le rapporter. Ibrahima a été un des fidèles qui l'ont porté. Douloureux souvenir ! par les quelques lignes que cet agent m'écrivait avant de mourir, il me dit, pour expliquer ou pour atténuer la cause coupable, qu'il a été empoisonné par la piqûre d'un insecte ; Ibrahima et ses camarades qui savent la vérité sont affirmatifs dans leur récit. C'est pour moi un profond chagrin que le temps n'apaise pas ; ce jeune homme, intelligent et instruit, au-dessus des préoccupations d'intérêt, s'était attaché à mes projets d'organisation en Afrique ; depuis trois ans il s'en occupait, il méritait d'en poursuivre le succès.
Au diable les rhumatismes ! je ne puis faire un mouvement, et par le jeûne forcé, la faiblesse aidant, je suis là bien inutilement.
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L'Almamy a dû se rendre ce matin de Sankarella à Fougoumba, demain il me choisira uq foulahsso à mon gré, de bonnes cases; j'irai donc bientôt terminer les palabres entamés et continués depuis dix ans.
Je photographie ce matin la cage du bouc, perchée sur des pieux, à l'abri des bêtes malfaisantes; et le trépied de branches où mes hommes font sécher et fument leur viande découpée en lanières. Encore un peu perclus, mais je tiens à peu près debout; j'irai demain à Fougoumba voir mon vieux roi et semer de la salade.
Le candidat au trône de Labé paye mille gourdes — SOOO francs — pour obtenir sa nomination ; c'est le trône le plus cher des onze provinces du Foutah. Le candidat donne des captifs, des bœufs, de l'ambre, des étoffes, des fusils, de la poudre, etc., etc., toutcequ'ila pu extorquer aux caravanes et à ses sujets ou acheter pour son compte, par échange, à la côte.
Le titre d'Alpha est le plus cher, Mahmadou-Paté l'a acheté, ses frères ne l'ont pas. Le titre le plus modeste est celui de Kamarakou, c'est-à-dire maître ou quelque chose d'analogue.
1*"' mars. — L'Almamy a été exact, son envoyé, Sadi Aliou, vient me prévenir que mes cases sont prêtes. A midi j'expédie les bagages avec Allens et ce garde; je pars un peu après, à pas lents, bien portant, mais faible de dix jours de diète et de longs anéantissements. A cinq heures et demie j'arrive en face de Fougoumba; le sentier longe la colline à crête dentelée si remarquable de Fougoumba, le Fita, et traverse un dernier torrent, le Siragoré, qui descend de cette colline ; l'eau de ce torrent est très bonne à boire, et c'est à. noter, car les autres eaux
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du quartier sont presque stagnantes, louches, pâles, elles ont le goût fade d'infusions végétales.
A quelques centaines de mètres, dans la plaine qui s'étend entre les hauteurs où j'arrive et le missida de Fougoumba, sur la pente opposée, une fête déroule dans le paysage son joyeux tableau. La population élégante de Fougoumba, — les hommes seulement, car chez les musulmans les femmes ne figurent pas à la fête, — se répand en dehors des tapades (clôtures) et couvre la prairie d'une foule aux couleurs vives des boubous (chemises) bleus ou blancs. Nous allons assister à des courses. « Paris-Sport ! Demandez le résultat complet des courses. » Je vois passer un cavalier à fond de train, précédé et suivi du brouhaha des applaudissements.
Le soleil est clair à l'horizon, puis tout d'un coup il plonge et la nuit est noire. Nous avons quelque peine à trouver à tâtons Digui, notre logis, à trois quarts d'heure de Fougoumba. Nous traversons deux marigots sur des arbres morts tombés dans le chenal et arrangés en ponts à l'aide de bouts de bois et de liens de paille; les branches de ces corps morts qui s'étirent en l'air servent de distance en distance d'appui oii d'un élan à l'autre on reprend son équilibre; on n'y voit goutte et j'ai quelque peine, avec mes souliers ferrés, à me tenir sur ces bois accidentés, tordus de toutes les façons, glissants et polis par les pieds nus ; l'eau est profonde, je m'aide d'uu long bambou et je me guide sur un Noir dont le pied nu assure mieux la démarche. Un mouton qui fait partie de notre caravane y perd tous ses moyens, il tombe à l'eau; nous entendons des clapotements, mais il est impossible (le rien voir,
^^égociatio^s. — Traités relatifs au territoire de Guémé-Sangan et de Felio-Dembi. — Mission Oberdof, le lieutenant Plat et le docteur Fras. — La colonne Audéoud-Radisson, brillante expédition, fuite de TAlmamy, audience mouvementée.
Fougoumba est en ce moment très animé, la présence de l'Almamy, venu pour les cérémonies du sacre et la nomination des rois vassaux du Foutah, a attiré tous les courtisans du pouvoir, ils remplissent les cases et les ruelles. A chaque porte on rencontre une foule de clients, plus ou moins nombreux suivant le rang et la puissance du prince qu'elle garde ; la porte de l'Almamy est encombrée de peuple, à l'intérieur plus de 200 familiers ou ayants droit se pressent dans les cases et les préaux qui servent d'antichambre. On se représente Rome et ses intrigues, la faveur populaire courtisée, la brigue du pouvoir. Ici paille partout en fait de marbre, paille et marigots en fait de thermes de Caracalla. Il faut s'y prendre avec patience pour se frayer un passage dans le flot des empressés qui s'agitent dans ce Versailles nègre. On est obligé de se pousser en biais, une épaule après l'autre ; chacun, il est vrai, s'écarte devant le Toubab, mais le chemin est étroit, le sol est inégal, la foule
se presse. Avec la foule je m'accommode, mais je reprends mon rang et j'occupe toute la place quand je rencontre un personnage, il se range, et loin de le prendre pour une exigence, ces chefs, qui sont de race et de fine race parmi les nègres, comprennent bien que c'est un hommage que je rends ainsi à ceux que je crois devoir apercevoir et distinguer dans le nombre.
L'Almamy me dit qu'il me reçoit comme un ami, qu'il n'a jamais reçu aucun autre Blanc que très officiellement, tandis que chez lui je suis comme chez moi, libre et reçu à toute heure. Sur ma demande, il me prête son marabout et je vais sous l'oranger du harem faire rédiger avec précision ce qu'il doit entendre et discuter avec ses vieux conseillers et les chefs de ses provinces. Gomme ça se prolonge, il m'envoie une calebasse de riz avec une épaisse sauce d'arachides; ses petites femmes poussées par la curiosité se laissent entrevoir derrière les cloisons de paille, j'aperçois l'œil, j'entends le hennissement, je déjeune gaiement.
Nous discutons longuement avec l'Almamy et ses conseillers, paisiblement, comme une affaire réciproquement intéressante. Les esprits ont travaillé sur mes propositions persévérantes depuis 1880, on me paraît disposé à consentir; je retourne satisfait à mon village.
Un fils de l'Almamy vient me voir, il avait dix ans lors de mon premier voyage, je le reconnais à peine dans ce grand jeune homme de haute mine, à l'aise dans son rôle de prince : il a nom Diaïla. Je lui fais remettre des pantoufles de cuir rouge verni, un flacon d'eau de Cologne, un boubou de soie bleue à franges d'or et une fine cotte de mailles en acier ; pas d'armes, il faut en
donner le moins possible. Sans laisser paraître son émotion, il remercie gravement, comme il convient ; cependant la jeunesse amène sur son visage un imperceptible sourire de satisfaction lorsque ses suivants tiennent dans leurs mains ces heureux objets.
C'est un bien joli garçon que ce nègre Diaïla, le nez fin aux narines flottantes, la lèvre mobile, rose sur de belles dents blanches, un grand œil curieux, le regard intelligent et vif, la main élégante et souple, le pied très soigné. Sylla peut-être? ou plutôt Henri III. Un bon chef de la décadence. Ce qu'il doit décader, ce beau gas ! s'il paraissait sur le boulevard il n'y en aurait que pour lui.
Mes homxmes tuent et dépècent un bœuf, ils sont contents là-dessus, grouillant sur la pitance chaude. Le missida voisin nous a délégué une douzaine de ses vautours pour nettoyer la place, et en effet il ne reste pas un débris, et môme un homme, ayant laissé son lopin un peu trop écarté derrière lui, l'a vu enlever à son grand hélas par l'oiseau vorace vulgairement nommé charognard. Unautre plus aff"amé est venu prendre la viande jusque sous l'auvent de la cuisine. Il a pris la moitié et attend là à 25 mètres le moment propice pour prendre le reste. On ne tue pas ces bêtes immondes qui approchent tout autour, à quelques pas ; cependant mes hommes, sans manifester beaucoup de colère, — ils sont si indifférents, si calmes de nerfs, — pensent que la mort doit nous débarrasser de ce voleur. Sans sortir, je tire de ma porte basse; assis à terre, j'ai à peine la hauteur nécessaire pour regarder le bout de mon fusil. Je tire à chevrotines, la bête au froid métier fait trois sauts et reste morte. Ses ailes ouvertes ont l'",60 d'envergure. On jette ça par-dessus la haie.
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Dans les lieux où l'on abat à l'ordinaire, on voit par centaines ces lourds dindons, serrés en ligne sur les branches des arbres voisins, attendant tout juste que les bouchers aient terminé leur dépeçage.
J'ai semé du cresson alénois, des radis, des salades diverses; ça commence à sortir; les petits moineaux violets et les fourmis ont emporté la moitié de la graine, mais il en est resté, ça pousse. Je mangerai enfin de l'herbe, le Français aura sa salade. J'ai planté des pommes de terre, de la vigne, des cerisiers, des figues, toute une collection d'arbres fruitiers, mes successeurs trouveront des fruits de France.
Guemisch a fait éclater le fusil de M'Bar — je l'ai dit, — M'Bar réclame 100 francs. L'incident amène des discussions sans cesse renouvelées, car M'Bar comptait faire fortune ici en vendant son fusil un prix énorme; je rends la justice. M'Bar roule des yeux blancs terribles, il dit qu'il accepte le jugement du Toubab, mais pour donner une réponse bien mesurée il attendra que sa colère soit passée. Le trait est romain, peut-être même grec. Le fait est que ce sauvage a une drôle de tête, une expression féroce, avec ça le front de lord Byron, un dévouement de chien fidèle, une intelligence lucide, un sang-froid imperturbable, une bravoure si entraînante qu'on croit la partager tant elle paraît naturelle ; elle inspire la confiance à ses amis, la terreur à ses ennemis.
L'Almamy a consulté les principaux chefs du Foutah — parce qu'il n'est pas roi absolu, comme il y en a, dit-il en soupirant, dans d'autres royaumes, — il no peut rien décider sans eux ; s'il agissait contre leur volonté, ces grands électeurs nommeraient un autre Almamy à sa
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place, etc., etc., discours connu: le Foutah a confiance, il me reçoit en ami et me donne des terres. Je dis qu'ils sont intelligents, et sans plus m'extasier nous faisons un brin de causette.
Je vais voir les candidats aux trônes de province, voir les nouveaux, prendre leur mesure; je visite un fils du roi, deux chefs importants. Très bon accueil, poli toujours, mais satisfait, à ce qu'il me semble, flatté de la rare préférence que je leur accorde.
Le roi de Timbi-Toumi que j'avais laissé en plan avec son escorte sur le chemin de sa capitale, est parfait, intelligent, nous sommes bientôt amis. J'avais hâte de voir de près si je pouvais compter sur ce que son frère avait conclu pour lui, et je ne pouvais pas, sans attirer l'attention, n'aller voir que lui. Son frère a parlé en son nom, mais il était bon de savoir jusqu'à quel point nous nous comprenions et de le lui entendre répéter.
Parmi les clients qui encombrent sa case se trouvent quelques personnages qu'il ne peut congédier cavalièrement ; il m'introduit chez ses femmes ; sur son invitation, après un rapide échange de curiosités réciproques, elles passent dans une autre retraite, probablement dans la cour. Cinq jolies bêtes, assurément, couleur capucin mat, avec luisants ; le visage est un peu lourd, le pied épais, mais ici ce sont des accessoires ; le corps est d'un vigoureux dessin, sa grâce animée fait ressentir à distance ses ardeurs smectiques de bête nue. Elles ne sont pas réduites à attendre les bains de mer en été pour montrer leurs jambes, l'hiver pour décolleter leurs épaules, avec des airs mystérieux pour vanter le reste ! Ici la beauté par tous ses pores hume en plein vent.
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Mais ces femmes ont craché partout ! l'impression d'art s'envole.
Le corps de la femme est la toute-puissante réalité, tandis que son âme en est l'insaisissable fantôme, aspiralion sans cesse haletante dans un vide toujours vide, où vainement toutes les supériorités accourent à son appel sans pouvoir le combler, aucun avènement ne l'apaise. On dit que la femme est coquelte, inconstante! elle est constante, fidèle à son devoir, à sa fonction qui est de nous attirer au but toujours plus haut : la plus belle au plus vaillant; coquette à la ronde pour appeler au concours tous les mérites sans en oublier aucun. Son corps est le milieu terrestre oii elle cultive la vie, où son âme en quête dans l'univers rapporte les éléments épars de l'àme humaine qu'elle va cherchant dans l'idéal.
Chez le Noir l'âme est à fleur de l'être et se nourrit d'un idéal fait d'humbles réalités, âme encore matérielle chez ces vigoureux primitifs, elle n'a pas encore les pudeurs que le vertige de l'inconnu donne à la nôtre; en cherchant très peu, on la fait tout de suite apparaître. La connaissance de cet intime rouage est le renseignement le plus complet qui puisse d'un seul trait éclairer notre conception du peuple nègre ; un peseur d'âmes, M. Alphonse Daudet, découvrant et nous expliquant l'âme du Noir, hâterait nos progrès, en dirigeant par des chemins éclairés notre conquête, plus qu'un demi-siècle de combats heureux.
Le roi éloigne ces beautés concupiscentes dont la curiosité intriguée exalte les ardeurs contagieuses, nous restons seuls. « Ad augusta per angusta ». Il apporte dans la discussion autant de ferme volonté à poursuivre
son dessein que de sage rcUexion; tout ce que son frère a dit était convenu, c'est bien; le Foutah est prêt, lui et ses amis me regardent venir depuis le jour où j'ai débarqué sur leur rivage. « Angusta », ce sont les vieux conseillers qu'il faut trier, on ne sait quelquefois par quel bout les prendre, ces vieux sans vibrations qui ne s'intéressent plus à rien qu'à la paix tranquille de la cendre de leur foyer.
Leur cœur comme la tombe est plein de cendre morte (1).
Mais, vieux! on ne veut pas vous le laisser, votre foyer, on veut absolument vous en offrir un meilleur ; seulement ce sera long, vous aurez le temps de mourir avant la nouvelle installation, ne vous défendez pas inutilement.
Nous parlons de toutes choses, repassant ensemble les accords établis en son nom avec son frère ; puis, de son propre mouvement, il écrit de sa main la concession du territoire de Fello-Dembi ; ce territoire, dans le rayon que je lui indique, répond tout particulièrement aux conditions de mes projets.
L'Almamy a reçu de mes cadeaux une impression utile ; les autres chefs voudraient davantage, mais comme ce davantage n'a pas de limites, je m'en tiens à ce que j'ai fixé avec réflexion, car le trop est autrement, mais tout autant nuisible que le trop peu. J"ai donné à l'Almamy une cote de mailles ajustée très fine, — 600 francs, une boule d'ambre d'une grosseur phénoménale, 250 francs, — 10 boules double zéro, toutes de même grosseur, enfilage spécial, 400 francs, — 20 boules n" zéro,
(1) Lecomte de Liste.
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400 francs, — 40 boules n" 1, 80 francs, — 80 boules n" 2, 50 francs, — deux boubous de soie bleue, 100 francs, — ciseaux plats à barbe, râpe à kola en nickel, de mon invention, qu'il m'avait demandée, grosse montre de oO francs; total, 2000 francs, prix de France, auxquels il faut ajouter vingt fois autant, pour mon temps et ma santé, plus les frais généraux d'organisation et les précédentes expéditions depuis dix ans; ce cadeau n'est qu'un point sur un i. Mais encore tous ces frais d'initiative privée sont peu de chose auprès de ce que coûte une expédition officielle avec les frais de l'immense rouage qu'elle met en mouvement.
L'Almamy dit qu'il est content, mais il ne cesse de faire quémander et ceci et cela par ses intimes; il veut des lunettes, des remèdes, de la poudre, etc.; il voudrait des rangues, perles taillées en olive, longues comme le doigt, très lourdes, qui coûtent dix fois plus de transport que d'achat, mauvais éléments de pacotille pour un voyageur. Il veut mon fusil, j'ai résisté dix jours, mais il a fallu céder. C'est un mécanisme un peu délicat pour un nègre, je ne l'ai pas fait manœuvrer devant lui, je pense que la curiosité, la maladresse et la rouille l'auront bientôt mis hors d'usage. Cependant, il a de bons fusils à répétition, bien entretenus, qu'il a achetés à la côte ou qu'on lui a envoyés. Il m'a adressé ses remerciements royaux dans la forme officielle, puis il a délégué ses deux fils pour me remercier en ami ; Henri IV n'était pas plus prince ! écrivant à Sully : « C'est l'ordre de ton maître, la prière d'un ami. »
Mes autres cadeaux vont à Bakar-Biro, une vieille connaissance, neveu du roi. prétendant au trône, héri-
tier possible, — Abdul-Ay son frère, Modhi-Bakar, Oumarou, chef de Foiigoumba; quelques boules à Modhi- Seydoux, serviteur sans influence mais plein de bonne volonté. Il a été jadis amené à Paris et présenté comme ambassadeur, dans un moment psychologique ; ses collègues, ambassadeurs du Foutah comme lui, étaient de simples nègres à trente sous par jour ; on les a montres officiellement en France comme des gens importants. Un pays dont on peut se moquer à ce point . n'a que ce qu'il mérite lorsqu'ensuite / 'lïm ses justes préoccupations pour ses ^mm\\\ i colonies sont méconnues. Si nos A^0t'^'^'' industriels, commerçants, ar- v^/^/^w//;Jk.- >> mateurs, prenaient la peine de surveiller l'organisation
de nos colonies qui sont ^Pf||W«^^>^ leur domame. nous ^/yÀ-^-K- •'/ '^v^X l^}) ^^ \^& ne serions pas exposés ^^^y^^ifim^^M^^^,^ à ces fantaisies; la
naïveté de notre laisser-aller fait à nos dépens la joie des gouvernements étrangers.
J'ai un moment de surprise en voyant au milieu de la cour ce prétendu prince dans une niche minuscule, dans laquelle il entre tout juste, assis à terre, touchant de la tète au fond de ce petit chapeau pointu, les jambes dépassant dehors par la porte(*). Il sert d'interprète, ou du moins d'intermédiaire officieux; son voyage à Paris donne un peu de vraisemblance à ses appréciations, mais il est sans crédit personnel, sans fortune, sans liens de parenté, sans influence et d'ailleurs sans prétentions ; c'est
un courtisan familier qu'on entend plus qu'on ne l'écoute.
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Ces gens croient que le Blanc donne comme le soleil éclaire, sans compter ; s'il donne, pensent-ils, c'est que ça lui plaît, la reconnaissance éveillée est nulle ; mais l'intérêt est vif. 11 faut bien comprendre le sens de cette naïveté et en user en père de famille ; on obtient tout d'un Noir avec de la réserve, de la bonté et de la justice. C'est un grand enfant facile à conduire, les religions inférieures, par le peu de vérité qu'elles comportent, ont encore sur ces primitifs leur entière influence.
La raison calcule et l'histoire nous montre qu'une religion, lorsqu'elle a achevé de remplir sa tâche, devient pour un peuple une cause de faiblesse ; elle n'a de pire ennemi qu'elle-même, lorsque, par une obstination que sa foi lui inspire, elle veut imposer plus de vérité qu'elle n'en contient; lorsque la source a comblé le bassin oii ses eaux se sont épanouies, elle s'épanche inutile par-dessus les bords rassasiés. Le peuple nègre n'a pas encore reçu, comme les grands peuples qui l'ont précédés dans l'histoire, un enseignement religieux profondément conçu, dont les définitions provisoirement vraies ne laissent place, dans la désillusion finale, qu'au scepticisme, il n'a fait le tour d'aucune croyance, il n'est capable d'en juger aucune, il demeure accessible à tous les enseignements. C'est là, pour nous, une porte grande ouverte; nous gagnerons toute sa confiance en lui expliquant nettement quelques-unes des vérités morales dont tout homme a l'instinct ; je ne crois pas qu'il soit nécessaire de les lui présenter à la faveur de quelque fiction.
L'envahissement de ma case ne m'est pas spécial; chez tous les chefs, c'est la môme chose; tout ce qui se croit autorisé à paraître sous les yeux du prince,
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vient courtiser un regard, une parole, contempler le maître, respirer le pouvoir ; si le chef veut être seul, il le dit doucement, d'un mot ou d'un signe, alors, tout de suite, mais sans turbulence ni confusion, sans faire d'événement, les uns après les autres, chacun d'un geste, sans discours, prend un prétexte en lui-même pour se retirer comme de son plein gré. Il est facile de condamner sa porte à l'ordinaire, mais ce serait allure de petites gens.
Mon régime a reçu une grande amélioration, tous les jours une femme d'un village voisin m'apporte des épinards du pays, Boroboro. Elle les lave, les cuit, les lave une seconde fois pour leur enlever leur saveur styptique et les pile avant de les faire recuire ; c'est alors notre épinard civilisé. Je m'en trouve bien dans mon estomac toujours douloureux.
J'ai inauguré mon premier diga, sorte de chique qui se loge sous l'épiderme du pied, souvent sous l'ongle ; le diga de sa sécrétion forme une poche où il pond ses œufs ; ce petit sac est bientôt gros comme une lentille, il importe de l'enlever avant l'éclosion. Si le chirurgien, par maladresse, crève cette poche et fait en même temps saigner les tissus où elle est établie, son virus se mêle au sang et s'y cultive. Ce virus n'est pas dangereux, mais il est tenace et fait naître sur les jambes des petites plaies qui s'ouvrent, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, interminablement ; c'est, d'ailleurs, un vaccin naturel contre d'autres empoisonnements. Mes souliers bien clos m'avaient, je suppose, préservé jusqu'à présent, mais ici j'ai marché pieds nus dans ma case et la bête m'a mordu. Allens m'a opéré avec une pointe mousse
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en bois, sans douleur ! Les Noirs sont habiles à ce service qu'ils se rendent les uns aux autres à toute heure; c'est la distraction obligée du five o'clock, à toutes les étapes.
Il fait froid, je me défends à peine la nuit et le matin jusqu'à sept heures avec une couverture de fourrure.
6 mars. — Je photographie trois visiteuses venues dans leurs plus beaux atours ; assises là, au soleil, devant l'oranger, elles posent avec complaisance, elles en ont demandé et reçu l'autorisation de leur mari commun, béat témoin. Je leur dis que je veux rapporter leur image aux femmes blanches ; mais, à la vérité, elles ne voient là dedans que mystère de Toubab ; ce qu'elles comprennent c'est qu'on s'occupe d'elles, et cela les enchante deux fois, comme nègres et comme femmes. Elles ont la jolie coiffure du pays, les cheveux relevés en carène de navire, de lourds anneaux d'or de Dinguirry dans les oreilles, ou plutôt dans les cheveux, car ils sont attachés par une courroie qui passe par-dessus la tête et pendent à la hauteur des oreilles; autour du cou, des grossesboules d'ambre jaune encadrent leurs bonnes grosses ligures. Elles ne sont pas jolies, mais ce sont des ébauches parlantes qui nous disent l'effort laborieux de la nature, l'intention de créer. La plus joyeuse porte, étalé sur le haut de la poitrine, un réseau de pièces de cinq francs ; à chaque balancement de sa coquetterie, ces sonnailles jettent un petit rire moqueur qui résume pour l'explorateur toute l'éloquence philosophique du peuple noir. Pour faire briller leurs yeux et cambrer leurs avantages, je donne à chacune d'elles un bracelet ; je recommande le procédé aux photographes de mon pays. Je prends,
instantanées, deux pileuses de riz, qui rient pour n'avoir pas peur, et précipitent le mouvement.
J'ai planté ma vigne et mes figuiers ; la vigne un peu desséchée, les figues un peu confites ; nous viendrons voir ça l'année prochaine.
9 mars. — Arrive une mission militaire envoyée par le gouvernement; agréable surprise. Elle est conduite par le lieutenant Plat et le docteur Fras, médecin de la marine. Ils dressent leur camp non loin démon enclos, et m'envoient un petit mot tandis qu'ils vont à Fougoumba saluer le vieux roi. Je n'ai reçu le petit mot que le soir, mais dès que j'ai su que des compatriotes étaient là, j'étais allé leur souhaiter la bienvenue. Nous avons déjeuné ensemble de leur abondant ordinaire, et causé vivement de tout et du reste; l'impression que le solitaire éprouve à rencontrer un homme pensant dans son désert n'est comparable à aucune autre connue, il lui semble qu'il a trouvé un monde.
Ils viennent, me disent-ils, négocier un traité de protectorat.
Ils ont l'esprit droit, très bonne tenue, se présentent avec dignité ; le roi et ses vieux mesureront leur estime à celle qu'ils montreront pour eux-mêmes. Fort aimables, ils m'invitent à trouver tous les jours mon couvert mis à leur table, car ils ont une table, meuble infiniment commode.
Ils ont dit à l'Almamy qu'ils ne négocieraient pas tant
qu'ils ne seraient pas plus respectablement logés, et
surtout plus près de lui ; ce en quoi ils ont bien fait,
s'ils ont fait comme ils ont voulu.
• Je dis mercredi 7 mars, la mission dit, je crois, ven-
KAHEL.
dredi 9 ; j'ai perdu des jours quelque part dans l'anéantissement de la fièvre ; je prends sa date.
Samedi 10 mars 1888. — La mission va ce soir habiter Fougoumba, comme elle l'a demandé. Le lieutenant me dit que nous n'avons avec le Foutah qu'une convention amicale; je le sais en effet; j'ai rapporté moi-môme, en 1880, une convention obtenue de ce roi, l'Almamy Ibrahim Saury, et proposé alors au gouvernement de conduire et d'installer à Timbo un représentant de la France. Le gouvernement (Gambetta) me dit qu'il reconnaissait la priorité de mon action, mais que tout en comprenant bien l'importance de mes propositions, il ne pouvait pas les soumettre aux Chambres ; il ne pouvait pas faire acte de propriété sur le Foutah, étant en compétition avec les autres puissances qui convoitaient ce pays; le Foutah demeurait libre. Le but de la mission présente est, me dit-on, d'obtenir de l'Almamy qu'il se place sous le protectorat de la France.
En 1880, j'ai remis au gouvernement les droits que je I venais d'acquérir, et depuis lors je lui ai remis ceux que jj'ai acquis ensuite, je veux seulement constater et retenir que ces droits ont été établis dans un pays indépendant, avec des chefs libres de traiter, et qu'ils l'ont été par l'initiative privée. Ce n'est pas là une question personnelle, c'est la défense de l'initiative de chacun de nous, de l'initiative qui est la ressource de notre avenir; si nous continuons à tout attendre du pouvoir, comme autrefois, si nous n'arrivons pas à vivre par nousmêmes, aujourd'hui que la forme de notre gouvernement nous le permet, c'est que notre vitalité est épuisée. Loin d'en ôtre là, nous commençons à vivre, nous allons
L'ALMAMV et les chefs du FOUTAH a FOUGOUMBA. 247
ceiiainement montrer notre valeur enfin émancipée ; il nous suffit pour prospérer, ayant la liberté, de nous en servir.
Le docteur relève des maximum de température 31°. 32°, 33°, plus élevés que les miens qui sont 27° et 28°. Cela tient à se qu'il habite dans la ville, tandis que je suis à la campagne, et qu'il prend la température dans un courant d'air chaud, à l'ombre, mais où arrivent des réverbérations ; je prends la mienne dans ma case, là où je vis; c'est la température que j'aurais à supporter si j'habitais ici à demeure; la température que relève le docteur est celle qu'aurait à supporter un artisan travaillant à l'ombre, mais un peu partout dans la ville.
La mission est bien approvisionnée, thé, café, tafia pour mettre dans l'eau à boire, canards aux navets, andouilles, sardines, asperges, haricots verts, petits pois, julienne, etc., confitures. Ce régime me paraît trop succulent sous ce climat ; un peu de viande rôtie, poulet, riz du pays, des légumes et de l'eau sont préférables ; la confiture est inutile, tout ce que l'on mange est sucré. Il me faudrait vingt-cinq porteurs de plus pour cette montagne de boîtes de conserves. Les aliments simples et frais du pays sont plus facilement assimilables. Et je crois qu'il est prudent de peu manger; sur ce point, mon estomac empoisonné, plus que fragile, m'oblige à exagérer ; mais, même ce cas à part, la sobriété est saine.
Extirpé un deuxième diga qui s'était logé à côté de l'autre ; Allens, chirurgien. Mahamadou Pâté, aujourd'hui Alpha Pâté, viendra, me dit-on de sa part, pro-
■248 KAHEL.
chainement. 11 est toujours en relations un peu fraîches avec la cour.
La mission a trente ânes, portant 50 kilogrammes, plus le bât, sept ou huit mulets, quelques porteurs et les tirailleurs sénégalais d'escorte, plus cuisiniers, interprètes, serviteurs. Les hôtes paissent économiquement, rherhe abonde en cette saison; la nuit, elles sont entravées à une corde fixée à terre. La mission a, en outre, un troupeau de bœufs qui la suit et un poulailler qu'elle transporte. Rien n'est omis de ce qui peut aider à la bonne marche de l'entreprise. Elle a peu de guinées, et elle s'étonne de vendre mieux cette toile bleue que la belle toile blanche d'Alsace qui est meilleure et qu'elle a en provision ; c'est que le Noir est une bête d'habitude, — comme l'Européen d'ailleurs, — et que le bleu est porté par tout le monde, tandis que le blanc convient surtout aux gens à l'aise.
Dans la contrée plus chaude qu'ils ont traversée avant Dinguirray, dans le royaume de Samory, on les recevait généreusement ; les chefs venaient saluer genoux en terre ; Samory leur faisait envoyer tout de suite des bœufs ; partout les chefs ou les populations nourrissaient la colonne, c'était une orgie perpétuelle de riz pour les hommes, d'orge pour les animaux. L'accueil piteux de l'Almamy fait contraste. Je dis au fils de l'Almamy et aux vieux qui viennent me voir, qu'ils se déconsidèrent en recevant ainsi les envoyés de la France ; ils me disent pour la millième fois « qu'ils ne sont pas riches, ils ne souhaitent rien tant que de ne pas recevoir de ces visites qui ne préparent, disent les vieux, rien de bon; si on vient les voir, c'est qu'on veut leur prendre
L'ALMâMY et les chefs du FOUTAH a FOUGOUMBA. 249
quelque chose, eux ne vont pas chez les autres ».
Hecquart en 1832, Lambert en 1860 ont été reçus avec plus d'amitié par TAlmamy Omar, mais non avec un déploiement de grandes richesses ; mais le Foutah n'est pauvre qu'en apparence, car il suffirait d'un peu d'organisation pour en faire une riche province, un confortable séjour.
Ce Foutah est à proprement parler un repaire de brigands ; les Peuhls conquérants qui l'exploitent n'aiment pas les visites indiscrètes ; ils ont formé un syndicat de jouisseurs vivant du pays, ils voudraient n'être troublés que le plus tard possible dans leur petite fête.
Les Foulahs comme les autres nègres sont encore des choses plus que des gens, mais déjà plus éveillés, le contact fait jaillir un peu de lumière dans leur cervelle.
Je l'ai dit en 1880, je ne puis que l'affirmer de nouveau ; le Foutah est la clef du Soudan, non pas pour une seule raison de salubrité, mais pour toutes les conditions qu'exige cette grande entreprise, l'occupation paisible et stable du Soudan. Tl ne faut pas cent mille hommes pour conquérir l'Afrique, il en faut un; et celui-là en passant par le Foutah-Djalon, tissant les forces qui s'offrent à lui, s'il les comprend bien, vires acquirit eiindo^ celui-là sera le maître de Suez à Mogador.
Toutes les campagnes que nous venons de faire depuis quinze ans, nous pouvions les faire quinze ans plus tôt, — sans remonter jusqu'à André Brùe qui les avait entreprises il y a deux cents ans, — elles nous auraient coûté moins de peine et nous auraient acquis de plus grands avantages ; de même l'organisation que nous allons installer à la longue, par la force des choses, les
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luttes quotidiennes que nous soutiendrons à grands frais pour nous maintenir dans un territoire restreint, nous pouvons en diminuer les charges et en augmenter les effets, en faisant des maintenant le plan que nous ferons plus tard, trop tard. Si on avait organisé le Foutah dès 1880 comme je le proposais et comme le Gouvernement a été un instant sur le point de le vouloir, nous n'aurions pas perdu le Niger, nous aurions dominé le Dahomey sans y envoyer nos soldats (1), et nous serions armés pour réagir contre les menées de l'Angleterre au Maroc sans nous exposer à des discussions délicates.
De très petites causes, de très petits intérêts ont tout empêché en détournant à leur profit un mouvement que j'avais organisé dans l'intérêt national. On le sait, et les hésitations de nos plus clairvoyants hommes politiques sur la question coloniale ont pour juste cause la crainte de ces guet-apens particuliers contre l'intérêt général. Le grand jour de la liberté républicaine nous délivrera de ces ténèbres pleines d'embuscades.
Le Baléo prend sa source dans une petite montagne nommée Yandé, au fond de la vallée qui est au delà de Sankarella, au sud-ouest de Timbo.
Les hauts plateaux qui limitent la vallée dans ce fond sont les plateaux de Samia, il y a des villages sur ces hauteurs.
Les nuits sont froides, de 15 à 20 degrés; je suis accablé par mon obstiné rhumatisme, disons rhumatisme, j'irai mieux dans les régions plus chaudes de la plaine. Nous avons comparé nos baromètres, celui du
(i) Je rappellerai ici que ces notes ont été manuscrites en 1888.
l'almâmy et les chefs du foutah a. FOUGOUMBA. 251
docteur marque 700. celui du lieutenant 696, le mien 698, je suis entre les deux.
Fantômes et palabres. Au milieu de la nuit j'entends un vacarme de voix, des plaintes sauvages, des cris perçants; je m'informe, on me dit que ce n'est rien, une femme que l'on bat, je me retourne sur ma natte. Mais les cris ne cessent pas, ils expriment l'angoisse de la souffrance ; je m'informe de nouveau : c'est mon vieux philosophe Cérér, le fidèle M' Bar, qui a loué une femme pour quelques boules d'ambre ; or ce sauvage ignore qu'on ne doit pas frapper une femme, môme avec une fleur; il brutalise sa chose, la prend par les jambes, la culbute par inventions d'amour, jeux violents inconnus de nos cieux pâles ; enfin, dans un élan plus amoureux, portant mille baisers confondus
Colombins, tourterins, à lèvres demi-closes, A langue serpentine,
dit Ronsard, il l'a tirée parle bras d'une façon si soudaine et dans une position si compliquée, que la femme a l'épaule démise, le bras cassé, etc. On me raconte l'affaire. Pour donner quelque chose, je prescris eau-de-vie camphrée ; s'il n'y a rien, le parfum agira, et s'il y a fracture ou cubitus désarticulé, humérus démis, — l'épaule n'est plus pareille à l'autre et le bras, me dit-on, ne peut plus s'élever, — on passera la nuit tant bien que mal avec des compresses, de l'eau, et au petit jour on ira à Fougoumba, je prierai le docteur de la mission de réparer le malheur. Malgré mon désir d'essayer de remettre ce bras en sa place à l'aide de mes seules lumières anatomiques, je ne me crois pas autorisé, un chirurgien étant près d'ici, à faire
232 KÂHEL.
cette expérience in anima viii. Cependant, les cris aigus s'apaisent sous la friction olfactive, ça va mieux ; la nuit s'achève tranquillement, et ce matin on redemande de la friction, il y avait douleur, c'est probable, mais aussi beaucoup de peur et d'effarement ; le nègre est un animal que la surprise, l'inconnu, le mystère affecte plus que la réalité. Les autres Noirs du lieu sont là, placides, le propriétaire de la femme, nullement fâché, dit àM'Bar : « Tu l'as cassée, tu la garderas et m'en donneras une autre. » Une vraie marchandise que le pauvre captif.
Le docteur m'envoie un pain ; fort aimable. J"ai repris mon régime ce matin, — maïs et boroboro, — et en somme peu mangé ; il convient d'avoir toujours un peu faim. Ces conserves et copieux festins de la mission ne me conviendraient pas du tout, le docteur est de mon avis.
L'Almamy a logé la mission à Fougoumba, dans des cases convenables, comme elle l'exigeait justement. 11 me dit que je suis vieux et sage d'avoir demandé au contraire à loger paisiblement loin du tumulte ; ma raison est toute simple, il fait chaud dans cette ville de paille sèche, la terre nue des préaux s'échauffe, l'air est étouffé. La présence du roi a amené tous les chefs importants et leurs clients, les habitants sont les uns sur les autres. On ne peut sortir sans être pressé dans une foule de badauds, et même chez soi il est difficile de se soustraire à la mendicité des favoris qui prétendent imposer leurs services officieux. A la campagne, j'ai la paix, de l'air et la liberté.
Le Foutah, me dit le roi, est content de me voir, il apprécie mon allure pacifique et ma réserve, tandis que
ces jeunes gens viennent avec de la force ï etc. ; gémissements de l'impuissance. Ils ont peur et signeront tout ce que la mission leur présentera, sauf à dire plus tard qu'ils n'avaient pas compris, car au fond de leur cœur ils se seront réservés. Ce sont des gens embarrassés, ils s'en tirent comme ils peuvent en ayant deux visages. Je n'aurais obtenu d'eux que les banalités de la politesse diplomatique, si je n'avais pris soin, avant de préciser ce que je voulais, de faire naitre la confiance d'abord et ensuite la conviction dans leurs cœurs ; ils m'ont donné un consentement réel, des signatures dont ils veulent les
effets.
J'ai recommandé au roi et à ses conseillers d'accepter ce que la France leur proposait, dans leur intérêt certainement.
Plus un grain, le sac au riz tombe en défaillance (*), je vais en envoyer acheter chez quelque chef, les simples particuliers n'en ont plus.
J'ai dans ma case, comme en J880 à Timbo, une mouche familière, une seule, une longue mouche, vert émeraude de la tête au bout des pattes, très brillante et vive ; elle est constamment en quête dans tous les petits trous du mur.
J'ai aussi un gros cancrelat, parfois seul, ce qui est rare; je pourrais lui donner un nom de baptême. Ce gros maladroit a la manie de monter en haut de la muraille de terre lisse, et vingt fois par jour il en tombe, patatras ! par un heureux hasard il n'est pas encore tombé sur moi. Je pourrais le tuer, mais je préfère qu'il s'en
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aille par la persuasion que d'avoir à balayer son cadavre.
Dimanche 11 mars. — Troisième diga extirpé par mon chirurgien ordinaire.
L'ambre n° 2 est commode pour acheter du riz chez les chefs de village ou autres propriétaires riches ; eux seuls en ont, car les pauvres gens, — c'est-à-dire ceux qui n'ont pas d'esclaves, car la terre est à discrétion, — travaillent tout juste assez pour se nourrir, ils n'ont rien. La nature pratique ici plus que l'égalité dans le partage des terres, chacun est privilégié et peut en prendre plus que son voisin ; le système en pleine expérience aboutit à ce résultat prévu, que quelques intelligents s'enrichissent ou sont au moins à l'aise, et que le plus grand nombre sans courage reste nu et sans acquis. Le n" 6 convient pour acheter des bananes, des oranges, un plein sac de peau de bouc pour une boule (quatre centimes). Je continue à être plus que malade.
Mes hommes ont acheté des patates et du manioc : trois rations pour un sou ; ils n'en sont pas friands, mais faute de riz ! Le riz est l'aliment aristocratique et plus rare. Je voudrais reconnaître le plateau de Yali en haut des falaises qui bordent la vallée au sud de Fougoumba et celui de Samia qui lui fait suite ; le Téné et le Baléo, l'un d'un côté, l'autre de l'autre, tombent ou descendent de là-haut; de l'autre côté, le plateau s'arrête à pic sur une vallée est-ouest où est le meilleur passage.
Le docteur me dit que la Falémé prend sa source près de Labé et n'est pas le Téné, c'est possible. J'avoue que ces questions ne me passionnent pas ; il y a là sur 25 kilomètres sept ou huit ruisseaux pareils ; lorsqu'on dressera le cadastre pour établir l'impôt, il sera temps de dire
lequel a le plus d'eau, jusque-là le Sénat lui-môme de Domitien qui délibérait pour peu de chose jugerait que rien ne presse de délibérer.
Température toujours la môme, 15 à 20° la nuit, souvent 16, le jour 27° au maximum, dans ma case ; en somme climat bon à habiter dans un château, — maison à rez-de-chaussée pour ne pas attirer l'attention de la foudre, — avec parc, futaies d'orangers, chasses énormes.
La mission est bien pourvue de vivres, mais elle mange dans de l'étain, ce n'est pas engageant; il m'arrive souvent de n'avoir rien à manger, mais du moins je le mange dans la plus élégante argenterie ; la mission a des verres, c'est mieux, je n'ai qu'une timbale d'argent, ciselé il est vrai, mais boire chaud ou frais dans le verre est bien préférable à la bibe dans le métal. Ces petites choses peuvent paraître puériles, mais ici les détails ont de l'importance.
Hier 10 mars je suis resté étendu, anéanti, sans mouvement, ruiné par le climat magnétique, par la fièvre et par les suites persistantes de l'intoxication du premier jour; ce n'est pas douloureux d'être presque mort, mais cela empoche d'agir.
Ma cure à l'eau-de-vie camphrée m'amène de la clientèle ; on m'amène un petit captif qui s'est démis le poignet. Le pauvre enfant souffre, il a le poignet très déplacé. Je recommande qu'on le conduise au docteur de la mission, — ce qu'on ne fera pas, je le vois bien; — je refuse la friction qu'on me demande, elle serait maladroitement douloureuse et môme nuisible.
Ces Noirs sont sauvages : voilà un autre enfant, douze ou treize ans, blessé, c'est un captif : il est là navrant sur
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les genoux d'une femme ; son maître, je ne sais pourquoi, pour rien, lui a tire une flèche dans le ventre. Ces flèches de roseau ont une pointe de fer barbelée de douze centimètres de long.
Le Noir a blessé cruellement, blessé à mort peutêtre; il a frappé bêtement, sans colère, il a tué sans s'émouvoir ; aucune pensée haute de justice humaine n'a inspiré son action, il n'a pas pensé ; il a frappé inconscient, comme l'animal tue, sans savoir. Cette simplicité nous entraîne au fond des temps à la recherche du lien commun qui nous rattache à ces êtres, du caractère qui les fait hommes, ces hommes qui peuvent nuire sans avoir de responsabilité morale. Un abîme s'est ouvert subitement entre le Noir et nous par cet acte énorme pour nous, indifférent pour lui ; pour tirer notre esprit du fond de cette obscurité où il vient d'être précipité, il faut rappeler devant lui que le Noir a des qualités caractéristiques; l'islamisme lésa peu ou mal cultivées, — il n'aura pas dans l'histoire de l'humanité les états de service du christianisme; — il reste beaucoup et mieux à faire.
Que dit le maître? Rien, oh ! rien : « 11 ne m'a coûté que quinze francs ». Ce n'est pas en lui lisant Pascal que je l'intéresserai ce... cet... cette chose mécanique; non, mais ce Noir a des mouvements dans le cœur, des lueurs dans l'esprit, il sait déjà s'intéresser à ses sensations et à ses sentiments ; dans leur satisfaction il trouve une première notion de la réciprocité, son intérêt va le conduire à pratiquer la loi de charité, il sera prêt alors à prendre conscience de la loi morale. La loi de la vie a développé l'humanité inconsciente jusqu'à ce degré
d'être; maintenant cet homme, dont l'âme est nue comme le corps, est apte ou va l'être à acquérir la pudeur des solidarités humaines dans l'univers. C'est par des faits plus que par des raisonnements que l'on peut agir sur lui, ou par des raisonnements si courts, de conclusion si immédiate, qu'ils se confondent avec le fait même. 11 faudra, il est vrai, que dans la suite nombreuse des générations successives, la race acquière de grands perfectionnements pour faire de ce Noir un lecteur de Pascal, mais la vie continue son œuvre, elle fera cette transformation progressive ; de ce Noir qui vient de tuer inconsciemment elle formera un homme charitable, en faisant dépendre son bonheur, sa vie, de ses bonnes actions.
Dans cet homme primitif il y a de la bonté, la petite émotion que lui cause la pratique répétée du bien deviendra par habitude le guide de ses actions, peu à peu la loi qui le conduit, la vérité morale, lui apparaîtra, la notion du devoir naîtra en lui.
L'humanité ne vit pas au hasard dans l'univers, sa vie suit une loi ; il semble qu'aujourd'hui, pour obéir à cette loi de développement, notre devoir est de déposer dans le sein de la race noire le germe de nos forces spirituelles ; par cette greffe, dans ce milieu exubérant, l'être humain prendra des forces nouvelles différentes et plus puissantes. Les résultats ne paraîtront que dans un avenir éloigné qui nous dépasse ; mais pour les préparer le devoir, dès maintenant limité à nos forces, à notre temps, est de mesurer ce peuple, et, en même temps que de nos draps, de rhabiller de nos idées taillées à sa mesure ; il sera peut-être notre héritier.
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L'aimable docteur m'envoie chaque jour mon pain quotidien; j'y goûte à peine, sans grand plaisir, je m'en passe sans m'en apercevoir ; je le dis au docteur. Mais ce pain quotidien est plutôt un prétexte pour échanger dès le matin un petit bonjour ; je fais au porteur sénégalais un cadeau de sucre ou d'ambre, menue monnaie pour acheter des oranges ou des sourires.
Le sucre comme marchandise rend souvent des services, il s'adresse à une gourmandise spéciale et fait sortir des vivres de leur cachette, alors que les objets de parure ordinaires n'arrivent plus à éveiller des convoitises suffisantes. Pour des armes et de la poudre on obtient tout ce qu'on veut, toujours; mais il faut n'en pas donner, sinon le premier chef sur votre route vous retiendrait jusqu'à ce que vous lui ayez vendu toute votre provision. Et si l'on considère combien il est facile pour un JNoir de dominer matériellement le voyageur peu escorté, on comprend qu'il importe de ne pas exciter sa convoitise jusqu'au point où elle ne se contient plus.
Le docteur trouve le marché de Fougoumba très épuisé ; je le lui avais dit, les chefs se réservent tout et absorbent tout; mais la mission ne pouvait pas comme moi rester à la campagne. J'envoie par le porteur de pain une calebasse de boroboro frais cueilli de ce matin.
Je tue deux pigeons et une tourterelle, sur un arbre voisin; ils sont en grand nombre le matin. Mon trop zélé cuisinier, croyant imaginer une merveille, les fait sauter dans l'huile ! Pas heureux, voilà ma poudre, mon huile à salade et mes pigeons perdus. Ce gibier ici est très noir ; les perdrix sont préférables; grosses, elles ont la chair assez blanche et tendre ; on en rencontre souvent.
l'âLMAMY et les chefs du FOUTAIl A FOUGOUMBA. 2'SQ
mais non comme les pigeons qui sont les moineaux du paysage.
On attend Pâté ; c'est M. de Marlborough ; espérons qu'il n'est pas mort.
Je commence à connaître ce quartier, il est temps d'aller voir ailleurs ; je vais m'approcher de la montagne qui est de l'autre côté de Fougoumba.
Temps couvert, orageux ; je perçois nettement que dans cet air chargé de fluides, les fluides produits en moi par l'action de vivre ne peuvent se déverser, comme dans un air humide un corps humide ne peut sécher; ils s'accumulent, et cela m'étouffe, trouble toutes mes fonctions. Par 25" de froid et 2500 mètres d'altitude, le corps se trouve au contraire dégagé. Nos maladies sont la conséquence de ces accumulations; nos organes, qui sont autant de foyers producteurs, et par leurs sécrétions des pôles d'évacuation, sont surexcités à l'action ou étouffés par ces milieux accidentellement surchargés ; la phtisie en est un exemple frappant. La médecine des fluides sera préventive, c'est la médecine de l'avenir ; les fluides sont dans l'action vitale une cause antérieure aux maladies actuellement dénommées. Il est facile pour se rendre compte de l'importance de ces fluides de mesurer au moyen d'un galvanomètre ceux que dégage une sorte d'élément de Yolta composé d'êtres humains d'âge, de santé et de sexes différents.
Mes légumes poussent, j'arrose (par Allens, jardinier en chef) soir et matin ; mes plants sont abrités contre le soleil. Les fourmis ont emporté la graine, les moineaux picorent la feuille naissante, j'espère cependant qu'il m'en restera; j'ai couvert mon champ de branches
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mortes pour détourner les bœufs errants. En terrain humide, près de l'eau, j'ai commence une cressonnière de cresson alénois.
Le jeûne m'affaiblit, j'ai perdu la voix, je suis complètement aphone, je suis à sec de vie; mais ce n'est que de la faiblesse, le jeûne étant le seul remède pour mon estomac martyrisé.
L'Almamy envoie deux rations de riz et la moitié d'un bœuf; le défilé de la caravane dans la prairie déroule son joli coup d'œil, mes hommes apprécient surtout le chargement. Le tout est présenté par un seigneur que la course au soleil a mis de méchante humeur, il fait valoir son importance; comme il exagère, je suis obligé de le tancer; cadeau néanmoins, cela va sans dire; et menus cadeaux à chaque porteur. Je leur donnerais volontiers davantage à ces pauvres captifs, — de vigoureux gaillards, car il faut montrer qu'on a des écuries bien montées, — mais à quoi bon? c'est l'autre qui empoche.
Le chef de M'Bouria(*) vient avec sa suite ; il demande, sans façons, des cadeaux ; je refuse d'un « non » tout simple, et je parle d'autre chose; il y revient et peu à peu s'étonne de rencontrer toujours ce petit « non » intercalé sans bruif entre les mots de la conversation, sans autre argument que lui-même. J'ai bousculé tout à l'heure le chef des captifs, pour me faire comprendre, mais là j'ai affaire à un chef, par conséquent à un homme intelligent, — car s'il ne l'était pas, il aurait bientôt disparu, — il va certainement comprendre tout seul et plus de choses que je n'imagine. Il se retire en secouant les pans de son ample boubou comme un éléphant pas content frappe l'air de ses vastes oreilles. Le seigneur
de M'Bouria n'est pas sur ma liste, et je vois bien qu'en effet il n'a pas la tête d'un homme de caractère opiniâtre. Le chef de Fougoumba envoie une poignée de riz ù acheter ; il demande en échange de l'ambre numéro 0 ; une boule de cet ambre vaut 200 kilogrammes de riz décortiqué et sa poignée pèse 5 kilogrammes ! C'est une petite manœuvre qui indique l'état des esprits au conseil de Fougoumba ; à moins qu'il n'y ait eu détournement; nous verrons.
Pour comprendre le Noir, il faut fréquenter un grand nombre de races différentes, on prend alors une idée plus exacte de cet élément de l'espèce humaine, on saisit le rapport qu'il y a entre lui et nous. Ses qualités et ses défauts sont les mêmes que les nôtres, mais à Tétat d'ébauches, démesurés comme une écriture d'enfant : le Noir est encore enfant. Mais sur ce vaste continent il y a des familles diverses, et la sélection au profit des plus intelligentes a produit des familles très supérieures aux autres. Il faut profondément sonder, mesurer ces valeurs si distinctes, pour les bien connaître, pour organiser promptement et par des institutions normales, durables, l'empire africain. Nous ferons l'éducation des Noirs pour que le continent de l'esclavage sorte de sa misère, et à mesure que les frimas nous éloigneront de la patrie nous trou-
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verons là un asile au soleil, chez des peuples amis de notre àme.
Les Noirs ont un regard étrange, il semble qu'ils vous fixent avec le blanc de leur œil, seule fenêtre ouverte dans ce fond sombre.
Temps couvert, indécis, nuages, poisseux, comme me dit Ronsard.
J'ai encore commis l'imprudence de faire sécher ma couverture de fourrure au soleil, un instant seulement, une heure ; quoique refroidie sept ou huit heures à l'ombre, dans ma case, elle m'a apporté du malaise et finalement causé une forte fièvre, de trois heures du matin à midi. C'est la troisième fois. Il se pourrait qu'il y eût simple coïncidence, mais je l'avais déjà constaté en 4880 et le fait se reproduit, la sensation est très nette. Il y a là une indication pour mesurer l'action du soleil, en rapprochant cette observation de toutes celles que l'on peut faire sur le départ des lluides.
Je ne vois plus rien d'intéressant dans ce quartier ; j'envoie Ali dire à l'Almamy que Digui est humide et malsain pour moi, que je veux aller vers la falaise. Le roi fait aussitôt chercher des cases, à ce qu'il dit; il doit lui-môme partir bientôt pour Bentiguel, il est malade. Il n'est pas content de la mission, c'est je suppose parce qu'elle le presse utilement. Il a défendu qu'on lui vende riz ni poulets ; quelle puérilité ! résistance d'enfant.
Le boroboro est à discrétion, j'en enverrai au docteur par son tirailleur lorsqu'il viendra, car je n'ai personne à lui envoyer, mes hommes étant au large en quôte de vivres; je n'ai rien à manger, l'Almamy n'envoie rien et j'ai recommandé à Ali de ne pas mendier; le Blanc ne
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doit jamais avoir l'air embarrassé, il n'a besoin de personne.
Avec ma quinine je prends de l'eau salée très chaude et un peu d'épinards délayés, c'est hygiénique.
Voilà un mois bientôt que je suis ici, j'en ai passé douze jours au lit, mais ce n'est peut-être que fatigue, soucis, mauvaise alimentation, et non le climat ; je n'aurais rien de tout cela si j'avais une maison pour m'abriter, une ferme pour me nourrir. La prochaine fois j'aurai tout à mon aise.
Je m'abreuve de Ronsard ; il devient monotone, sauf quelques passages indéfiniment bons à lire ; il faut le déguster à petits coups, avec trois lignes éclairer tout un jour. Ce Sainte-Beuve est irritant, on dirait que c'est lui qui l'a inventé, Ronsard. Ses observations sont presque naïves et toujours pédantes, sang de pion. César, Vauban, voilà qui n'est pas cabotin, encore que César pose sensiblement. Plutarque, Tacite, solides enseignements; on peut les confier à un esprit jeune, ils ne rapetisseront pas son âme, mais Sainte-Beuve ! rapetissement de l'homme, du moins quant à cette critique.
L'Almamy envoie demander pourquoi je ne vais pas le voir, il est malade et voudrait me parler. Je réponds que je n'ai plus rien à lui dire, nous sommes d'accord sur tous les points ; je suis malade aussi, si je peux marcher j'irai le voir demain.
En effet j'ai quelque peine à me traîner, mon estomac nuit et jour se débarrasse de ce que je lui donne, je suis très faible.
17 mars. — ■ Je vais donc à la ville ; j'envoie Ali m'annoncer afin que je trouve un escabeau pour m'asseoir
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au milieu de ces singes accroupis et pour que les plus mauvais vieux aient le temps d'arriver, sinon ils défont ensuite tout ce que j'ai fait. Au travers de la foule qui encombre les abords j'arrive dans le préau intérieur, j'entre dans la case royale; c'est plein comme une église pleine ; tous les grands du royaume sont là, assis à terre, les plus âgés en tapisserie contre la muraille; ceux qui ont droit au tabouret apportent ou le roi leur fait donner une peau de bique, c'est moins froid pour leur séant. A chaque instant des officieux affairés viennent parler au roi, tout h l'oreille et prendre des ordres. Le roi, avec un bon sourire, me tend sa grosse patte : bonjoii)\ monsieur Sandiabal, me dit-il; il a appris ces deux mots et il me demande ce qu'ils veulent dire ; il a un peu de peine à les prononcer, surtout il roule l'r de bonjour rudement, indéfiniment, sans savoir l'arrêter, ni assurer l'effet qu'elle doit produire.
11 a fait prévenir le chef de Fougoumba, — nous sommes chez lui, — de mon désir de changer de résidence.
Le conseil municipal local n'a pas encore terminé ses délibérations sur ce grave sujet ; je sais bien que ça n'ira pas tout droit, ils se méfient, par habitude. Le conseil siège en permanence, l'Almamy envoie demander où on en est : « C'est toi, Almamy, qui as attiré ce Blanc à Fougoumba, sans cela nous ne le garderions pas une minute ; fais donc comme tu voudras, puisque tu es le maître, etc. » Ainsi a parlé Fougoumba. Le roi me dit alors que je peux rentrer tranquillement dans mon quartier et que diango (demain) j'aurai les cases que je demande. Mais, vieux barbon, je les connais, ces diango, fabé-diango ; je dis que je vais me fâcher.
L'ALMAMY ET LES CHEFS DU F0UTA[1 \ FOUGOUMBA. 26o
Ils ont toujours un moment d'angoisse quand on leur dit ces choses-là simplement et avec conviction. Les vieux, dans le fond de la cabane, jugent entre eux, je les entends grogner: « Ilnous irrite àlafm, ce Blanc, il veut ceci, il ne veut pas cela, on dirait qu'il est le chef et que c'est lui qui commande... » ; d'autres disent qu'il vaut mieux ne pas se fâcher... Je réponds : « C'est le chef de Fougoumba qui ne veut pas, eh bien ! je vais lui parler. » Mais l'Almamy redoute mes accès diplomatiques, il envoie une deuxième fois Seydoux savoir le dernier mot de Fougoumba.
J'aime ces vieux résistants, ils ont une idée à eux, on peut s'appuyer là-dessus, les jeunes sont pour moi, vieux et jeunes sont les troupes d'élite; il y a entre les deux la foule des courtisans, plats comme des limandes, qui s'empressent d'opiner avec le roi, mais qui opineraient tout pareillement s'il parlait de me couper la tête: ça n'est bon à rien, je voudrais essuyer mes bottes sur leurs têtes crépues; il y en a là toute une foule de cette pâte de niais.
Seydoux ramène le vieux le plus inlluent du conseil municipal ; ce digne représentant a une paupière décrochée qui pend sur l'œil respectif, d'où une bonne tête. Il répète ce que nous savons : « Fougoumba ne veut pas de Blanc sur son territoire ; j'ai planté un jardin, la mission a semé des herbes, tout ça est fait pour porter malheur, et notre seule présence est un méfait. »
Apaisé par la beauté de ces griefs, je réponds qu'ils ont tous de « grands jardins pour manioc, riz, maïs, etc., que les Blancs mangeaient peu de ces choses-là, qu'ils avaient des légumes à eux ; mon jardin est grand comme la
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manche d'un boubou, je rdcolle tous les mois, ils feraient bien mieux de faire de même au lieu de grogner, ils ne souffriraient pas de la faim comme je le vois à chaque saison ; le Blanc apporte le bien avec lui, voilà pourquoi j'ai beaucoup d'amis dans leFoutah, etc. Chacun trouve que j'ai raison, il n'y a que le parti anglais qui grogne à propos de tout et de toutes les façons contre moi. Voulez-vous donner votre pays aux Anglais? » (frémissements sur les peaux de bique.)
Je dis au vieux cyclope que je ne veux pas habiter le territoire de Fougoumba malgré ses chefs, que je veux qu'ils soient mes amis comme tout le monde dans le Foutah, mais qu'il faut un peu de temps pour se connaître, j'apprécie leur caractère, etc. « Allah! Ouakoubarou! que le Blanc soit satisfait. » L'Almamy envoie au conseil un messager dire que le kikala (le vieux) paraît s'émouvoir des récits du toubab. Enfin avec sa permission je vais moimême dans l'antre de l'opposition. Je détends ces vieux un peu trop raffermis sur leur idée fixe, en faisant mouvoir leur pensée sur des horizons variés : ils hésitent, ils sont inquiets, ils ont peur des Blancs et voudraient les voir bien loin. Ces gens ont trop d'esprit pour ne pas devenii' mes plus chauds partisans.
Le chef du poste de Boké a écrit à l'Almamy que dans douze mois les négociants porteraient leurs factoreries plus avant vers l'intérieur, afin que le Foutah puisse se ])rocurer plus facilement toutes les marchandises qu'il désire. L'Almamy ne me dit pas ce qu'il a répondu, il se borne à me regarder d'un air épanoui qu'un essai de sourire éclaire de toute sa pensée ; la zone occupée par les factoreries est séparée du Foutah habité par une
zone inhabitée, sans sécurité, désert maintenu comme une barrière contre l'envahisseur. Pour gagner un avantage, il faudrait d'un coup franchir cette zone; il ne me parait pas que l'Almamy soit prêt à le permettre; on y arrivera, et à ce signe on reconnaîtra que la conquête est faite, mais il y a encore à négocier.
Je vais de là déjeuner à la mission : le docteur se purge, le lieutenant vomit à l'eau tiède, je suis seul à table avec bœuf, perdrix, — que le docteur est allé tuer à mon intention, — et poulet à la sauce blanche. J'avais pris le matin une tasse de chocolat, afin d'être suffisamment apoplectique pour être vigoureux dans la discussion, mais la course, la chaleur et les longs palabres, quatre heures durant, l'excès nerveux, m'ont dépensé, j'ai très faim; je me laisse aller à redéjeuner un peu, tout en me livrant au plaisir de la conversation avec le docteur couché là sur son pliant tendu entre deux cantines ; il est légèrement indisposé, mais très gai et l'esprit ouvert sur tout le mouvement politique qui nous enveloppe.
Ibrahim de Timbi-Toumi me dit que la mission déplaît à tout le monde parce qu'elle prétend qu'on lui livre le Foutah pour un sac d'écus, « Si on disait au roi de France : Tiens, voilà un sac d'écus, donne-moi ton royaume, estce qu il le donnerait, son royaume ? Assurément les Noirs finiront par céder la place aux Blancs, ils le savent bien, mais encore faut-il y mettre le temps et la forme, etc. » Il me dit tout cela très doucement, sur un ton de conviction simple. « Ils veulent bien accepter le traité de protectorat, qui représente pour eux une sorte d'alliance, mais sans compromettre leur indépendance ; quant à livrer leur pays, ils demandent à réfléchir. »
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S'ils savaient qu'une troupe en armes est déjà en formation (je l'ai sua mon retour) pour traverser le Foutah, que diraient-ils donc? Ils se prépareraient peut-être à combattre.
Je lui dis qu'ils écoutent de perfides conseils, la France a de l'estime pour le Foutah, on a travesti ses propositions, la mission vient en amie proposer de bonnes choses.
Je souhaite que tout s'arrange au gré de ces jeunes officiers qui font, par dévouement à une cause élevée, et serrés dans les mailles d'une étroite discipline, un bien dur métier. Les généreux exploits, où l'on risque sa vie pour le plaisir d'en connaître la minute suprême, pour la gloire peut-être, nous attirent comme des sirènes; tous ceux qui ont quelques droits à faire partie de ces expéditions en sollicitent l'honneur, se disputent la faveur d'en être. 11 n'y a de chagrin que pour les pauvres vieux parents à leur foyer, déserté même par l'espérance, car le danger est certain; la patrie doit être avec eux.
Je voudrais qu'une mère puisse voir son fils aux prises avec le métier de missionnaire, suivre pendant vingt-quatre heures les mouvements decette vie violente, extrême en tout. De ses angoisses et de son juste orgueil elle ferait un trophée fleuri de mille tendresses maternelles ; pour recevoir ce fils échappé aux dangers, le retour de son héros serait une fête; l'Etat, lui, ne fait rien, il est anonyme, il suit la loi, tout sec; YAmmaire à la main il préside à l'avancement, honneurs compris, c'est tout (1).
(I) Depuis que ce manuscrit a été écrit, Benger, Mizon, Monteil et d'autres ont été reçus chaleureusement; c'est un réveil de l'opinion dont nous nous félicitons et dont nous reportons le mérite à ceux qui l'ont amené et soutenu.
Et cela doit être tout, car c'est à la nation à faire accueil à son serviteur, c'est à la patrie, vivante dans le cœur de chacun de nous, à fêler l'enfant qui a offert sa vie pour la servir. Le peuple doit se préoccuper des mérites acquis à son service, et réclamer la responsabilité des honneurs à leur décerner, il doit ainsi agir en maître s'il a conquis son indépendance.
Le docteur me dit qu'il a lu ce matin à FAlmamy le projet de traité, j'ai répliqué — par politesse, car je veux éviter avec soin toute curiosité indiscrète — : Qu'a-t-il répondu? « 11 a dit qu'il allait consulter ses vieux. » Et notre conversation sur ce sujet s'est terminée là. La discrétion est toute naturelle de part et d'autre ; je voudrais de tout mon pouvoir aider ces jeunes gens dans leur œuvre, mais le rouage administratif est bien loin de me prier d'intervenir en quoi que ce soit, ou seulement de me demander mon avis; l'initiative privée, c'est la bête noire, c'est l'ennemi à tuer. On est venu, il est vrai, dans le Foutah lorsque j'ai appelé de ce coté où depuis vingt ans on n'avait pas regardé, on y est venu alors coup sur coup, avec la plus vive ardeur, reconnaissant la justesse de mes observations et de mes propositions, mais tout en suivant l'initiative privée on a employé des moyens violents pour faire disparaître son drapeau. Ce n'est pas là de la bonne politique, parce que l'initiative individuelle est puissante par la multiplicité de ses tentatives, par la clairvoyance de ses intérêts ou par le désintéressement de son ambition, parce que ses succès servent tout le pays et que ses insuccès ne compromettent qu'elle-même.
J'imagine que si le docteur était là pour son compte, il m'aurait déjà dit : (( Vous qui vivez dans ce pays depuis
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dix ans et qui avez traité avec ces gens-là, par quel bout faut-il les prendre ? » Mais la mission a des instructions dont elle ne doit pas s'écarter et qui font partie d'un ensemble, d'un plan général conçu a priori, qu'on ne pourrait modifier qu'en changeant son principe.
Notre vieux pays monarchique n'a jusqu'à présent changé que son étiquette et les membres du syndicat qui dispose du pouvoir; il n'a pas encore modifié beaucoup son habitude de considérer l'initiative personnelle — qui agit sans émarger et par conséquent sans dépendre, — comme une chose que l'on tolère à la rigueur, par inadvertance, que l'on doit tout au plus ignorer, fermant les yeux, mais qu'il faut dépouiller si elle acquiert de la vitalité. Ceux qui m'entendent sont en grand nombre, je le sais, et non des moins vaillants. Dupleix et Christophe Colomb, morts en prison ou à peu près, ont été plus tard réhabilités; nous voyons déjà, mais trop tard encore, grandir le nom de Dupuis qui nous oiïrait il y a trente ans la conquête pacifique du ïonkin; dans toutes les branches de l'activité nationale nous pourrions citer des serviteurs de l'intérêt général que le pays dans l'avenir mettra en évidence. L'effort particulier doit s'évertuer dans l'intérêt commun, soutenu par l'espoir d'être approuvé s'il a bien agi ; un peuple intelligent et instruit doit vivre par lui-même, c'est-à-dire par l'initiative individuelle sous la seule garde de la loi ; nous ne serons pas dans la forme d'un gouvernement par le peuple et pour lui tant que le pouvoir officiel sera enveloppé par des syndicats fermés, se réservant en monopole le bénéfice de toutes les formes de l'activité publique. Si nous négligions de relever la liberté individuelle, nous
l'almâmy et les ceiefs du foutah a FOUGOUMBÂ, 27i
demeurerions impuissants à sortir de servitude ; nous devons la mettre en usage, en honneur, ce doit être le premier effet de notre gouvernement de liberté.
J'admire l'abnégation de ces jeunes officiers dévoués à une tâche que je vois bien difficile à remplir. Je serais mal reçu si je me permettais d'offrir un avis, et ils ne l'entendraient pas, ils ont une confiance trop élémentaire dans la supériorité de la règle administrative pour songer à trouver des renseignements en dehors d'elle. Je ne sais qui leur a donné pour instruction de venir demander de cette manière la signature du Foutah ; il est évident qu'ils auront delà peine à obtenir un engagement sérieux; mais ce qu'ils obtiendront sera suffisant si on a voulu non pas conquérir le Foutah, mais simplement produire une impression sur l'opinion en France.
Ce n'est pas à eux qu'il faut adresser nos réflexions, ils font le mieux qu'il soit possible ce qu'on leur a recommandé de faire ; il n'y a rien à dire non plus au gouvernement, chez nous il est par métier et par habitude ancienne sourd à tout ce qui n'est pas lui-même ; c'est à la nation qu'il faut demander plus d'attention et de clairvoyance. Le peuple aujourd'hui est appelé à s'entretenir de ses affaires, il prend la responsabilité de ses intérêts, et comme il estime l'action, en connaissant le prix, il recherchera et trouvera sa force dans l'indépendance de l'initiative privée.
Le lieutenant Plat est un tout jeune homme, vingtdeux ou vingt-trois ans, trop jeune pour ce métier d'endurci, mais il a sollicité le périlleux honneur, on a cédé' à ses instances ; il est dévoué de toute son âme à son œuvre, plein de foi aux belles illusions de son âge. Le
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docteur Fras a vingt-huit ou trente ans, plus d'expérience, et avec beaucoup de raison il fait, à cùlé de ses vives ambitions, place aux inspirations de la nécessité. Si j'avais à gouverner la conquête de l'Afrique en père de famille, c'est-à-dire pour la réalité, sans avoir à me préoccuper de satisfaire aux apparences par des dépêches vides de sens, j'enverrais ce même docteur une première fois pour faire connaissance avec les indigènes et pénétrer leur entendement un peu lent ; un an plus tard il reviendrait, il obtiendrait alors tout ce qu'il voudrait.
Un autre officier (1) envoyé de Saint-Louis par une autre route est en ce moment retenu à Labé; il est sans ressources et il fait demander à la mission d'ici quelques secours pour subsister. C'est ce qu'on m'a dit en route et que j'ai noté plus haut à propos du turbulent Gassimou. Je crois comprendre, à ce que j'entends ici, que Labé a agi sur des ordres de Timbo ; ce concours d'officiers inquiète l'Almamy et ses chefs, ils se défendent comme ils peuvent.
Le bagage de la mission, depuis le thermomètre jusqu'aux légumes, est de qualité très ordinaire, et ce n'est pas une économie; mon lit est meilleur sans être plus cher, vingt francs, ni plus lourd. Mes conserves en moindre quantité, proportionnellement, sont de meilleures marques et combinées non pour suffire à l'alimentation à elles seules, mais simplement pour aiguiser les ressources du pays, riz, mil, maïs, etc., bœuf, mouton,
(1) Le lieutenant Levasseur, si je ne me trompe, très capable de /-emplir une mission difficile, mais celle-ci, on le voit, a été conçue sans tenir compte de la nature des difficultés. Le lieutenant a exposé sa vie, c'était tout son bagage; que pouvait-il de plus? il s'est heurté à des obstacles connus, mais qu'on avait négligés.
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