‹ Soudan français. Kahel; carnet de voyageChapitre 6 sur 15 · de Sandcrval · texte numérisé non relu

de Sandcrval

poulet. La mission se fait suivre par un troupeau de bœufs, c'est parfait pour ses soldats nombreux et exigeants ; elle transporte un poulailler, moins nécessaire, on trouve des poulets facilement et on les transporte à la mode du pays pendus par les pattes; les nègres excellent aies ficeler avec une peau de saule, sans les blesser. Mais je ne critique pas ; la colonne a traversé des régions que je ne connais pas, toutes ces choses sont sans doute comme elles doivent être, ce n'est pas à nos Sénégalais qu'on peut en remontrer, je constate seulement que mon organisation (d'initiative privée) n'a rien à emprunter à celle de la mission.

J'ai un Tamar près de ma case, c'est une ressource pharmaceutique, son fruit est d'un goût acide assez agréable.

Pendant des heures la faiblesse m'accable, la vie se retire de moi, je ne peux plus parler, je suis immobi' lise, incapable de faire le plus petit mouvement, c'est à peine si je peux lentement tourner les yeux, je suis dans cet état 011 les amis autour du mourant disent entre eux : « il est bien bas ! il ne passera pas la nuit ». Mais dans cet anéantissement musculaire je conserve toute la netteté de mon esprit; je ne puis exprimer ma pensée, les organes delà parole étant les premiers réduits à l'impuissance, mais elle est lucide et a toute sa vie. Je dis cela pour encourager les vivants qui entourent un mourant à parler à leur cher malade, le malade ne peut répondre, mais il entend peut-être et il comprend. J'ai ainsi parlé à un mourant qui m'était cher; immobile, aucun muscle de son visage n"a remué, mais de grosses larmes ont

rempli ses yeux !

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Le docteur et le lieutenant ont aussi constaté qu'ils avaient ressenti de la fièvre après s'être couchés dans des couvertures qui avaient été un peu longuement exposées au soleil. Cela est bon à dire aux gardes-malades qui font sécher linge et matelas au soleil ; Tinfluence est moins active sous nos climats, mais encore sensible, je l'ai expérimenté, elle peut agir sur un malade afTaibli, le réconforter ou l'achever.

Le docteur me parle beaucoup de l'Inde où il a servi pendant deux ans; il m'engage à préférer Tlnde à l'Afrique; mais il n'y a aucun rapport entre un touriste en pays connu et un explorateur, l'un voyage comme un colis, l'autre est un soldat conquérant. En hiver, la température est parfaite, de 16 à 24 degrés.

De Geylan à Calcutta par Pondichéry, en chemin de fer ou en chariots, on visite les villes splendides de ce vieux monde ; puis il faut monter dans le ïhibet magnifique et froid de l'Himalaya et revenir par Bombay. Je n'y manquerai pas dès que mes enfants seront libres, car sans eux je n'aurais ni émotions, ni désir de voir.

J'ai recommandé âmes serviteurs, si je venais à mourir, — car je suis d'une faiblesse extrême, et par moment il me semble qu'en moi toute vie va s'éteindre, — de rapporter mon bagage à Boulam, à M. L. C, qui les payerait à leur pleine satisfaction.

Uier 17 mars, à Fougoumba il faisait chaud comme à la côte, le thermomètre du docteur a marqué 35 degrés ; je suis entré chez divers chefs, dans leurs cases de paille à claire-voie, il faisait très chaud ; on étouffe dans cette ville compacte. Le môme jour, dans ma case, à la

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campagne, mes thermomètres ont marqué 15 degrés, minimum, la nuit, 28'',5 le jour, maximum.

Trop faible pour déménager aujourd'hui (18 mars), je tâcherai demain. Ayant déjeuné de vaine pharmacie, je suis resté pitoyable jusqu'à deux heures après midi.

Il n'y a pas de calcaire dans le pays, les indigènes ont de petits os.

Lundi 19 mars. — Je quitte Digui ; je vais à Gali en passant derrière Fougoumba; c'est le village où je me suis arrêté en venant de Diembouria à Cola. La région que je traverse est légèrement vallonnée, partout habitée, hameaux bien vctus de verdure, bananiers, orangers, vertes clôtures. J'admire, chemin faisant, la crête dentelée du Fita de Fougoumba, façade ouest, c'est une merveille ; on y voit des cathédrales, des donjons, des maisons, et l'aspect change à chaque pas. C'est une suite de blocs verticaux taillés à pic, en silhouette, disposés sans ordre, isolés ou par groupes, mêlés d'arbres, formant une longue crête à jour. Je ne vois pas d'ici les aiguilles remarquables que j'avais vues en 1880, elles sont peut-être tombées, ou plus probablement elles ne sont pas visibles dans le profil qui m'est offert, je les avais abordées par l'autre face.

Le baromètre marquait hier soir à Digui 698, il marque maintenant à deux heures à Gali 692, la différence d'altitude n'est pas grande.

Dès que le soleil est un peu descendu, je pars en excursion, avec Allens et Kancou pour porter mon plaid et mon fusil et me porter moi-même au passage des ruisseauXé Nous traversons, au sortir du village, unpetit torrentfraisj et par des pentes boisées, dejolis sites, puis un sentierdans

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le roc au flanc de la falaise, nous arrivons à une plateforme, première assise au pied de la falaise supérieure. Quelques cases occupent ce nid d'hirondelles suspendu au-dessus de la vallée; tapade close, orangers, bananiers ; il est lard, je pense m'y arrêter; je demande une case. Un homme d'âge mûr apparaît, il parle yolof. prétend qu'il connaît Boké, etc.. Il invente ou il se vante, ça se voit ; il finit par avouer qu'il n'a habité Boké que pendant son enfance; il est ici en passant; arrivé ce matin, il va repartir ce soir, on ne peut me loger dans ces cases parce qu'il n'y a que des femmes, les hommes sont allés je ne sais où. Je demande ce que fait là cependant un jeune gaillard de vingt-cinq ans, l'œil vif, la patte ferme, qui nous regarde benoîtement : « C'est un enfant », me dit l'homme; soit, un enfant en nourrice ; enfilade de mensonges foiilahs. Après quelques minutes de conversation qui m'instruisent sur le pays, mon interlocuteur, brusquement, saisit par les pal tes un poulet qui picore entre nos jambes et le donne pour moi àKancou ; je ris et demande comment un passant, arrivé le matin et qui va repartir tout à l'heure, peut en user aussi librement avec le poulet local. Le bonhomme se rend, il habite là, ces cases sont à lui, ces femmes sont les siennes, ce petit domaine aérien lui appartient.

Cet ermite, venu de si loin, est quelque brigand qui a fait un mauvais coup dans sa jeunesse, dévalisé une factorerie, faute de diligences; il a acheté des captifs et il vit tranquille, heureux dans son aire, pas trop loin des bons villages. 11 a d'ailleurs tout ce qu'on peut avoir dans ce pays, tout ce qui lui est nécessaire : poules, moulons et bœufs, mil, maïs, coton, oranges, patates, bananes,

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papayes, etc. ; je ne vois pas de places pour la rizière, mais il peut en avoir une dans la vallée. Derrière son enclos, une crevasse ouverte dans la falaise conduit verticalement, comme par une cheminée, au plateau supérieur de Yali ; tout au bord on aperçoit les cases de Fétel Duga. Gorge étroite et abrupte, le sentier qui la grimpe est par endroits suspendu sur le vide comme celui de la Gemmi à Louèche, mais ici la paroi est en creux, boisée du haut en bas d'arbres accrochés aux fissures et tout fiers de leur liberté aérienne. Un sauvage monte en ce moment et me donne l'échelle du tableau, un Claude Lorrain.

Au-dessus de Fétel Duga, sur le plus haut du plateau, est un village plus grand que Fougoumba, me dit le brigand retraité; je n'ai pu obtenir, par surprise, qu'il m'en dise le nom, il a peur des coups de corde inscrits dans le code et les usages du Foutah contre les bavards ; ses dires confirment les renseignements que j'ai pris à Timbi. La nuit va venir, il est l'heure, et elle tombera tout de suite toute noire, il faut redescendre ; l'homme nous montre un escalier plus court caché dans les fissures de la falaise, pittoresque le jour, dangereux la nuit; je redescends à regret dans la plaine toujours plus chaude et plus nègre.

Je suis sans nouvelles [de ma lettre à Boulam que j'avais confiée à Alpha lorsque je l'ai congédié; il a de jolis traits ce marabout, un nez mince légèrement aquilin, un visage régulier, ovale, mais la lèvre baveuse et jaune de kola. J'avais rédigé ma lettre avec mesure, pensant que ce traître borgne la livrerait peut-être à mes adversaires dont il paraît être l'homme, et qu'on

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on tirerait des conséquences maladroites pour induencer l'Almamy contre moi. Je vois qu'il n'a pas eu tarit de malice et que ma combinaison est inutile. Diviser pour régner, prendre et rendre, comme à cheval, chez les nègres c'est toute la diplomatie.

Mercredi 21. — J'expédie Ali à Fougoumba voir de ma part Ibrahim de Tiiiibi-Toumi et je repars en excursion avec Allens etKancou. Je leur donne à chacun bonne ration de biscuit et de chocolat ; pour moi la colique et le dégoût me tiennent lieu de vivres, je n'existe plus que par l'cime. Nous partons dès le matin afin de rentrer avant que le soleil soit au plus haut; mais je me connais, une fois dans la montagne je ne reviendrai pas, je resterai jusqu'au soir; il est donc prudent de lester mes deux guides de bonnes provisions.

Premier torrent, lavandières bavardes, indiscrètes ; la plus vieille veut me voir sous le nez; j'incline mon ombrelle de son côté, elle tourne avec un entêtement de bête, trotte à droite et à gauche, devant, derrière, elle ne voit que le dos de mon parasol ; elle dit alors, non sans quelque doute convaincu (*) : « Ça doit être le diable )>. Dans le lit creux d'un torrent à sec, je suis l'ombre épaisse de la berge etdes grands arbres ; une jeune femme aux traits agréables demande discrètement à Allens si elle pourrait m'olTrir un peu de lait frais. La politesse aimable et discrète est souvent portée par un joli visage, elle se confond alors avec un peu de coquetterie, politesse de la femme. La beauté sied à la délicatesse des sentiments, et réciproquement (mais on voit aussi de bonnes laides et de jolies méchantes). Chez nous l'abord facile d'une bonne fille ne rappelle pas le parfum de la

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vertu, mais ici le désir est naïf et sans calcul, — la femme gésine sans façons, — pureté animale ; il faut cependant y voir plus que cela, ces grands yeux timides sont émus de quelque pensée, le désir instinctif de la sélection se traduit par une légère tendance du cœur, ce gentil galion d'amour ne demande qu'à faire naufrage.

J'accepte l'offrande proposée et je m'assieds pour l'attendre. Après quelques minutes la belle reparait portant une calebasse blanche, irréprochable, honnêtement usée, à demi pleine de lait frais « biradam », sans une tache de poussière. Je bois avec plaisir, c'est l'aliment qui me convient. Derrière cette fraîche initiative arrivent, échelonnées, d'autres calebasses accourant, les plus laides sont les dernières ; il en vient dix-huit.

J'ai bu le lait de la belle initiative ; et pour lui plaire et la voir sourire, rougir peut-être, je l'ai priée de m'en apporter encore. Mes deux gardes ont bu sans hésiter les dix-sept calebasses contenant chacune deux verres de lait environ. Je paye le tout, la première un peu plus, et nous continuons vers le fond de la vallée d'où descend le ïéné. Une dernière essoufflée arrive trop tard, j'étais levé et en marche, elle nous poursuit en criant, soufflant, gémissant; elle veut être bue comme les autres, c'est gri-gri ; c'est une vieille horreur, naturellement.

Chemin faisant nous rencontrons des enfants qui vont

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avec le maître préparer la leçon, former le cours dans un village plus haut. Tout ça grimpe sagement le sentier rocheux, chacun porte un objet, un bibelot de l'école ou du maître; l'un le chaudron, un autre la planchette, un troisième le livre, le Koran, le plus petit porte l'encrier.

Divers passants ; à toutes les questions qu'ils font à mes gardes, Kancou répond que je vais loger dans des cases par là, car il faut un prétexte pour circuler, sinon ce serait pour mal faire. Je cherche des appartements ; c'est mon prétexte depuis la côte, toutes les fois qu'on me rencontre hors de la grande route, ce qui m'arrive souvent; inutile d'en changer, puisque les passants changent.

Je ne puis obtenir le nom du missida prochain dans la vallée oii je suis, j'apprends au moins qu'il y en a un; la roche usée, polie, du sentier indique de fréquents passages de pieds nus.

J'arrive enfin au Téné, qui coule en petites cascades dans un lit encombré de rochers ; je le traverse à son confluent avec le petit torrent (|ui descend le thalweg de la longue vallée montante que j'ai suivie jusque-là. Celui-là est d'eau claire limpide et bonne, je le signale aux touristes; l'autre, le Téné qui vient du tlanc gauche de la vallée, tombant du plateau de Yali où il a traversé des milieux habités et probablement des bois, est trouble, louche, amer, pas très bon.

Au-dessous du gué, leurs eaux confondues s'étalent et plongent à vingt-cinq mètres de profondeur sur une pente de roche que les arbres et les lianes des deux rives recouvrent et enferment comme en un tunnel incliné; cette nappe frissonnante qui s'engouflre dans

robsciirité court et nous appelle vers quelque mystère ; dans dix ans on y fera des voyages de noce, il y a des vols de papillons de toutes les couleurs, au clioix des amoureux. J'ai dû faire un long détour et ramper sous le bois serré pour arriver, sur le côté de la pente jusqu'auprès de l'eau pour la bien voir descendre, car il n'y a pas de sentier; je me guidais au bruit.

Cheminant à quatre pattes sous cette brousse épineuse et pleine de bêtes, je suis arrêté par une toile et des fils tendus dans les buissons juste à la hauteur de mon visage; ils sont occupés par un insecte, une bête, une araignée qui fixe aussitôt mon attention. Cette araignée a la forme d'une double pincette, en croix de Saint- André ; ses quatre longs bras, ténus comme des brins d'herbe, ont environ 25 centimètres de longueur ; les deux bras supérieurs se tiennent suspendus à un câble tendu en passerelle au-dessus et un peu en arrière de la toile, les deux bras d'en bas se tiennent à la toile. Le corps de la bête, au centre de ces quatre bras, est très petit, il est pourvu de nombreuses pattes fines et courtes.

Au moment où, poussant comme un sanglier dans ce hallier, j'allais porter le désordre dans cette installation, l'animal est très occupé d'un travail sans doute pressant, car il se dépêche ; de ses petites paltes agiles il pelotonne une boule de fils d'araignée blancs, qui contient ses œufs, je suppose ; il la tourne en tous sens avec une grande rapidité; c'est merveille de le voir pelotonner. Ma présence d'abord n'interrompt pas le travail, mais bientôt mes gros yeux qui se sont arrêtés là tout près, l'inquiètent; l'animal, d'un geste délibéré, rejette sa boule sur son épaule, comme ferait un homme chargeant un

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paquet; d'un coup sec il ferme ses deux pincettes et ne formant plus qu'une longue ligne droite armée aux deux bouts de cils minuscules, portant au milieu, comme une» noix de galle sur une aiguille de bas, son corps et son paquet, il s'allonge sur le câble et se réfugie sans hâte dans le buisson où le bout est attaché. Je fais un détour pour ne pas détruire ce domaine et peut-être pour ne pas m'attirer de désagréments ; au retour je pourrai sans doute observer encore.

Mais au retour j 'ai été distrait par un autre spectacle : sur une roche oii j'allais m'asseoir, quatre ou cinq douzaines de petites chenilles striées de gris se livrent à des ébats que je ne connaissais pas chez cette espèce; elles sautent comme des puces, se poursuivent avec vitesse, fondent en bataille les unes sur les autres et fuient comme des mouches lorsque j'essaye de les prendre. Elles n'ont pas de pattes, elles courent ou sautent en se pliant en arc de cercle qu'elles détendent brusquement.

La nature n'a pas de limites dans ses combinaisons 711 à m des éléments dont elle forme son œuvre. L'habitude nous fait trouver normal le mouton à quatre pattes, mais il serait tout aussi normal s'il n'en avait que trois. Le Noir est-il un homme dans la ligne ferme du progrès de l'humanité, ou est*il un accident à côté? disj)araitra-t-il sans profit à venir pour l'espèce comme l'autochtone d'Amérique? Je crois, à voir ses forces caractéristiques, qu'il est une puissante matière où va germer et s'accroître la spiritualité humaine dans l'avenir.

Ceci vu et admiré, je rejoins mes Noirs et je leur fais part de mes émotions en face du torrent vertigineux ; ils pourraient plus facilement que moi le voir dans sa chute.

car son lit, jusqu'au moment où il se dérobe en une pente rapide, est de roche toute unie, l'eau est peu profonde, ils n'auraient par là que quelques pas à faire pour voir l'immense puits par en haut. Mais je parle chinois, des Noirs en face des plus saisissantes beautés ne sont pas atteints, ils regardent au hasard, ne savent pas discerner le point intéressant; un sens leur manque.

Le soleil inexorable dans son cours nous ramène la chaleur, c'est son heure. Je me réfugie à l'ombre dans le lit môme du torrent, appuyé contre une roche inclinée entre deux cascades, et j'ouvre la bouche toute grande au flot qui vient d'en haut et contourne en tombant la roche qui me protège. Je reste là pendant une heure, prenant le seul bain qu'un malade fiévreux, misérable, puisse prendre. L'eau entre et ressort à flot dans ma bouche et rafraîchit mon sang; je m'y serais endormi.

Je me suis bien un peu mouillé, mais le soleil ou simplement l'air sec me sèchent en un instant, et ma chère maman ne me grondera pas, hélas! ce soir quand je rentrerai.!

Je recommande ce bain de muqueuse, comparable au bain d'air par le poumon, à ceux qui peuvent en user ; il est magnétique, calmant, dans le flot abondant et prolongé. Je l'ai expérimenté en France à l'aide de deux tubes, l'un amenant l'eau d'un réservoir, l'autre la laissant écouler après qu'elle a tourbillonné dans ma bouche. On se désaltère ainsi et l'on se rafraîchit sans charger son estomac. Mes guides sont inaptes à ces raffmements ; le Noir ne comprend que le riz, et les coups, pour arriver à la femme-bête qui est pour lui le seul but de la vie ; c'est pour le moment tout ce que la nature lui demande.

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Je repars sous bois pour gagner plus haut le pied de la chute du Téné dont j'entends déjà le grondement et que bientôt j'aperçois. Dans un petit champ découvert je prends une base et avec télémètre et altimètre Goulier et Burel, je mesure la hauteur de la chute : 164 mètres, disent les instruments. Je n'aurais pas cru autant, la falaise est haute.

Je monte par des bois, parfumés de menthes et de verveines sous lesquelles je passe, des (?) au parfum de gij'ofle, des fleurs de toutes sortes. Il faut de-ci de-là jouer de la hachette, les Noirs n'ont tracé aucun sentier pour aller à cette chute, ils n'y viennent pas. Enfin j'arrive à l'amphithéâtre, bassin de 100 mètres environ, clos en face par la haute falaise, et sur les côtés par un chaos d'éboulements anciens ; à l'entrée il est obstrué par des tables de pierres plates et d'énormes blocs de rochers pêle-mêle ; de grands arbres recouvrant ces éboulis qui l'entourent, l'encadrent d'une haute muraille vert sombre. Il est vaste, son aspect est sévère, il doit être imposant au temps des pluies ; maintenant nous sommes au plus sec de l'année, la chute ne roule que quelques mètres cubes d'eau. Je tire un canard de l'autre côté du bassin, et à l'écartement des plombs sur la falaise j'évalue la distance.

Dirai-je que mon intestin est très souffrant? c'est toujours la même suite; je fais appel à toute ma raison pour ne pas aller me mettre sous la douche, il y a un banc de sable tout auprès et des roches faciles ; la raison est bien faible contre le désir et les mille prétextes qui s'offrent à le justifier, mais ce serait tout compromettre.

rsousnous asseyons àTombre. Puis je laisse mes Noirs,

L'aLMAMY et les chefs du FOUTâH a FOUGOUMBA. 285

pour ne plus les voir, les oublier ; et pendant qu'ils mangent, je vais plus loin m'asseoir dans les rochers, je vais jouir de la solitude que berce le retentissement monotone, le bruit sourd de la colonne d'eau tombant dans le petit lac. Parfois le vent, fouettant le long balancement de ce mouvant fantôme, le jette en pluie serrée sur la paroi glissante; le froissement de sa nappe écumante contre la falaise siffle avec rage.

Parfois, soulevant cette chevelure immense, le vent la divise et l'emporte en une brume légère, l'arc aux couleurs harmonieuses brille dans le ciel, je crois revoir mon beau pays de France. Les embruns de ces eaux capricieuses me couvrent d'une pluie fine et presque froide.

En grimpant dans l'herbe drue qui recouvre le chaos dont le cirque est formé, l'herbe cède, j'enfonce entre deux rochers, je disparais de toute ma hauteur dans ce piège à maladroits, je me râpe horriblement les côtes.

Le temps passe, il faut rentrer, nous rampons de nouveau pour gagner le sentier. Je tue deux pigeons verts, je tire sur des singes, mais cet animal malin se cache derrière le tronc de l'arbre, risquant un œil, et se tient juste hors de la portée du fusil. De là-bas ils crient, grimacent, m'injurient, gambadent, se moquent de moi, tout en gardant leur distance. Une troupe de gazelles s'enfuit à notre approche.

Nous arrivons dans la plaine, de nombreux habitants nous vendent du bon lait, biradam et cossam ; échange de saluts amis en repassant à Mobé, le village des dixhuit calebasses.

J'arrive à la nuit, un peu las, dans ma case où il fait chaud. Ali est revenu, il va me donner des nouvelles

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pendantquejemedésliabille.llabienmauvaisemino, mon ambassadeur. « Ma lettre a éclaté. Ibrahim de Toumi a refusé de recevoir mon envoyé, Almamy va me rendre tous mes cadeaux, Foutali est furieux, le pai'ti anglais triomphe]; j'ai, paraît il, écrit à mes gens de la côte de venir me rejoindre, que j'allais construire des maisons partout, m'emparer du pays, etc., etc., » juste le potin de l'exagération. Alpha, le marabout borgne, est allé colporter ma lettre à Médina, au lieu de passer par le nord comme il l'avait annoncé, et il a bavardé, venimeux à son ordinaire.

Jeudi 22. — Je viens àFougoumba, c'est assez loin de Gali; j'ai encore mal aux pieds de mes trois digas extirpés, je suis faible, je marche lentement, une heure et demie. Je réadmire la crête du Fita, que mon sentier me montre du même côté, mais de plus près.

L'Almamy est très occupé ou fait semblant de l'être, c'est plein chez lui, paraît-il; j'attends chez le docteur de la mission. Je vois là avec douleur que le lieutenant Plat a un accès de fièvre bilieuse hématurique, il est étendu, gravement atteint. La mission a déjà perdu son chef, le capitaine Oberdof, mort il y a quelques semaines dans la région du Sénégal. Le lieutenant est trop jeune pour ce dur métier, il s'anime à tous les incidents avec une ardeur que justifie la haute conception patriotique du but qu'il veut atteindre, mais que doit éclairer l'expérience. Le docteur est attristé, il est lui-même souffrant, mais il ne quitte pas son malade, il croit pouvoir espérer. Ce n'est vraiment rien d'être malade soi-même, mais voir si malade de si braves gens, cela me met l'âme à l'envers.

L'Almamy voyant que je ne viens pas faire ornement à sa porte, a renvoyé tout le monde, et me fait dire qu'il est seul; il s'est réservé un moment de solitude pour causer avec moi ; c'est d'un bon allié, u II compte bien que je vais me justifier, il pense qu'on a embrouillé à plaisir des événements fort simples; mais pour dominer les réclamations des vieux de l'opposition, il faut que je fasse éclater la vérité sans qu'il paraisse me soutenir. » Nègre ou Blanc, quand on est le centre des compétitions et des confidences d'un grand nombre d'intérêts opposés, on apprend vite à mesurer les paroles et les actions, le vieux roi est devenu diplomate.

Je demande qui a lu ma lettre? et je réponds : « C'est un ennemi du Foutah ou un homme qui ne sait pas lire. Je savais qu'Alpha était un espion à la solde de mes ennemis, j'en avais prévenu mes gens depuis longtemps, je ne lui aurais donc pas confié mes secrets si j'en avais eu, et surtout je ne lui ai pas confié les renseignements que l'on dit; ils sont peu sensés, mal inventés, jamais un Toubab n'aurait inventé si pauvre palabre. » Je m'applique à garder le plus grand calme, et j'ajoute sans mécontentement que je suis prêt à m'en aller, je partirais volontiers demain (diango). Almamy dit « qu'il pensait bien que mon explication serait nette, qu'il n'a jamais cru ce qu'on a dit, qu'il est toujours mon ami, que si je veux aller à Timbo j'y aurai mes cases et toute liberté, etc., etc. » C'est la concurrence avec Fougoumba mise à point, le voilà sur le chemin où je désire que son esprit s'engage, il faut qu'en leur âme tous acceptent la présence du Toubab libre, habitant domicilié, et non plus Toumaranké.

Dès qu'on sait que je suis entré chez le roi, on se

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glisse, on veut savoir : les vieux sans bruit^ comme de l'eau dans un panier, pénètrent dans la case, je les vois là sans les avoir vus entrer. Le chef de Fougoumba s'est assis dans l'ombre, je l'invite à mieux paraître. Je lui dis que je désire ne pas le contrarier, que je quitterai son territoire dès que l'Amamy me le permettra, que je n'ai rien à faire à Fougoumba : « En 1880 vous avez, en signe d'inimitié, brûlé derrière moi les cases que j'avais occupées ; les chefs de Fougoumba sont dans l'erreur, mais ils sont intelligents, je sais qu'ils reconnaîtront pour leur ami le Toubab qui porte la prospérité avec lui ; j'ajoute, — ce qu'ils savent bien, — qu'en 1880 j'ai rencontré vingt Noirs anglais dans le Foutah ; cette année j'en ai rencontré plus de six cents, et à Médina c'est un Anglais qui m'a reçu d'abord au nom du roi. Ce sont ces Anglais déjà maîtres de l'esprit du pays qui ameutent les ennemis du roi contre mes propositions, je n'ai qu'à me retirer. Les Anglais ne vous font pas la guerre, ditesvous, ils ne vous menacent pas, Noirs trop confiants! ils ne demandent rien, mais ils agissent, ils remplissent votre royaume, de vieux chefs les accueillent, les écoulent, leur obéissent; les descendants des rois de La Mecque ont renoncé à leur indépendance. La France au contraire a-t-elle chez vous un seul Noir, un seul qui vienne cbnquérir pour elle et défricher vos terres à son profit? Je ne vois ici qu'un Blanc, seul et sans armes, qui vient vous parler de vos intérêts et non des siens, etc. » Ils disent que c'est vrai, je ne suis jamais armé que de mon ombrelle et de mon mouchoir de poche. La discussion s'éclaircit, mes partisans s'attachent à moi, je ne peux partir ainsi, ce serait une honte pour le Foutah

et un malheur, ils vont me donner de bonnes cases, du riz, etc.; air connu, repris en chœur, mes partisans s'animent et enfin triomphent, les vieux résistants se réfugient dans des grognements étouffés.

L'émotion qui nous étreint lorsque nous voulons parler en public ne vient pas d'une timidité qu'effraye la majesté (?) de l'auditoire, elle vient delà pudeur de notre âme bien plus délicate que celle de notre corps, qui se sent pleine de confusion au moment de se découvrir, au moment où elle doit se laisser voir toute en vérité ; l'émotion vient de la contrariété de soumettre notre pensée intime au jugement du public, de sentir qu'elle va être appréciée diversement, discutée, maltraitée familièrement, et que chacun ne partagera pas cette pensée ainsi confiée. Alors on voudrait prendre à parti l'auditoire, le secouer, le traiter rudement. L'émotion nous vient aussi de l'idée qui nous passionne ; à la lecture déjà des larmes nous viennent aux yeux, des sanglots étouffés nous tiennent en suspens; cet effet se produit plus fortement lorsque nous voulons expliquer notre idée, en communiquer le sens, notre gosier alors demeure crispé, vox in fancibiis hsesit. Ici, chez les Noirs, rien n'éveille ces émotions raffinées, nous n'avons à dire que des choses simples, des vérités connues, l'effet que produit sur nous l'auditoire est nul, le jugement qu'il peut porter est sans profondeur.

Vendredi 23. — Coliques, vomissements sans fin, paquets de bile, très fatigué jusqu'à trois heures après midi. Le frère du chef de Fougoumba vient de la part du conseil protester de ses bonnes dispositions et lever l'interdit où j'étais enfermé. Je ne devais pas me promener,

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pas sortir de ma case ; défense rigoureuse à tous de me vendre des vivres. Avant-hier soir, ayant voulu m'isoler un instant dans la campagne hors des tapades, j'ai été suivi par six alguazils, armés de longs fusils, diligents délégués de la municipalité pour surveiller mes allures. Assis sur leurs talons, en ligne, front à l'ennemi, à trente pas, ils ont attendu. Dans la nuit claire je distinguais la silhouette de leurs têtes attentives et des longs canons immobiles. L'escorte au retour a été non moins rigoureuse, ils me ramenaient sans m'avoir perdu de vue ; il faut en vérité vouloir être embêtant, c'était d'ailleurs leur intention.

La consigne opérait, mais trop tard ; pendant qu'on délibérait à Fougoumba, et en prévision des interdictions prévues, j'avais tout de suite en arrivant cherché le sentier de Yali et la chute du Téné ; le mécontentement s'en était accru, comme précédemment au touldé Paray, mais ce qui est vu est vu. Je me rappelais Topfer et pendant que j'admirais la chute du ïéné, j'imaginais dans le style de M. Vieux-Bois le conseil des vieillards à Fougoumba délibérant pour savoir si on me permettrait d'aller la voir.

J'ai recueilli et croqué avec' moins de plaisir que je ne m'en promettais, de la grêle dure et bien froide, un grand verre, que j'ai fait ramasser sur de la paille étendue devant ma porte.

Hier soir et ce matin j'ai nourri mes hommes un peu avec mes provisions, en réserve pour ces cas extrêmes, un peu en les envoyant vivre au loin, car dans le village, dès que la consigne est arrivée, toutes relations ont cessé, on ne m'a pas vendu un grain de riz. Maintenant, dit

L'aLMAMY et les CnEFS DU FOUTAH A FOUGOUMBA. 291

l'envoyé, Foiigoumba ordonne qu'on me traite en ami et qu'on me vende à bon marché, riz, lait, etc. J'accepte poliment, sans plus, après qu'il a insisté de toute son éloquence.

Les dispositions se détendent comme par enchantement ; les habitants s'amendent.

Je déjeune d'un peu de soupe froide de mil microscopique (fondongni) ; je veux emporter en France de cette semoule inoffensive, c'est bon au goût et, quoique peu assimilable, encore bienfaisant dans Festomac. En soupe c'est vite cuit.

Le petit garçon du potier propriétaire de ma case a une plaie horrible, un cancer au pied ; le malheureux enfant ne fait qu'un cri nuit et jour, son pied est à demi rongé, il empeste. Je lui donne une pommade, il n'y a rien à faire qu'à éviter la souffrance à ce pauvre martyr; il ne cesse de pousser des cris de supplicié, pauvre enfant! S'il n'y a pas de remède, il vaudrait mieux qu'il mourût par un poison instantané ; la raison le conseille, l'humanité le commande, la morale s'y oppose. Si cet enfant m'appartenait, s'il tenait à mon cœur, je n'hésiterais pas... ou du moins il me semble?

La société met tous ses soins à atténuer le supplice des malfaiteurs qu'elle tue ; le malade incurable, martyr condamné, n'a-t-il pas droit àlamêmepitiés'illaréclame? Est-ce par affection dévouée à son malade ou par égoïsme et lâcheté que l'on prolonge cette vie dans le martyre? J'ai là, pour moi, des poisons violents, pour me dérober au supplice si j'y étais condamné; pour moi je n'hésiterais pas, pourquoi n'oserais-je pas même endormir cet enfant? Autoriser un meurtre pour devancer la mort cer-

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taine et en diminuer les angoisses serait un danger pour la société, mais sans discuter ici sur la loi sociale, pourquoi dans ma conscience n'accorderais-je pas à mon semblable ce que pour moi je voudrais comme un bien?

Je donne ma vie, je me fais tuer pour épargner à mon semblable un supplice auquel il est condamné, c'est bien ; j'aide ce martyr condamné à sacrifier lui-même sa propre vie pour éviter ce supplice, c'est mal ? La conclusion dépend de notre force d'àme, de notre virilité ; la vérité est que les esprits sages doivent éclairer et soutenir contre eux-mêmes les esprits faibles.

Quelques jours plus tard le malheureux enfant est mort, la plaie horrible avait presque coupé son pied.

Un de mes hommes lui avait donné un remède qu'il tenait, dit-il, de sa mère, sorcière. Pendant cinq jours le pauvre enfant parut être soulagé, je ne l'entendais plus crier. Je pris aussitôt échantillon de ce merveilleux remède ; il ne me manquait plus qu'une herbe, sur quatre dont le produit était composé mais l'enfant est mort ; ce n'était donc qu'un calmant, il m'est inutile, car nous en avons aussi d'efficaces.

Le propriétaire de l'enclos voisin achète et vend des esclaves, ce sont des cris perpétuels. Deux voleurs lui ont pris des moutons, il en a attrapé un et avec des fers l'a attaché à un arbre dans une posture incommode, l'un de ses pieds à un mètre au-dessus du sol. Les cris du pauvre diable, bientôt exténué dans la variété des positions qu'il s'ingénie à trouver, sont déchirants. Il est Vrai que le nègre crie devant la crainte du mal plus que sous le mal même. Mes hommes, qui savent que je ne Veux pas de ces scènes chez moi, vont réveiller le bour-

geois et faire détacher le voleur. On le mènera demain à l'Almamy.

J'ai envoyé Kancou à Mobé chercher du lait dont j'espère de bons effets, mais la première consigne royale qui me met en interdit est arrivée dans ce village depuis mon passage, et la deuxième 'qui lève la première n'est pas encore connue. Ces choses officielles ne peuvent être transmises que par des gens accrédités, elles ne rayonnent pas vite. On refuse donc à Kancou de lui vendre quoi que ce soit. Le soir il y retourne accompagné par un délégué du chef de Gali qui annonce le nouvel ordre, on lui vend du lait.

Bruit d'orage et enfin avant la nuit un peu de pluie.

Les maux de pieds ou de jambes sont, paraît-il, nombreux à Gali; est-ce cancer ou autre rongeur? c'est bien laid ; mes hommes eux-mêmes sont dégoûtés de ces habitants, cela nous en donne une idée.

L'étroite vallée oii tombe le Téné m'a paru monter jusqu'en haut des deux falaises entre lesquelles elle s'allonge, jusqu'au plateau supérieur.

Le basssin où tombe la chute est à 100 mètres au-dessus de la vallée de Kébali; Fougoumba est lui-même élevé de quelques mètres au-dessus de cette vallée, sur le flanc d'une colline isolée à côté du Fita.

Samedi 24. — Accès froid de fièvre pendant la journée. J'envoie Ali à Fougoumba; le lieutenant va mieux, il est hors de danger ou presque, voilà une nouvelle heureuse. En voyant ce pauvre jeune homme faible, anéanti, maigre, jaune, suantfroid, je pensais à sa famille, à l'idée du devoir, à l'ingratitude inévitable des hommes: enfin c'est passé.

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L'Almamy parait se décider à traiter séparément pour son royaume personnel, son conseiller intime lui transmet mes conversations sur ce sujet délicat et il les écoute.

Ibrahim de Toumi est revenu à la raison, il ne parle plus de revenir sur nos accords.

Dimanche25. — Nuit passable; ma case est vieille, elle sent la fermentation végétale. Je donne des courses de rats; vols et batailles de cancrelats, malheur au blessé ! il est aussitôt la proie vivante de la meute acharnée. Je mange du tamar, acide et frais. Je tâcherai d'aller à Fougoumba demain ; je suis bien faible, ne mangeant pas, cependant j'ai bon œil ; mon miroir, qui est mon seul conseil, me donne confiance.

Une femme qui a assez ou trop de son mari s'en va par les rues du village remplissant l'air de ses cris; à toutes les cases elle conte bruyamment les torts de son homme, comme un héros d'Homère secouant sa plainte à tous les vents; elle veut aller chezl'Almamy demander un autre homme et elle tâche d'avoir l'opinion pour elle ; elle se fait une bonne presse.

Aly faitdela spéculation, il m'a vendu un mouton ;je le lui ai payé en ambre n" 3, il voulait du n° 2, j'ai refusé, gardant mes ressources autant que cela est possible. J'ai de l'ambre de reste, mais encore faut-il compter avec l'imprévu. Comme il réclamait un peu, je lui ai parlé des deux boules que j'avais envoyées au chef de Compéta et qu'il a escamotées à son profit ; il a essayé de protester, mais sans beaucoup d'assurance. Je lui dis que lesTorodos en général qui s'offraient à guider les voyageurs n'avaient d'autre préoccupation que de les dépouiller, mais que le Blanc voyait bientôt leurs manœuvres;

aussi depuis sa première hésitation ne lui ai-je plus rien confie, de là sa mauvaise humeur continue et croissante. Il reconnaît qu'il y a du vrai là-dedans ; et comme je lui donnne ces explications sans lui faire de reproches, il se retire apaisé.

Bataille : un de mes hommes a reçu un coup de pied dans Festomac, le coup paraît lui avoir fait bien mal. Je mets promptement fm à la bagarre qui nous déconsidère auprès des gens du pays. J'ai dans ma troupe un petit batailleur qui ne rêve que plaies et bosses, c'est la quatrième fois qu'il engage l'action. Déjà deux fois je lui ai fait enlever son fusil aumomentoù il menaçait de le décharger sur son adversaire, comme si nous avions des hommes de trop. Cette fois c'est lui qui est hors de combat, il geint ferme, sans lui la bataille n'a plus d'entrain, avec quelques paroles j'apaise les autres, l'ordre se rétablit. C'est d'ailleurs sans rancune, le Créateur les a faits noirs pour que les coups ne se voient pas. Malgré ses entreprises, ce joyeux drille est ami avec tous ses camarades, tandis que Guemish, celui qui fait l'Anglais de Sierra-Léone, qui ne se bat jamais mais tracasse constamment, est mal avec tous; le Noir n'aime pas les gens compliqués.

La femme du propriétaire de mes cases se nomme Arabia.

Hier pendant ma fièvre j'avais mis sur moi une couverture de fourrure, deux de laine, deux plaids, un édredon; cane m'a pas réchauffé; comme on sait, la chaleur s'est répartie quand elle a voulu.

Ce matin, à mon grand ébahissement, je trouve un cheveu sur mon mil; c'est de quoi m'étonner, je n'en connais pas dans le village; j'étudie l'objet, c'est un poil de

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ma longue barbe, et piteux, je vois que le bout estblanc! Allons, vieux, rentre chez toi, on ne traîne pas par les mauvais chemins quand on a barbe grise. Cependant mes côtes et ma jambe balafrés dans mon étroite fuite entre les rochers, à la chute du Téné, se cicatrisent sans hésitation, les endroits plus entamés sont en bonne voie, la sève n'est pas morte.

La jolie porteuse de lait de Mobé m'apporte mon biradam le matin à six heures, escortée de son homme, mari, frère, captif ou maître? je ne sais, car je ne me suis pas informé et je ne vois pas le sire, je n'aperçois que ses deux pattes de derrière ; il attend dehors, tandis que, à genoux dans la porte, elle remplit ma calebasse. Elle n'est pas mal de figure, mais elle a des mamelles d'inégal aspect, en forme de marteau de porte cochère, qui donnent à sa poitrine un aspect trop tourmenté.

J'ai envoyé chercher le brigand de la falaise de Yali pour lui confier des graines; il habite un endroit écarté, à l'abri des rois et des voleurs, près d'une source ; il a l'air intelligent, je crois qu'il pourra faire pousser etacclimater mes fruits de France.

Le lieutenant se remet peu à peu.

27 mars, neuf heures du soir. — On m'annonce le brigadier sénégalais ; il m'apporte une lettre du docteur ; émotion, qu'est-ce? Almamy et ses intimes ont-ils mal agi? Je suis sans cesse dans l'inquiétude, les principaux chefs ne feront rien contre la mission, mais parmi les chefs de second rang il y a des esprits bornés, fanatiques et peut-être méchants, je tremble au moindre incident qu'ils ne fassent quelque irréparable maladresse. J'ai un frisson en voyant entrer, venu de si loin et si tard, ce courrier extraordinaire ;

en une seconde tous les malheurs possibles figurent devant mes yeux. Tout en décachetant la lettre je regarde le porteur ; il n'a point d'air, je tâche de n'en avoir aucun, c'est un traître sans doute. « Comment va le commandant? — Il va bien. » Alors que fait-on contre la mission pour qu'elle appelle de si loin, dans la nuit? — ceci à part moi. Je lis tout à la fois, les mots dansent devant mes yeux. Ah! je respire; le docteur me demande si j'ai un clysopompe! ce serait le salut pour son malade.

La mission n'apas de clyso ! voilà comment on organise nos affaires coloniales et nous avons un budget de quatre milliards ! enfin, paix au ministère ; mais je voudrais bien le voir, ici, à notre place, le ministère, desséche au soleil sans...! Mon appareil est tout neuf, dans une belle boîte jaune. Le docteur me dit que la situation de son malade est grave ; je me loue d'avoir emporté cette pompe, et de ne l'avoir pas jetée en route, car elle m'embarrasse. Le docteur, qui mieux que moi connaît l'important à-propos de ce peu de chose, me promet qu'il le rendra, et il l'a rendu, le lieutenant est dégagé.

1" avril. — La mission a reçu lettres et journaux de France, des nouvelles du Soudan. Le docteur, avec la plus affectueuse insistance, me rappelle que je lui ai promis d'aller déjeuner avec la mission avant son départ; mais je n'ai pas la force de faire un mouvement, je suis plus mort que vif. S'il ne devait m'en coûter que quatre jours de fièvre, ce serait ordinaire et je ne manquerais pas d'y aller, mais je suis à plat, impossible de me tenir debout. Je le regrette vivement, car je voudrais porter à la mission mes souhaits de bon retour, lui faire entendre la parole

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amie que le voyageur dans sa solitude n'entend jamais sortir de sa nuit ennemie.

Lundi 26 mars. — Bonne nuit, bon appétit, rien à manger que mes conserves que j'exècre. J'ai tenté la coquetterie de ma laitière dont le lait est très bon mais ne passe guère, en lui offrant une boule d'ambre de 0 fr. 60, douze sous, pour qu'elle me cuise du riz à la sauce d'arachide. Les arachides sont encore plus rares que les temps découverts, cette nuit on ne voyait pas une étoile, et à peine une lueur de la lune quoique presque en son plein; c'était de même la nuit précédente. Ma jolie laitière s'appelle Aissata; elle dit qu'elle va chercher des arachides dans les villages de la vallée, 3 ou 4 kilomètres par-ci par-là ne sont pas une distance.

Elle a en effet trouvé les arachides désirées et à une heure et demie, comme j'achevais de crever de faim sur un morceau de peptone élastique, elle arrive portant sur sa tête la souriante calebasse. Je venais d'acheter un mouton cinq francs, mais je ne pouvais mordre à même la bête, le bon riz est arrivé donc à propos ; bonne est la sauce, purée de noisette, le riz est cuit à l'ordinaire, à la vapeur, sans beurre ni sel. J'ai bouffé^ comme dit Kancou, qui sans avoir lu Hérodote a une teinte de civilisation, et il en est resté à la satisfaction dudit Kancou et de son collègue Allens.

Ces Noirs sont des abîmes sans fond; quelle que soit la quantité et la qualité de ce que vous leur donnez à manger, quelle que soit l'heure, ils avalent à l'aise, pas d'hésitation, toujours le désir et le plaisir et rarement l'indigestion ; riz, lait, fromage, oranges, viande, légumes, eau-de-vie, huile, chocolat, et sans suite, à contre-temps,

rien ne les trouble. Hier j'ai essayé sur AUens d'un pot de confiture sur une digestion bien en train, puis j'ai additionné d'oranges ; tout a passé net, il a encore tiré sa langue gourmande et humé l'air. Un Romain aurait payé un tel estomac son plein casque de ses terces.

J'ai terminé mes négociations, les esprits sont au point où je veux les laisser, les convictions éclairées par l'at- .tention confiante que mes conversations ont obtenue vont maintenant se fortifier dans la réiïexion, je me dispose à partir. Mon souci est de savoir si je pourrai reprendre assez de force, car je suis dans un état d'épuisement tout pareil au néant. Ce que je dis de cet épuisement ne le fait pas bien comprendre, n'élant qu'un renseignement et non une description ; René Caillé dans ses récits nous donne une idée exacte de cet état tout voisin de la mort, dont l'organisme ne se relève qu'en empruntant à lui-même les ressources profondes qu'il destinait aux années à venir.

Le Kokoulo. — Chute de Cambadaga. — Passage du Calley. — Le Kakriman, le Koukouray. — Guet-apens; prisonnier. — Y-a- Fraïa. — La maison hospitalière, M. Gaillard; M. Pons. — La douane dans les marigots. — Konakry. — Télégraphe. — Le lieutenant Guichard Commandant du poste. — Le directeur de la Compagnie du télégraphe. — M. Collin. — M. Maillât, affectueuse réception.

J'aurais eu mille choses à noter à Gali — fabrique de poterie, façonnage de bagane, pêche au filet ; mœurs des habitants, insalubrité locale, — mais j'ai été fort malade, je ne pouvais plus manger, plus rien, je ne vivais que de pharmacie et encore ! discrètement. La jolie laitière de Mobé, à la poitrine tintinabulante, Aissata, m'apportait tous les jours de bon lait, mais il était doux, presque sucré, je n'en pouvais plus prendre.

L'Almamy m'avait dit : « Quand tu seras malade je t'enverrai quelque chose de bon ; » il m'a envoyé en effet de sa cuisine, le fameux carry qu'il me vantait ; poulet et sauce m'ont ranimé. J'en ai redemandé trois jours de suite. Malgré les six kilomètres qui nous séparent, le mets, dans sa calebasse couverte d'un léfa rond de paille tressée placée dans une bagane, écuelle de bois, également recouverte de son léfa, m'arrive chaud

à point. Ce poulet marengo a un fort goût de feu, trop violent, mais il me rend pour un moment la vie. J"ai fait faire quelques pilafs et quelques sauces par Aissata, et je suis arrivé par grand effort de volonté à me tenir debout.

Parti pour Fougoumba, soutenu par mes deux Noirs, j'ai mis cinq heures, marchant à tous petits pas, pour faire le trajet, 6 kilomètres. A moitié chemin la nuit tombe, toute noire subitement ; au même moment un orage qui rôdait sur la montagne de Yali, furieux, s'abat sur nous. Le sentier difficile déjà le jour devient impraticable, nous sommes perdus, noyés sous des torrents de pluie que le vent nous jette lourds comme des paquets de mer ; les éclairs nous aveuglent ; notre situation, sans danger mais pitoyable, serait d'un intérêt piquant, si ce n'était ma faiblesse extrême qui ne diffère presque plus de l'anéantissement. Je suis soutenu dans un brancard, mais le sentier est étroit, creux, raviné, tout en trous et en escaliers, obstrué de roches croulantes où je me heurte et que j'ai mille peines à franchir ; je ne vois pas le Noir que je touche de la main; dans le vacarme des tonnerres ininterrompus et le sifflement des tourbillons qui nous harcèlent, il est impossible d'entendre la voix.

Enfin l'orage s'apaise, ou s'éloigne, nous passons le col, le village peu à peu se rapproche ; cependant nous allions, je crois, commencer à nous égarer, lorsqu'un guide bien à propos a surgi dans la nuit noire ; un des hommes que j'ai envoyés dès le matin préparer nos logements, Ibrahima, pensant charitablement à ma détresse, est venu en haut de la colline, sous un abri, guetter mon arrivée. Dès qu'il nous entend il allume une torche, ou du moins de la

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paille sèche qu'il tire de son abri et qu'il enflamme par poignées. Il apparaît au bon moment pour nous guider dans cette pitoyable navigation ; j'ai marché encore pendant une demi-heure pour atteindre Fougoumba cependant tout proche, sans lui j'aurais erré dans les mille sentiers de ces abords fréquentés ; et arrivant la nuit, —ce que je n'avais pas supposé, — j'aurais eu mille peines à découvrir dans le dédale des ruelles de paille et de purghères, les cases où je devais loger. Cet Ibrahima est un type de brave Noir comme on en voit dans les romans; c'est lui qui en 1885 a rapporté à la côte un de mes agents qu'on avait empoisonné.

Ali et M'Bar auraient dû venir à ma rencontre; je les trouve qui se chauffaient tranquillement, quiètement assoupis au coin de mon feu. Avant de tomber de lassitude et d'anéantissement, j'use le peu de voix bien éteinte qui me reste, à mettre à la porte ces deux serviteurs négligents. M'Bar, à la rigueur, pouvait ne pas s'occuper de moi, ce n'est pas dans son service, à chacun suivant ses capacités, mais Ali aurait dû venir ou envoyer, ou au moins tenir une torche allumée pour marquer le but et me guider vers ma case; Maly (en 1880) n'y aurait pas manqué. Il est vrai qu'il n'avait pas d'ordre et je le malmène si vivement lorsqu'il prend de l'initiative, qu'il n"a plus de volontés ; c'est ce qui perd les tyrans ! Au surplus c'est ma faute, Ali est bon dans le conseil, très fin diplomate quoique idiot de vanité, mais il est nul dans l'action. Je vois bien qu'avec ces torrents d'eau qui chutent du ciel noir il n'est pas facile de brûler de la paille, mais c'est là affaire courante de nègre. Ce qui m'intrigue, c'est qu'au moment où

nous avons aperçu la torche, une ombre s'est détachée d'Ibrahima et a disparu dans la tempête. Était-ce un guide? un lutin? ou la femme d'un voisin?

L'Almamy a quitté la ville; — j'ai su depuis, que la colonne Audéoud, Le Chatelier, Radisson, forte de 106 hommes, arrivait à marche rapide et passait près de Fougoumba peu de temps après mon départ; — • FAlmamy contrarié de cette a isite inattendue a fui une rencontre qui l'inquiétait.

La colonne est volante, avec le moins de bagage possible ; elle traverse le pays en coup de vent, comptant bien que le Foutah surpris n'aura pas le temps de se mettre en défense ; il s'agit seulement de produire une forte impression sur les Aoirs qui croient leurs montagnes inaccessibles, et sur la France où l'on voudrait pouvoir dire que le Foutah est conquis. C'est ainsi que le public apprend chaque année pendant vingt ans la conquête, chaque fois défmitive, du même pays. Et bientôt lassé de ces déceptions renouvelées, il accueille avec indifférence les faits d'armes décisifs les plus remarquables. Sans doute il est sage d'agir à coups répétés sur le même point, mais c'est vouloir perdre la sympathie de la nation pour les choses coloniales que de lui présenter indistinctement chaque opération préparatoire comme le succès définitif. — La nation aujourd'hui est d'âge à comprendre qu'une colonie, si l'on veut la créer de vive force, ne se conquiert pas sans peine.

Fougoumba est désert, réduit à ses habitants ordinaires, la cour et sa clientèle étant parties. Bakar Biro, le neveu, le conseiller, l'ami du roi et l'un de ses héritiers désignés pour lui succéder, vient me voir ; il avait essayé

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d'abord de m'attendre chez lui, mais je n'ai plus rien à négocier ici, j'ai tout ce que je désire, j'ai mes traités, je laisse les esprits dans l'état oii je les voulais. Bakar m'apporte un peu d'or, je lui fais signe de donner ça à Allens ; je n'en ai que faire, je lui en offre. Il est doux et poli, je n'aime pas beaucoup cette attitude, et j'en cherche en vain la cause, — ne pouvant imaginer la prochaine arrivée de la colonne armée qui doit être, si je compte bien, aujourd'hui que je connais l'événement, à trois ou quatre jours de marche d'ici.

Retour. Dès le matin j'ai envoyé mes hommes en avant sous la conduite d'Ali, et après une matinée de repos je pars à trois heures; nous nous retrouverons dans un village désigné. Bakar Biro m'accompagne avec ses amis jusqu'à deux kilomètres des dernières cases ; nous nous séparons dans les meilleurs termes, lui toujours très doux, très ami. A l'ordinaire il est assez abordable, mais non pas réduit comme le voilà ; c'est évidemment l'annonce de la colonne qui le domestique de la sorte.

Parti à trois heures, j'arrive à la nuit dans une région occupée par des enclos isolés, distants les uns des autres ; j'entre au hasard et me repose dans une case. Il ferait bon dîner, mais mes deux Noirs n'ont pas d'argent, moi point, et la colonne est je ne sais où; je m'étends sur la banquette de terre qui sert de lit, et je regarde mélancolique mes Noirs tisonner le feu. Soudain sur ma couche je sens un corps dur, ce sont dans une poche inexplorée trois petites boules d'ambre ! Sauvés ! merci, mon Dieu! Nous prenons l'air assuré, le verbe haut, l'allure vive qui sied à des gens indépendants.

Hola ! hé ! qu'on nous serve, et promptement ; la fiction nourrit autant que le réel. Tout ce mouvement d'ailleurs reste intérieur, je n'ai ni le désir ni la force de manifester. Mes deux Noirs modestes et simplement achètent un peu de lait avec deux boules, ça nous suffit; ils enchantent l'hôtesse en lui faisant cadeau de la troisième boule.

Le matin venu, elle nous donne du lait et un peu de grain, plus que la boule n'aurait pu en obtenir.

Je retrouve mes gens ; ils avaient pris une fausse route, mais n'ont pas eu de peine à découvrir la mienne ; revenus en arrière, ils ont parcouru la région en travers, croisant les sentiers, et ont bientôt trouvé celui où mes bottines à clous marquaient mon passage.

Je repasse par Diembouria, Guiuria , Bomboli et Broual-Tapais. Le roi de Timbi-Toumi me rejoint là; il me renouvelle toutes ses protestations d'amitié ; il vient me chercher pour me faire parcourir l'étroit plateau oii est construit le village, au sommet d'une mon-' tagne conique, dominant la région tout autour à une grande distance. Il me fait admirer son adresse à l'arc, plantant à quelques mètres de distance toutes ses flèches en un étroit faisceau, elles se touchent toutes. Il me montre au loin la route du retour; au flanc de la colline, de l'autre côté de la vallée, il me signale un chaos mystérieux où jaillit une source, une source qui n'est connue^ paraît-il, que d'^m seul habitant de la contrée, ce à quoi il attache évidemment une idée de magie ; je ne peux m'empêcher de lui dire que chez les Blancs il y a une source encore plus fétiche : persomie ne la connaît ! Il demeure saisi.

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J'aurais gagné trois jours à passer directement par ce versant depuis Bomboli, mais Ibrahima voulait faire plus amples palabres, répéter ce qui a déjà été dit et répété ; il réunit ses conseillers, ses amis, ses parents et nous unit: « Il aura peut-être été tué quand je reviendrai, ces amis continueront avec moi son œuvre. Il m'a vu déjà deux fois dans le Foutah, il a vu les trois missions venues de ma part, il a confiance en moi; il a habité la côte, il a l'habitude des Blancs, il comprend qu'il peut traiter avec moi ; il souhaite que je m'occupe de son royaume. » Il se montre très ami, très confiant. Effusion réciproque ; chacun est content de me voir installé dans le pays. Ainsi mon projet se réalise, ces gens s'attachent à obtenir mes conseils, s'offrent à suivre mes enseignements ; j'ai touché le but.

Pita, Sentili(missida, village à mosquée). Baromètre 678. Nous franchissons le Kokoulo et diverses eaux.

21 avril, de Sentili à missida Saran. Baromètre 672. Nuit troublée par le cri strident d'un oiseau ou de quelque autre bête qui imite le choc brutal de deux cailloux se heurtant avec une régularité inexorable de quatre coups à la seconde, et cela dure pendant des heures ; cette étourdissante vibration est insupportable, même à 100 mètres de distance.

Missida Saran appartient à modhi Oumarou, frère de tchernou Ibrahima, roi de Timbi. Pour y arriver, après avoir gravi plusieurs collines, nous redescendons par une brèche une falaise de 150 mètres de haut. Le missida est bien situé, au fond d'un cirque enfermant de trois côtés des champs cultivés, des prairies et des bois, le quatrième côté ouvert sur le pays en contre-bas,

Dans ce domaine qui lui appartient modhi Oumarou me reçoit mieux que je ne l'ai jamais été, il se montre attentif à mes désirs; je demande un bain, il fait mettre aussitôt à chauffer au soleil, dans des calebasses, la quantité d'eau nécessaire et me fait apporter une large bagane, immense écuelle de bois qui me servira de baignoire. Il m'envoie, de sa cuisine, des aliments variés et àprofusion, et me donne du riz en provision pour l'étape suivante. Ce riz n'est pas pilé, décortiqué ; piler diminuerait le volume, et pour des esprits nègres diminuerait l'importance du présent, la politesse garde sa nuance égoïste et ne va pas jusqu'à l'abnégation. Il me donne un mouton et imagine mille prétextes pour me retenir un jour de plus.

Son domaine est bon à voir, fertile, bien cultivé, clos sur trois côtés par de hautes falaises, il domine par le quatrième, jusqu'à l'horizon lointain, des vallons et des collines qui dévalent en contre-bas, à perte de vue. Fello Dembi à Diongliasi, le domaine que le roi de Timbi m'a donné, est, me dit-on, beaucoup plus beau (?) et plus élevé.

Avec un peu de mélancolie et presque d'amical reproche, Oumarou me raconte les tribulations de l'Almamy, ou du moins m'en dit quelques mots discrets; une troupe nombreuse, beaucoup de soldats, des officiers, ont, paraît-il, pénétré dans le Foutah par Sokotoro, sans en avoir demandé la permission (c'est la colonne Audéoud), ils n'ont pas prévenu J'Almamy qui cependant avait toujours bien accueilli les envoyés Blancs et qui vient encore maintenant de recevoir courtoisement la mission que nous avons vue à Fougoumba.

Aujourd'hui je vois le plan : capitaine Oberdof^

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lieutenant Plat, docteur Fras, avec une forte escorte, arrivent par l'est ; le lieutenant Levasseur arrive par le nord tout seul, comme en pays conquis; il est à Labé ; puis dans le même moment un fort détachement traverse le pays de l'est à l'ouest. Ce raid accompli par la colonne Audéoud-Radisson a été conduit avec une rapidité et une sûreté de mouvement qui rappelle les beaux coups du premier Empire ; avec de tels officiers on peut tout entreprendre. Pendant ce temps notre représentant à Boké, sur le Rio-Nunez, écrit à l'Almamy, gracieusement, que nos factoreries de la côte vont se porter en avant, vers lui, afin que le Foutah puisse s'approvisioaner plus facilement. Ce plan fait honneur à l'imagination qui Fa conçu, mais il ne tient pas compte des difficultés à vaincre, non plus que des ressources de l'ennemi à utiliser.

Le capitaine Oberdof est mort en route, de la fièvre ; je m'en attristai profondément lorsque j'appris cette nouvelle à Fougoumba. La mission privée de son chef a fait de son mieux, certes, mais la tâche avait été mesurée pour trois, le capitaine spécialement, et ses deux lieutenants ; le lieutenant Plat, un tout jeune homme de vingt-trois ans, était au plus mal pendant les négociations, d'un accès de fièvre bilieuse ; le docteur Fras, à son grand honneur suppléant ses deux camarades, a porté seul double fardeau.

11 a été admirable de dévouement — ce qui est naturel -— mais aussi, dans cette cruelle anxiété, admirable de présence d'esprit et de force d'ùme. Le roi et les chefs du Foutah étaient irrités des propositions delà mission, il fallait beaucoup de tactpourdemeurerenpaixau milieu de

leurs intrigues, il fallait plus encore d'habileté et de connaissance des Noirs pour faire jaillir la confiance qui se refusait, et obtenir que ces chefs acceptent dans leur âme des conditions que le plus souvent ils signent sans croire s'engager. Là était le but très difficile à atteindre, il ne nVappartient pas de dire s'il l'a été, je ne connais pas le traité rapporté, mais le docteur, quej'ai fréquenté pendant que son camarade était malade gravement, méritait de réussir. Ses soldats, nègres turbulents et inquiets, mal accueillis, se montraient impatients, il fallait les contenir ; cependant son camarade était sur le point de mourir, lui-même était souffrant, et le souvenir tout présent de la mort du capitaine Oberdof pesait lourdement sur ses appréhensions. Il a rempli ses instructions sans défaillance, et soutenu la discussion de son traité avec la précision la plus méritoire. J'avais de l'admiration pour ce jeune officier, dans cette situation extrême, remplissant son devoir avec simplicité, ne cherchant d'appuis en lui-môme que dans son dévouement à son devoir de soldat, à son devoir de citoyen envers sa patrie. Le lieutenant Levasseur, malgré son mérite personnel, capable de surmonter les plus grandes difficultés, mais impuissant devant l'impossible, était dans des conditions particulièrement choisies pour être tué ; pas d'escorte contre les malfaiteurs, sans défense contre le climat, n'ayant ni vivres, ni bagages, mis en route comme pour une promenade aux environs de Paris, arrivant dans le Foutah sans recommandations pour aucun chef et arrêté par le premier qui l'a rencontré. Plein de zèle et de courage il a triomphé des difficultés jusqu'au seuil du Foutah, mais là le voilà prisonnier, menacé de mort

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violente et mourant de faim. Le docteur secrètement lui fait parvenir quelques secours.

Le capitaine Audéoud et ses officiers ont conduit leur colonne avec le plus brillant entrain et traversé le pays comme un boulet de canon qui aurait de l'intelligence; la colonne sans bagages était dans une situation difficile, son coup de main fait honneur à ses chefs, mais il aurait suffi d'un hasard pour mettre ces braves gens dans l'embarras. Le Foutah cédera parce que nous avons pris Ségou et réduit la puissance de Samory qui formaient avec lui un faisceau de résistances, mais les entreprises au milieu desquelles je me trouve n'avancent pas le résultat proportionnellement aux sacrifices qu'elles coûtent; on s'entend par amitié ou par intérêt, on s'impose par la force, on n'avance guère par les demi-mesures combinant à demi ces deux moyens qui se contredisent mutuellement.

Voilà sept ou huit officiers en mouvement, exposés, une grande dépense faite, pour obtenir toutes les apparences d'une campagne utile, mais la valeur de l'Européen est seule mise en action, à ce plan il manque, à mon avis, de demander aux qualités, aux défauts, de l'adversaire une participation à la préparation du succès. Ces qualités auront le dernier mot dans notre lutte avec le Soudan, ce sont elles qu'il faut tout de suite nous attacher. L'initiative privée, dont je ne suis là cependant qu'un très modeste représentant, montre qu'elle peut tout obtenir des indigènes. Il ne s'agit pas de ma personne, tout autre Français à ma place en aurait fait autant ; si Hecquard ou Lambert, qui étaient venus en amis, étaient revenus peu après àïimbo, dans le même esprit, ils auraient sans coups férir conquis la

place, le Foiitah aurait été notre allié dévoué il y a trente ans ; et par le seul fait de la supériorité de notre race, notre autorité serait bientôt demeurée la seule dans le pays. Et si nous avions ainsi possédé paisiblement les hauts plateaux relativement habitables du Foutah, le Soudan jusqu'au Tchad et au bas Niger serait province française. Mais chez nous il semble parfois que la conquête des colonies soit un passe-temps sans but ! Il est vrai qu'avec de pareils soldats on est trop tenté de faire la guerre.

Nous avons fait des campagnes admirables, belles autant par l'intelligence militaire qu'elles exigeaient et l'héroïque effort de nos soldats, que par les succès considérables obtenus, sur ces champs de bataille sans limites, contre le climat et contre les hommes, notre admiration doit suivre nos colonnes; Faidherbe, Borgnis-Desbordes, Galliéni, Archinard ont fait des merveilles dont il faudrait publier le détail. Avec un petit nombre d'hommes décuplés par la valeur, le colonel Archinard a conquis l'empire d'Ahmadou, occupé Ségou, sa capitale, aux portes de laquelle le Sultan par deux fois avait fait attendre pendant dix-huit mois les envoyés officiels de la France. César dans les Gaules n'a pas eu plus de vaillance, et il n'avait pas le climat contre lui, mais il avait sa plume, ses Commentaires nous le font connaître ; les conquérants de notre Soudan ne méritent pas moins d'honneur. Officiers et soldats méritent plus que des éloges, ils méritent d'être réservés pour des champs de bataille défendus par des adversaires moins sauvages, je veux dire que par des hommes et non par des intempéries inexorables.

Je m'oublierais volontiers dans cet heureux séjour si

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j'étais en Afrique pour mon agrément. Missida Saran est un site enchanteur, mais il ne s'agit pas de s'endormir ici, il faut aller, voir et rapporter. Il s'agit de dépenser sa vie activement comme un capital dont on ne veut rien laisser à la mort, et non d'en jouir comme d'un revenu, sans en épuiser la source ; c'est un bien viager, il n'en doit rester que des effets ; notre devoir, et donc notre but, est de le transformer tout entier en ces restes durables.

Je me suis mis en retard de huit jours par la dernière entrevue que j'ai accordée aux instances de tchernou Ibrahima, le roi de Timbi-Toumi, et le détour que je fais pour passer ici chez son frère ; mais je devais remercier Oumarou de l'accueil que j'ai reçu de lui h mon arrivée à Timbi ; je recueille en môme temps un supplément d'instruction sur le pays par la vue de ce jardin si heureusement situé. Il faut maintenant que je parte, je le dis à cet aimable jeune homme avec les ménagements que méritent ses affectueuses instances et son air attristé: « N'as-tu pas ici tout à souhait? » 11 me montre dans l'ouest le chemin, — celui d'Hecquard, si je ne me trompe, — que je dois prendre avec le guide qui arrivera demain (diango); c'est le meilleur, le seul qui soit fréquenté, il passe par de bons villages. Mais je préfère prendre au plus court et reconnaître une autre route, puisque par ses renseignementsje connais celle-là.

J'ai quelque peine à m'orienter, personne ne voulant m'éclairer; cependant je lis sur les visages plus de joie quand je parle de l'ouest, plus d'inertie quand je parle du sud, cela concorde avec mon tracé : le passage est au sud; je pars le matin comme j'avais dit, sans guide. Mes porteurs préféreraient rester, rester indéfiniment :

(( Un village où l'on mange à discrétion, où les habitants pour nous sont en fête, où rien ne menace notre liberté; ce Blanc est barbare, qu'est-il venu chercher dans le Foutah si ce n'est pas ici? » Ils emploient leur naïveté à s'enfiler dans les sentiers qui ne vont pas du bon côté.

Au bout d'une heure, Oumarou ne me voyant pas revenir et reconnaissant que malgré le secret bien gardé le toubab sait le chemin, est pris de remords et, entraîné par un surcroît de zèle, il me rejoint avec une nombreuse suite. Il marche devant et me conduit toujours descendant jusqu'à la chute de Cambadaga, but de ma curiosité.

En passant par là je vois un sentier nouveau, et j'évite de monter et de redescendre, j'économise mes forces ; c'est le point important pour moi, car tout en allant mieux je ne pourrais monter les pentes si je n'avais mon brancard à deux porteurs ; je ne marche qu'à force de volonté, demeurant ensuite des heures sans voix, jusqu'à ce que l'excès de fatigue ait un peu diminué ; je le dis comme un renseignement utile, c'est un état dans lequel tout explorateur s'est trouvé plus ou moins.

Mon estomac va mieux, il mange une fois par jour, cela me rend des forces ou du moins m'empêche de perdre le peu qui m'en reste; mais j'ai de vives douleurs dans la tête, conséquences de l'état général et des sauces excessives essayées pour séduire mon estomac.

La chute de Cambadaga est fort belle, comparable par la disposition des lieux à celles de la Handeck en

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Suisse, mais d'un beaucoup plus grand volume d'eau, ou de llrune en Islande ; dans la saison des pluies elle doit être imposante et merveilleuse aussi par son air de ténébreux mystère. En amont, le fleuve étroitement encaissé ne laisse pas place au sentier, on le traverse à deux gués successifs, — de la rive droite à la rive gauche, puis de la rive gauche à la rive droite, — pour gagner par un étroit passage un observatoire en encorbellement, accroché à la falaise, en aval de la chute, mais presque au niveau des eaux supérieures. C'est un paysage de Hand-Island; la large rivière accourant d'une vive allure, subitement se dérobe par un sombre plongeon dans un immense puits de verdure. Sur le seuil béant, les reflets éclatants de la pleine lumière, brusquement brisés sur les eaux défaillantes, s'abîment dans l'obscurité sans fond et, remontant comme d'un mauvais rêve, semblent dans la brume soulevée fuir, sous la forme de fantômes, les ténèbres et l'effroi de l'inconnu.

C'est à peine si de place en place dans les parois à pic de ce vaste tunnel vertical, on aperçoit la roche vive, partout elle est noire de mousses et de longues herbes; partout elle disparaît sous les arbres enracinés dans les fissures, étages depuis le fond de l'abîme jusqu'au jour, comme une forêt qui monterait à l'assaut. Le volume d'eau est celui de la Saône à Lyon.

Malgré que je sois bien fatigué, j'admire longuement cette violente nature. Fatigué, c'est-à-dire qu'avant de m'avancer au bord du vide, je suis resté un quart d'heure à terre, étendu sans forces, sans voix et comme mort, occupé à me reconquérir, ne voulant pas ouvrir les yeux à la magie enchanteresse de cette grande ba-

taille de puissances, avant d'en pouvoir être pénétré et ressentir jusqu'au fond de l'âme toute l'émotion. J'ai été ranimé par la secousse. Le grondement qui s'élève du fond de l'abîme et ébranle notre observatoire nous donne la mesure de l'action, le bruit domine nos voix ; à demi couché contre un arbre qui surplombe et retenu par mes Noirs, j'admire, je vis de tous mes sens. Oumarou ne comprend pas très bien, mais il marque la distance, il témoigne comme devant un sanctuaire que le Toubab possède des esprits mystérieux inconnus à pauvre nègre.

Non loin de là, sur la hauteur, est Dionghasi, le foulahsso le plus élevé de tchernou Ibrahima, près duquel est Dembi, le plateau qu'il m'a donné, où j'établirai des cases et des lougas (cultures).

De la chute je remonte bien douloureusement, à 3 kilomètres environ, au village de Kira, assez élevé, — baromètre 680 — et pittoresquement situé dans la verdure et les rochers. En route je traverse un campement de forgerons, dix ou douze petits hauts fourneaux en activité ; de-ci de-là les cases des hommes, simples bonnets pointus de chaume posés à terre. Si je n'étais aux neuf dixièmes mort, je m'arrêterais là quelques heures, m'intéressant à cet ingénieux travail. Le chef vient me saluer; une bonne figure, intelligente, un corps vigoureux, fort, mais à l'allure pacifique, un ensemble qui fait plaisir à voir. C'est le maître de forge de cette ville noire. Je serre sa bonne grosse patte où se résume avec éloquence toute la force du continent africain que je rêve de conduire. Que faut-il ? un peu de décision, choisir et penser pour eux.

L'humanité dans la race blanche n'est pas au terme de

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son progrès, son développement atteindra dans l'avenir un degré plus élevé, mais notre race aryenne n'est pas appelée à parcourir tout ce chemin, elle a rempli sa tâche, épuisé la force de croissance qui était dans son germe. Depuis deux mille ans les plus grands esprits parmi nous représentent un même maximum, ils sont contemporains dans la série des âges, Alexandre, César, Napoléon sont des intelligences de puissances pareilles, Phidias nous est supérieur, Aristote comprendrait et accroîtrait nos découvertes ; notre savoir, notre érudition augmente, mais la puissance de notre cerveau n'augmente plus. Encore quelques milliers d'années et la race aryenne sera énervée dans la quintessence d'un perfectionnement à la limite de ses forces ; nous sommes une branche, nous ne sommes pas toute l'humanité. Il semble depuis deux mille ans que le progrès de la valeur aryenne se réduit à propager dans la foule, c'est-à-dire en quantité, les degrés acquis par nos esprits d'élite dont la qualité a cessé de croître.

L'avenir après nous appartient à une autre race, la race noire peut-être, d'une matérialité puissante et vierge, où le germe spirituel essaimé de notre esprit se développera avec une force nouvelle. Et lorsque les climats se refroidissant, l'Europe deviendra inhabitable, alors que notre race s'éteindra, le centre de l'humanité se rapprochera de l'équateur, dans le continent et dans la race noirs.

Les fins de l'humanité sont assurément en puissance dans son état actuel, et l'observation de son passé paraît nous indiquer qu'elle s'acheminera vers elles par l'avènement d'une race nouvelle; j'ai exposé dans un

autre livre les faits qui l'annoncent, je n'ai pas à les développer ici. Malgré que ces fins soient loin de nous au point de nous laisser indifférents, il est certain que l'organisation de notre avenir prochain, de notre lendemain immédiat sera mieux assurée si elle se guide sur ce jalon inévitable. Les peuples disparaissent parce qu'ils méconnaissent la loi du développement de l'humanité et qu'ils veulent croire que le temps à venir est fixé pour toujours dans l'état présent ; aujourd'hui encore nous sommes attachés à cette erreur, nous n'imaginons de progrès que dans les aménagements superficiels de l'humanité. La vérité probablement est que le progrès à venir se produira comme il s'est produit dans le passé par une modification profonde dans l'esprit humain au contact de deux races, l'une à son apogée, l'autre naissante. La nature prépare ses progrès en nous portant au-devant de la race noire, et notre tendance à coloniser doit s'appliquer à servir ces intentions.

J'ai donc fait route le 22 avril de Saran à Cambadaga, de Cambadaga à Kira.

23 avril, de Kira à Bouma. — Sentier accidenté, vue étendue, beaux sites de montagne. L'Almamy a fait prévenir les gens de Bouma qu'il allait passer un Blanc dans leur village, un bon Blanc, et qu'il fallait le bien recevoir: on m'apporte des bananes, du riz et des poulets. Cependant tout d'abord le chef avait essayé de me refuser des cases, espérant que j'irais plus loin et qu'il éviterait ainsi une plus grande dépense d'hospitalité ; comme je paye les cadeaux qu'on m'apporte, les dispositions changent; avec deux boules d'ambre j'entame la défiance du chef foulah, menteur, peu généreux, qui pour éviter

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un devoir onéreux prétendait que le village était pauvre ; il me conduit à une bonne case.

Je suis harcelé par un enfant, un malheureux idiot qui s'obstine à demeurer sur ma porte. J'essaye de faire doucement éloigner par les gens du pays ce hideux spectacle ; ils s'y prennent avec précautions, car la folie est fétiche; ce sont néanmoins à chaque tentative des cris rauques, incohérents et sans fin; et l'idiot revient divaguer, rêver, me parler, exercer ses lueurs d'intelligence que le spectacle inconnu de l'homme blanc paraît avoir réveillé.

24 avril. — De Bouma à Mangô, 7 kilomètres, sudouest, temps couvert bon pour la marche, mais je suis d'une faiblesse indescriptible, mon estomac n'accepte rien : poulet sauté, poule au riz, sauce d'herbes du pays, bananes cuites au miel, pilules d'opium, tout le décourage. J'ai de violentes douleurs dans la tête.

Demain je descendrai en le contournant le Calley qui me conduira jusque dans la plaine, j'éviterai en passant par là de monter, puis redescendre ce contrefort. Le sentier est formé d'une série d'échelles accrochées au liane de la falaise ; les bœufs ne peuvent y passer, nous avons tué le nôtre. Baromètre à Mangô, 673.

De Mangô nous descendons par ce sentier étrange ; il suit le lit d'un ruisseau qui coule à l'intérieur du rocher, dans de longues fissures ou grottes aplaties, surbaissées, bâillant sur le vide(*); d'une fente à l'autre, rejeté en dehors parla roche fermée, il porte sur des échelons de bois fichés dans la falaise, suspendus en claire-voie au-dessus de l'abîme. Nul danger, les gens du pays ont mis de bonnes palissades en bambous et les échelons par endroits

sont reliés entre eux et recouverts par des lianes serrées qui cachent le précipice. Parfois le pied hésite sur les barreaux trop espacés, tandis que la main erre sur la

rampe incertaine formée d'une liane flottante ; le regard glisse le long de la surface lisse de roche et descend tout d'un trait jusqu'en bas. L'impression de vertige que l'on ressent n'est cependant pas africaine, on se croit

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dans les Alpes, on oublie le nègre et Ton se trouve à Taise.

Dans l'intérieur profond des fenj.es, à l'ombre noire, la fraîcheur de l'eau courante me déprime, la tête me tourne de faiblesse et je reste là dans cette caverne, oublié de la vie, à faire l'homme préhistorique. Je mets une heure pour descendre cet escarpement; en Suisse je montais le double de hauteur dans le même temps.

Sur le talus au pied de la falaise le baromètre marque 714, on domine encore la vallée.

Le sentier suspendu, la muraille vertigineuse, la vue sur la vallée du Kokoulo, tout est fort beau. Suivant toujours le haut du talus nous allons coucher dans des cabanes de bergers à 7 kilomètres de là,

26 avril. — Le sentier s'écarte peu de la longue et haute muraille ; nous traversons des groupes de carses où l'on refuse denous loger : les hommes, dit-on, sont absents, il ne reste que des femmes et des captifs; je crois comprendre que ces gens sont du parti Alphaïa opposé au roi actuel qui est Sorya. Plus loin à Bocomps on nous reçoit gaiement et on nous loge, baromètre 732. On m'apporte des prunes jaunes à gros noyaux, goût de pêche à la térébenthine, saveur styptique, bien accueillies par l'estomac.

J'aurais des impressions à donner au sujet de l'extrême faiblesse qui m'a tenu accablé pendant mon séjour dans le haut pays; maintenant je vais mieux grâce aux pilules d'opium, à la satisfaction du résultat obtenu, grâce à la joie de vivre peut-être tout simplement; mais je suis encore à la limite du néant, le moindre effort m'accable, mon estomac et mon intestin empoisonnés au départ sont

restés dans un état pitoyablement douloureux, qui a épuisé mes forces plus que les petites contrariétés du voyage.

On me dit en route que des Français, deux cents hommes armés, avaient pénétré dans le Foutah du côté de Timbo (nous savons maintenant que c'est la colonne Audéoud, Le Chatelier, Radisson, cent six hommes). On me dit aussi que FAlmamy et ses vieux conseillers, très mécontents, avaient donné Tordre de refuser vivres et cases à la mission Fras et Plat, ce qui mettait ces jeunes gens dans un grand embarras du côté de Timbo. Histoire de Noir, je ne crois pas la mission bien embarrassée.

L'Almamy prétend, me dit-on, qu'il ne veut pas permettre aux Blancs d'ouvrir un chemin dans ses Etats, parce que les Blancs font de la musique, font sonner les cloches, toutes les femmes iraient chez eux et les Noirs n'auraient plus rien. Où a-t-il vu ça, ce gros réjoui? C'est, je suppose, un écho mal propagé de la poésie de nos clochers. J'avais toujours pensé que le Foutah était un pays avancé !

Cette plaine du Kokoulo est une voie de pénétration tout indiquée, il est facile d'y tracer une bonne route en pente douce pour gagner le haut pays ; depuis hier mon œil en trace la courbe. Le Calley n'est qu'un sentier de contrebandier ou de touriste ; ma maison à fello Dembi sera le poste avancé dominant la plaine du haut de cette forteresse que forme le haut Foutah.

27 avril. — De Bocomps à Leguéguél, au pied d'une montagne isolée, pointue, du même nom, élevée comme le touldé Paray et tant d'autres à parois à pic; 12 kilomètres, baromètre 732, nous marchons donc à peu près aplat. Ce village est un peu sur le côté de notre route,

mais il nous altil'ail parce qu'il appartient au roi Ibraiiima; nous y sommes bien reçus. Nous sommes sur la rive droite du Kokoulo. Le Kakriman est derrière les falaises qui sont sur notre droite. (luémé-Sangan, mon domaine diallonké, est sur la rive droite du Kakriman, un peu plus bas, en aval : nous arriverons bientôt au contluentdu Kokoulo et du Kakriman.

J ai mille peines à achever ma route pour gagner Leguéguél, mes hommes me portent comme un paquet à la traversée des torrents. Je reste là le 29 pour me reposer, je suis à bout; ce repos, quoique troublé par les douloureuses exigences de mon intestin délabré, m'a rendu un peu de force.

'M) avril. — De Leguéguél à Colla, environ 9 kilomètres. La vallée court est-ouest, le soleil suit la falaise; j'ai moins souffert pour cette course. Colla est à un kilomètre du pied d'un touldé remarquable, isolé, en travers , de la vallée, touldé Gaïla; en ce point où nous sommes il a nom Guémédy. Nous continuons à marcher à plat, le baromètre reste à 732.

Le chef de case est un propriétaire cossu, il a provision de tout; il fait le tisserand et le teinturier. Il me reçoit avec plaisir. Je mange un peu de moelle jaune farineuse de nette frais, avec du lait et du sucre et même sans rien ; c'est assez bon ; le nette est un très grand arbre, assez commun, il offre plus de farine que les indigènes n'en peuvent consommer, c'est une manne inépuisable.

Une vieille femme bien intentionnée m'apporte de la sauce d'arachides, je ne puis refuser et je fais un cadeau ; mais tout est malpropre, vieille bagane au lieu de blanche

calebasse, vieux léfa noir taché de cendre incrustée dans les pailles mouillées de sauce. Le lendemain, ayant recommandé qu'on me choisisse une jeune et jolie cuisinière, j'ai un service propre, la sauce est bonne, mais fortement pimentée.

A 9 heures du soir (29 avril). — Grande bataille nocturne. Kankou a donné de l'ambre à une femme du village et pris rendez-vous. A l'heure dite, au lieu des joies qu'il savoure d'avance, il trouve la belle agitant un sabre et le mari armé de son fusil, l'abord n'est pas engageant; colère, vifs propos et tout de suite la bataille. Les deux hommes sont forts, on casse tout, la femme crie, au tapage tout le monde accourt : camarades et gens du village se déploient dans le pré, les gamins forment la galerie, excitant les partis. C'est un vacarme qui roule par la plaine, une clameur qui s'étend jusqu'aux montagnes, on entend des cris de toutes les couleurs. Enfin ça se termine sans trop de dommage, quelques yeux pochés, lèvres fendues, dents cassées ; il n'y a pas de sang versé.

Le lendemain matin (30 avril), le roi de la région et son conseil arrivent à la première heure, il faut palabrer; ça dure tout le matin. Notre cas, pour n'être pas nouveau^ car c'est à chaque étape plus ou moins la même chose, n'en est pas moins mauvais. Je plaide sobrement: « Kankou, mon homme, est allé avec confiance, sans armes, au rendez-vous offert, il a trouvé le ménage au complet, hérissé et même agressif, c'était donc un piège, etc. » On veut pour témoins amarrer les coupables, la femme etKankou, et les frapper : des coups méchants, la torture à mes hommes, jamais ; je n'accepte pas cette solution. La mort, a simple mort, ce ne serait rien, mais le supplice, non!

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L'organisme a horreur de la souffrance qui détruit, mais non delà mort accomplie; la souffrance garde la porte, si l'on entrait dans ce palais du sommeil par une jouissance rare, les hommes furtivement quitteraient ce monde, dans quinze jours il n'y aurait plus personne.

Pour faire diversion à cette sentence, qui est si normale dans les habitudes du pays que les condamnés eux-mêmes ne la discutent pas, j'accumule tous les torts sur le mari, cela retient tout de suite l'attention ; il est soutenu par la sympathie générale, il sera facile tout à l'heure de le dégager. On décide en effet, pour éviter de le condamner tout de suite, qu'on enverra juger le cas difficile à Timbo, — la haute cour, — et qu'on va procéder à l'enquête, écouterles dépositions pour connaître tous les délinquants. J'accepte et je m'associe à ce beau mouvement parlementaire.

Je fais observer cependant que tous ces rustres ensemble, quoique acteurs dans l'affaire, mais trop occupés à se battre pour avoir pu juger de l'ensemble, n'apporteront pas au débat des lumières nouvelles après que l'assemblée, composée d'aussi grands personnages, — qui n'ont rien vu, il est vrai, mais qui ont sans doute tout compris, — a su établir les responsabilités. Il est juste et bien pensé de faire une enquête, mais évidemment c'est complètement superflu.

L'intérêt se resserre; l'avocat du roi, ministère public, une tête de rageur, parle pendant vingt minutes, non sans ampleur et avec une grande variété d'intonations. Comme il répète tout le temps la même chose, je n'ai pas de peine à reprendre son discours : Aguéliké^ Aguélikê! mes Xoirs à la rescousse se récrient en chœur.

Agiiéliké ! répètent tout bas les Noirs de l'endroit entraînés par le mouvement. Décidément le lîlanc n'est pas comme le pauvre Noir, il sait tout, il voit tout, nous sommes bien heureux qu'il nous laisse la vie.

Le chef, le roi, un vénérable bonhomme à l'air pacifique, bienveillant, et de cette intelligence que donne la bonté, dit au milieu du silence quelques mots que je ne comprends guère, mais il suffit; je conclus. Le roi a parlé en roi, en père, en homme digne du pouvoir qu'il exerce; en deux paroles il a fait jaillir la vérité, tandis que son bavard d'avocat, pour le plaisir de se faire valoir au risque de troubler la paix des consciences, a plaidé pendant une heure à tort et à travers. Honneur et encore honneur au roi, au chef, au père de cet heureux village ; il a dit, — je ne sais pas ce qu'il a dit, mais je vois bien dans son œil qu'il n'aime pas les complications, — il a dit que la femme ayant rendu l'ambre qu'elle avait reçu de Kankou, nous devions restituer le sabre et le fusil dont mes hommes se sont emparés, et que nous devions payer les baganes (écuelles de bois) fendues. Tout cela est juste, admirablement compris. Je paye ces divers objets la somme énorme de deux francs; nous sommes les meilleurs amis du monde.

Mais j'ai perdu trois heures en bonjours, présentations, préséances, — car il ne s'agit pas de plaisanter, — et discours. Le mari, après l'audience à laquelle il assiste assis sur ses talons près de la porte, place infime des accusés au seuil du prétoire, vient me voir; il est content : « Nous nous sommes battus, tout est bien, c'est fini. » Il a une bonne figure, mais quel gaillard ! Chacune de ses cuisses est grosse comme moi. Je ne comprends pas

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qu'il reste autre chose que fil et miettes de ses adversaires. Il est vrai que Kankou est leste et trapu, et ses camarades, un peu plus nerveux par métier que ces placides paysans, vont plus vite en besogne. Que pense la femme? c'est le mystère que connaît seul M. Paul Bourget.

Ce matin à l'aube je demande à Kankou le récit véridique et complet des événements ; il ne se dépense pas en paroles inutiles, son discours part et s'achève dans la môme phrase : « J'avais donné de l'ambre à une femme pour... le soir, et le soir à l'heure convenue, elle n'a pas seulement voulu... (des points pour la brièveté technique de Kankou)..., le mari est venu avec un fusil, alors la bataille a commencé. »

Je vais mieux, je mange un peu, mon estomac supporte ce que je lui donne. Est-ce l'efifet, depuis mon retour dans la plaine, du climat plus chaud, de la température plus égale, delà pression plus haute, ou de l'alimentation plus variée? J'ai mangé des fruits fraisdes bois, dontquelquesuns très bons. J'ai fait assaisonner ma cuisine avec tous les piments, oignons, herbes diverses du pays, et au lieu de viande fraîchement tuée, dure à l'excès, j'ai trouvé souvent de la viande à point. Les heures de marche me coûtaient mille souffrances, ici j'achève moins difficilement l'étape.

La brosse à dents du chef de case mérite une mention, c'est une tige de bois longue d'un mètre, dont les fibres, au bout, échevelées par l'usage, forment un dur pinceau. Le chef appuie cet outil contre le mur, à sa portée, comme des pincettes au coin de la cheminée ; lorsqu'il veut s'en servir, il en frappe le pilier voisin, d'un geste sec et déterminé, pour chasser le vieux jus resté dans les fibres.

et brandissant de loin l'engin contre lui-même, il se frotte les dents avec le bout. C'est le soin de la bouche et c'est un maintien.

Partout à la côte depuis Dakar, on emploie ce frottoir, mais court, on en vend même à Paris; il est fait d'un bois fibreux et antiseptique spécialement convenable à cet usage. Les Noirs sains ont de magnifiques dents de jeunes chiens, ils les fourbissent à tous moments avec ce pinceau dur qu'ils mâchonnent constamment ; dans leur face noire, la raie blanche de leurs belles dents, au milieu de leur gueule rose, marque leur rire d'un éclair appétissant.

Mes hommes préparent du miel battu avec de la moelle de nette, le mélange forme une marmelade jaune qui a exactement l'apparence et le goût de la marmelade d'abricot. Mais les effets sont une surprise; à la température de l'estomac une fermentation active se développe, l'acide carbonique gonfle ce sirop épais et le soulève en masse, ne pouvant s'en dégager, et il le projette au dehors. Fâcheux départ, mais sans aucun malaise ; l'estomac n'a d'autre angoisse que de se sentir dévalisé, à son grand regret, malgré lui ; il n'a pas souffert et ne s'est pas contracté ; — le procédé pourrait être utilisé contre le mal de mer, ce gonflement immobiliserait les parois et les sucs de l'estomac ; on pourrait en obtenir l'eflet au moyen d'un ballon de mince caoutchouc que l'on gonflerait d'air après l'avoir introduit. — Mes Noirs n'éprouvent rien de semblable, ils avalent cependant d'énormes calebasses de cette marmelade.

Deux envoyés de Tchernou Ibrahima nous rejoignent; le bruit de la bataille de cette nuit est parvenu jusqu'à

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eux dans le village où ils ont couche. Ils me donnent divers renseignements sur les routes du pays.

30 avril. — De Cola à Gaïla. Gaïla est à l'autre bout du massif isolé dont il emprunte le nom ; le sentier, estouest, 8 kilomètres, longe le pied de cette montagne.

On m'apporte douze mangots qu'on est allé me chercher dans un village éloigné, c'est une primeur à cette époque ; mon estomac leur fait un accueil avide et je m'en trouve réconforté.

Il pleut avec tonnerres et violence d'orage presque tous les jours vers trois ou quatre heures du soir; ce soir le torrent que je viens de traverser à sec et qui descend du touldé Gaïla roule pendant des heures, après l'orage, un bruit formidable, son lit déborde, puis il est de nouveau à sec.

V mai. — De Gaïla à Yourgui, 20 kilomètres, nous marchons pendant plus de cinq heures, de six heures et demie à midi ; le temps couvert m'est propice, et lesté de mes douze mangots je fais la route facilement. Nous sommes à quelques centaines de pas du Kakriman, — rive gauche ; — Sarésing est en face, sur le bord même de la rivière, un peu en aval. On me dit que l'eau n'est pas assez régulière pour que l'on puisse descendre la rivière en pirogue, mais que si c'était possible on en profiterait avec plaisir.

Etant relativement dispos, je me laisse conduire par notre prétendu guide, le représentant du roi qui m'accompagne jusqu'à la limite de ses Etats, car j'ai besoin d'encourager ce personnage dont l'influence m'est utile ; mais il erre en zigzag et finit par me demander si je n'ai pas une idée sur le chemin. Quand je suis à demi

mort et plus pressé d'arriver, je vais tout droit sans l'écouter, je connais le chemin mieux que lui. C'est, je crois, le moment de m'ouvrir un passage par la rive gauche, sans traverser le Kakriman, alors que les ordres stricts et l'intérêt de notre subsistance veulent que nous suivions la grande route, rive droite. Nous traversons Kabélé et d'autres petits villages, des cases éparses peu hospitalières. Du fond de la plaine, un vieillard tout bran- "^^ tant arrive sur mon passage; il tient à saluer le toubab qui traverse son canton ; comme salut de bienvenue, il m'apporte miel et cossam (lait tourné) ; à la béatitude de son urbanité, je vois tout de suite que c'est un homme d'avant la révolution.

La température s'élève, j'ai 32 degrés dans ma case, à deux heures ; la pluie nous rafraîchit, son eau a 22 degrés; la nuit j'ai froid avec plaid et fourrure, je prends Fédre-

don. L'édredon est utile, dans le bagage, il n'est pas lourd, bien serré il n'est pas volumineux; dans les haltes il me sert d'abri épais contre le soleil ; en route,, plié autour de ma caisse de chocolat, il empêche mes tablettes de fondre au soleil et de se transformer en nougat d'étain et de papier, comme cela m'était arrivé en 1879.

Rencontré une grosse femme, jeune, qu'on allait vendre (*). Elle avait l'allure uniforme de quelqu'un qui fait

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comme tout le monde ce qu'il a à faire. Pour l'attacher, son maître emploie un procédé bien simple ; il lui fait autour du cou un nœud coulant avec une lanière d'écorce; le bout de cette corde raide relevé en arrière forme une large anse de panier en venant se rattacher au paquet que l'esclave porte sur la tôte. Si la pauvre femme essayait de fuir, son maître, qui marche sur ses talons, la saisirait bien vite par l'anse, et s'il la manquait, la course brusque ferait tomber le paquet qui serrerait le nœud coulant.

Nous approchons peu à peu, je ne serai pas fâché de sortir un instant de cette négraille, forme indécise de l'homme, d'un instinct animal plus affiné, mais d'une intelligence embryonnaire. Leur nez en bouton de culotte est un reste de museau, ils ont besoin de temps en temps d'étirer cet objet pour y faire pénétrer l'air, c'est un essai de nez. Ils mentent, ils volent, sans être pour cela voleurs autrement que ne le serait un animal.

Pour ne pas perdre patience et obtenir de leurs précieuses qualités le très grand parti que l'on peut, que l'on doit en tirer, il faut considérer ces êtres pour ce qu'ils sont et non pas comme s'ils étaient de notre race.

De Yourgui je me dirige vers le confluent du Kokoulo et du Kakriman en continuant à suivre la rive gauche de cette rivière malgré les avis opposés. J'étais arrivé à écarter tous les prétextes, toutes les mauvaises volontés, et enfin à me mettre en route malgré les gémissements du guide royal qui a des instructions formelles et doit me faire passer par les bons chemins ; — ce que je trouve inutile, c'est du temps perdu, puisque pour les connaître je n'ai qu'à m'informor auprès de ceux qui les fréquentent.

J'allais peut-être toucher au but, ou du moins déjà à l'horizon, au bas de la vallée, je pressens le confluent; de son aspect je pourrai déduire plus d'un renseignement. Mais arrivé dans un groupe de cases délabrées, occupées par des bohémiens de la race nègre, ce qui est vraiment aux confins de Thumanité, je ne trouve plus d'indication d'aucune sorte, la brousse haute pousse là tout autour de ces ruines, elle enserre ce gîte; des amorces de sentiers semblent la pénétrer, mais ils se terminent à vingt pas.

Je fais interroger ces autochtones ; ils ont l'immobile entêtement des choses, rien n'existe pour eux que le moment présent et l'endroit où ils sont. « Où est le sentier pour aller au fleuve? par où allez-vous chercher de l'eau? » Ils montrent le sentier par lequel nous sommes venus. « Où est la suite, après le village, pour aller plus loin? » — « Il n'y a pas de suite ; pourquoi une suite? » et à leur air de bêtes refrognées, on comprend bien que s'il avait été possible de se réfugier plus loin, ils y seraient allés. Cet homme blanc est singulier, disent leurs grands yeux fixes, il ne voit pas l'évidence ; il n'y a que le diable qui puisse penser à dépasser le village, vers ce fond perdu. Mon guide naturellement est de leur avis ; il n'est déjà venu jusque-là que bien malgré lui, en gémissant, suivant par force, mais en protestant, le sentier où je poussais ma caravane.

Je n'ai plus d'autre indication que celle de ma boussole ; en suivant du regard la longue montagne sur le côté qui indique la direction des eaux, je rejoins par la pensée, à vol d'oiseau, le confluent, mais de passage, point. Je ne suis pas content, car ces bohémiens doivent aller à la

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rivière pc'^cher du poisson : par où passent-ils? la coulée par où ils s'enfilent dans le fourré est invisible; mais ce qui est visible, c'est que si je la découvrais, ces gens troublés dans leur repaire pousseraient des cris et mettraient le feu aux herbes ; il faut renoncer. Mon guide profite de la situation, s'attache à l'obstacle, accumule ses discours de Foulah. Je le fais taire, parce que sa plaidoirie est la base de la résistance générale, mais il grogne en sourdine ; gens et buissons restent fermés, les chiens deviennent hostiles. Tout ça n'est rien, mais je suis las, fatigué de la tête aux pieds, faible et misérable, peut-être serai-je obligé tout à l'heure de me faire aider; je n'ose pas passer outre, risquer mon être dévalisé plus avant dans l'incertain; je rends la liberté à mon guide importun.

Il se retourne aussitôt et trotte en avant; mes porteurs en file indienne font volte-face, les longs paquets qu'ils portent sur la tête tournent avec ensemble comme autant d'aiguilles aimantées dont on aurait renversé les pôles; le mouvement s'exécute comme à la parade, c'est toute la consolation qui me reste. Nous avons vu ces bohémiens, mais nous avons fait trois fois plus de chemin que si j'avais suivi comme une bête la grande route. Je manifeste un peu de mécontentement à Ali qui s'est fait le complice du représentant du roi ; il dit, piteux, que jamais aucun Blanc ne l'a traité de la sorte, qu'il aimerait mieux cinquante coups de corde !

Nous revenons au Kakriman; un barrage resserre et divise le courant en plusieurs passes, la principale est t inversée par un pont de lianes à ileur deau et même sous l'eau quand on y passe. Mes Noirs accourent du plus loin, posent leurs paquets, plongent comme des tritons,

se faisant rouler d'amont en aval avec la chute, dans les tourbillons. Pleins d'une sollicitude de chiens dressés, ils nagent tout autour du pont, prêts à me repêcher. Le pont est une ficelle large comme la main, elle enfonce à mesure que j'avance, j'ai du courant plus haut que les genoux ; Kankou, qui nage à côté, pour me montrer la profondeur et m'inviter à ouvrir l'œil, se laisse couler jusqu'au fond de la rivière, ses mains élevées au-dessus de sa tête, il disparaît. Sa démonstration ne fait qu'augmenter mon envie de plonger aussi, ce serait si bon de rouler làdedans, pêle-mêle, avec les flots tordus, frictionnants, contondants, magnétiques, et je l'ai fait si souvent dans les rapides du Rhône, à perdre haleine ; mais je crois qu'ici, à ce soleil fiévreux, ce serait un tout petit peu mortel. Quatre Noirs se tenant par la main s'échelonnent du bord sur la balançoire et me font une amorce de rampe. Sur la rive droite est.Sarésing.

Le Kakriman montre ici un joli bout de cours d'eau arrosant une étroite vallée et resserré en amont entre deux falaises, rive droite et rive gauche; en amont et en aval son cours est intercepté, dit-on, par de nombreux barrages de rochers.

Le chef du district vient me voir ; un bon vieux du pays me conduira diango (demain) en pirogue jusqu'au confluent du Kokoulo, c'est là tout près, il me le fait voir parce que je suis ami de tchernou Ibrahima, son roi.

Sarésing entre les arbres, sur la berge rive droite, est un assez pauvre endroit, cabanes misérables ; contigu en amont est le territoire de Guémé-Sangan dont l'Almamy et ses grands électeurs m'ont octroyé la propriété;

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là j'instuUerai mon premier village (1). 11 sera bien situé; la plaine, assez étendue sur le bord de l'eau, entre la montagne au loin et le Kakriman, est fermée en amont par la falaise (pii la contourne et vient rejoindre la rivière. Je serai à Taise, j'aurai des communications faciles de tous les côtés et une sécurité suffisante; pendant l'hivernage mes colons habiteront sur le plateau, en haut de la falaise, où ils seront relativement au sec.

D'après ce que j'ai vu de cette rivière à Télibofi en 1880, ce que j'en vois ici, ce qu'elle est à Tormoso et ce qu'on m'en dit, je pense qu'il me sera facile avec un peu de travail d'organiser un service de pirogues dans des biefs très longs.

Yourgui, rive gauche, et Sarésing, rive droite, sont deux villages de Saraccolets, marchands de bœufs et de quelques autres articles. Sansendig, tout voisin en aval de Sarésing, est le village du chef de l'endroit, car on ne saurait vivre sans un chef chargé de penser pour tout le monde. De Guémé-Sangan à Télibofi deux jours et demi pour un homme sans paquet, même distance vers l'ouest jusqu'à Orévendo. Nous sommes ici à égale distance de Fougoumba et de Rio-Pongo.

Le chef m'a apporté hier le quart d'un bœuf, je lui envoie ce matin une caisse de sucre, il ne me coûte rien

(1) Le fJîouvernement ayant ('tendu son protectorat surleFoutali, je dois obtenir son agrément, faire confirmer ma conquête, sinon je pourrais être dépossédé sans façon, administrativement; j'ai donc demandé au Sous-Secrétaire d'État qu'il voulût bien ne pas me déposséder de ce coin de terre que j'ai arraché avec tant de peine à la défiance du Foutah; je n'ai pu obtenir aucune réponse écrite ni verbale, ni oui ni non. Je peux m'inslallcr, si l'endroit est mauvais on ne me le disputera pas; s'il est bon, on me mettra dehors. Si j'étais Anglais ou seulementChinois,le ministère me reconnaîtrait.

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maintenant d'être généreux, je n'ai plus que quelques étapes à faire.

A Sansendig je devais trouver le vieux qui est propriétaire d'une pirogue, mais il n'est pas là, rien n'est prêt, il faudrait palabrer, demeurer deux ou trois jours, nouer des relations d'amitié ; il me faudrait envoyer chercher d'autres pirogues en amont ou en aval, car une seule ne suffirait pas ; celle du bonhomme a l'air d'un vieux pot de fleurs. Si ce n'était que pour le plaisir, je naviguerais à cheval sur un bambou; — quand j'étais au collège j'avais à Asnières un bateau cylindrique de ce genre, à demi sous-marin, il avait la forme d'un tuyau de poêle termine en pinceau ; très fin contre le courant, mais plus instable que le cœur d'une jolie femme; — comme il n'y a pas de caïmans, je pourrais me contenter de la pirogue délabrée, j'ai tout exprès amené dans ma troupe des matelots Manjacs. les piroguiers de la côte ; mais je vois bien des obstacles, sans compter mon guide, le représentant du roi qui me parait désireux de ne pas aller sur Teali.

J'explique à Ali et à Allens que je veux reconnaître la route rive gauche et le cours du fleuve, ou la nature des obstacles, s'il est vrai qu'on ne peut pas passer, afin de combiner toutes choses dans l'intérêt des intentions du roi Ibrahima ; il m'est inutile de passer par la rive droite, tout le monde la connaît. Ces deux niais, bêtes comme des chiens bâillants, ont l'air de comprendre, quoique vaguement. Mais ce sont là des subtilités, la lueur d'intelligence éveillée pendant que je parle ne fait que paraître et disparaître, elle étouffe sous l'épaisseur de leur pensée végétative. Ça ne pense qu'à manger ; « le

pauvre vit de ce qu'il mange », comme on dit dans mon pays, le nègre aussi ; ils ne veulent donc pas quitter la ligne des villages. Yoilà beaucoup de temps perdu, c'est assez, le pire est de tergiverser, partons. Je m'abandonne à mon guide qui triomphe, le nègre !

A neuf heures et demie nous nous arrêtons dans des cases éparses, temps découvert, soleil clair. Le guide n'est pas content de sa ration; il imagine d'aller à quelque distance de là conter sa peine à un vieux qui se dit propriétaire des cases où je m'abrite et des esclaves qui les habitent ; ce vieux m'apporte du lait et les lumières de sa conversation, il finit par me recommander le guide royal ; c'est, dit-il, un personnage. Je ne lui réponds rien; il a du mécompte.

Passe un chasseur, dans sa tournée il a tué un cobra. J'en ai rencontré un hier tout en travers du sentier, petit, noir, sineux, il dormait ; j'aurais pu de mes gros souliers à clous lui broyer la tête, mais à quoi bon risquer? j'ai fait comme mes Noirs, enjambé sans le déranger.

Nous passons près d'un grand arbre qui porte tout eu haut des melons, de gros melons semblables à des cantaloups. Lorsqu'on voit ces melons là-haut, à 1 0 mètres au-dessus de sa tète, et d'autres à terre, lourds, massifs, durs, pesant des kilos, on ne s'attarde pas sous l'arbre à se réciter la fable de La Fontaine. La dimension et l'apparence seules sont du melon ; le dehors est en bois ou du moins formé d'un réseau dur, très* serré, l'intérieur est rempli de petits grains comestibles, mais il faut plusieurs jours poui' cuisiner l'objet, casser, laver, sécher, faire fermenter, cuire, et reprendre, etc., opérations très savantes. Je mange des figues, pauvres de goût, qui

poussent en verrues à même le tronc lisse et nu d'un grand arbre.

Ma case est un bonnet pointu en paille posé à terre, c'est la forme la plus élémentaire; des grenouilles rainettes, crapauds divers, habitent à l'ordinaire dans cette paille, si bien qu'au soleil couché une musique infernale m'éclate dans les oreilles et dure une partie de la nuit. Qu'y faire? Je bats ce buisson, mais je ne gagne rien que de me faire tomber des grenouilles froides dans le cou ; je me replie sous mon châle, traqué par ce tintamarre.

4 mai. — De ces cabanes à Syrhéa, 20 kilomètres environ, à l'ouestunpeu sud. Nous traversons une région de collines et touldés, hauteurs à pic, limitée sur la droite à des montagnes coupées en falaises qui accompagnent notre direction. Le sentier descend ou monte peu, il est souvent à l'ombre sous bois, parfois sous des bananiers cultivés; quelques ruisseaux creux à traverser, en somme route large et facile à pied, à cheval, praticable à l'artillerie.

A Syrhéa, bonne hospitalité, mes hommes achètent du riz; les gens du village, des captifs, apportent patates et bentaras. Je voudrais manger du manioc sec pilé en farine et pétri avec du cossam (lait tourné), mais je n'arrive pas à posséder les deux ingrédients simultanément; hier j'avais cossam, le manioc a été jugé par mes cuisines improprement pilé, on l'a remplacé par du fougni ; aujourd'hui j'ai du manioc bien pilé, mais pas de cossam; j'en envoie chercher dans un village voisin^ Ouro^ cases de bergers ; mais ces paysans font des difficultés pour accepter mon ambre, il est trop mat, il est trop transparent, il ne l'est pas assez, etc.

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