KAREL
Demain nous devons arriver au conlluent du Kakiiman et du Konkouray. Baromètre, 735.
Le Foutah biea admininistré rendrait facilement, pour commencer, oOO mille francs d'impôts, la perception organisée dans les habitudes mômes du régime actuel fonctionnerait tout de suite. 11 n'y a qu'à le mettre en valeur.
Je rencontre un petit groupe de huit captifs portant divers produits ; ils ont l'air contents de vivre. Plus loin une caravane royale escorte un chef en promenade ; en nous croisant, le chef quitte le sentier et fait ranger ses seigneurs : « Yoilà le Blanc, dit-il en me désignant, regardez-le bien : il est plus roi du Foutah que l'Almamy. » C'est dans l'air ; depuis douze ans, tous les jours ils entendent ma parole, ils comprennent que je connais leur âme, la situation est mûre.
Syrhéa n'est qu'un ensemble de cases éparses, cases sans murailles, une mince couche de terre argileuse retenue dans le clayonnage en jonc suffit pour arrêter les betes et intercepter les courants d'air.
5 mai. — De Syrhéa à Sondéia, 25 kilomètres avec les détours, 16 en ligne droite. Même sentier largement praticable, sauf un fond marécageux, sol mou, facile d'ailleurs à fixer en le comblant avec les joncs et les bambous qui y poussent à profusion. Temps très couvert, sauf un instant au milieu du jour.
A 20 kilomètres, exténué, je ne peux plus marcher malgré mes aides et leur brancard sur lequel je m'appuie ; après avoir traversé une interminable région de cases éparses, représentant dans leurs tapades neuves des villages en formation, je m'arrête au fond d'un bois,
SOUS une ombre épaisse. J'envoie mes deux gardes rappeler les porteurs qui sont en avant et que le guide entraîne dans une course trop longue pour mes forces; je ne peux le gronder, il remplit mes ordres, sans cesse Je le presse de faire plus longue étape. Au bout d'une demi-heure le village, où les cases les plus rapprochées ont llairé le toubab, les regards curieux sondent les buissons ; un bon vieux, pacifique, après m'avoir un instant observé en cachette, s'approche ; je suis étendu sur un châle, tranquille, bien à l'ombre et pas trop mal, sauf l'inévitable inquiétude de ne jamais revoir mes gens. Il ne me trouve pas dignement installé, ce nègre qui ne connaît pas le prix de la solitude ; il m'invite à venir me reposer dans sa case, à quelques centaines de pas du bois ; ici il y a trop de bêtes. Je lui fais observer que mes deux gardes qui m'ont laissé là et m'y doivent retrouver — c'est convenu, — ne me voyant pas, penseront que j'ai repris ma route et se perdront à ma recherche ; il répond qu'il enverra au-devant d'eux sur le sentier pour les prévenir et les conduire, et comme je dis que le messager peut se tromper, il dit qu'il ira lui-même. On n'est pas plus honnête ; je ne voudrais pas le contrarier et cependant je suis bien là, tout seul en Afrique.
Après un palabre d'affectueuse et douce insistance de sa part, de paisible résistance de la mienne (car je vais être la proie des curieux dans la case), je cède et vais m'étendre sur sa natte : moins de bêtes, le sol est plus sec que le lit de feuilles, mais il est dur. Mon hôte me fait apporter un peu de lait. Pas trop de curieux, deux ou trois femmes de l'endroit, les habitantes mêmes de la case, si je ne me trompe. Elles jacassent comme des cré-
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celles, je perds patience et leur dit vivement de se taire, ce qui ne manque pas de les étonner ; mais elles se taisent, j'achève d'attendre sans trop de bruit.
Sij'avais un peu d'ambre je leur ferais faire delacuisine, mais j'ai oublié cette précaution cependant simple, d'avoir toujours quelques grains dans ma poche. Je l'oublie parce qu'en principe je neveux pas, je ne dois jamais me séparer de ma colonne; malgré ma confiance dans les dispositions de mes Noirs, mesurée au caractère des chefs du pays et à la nature des lieux, il est imprudent de les perdre de vue, non qu'ils pensent à mal, mais ils sont innocents et bêtes, une mouche qui vole les met en gaieté.
Mes deux gardes reviennent sans avoir pu rejoindre le gros de l'armée; mais ils ont rencontré le porteur goutteux, un malheureux accablé de douleurs qui met toute la journée à faire, à tous petits pas, l'étape. Comme il voyage seul, partant à l'aube, arrivant à la nuit, je ne puis rien lui confier de mon bagage, il est porteur de riz. Les femmes de la case nous font une bonne sauce d'herbe, je les paye en riz qui est très bien accueilli, et le soir nous gagnons Sondéia. Le village est presque au bout d'une longue falaise nord-est sud-ouest qui depuis deux jours accompagne notre route, courant plus ou moins loin sur la droite et aboutit là au confluent du Kakriman et du Konkouray. Baromètre, 732.
6 mai, Sondéia. — Le soleil est terrible tout le jour; j'abrite mon lit avec un édredon tendu au plafond, car le seul toit de paille ne suffit pas à me protéger contre l'actinisme violent; de plus, j'en ai fait souvent l'observation, cette influence solaire qui produit l'insolation ne
chemine pas seulement rectiligne avec les rayons lumineux ou calorifiques, elle se fait sentir au travers des écrans opaques et en tous sens dans le voisinage des surfaces insolées; le climat africain ne sera supportable pour nous que lorsqu'on aura trouvé dans l'étude des fluides le moyen de contre-balancer cette action. J'en suis fatigué, mais je reste étendu tout un jour ; ce long repos me répare.
Nous avons ici deux routes à choisir; nous pouvons contourner la chaîne de falaise pour gagner à droite, c'est-à-dire à l'ouest, et nous diriger vers le rio Pongo, ou traverser le Konkouray et aller par la rive gauche à la Dubréka et Gonakry ; c'est cette dernière, moins connue, qu'il faut prendre. Nous passerons, paraît-il, dans des villages indépendants, et traverserons des régions inhabitées si je veux suivre de près le cours du fleuve.
Je crois que je vais avoir quelques jours de fièvre.
Ici il y a des loups comme ailleurs des souris, la semaine dernière ils ont enlevé un enfant dans le village même ; nous apprêtons nos armes. Comme j'ai choisi ma case le plus loin possible du centre du village, je suis tout près de la forêt, les premiers fourrés sont à vingtcinq pas de ma porte ; cela rend mes gardes mélancoliques, je les fais coucher à l'intérieur, dans ma case ; leurs camarades sont logés dans le village.
Nos armes toutes prêtes sont étalées à notre portée, sur la planche à hacher du cuisinier ; mes deux Noirs, bons gros chiens de garde, se vantent de veiller sur mon sommeil. Pendant la nuit je suis obligé de sortir plusieurs fois, il me faut les enjamber ; les loups poussent leurs sinistres hou hou tout autour du village, en dehors
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fies barrières basses destinées à retenir les bœufs et les moutons ou à les empêcher d'entrer quand ce n'est pas l'heure. Le jour venu, je demande à mes braves gardes s'ils n'ont rien entendu? Non, rien, et ils faisaient attention. Lesloups nous ont cependant tenubonne compagnie ; mais ces Noirs sans nerfs dorment comme des choses.
7 mai. — De Sondéia à Talé, 16 kilomètres. Au kilomètre 12 nous traversons le Konkouray qui vient de recevoir le Kakriman à quelques centaines de mètres en amont. Région de rochers quartzeux rappelant Donso sur le haut Tomine. Le fleuve sans courant est profond et noir, enfoncé à dix mètres en dessous de la passerelle de lianes, entre deux murailles à pic, formant une longue rue étroite et morne, qui s'étend à cent mètres en amont et autant en aval de notre passage. Le Styx doit avoir cette lugubre éloquence de mort.
Pour arriver là, le sentier traverse une région bouleversée qui pendant l'hivernage est sous les eaux, il serpente entre d'énormes monolithes coupés à pic, dressés comme des tours inégales, rongés à la base, noirs, très nombreux et coiffés de végétation barbue ; on se croirait dans une plantation mégalithique; c'est la troisième que je rencontre; nos menhirs auraient-ils eu une origine analogue? En passant entre ces donjons serrés, ravagés, on croit entendre encore le bruit effrayant des eaux de l'hivernage brisées contre leurs parois, tandis qu'aujourd'hui, dans le creux du lit profond, les dernières eaux de la saison avare demeurent silencieuses comme un lourd serpent endormi. CVest une curiosité du pays ou du moins ce sera une curiosité visitée quand le Foutah sera ouvert aux touristes. Dès maintenant je
le recommande aux aubergistes, avec enseignes : au Styx^ au Nocher des Ombres, à la Banane enchantée, Palais magique. On viendra voir, la nuit avec de la lune et des cris de bêtes, il y a tout ce qu'il faut pour avoir peur.
Baromètre, 744 ; nous avons peu descendu depuis Guémé-Sangan, on doit pouvoir naviguer sur ce parcours avec un seul transbordement.
Talé est de peu de ressources, c'est un tout petit village, mais il y a des échantillons de tout: oranges, mangots, bananes, vin de palme, etc. Le retour des palmiers indique une plus chaude température moyenne.
8 mai, — De Talé à Kansa, 9 kilomètres. Il y a aussi de tout ici : on m'apporte des ananas succulents, quelques mangots à demi mûrs ; pour ces fruits j'abandonne mon déjeuner, mon cent unième poulet sauté. Ces deux villages sont Sousous et non Foulahs, ils n'acceptent pas l'ambre, je ne sais plus comment nourrir mes hommes. J'ai une forte fièvre. Toute la nuit les gens du village chantent à l'unisson, ou du moins en même temps, tapant à tour de bras, pour s'accompagner, sur d'énormes armoires, — monstrueux tambours, — garnies par endroits de peaux tendues ; c'est un vacarme épouvantable, on n'entendrait pas passer un omnibus à trois chevaux gringalantsurle paA'é. Cette violence faite à la nuit a pour but, je suppose, de conjurer des esprits. Baromètre, 734.
9 mai. — De Kansa à Songaya, 10 kilomètres. Quatre cases ont brûlé cette nuit, elles fument encore. Adorable ce village abrité dans la verdure, ceint d'une haute clairevoie de gigantesques benténiers : ces arbres sont imposants, un cavalier se tiendrait à l'aise entre les puissantes nervures qui rayonnent de leur base comme autant de
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contreforts. 11 semble que le ciel va Hre encombré de leur immensité, tant ils s'élèvent et s'étendent; à côté d'eux le palmier est modeste. Des mangotiers touffus, de gracieux bananiers achèvent l'ornementation.
Le village est sur la hauleur, mais en somme le baromètre indique de la descente : 738. De la hauteur voisine j'aperçois sur plusieurs kilomètres de long le Konkouray éclatant au soleil, il coule paisiblement entre les arbres ou entre des berges de roche ; ce bief est navigable dans les deux sens ; la tranquillité de ses eaux indique des barrages de retenue, il semble cependant que le régime général de ce cours d'eau pourrait être aménagé en voie de pénétration ; son volume mérite d'être utilisé, le bassin qui Talimente est étendu, un quart des eaux du Foutah s'écoule par là.
Le Konkouray est coupé par deux chutes analogues à celle de Cambadaga, mais moins profondes, l'une un peu en amont de Bouramaya, l'autre plus haut; dans les biefs intermédiaires peu de courant, rapides praticables, ensemble navigable. L'eau salée remonte très peu au delà de Bouramaya. Le fleuve qui aboutit au Rio Pongo est beaucoup moins étendu que le Konkouray, sa source dans l'intérieur du pays n'est pas à une grande distance de la côte.
10 mai. — De Songaya à Tagué. C'est en dehors de notre ligne, le guide royal me paraît se laisser aller à de la fantaisie, le sentier monte et descend coup sur coup deux collines assez hautes, deux vallons creux; Tagué veut dire gi^aiid village^ le guide a voulu lui faire honneur de son Blanc, ce qui explique le détour. Je vois en effet là de nombreuses cases. Nous n'avons fait que cinq kilo-
mètres, nous étant arrêtés pour attendre un bœuf que j'ai envoyé acheter, — 52 francs en ambre, prix d'Europe ; c'est cher, mais nous n'avons rien autre à faire que vivre sans plus de diplomatie et rentrer sans souci. — Mes envoyés Timénés, prétextant qu'ils ne pouvaient amener le bœuf récalcitrant, ont dépêché un des leurs pour me demander la permission de tuer le bœuf sur place; j'ai autorisé, ils se sont adjugé le meilleur, naturellement, au détriment des camarades qui n'étaient pas à la curée; et ils ont fait dans le village de généreux cadeaux... intéressés; Paris avait la pomme, ils ont la côtelette.
1 1 mai. — De Tagué à Toumania, 10 kilomètres ; nous rentrons dans la ligne droite. Troupe de gros singes, village maigre, chef hospitalier, les gens du pays volontiers bavards me renseignent. Tchernou Ibrahima, de Toumi, ne commande jusqu'au Konkouray que sur la rive droite, c'est pourquoi mes gens ont fait tant de difficultés pour revenir sur la rive gauche. Ici, rive gauche, c'est un autre chef, indépendant, qui commande, son gîte est par là; Manga Ouli en est un autre qui commande au bas du fleuve.
Mes hommes dévalent du haut de la colline pour aller se plonger dans le fleuve à cent mètres en contre-bas.
On m'apporte des nèfles pareilles aux nôtres, même goût, même couleur, mais toutes petites, deux centimètres cubes. Je déjeunais de riz au jus et de riz au chocolat, mon estomac s'y prêtait sans empressement, lorsque j'ai aperçu dans la marmite fumante de mes deux gardes, huile de palme avec un peu de viande, des mangots à la nage et de l'eau. J'en goûte avec mon riz et aussitôt pour une fois je trouve que c'est bon et je le
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préfère à mon riz ; l'huile est fraîche, tout récemment préparée, le matin ou la veille, d'un goût violent mais très aromatique ; à la côte avant l'entraînement du voyage je trouvais cela repoussant. Dans l'huile, la température s'élevant davantage, la viande cuit mieux et se dissout moins, elle devient plus tendre si on ne dépasse pas lo degré qui convient.
Roule toujours à l'ouest, ça va sans dire. Le pays est montagneux, mais plus fertile que la région de Kakandy à Compéta ou que le Foréah ; partout ici la roche est de grès. Mais déjà par endroits apparaît en rognons le quartz ferrugineux qui règne depuis la côte jusqu'à ISO kilomètres, plus ou moins vers l'intérieur, dans cette partie de l'Afrique. En somme ce sentier est préférable à celui de Gompéta.
Avec mon hôte, homme de bonne humeur, je trace mon itinéraire, comme toutes les fois que je rencontre un indigène prétendant connaître le pays ; ces renseignements sont toujours diffus, mais en les comparant entre eux, on rencontre des concordances dont l'explorateur constitue le réseau léger nécessaire de sa prescience géographique.
Sous la forêt, le soir, des mouches lumineuses tracent dans l'obscurité leurs lignes mystérieuses; leurs feux erlants se hâtent autour de nous, s'approchent vivement et lentement s'éloignent; ils s'élèvent sous la voûte sombre comme des appels sans cesse répétés à suivre leur vol silencieux dans un monde invisible ; dans la nuit noire nous ne distinguons plus rien que ces signes troublants ; par instants jaillit un éclat, on croit entendre le gémissement d'une prière avivée d'un sanglot et l'aveu
d'une peine. Si le Dante était là il leur demanderait compte de Tempire des morts, quelles fautes elles viennent expier ici-bas ; le paysan breton se signerait en fuyant ; le nègre n"a encore rien imaginé, ce sont des mouches en quête de minimes bestioles et dont la chasse a ces allures bizarres.
12 mai. — De Toumania à Sanféa, 15 kilomètres; nous passons sans nous arrêter; sentier sinueux, bien nègre, quand il serait si facile d'aller tout droit ; mais jamais un Noir n'écarte un obstacle, une branche tombée, une pierre, il le contourne. De Sanféa à Conedéa(ou Connéa, ou Gondia, chacun prononce diversement), 15 autres kilomètres, en tout 30 kilomètres environ, soit 25 ou 26 en ligne droite. Bon pays, bonnes terres, bois, collines, pas de rochers dénudés, et sur le côté hautes montagnes, pays Sousou. Les mangots abondent, mais ils ne sont pas encore mûrs; il y en a deux espèces, l'une plus hâtive dont j'ai mangé des fruits le 30 avril à Gaïla, dans la vallée inférieure du Kokoulo, et l'espèce que je vois partout depuis lors et ici, mais qui n'est pas encore mûre; bananiers, papayers.
Le temps a été couvert tout le matin, mon état est meilleur, j'ai mangé un peu de bœuf. Ce qui m'est favorable, ce sont les fruits, je crois, ou le soleil plus voilé, ou peut-être le retour sous des pressions plus hautes.
Nous avions diné hier soir de quelques racines de bentara (manioc) cuites sous la cendre; ce matin à la première étape on n'a pas, dit-on, de riz à vendre, mais on veut bien nous vendre un mouton, un mouton qui est dans un village éloigné et qu'on ira chercher demain
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(diango). C'est toujours la même chose, vivres abondants mais inaccessibles. Rien à manger, on nous offre du moins des cases passables, mais nous passons sans nous attarder. Avant midi, nous arrivons à Sanféa, le chef de ce village doit nous faire bon accueil, il a été prévenu par son roi dont j'ai acheté le bon vouloir, Mais soit par crainte du voyageur, ou de l'hospitalité onéreuse peut-être, soit par mécontentement contre son roi ou simplement par hasard, le chef est absent, il rentrera ce soir; il est, dit-on, dans son foulahsso, village au centre de ses terres. Si je m'arrêtais deux ou trois jours dans ce village, avec ou sans le chef, on m'apporterait certainement des vivres pour avoir des cadeaux; la foule des curieux s'approche, et sans être empressée, elle n'est du moins pas hostile ; mais le temps est précieux, le meilleur compte est de n'en pas perdre une minute. Après une heure de repos, nous repartons sans attendre.
A 10 kilomètres plus loin, — trois heures du soir, — nous arrivons au milieu d'un groupe de cases délabrées. Je me réfugie à l'abri du soleil dans la moins défaite, mes hommes mélancoliques s'asseyent en rond sous l'oranger. Nous repartirons dans quelques minutes, ce lieu paraît inhabité, il est peut-être malsain ; les Noirs abandonnent parfois leur village, comme un lieu maudit, pour fuir une épidémie ; j'ai rencontré déjà des villages ainsi désertés.
On me signale à la lisière du bois un Noir (jui s'en va traînant une chèvre au bout d'une corde. J'envoie traiter avec lui, on lui donnera de sa chèvre ce qu'il voudra. Mais on n'entre pas en relations avec un Noir comme
avec un ministre. Le ministre est avare de son temps et pressé de conclure. Au Noir il faut dire bonjour, " demander des nouvelles de sa santé [Tana ala ? n'as-tu rien de mal?), de sa femme, de ses enfants, du chef de son village ; dire qu'on passe par là avec un bon Blanc, Toubab voyageant dans le pays, Toiimaranké^ ami, grand ami du roi, et encore : Tana o alla? ça va-t-il vraiment bien? L'homme à la chèvre se méfie, il préférait s'en aller, mais il est tout seul et il voit là beaucoup de monde, il reste un peu fermé, répond vaguement, grogne plus qu'il ne parle. Un peu forcément il se rapproche, tirant la chèvre. On le tente par quel- /^ ques verroteries, on les lui met dans la main p, il est ébranlé, il cède : « Bon, dit-il, je veux vous vendre ma chèvre. » mÈ'U^cl
Si on avait l'imprudence de lui l'épondre : « Prends ce que tu voudras, prends tout si tu veux, mais dépêchetoi », il se sauverait, croyant avoir affaire au diable en personne ; le diable est réellement présent partout pour ces esprits simples. Mes Noirs savent cela mieux que moi, ils lui donnent quelques grains d'ambre, un peu d'argent (une gourde, c'est-à-dire une pièce de cinq francs), ils marchandent tout doucement, fument leur pipe, paraissant presque indifférents. La conversation est banale sur la pluie et le beau temps, la dernière guerre qui n'est jamais bien ancienne ; entre temps on on se souvient de la chèvre (*), on ajoute quelques bribes au petit tas que le bonhomme a devant lui, jusqu'à ce qu'enfin on voit luire dans son œil un éclair qui veut dire : c'est suffisant, ioni.
itijO KAllEL.
A ce trait on croit déjà sentir l'odeur du bon bouillon, car \q jeûne partiel que nous observons forcément depuis longtemps a rendu très subtile la sensibililé de nos papilles. Mais il y a une formalité inévitable à remplir, digne de tout le respect de notre civilisation arriérée ! Le Noir n'achète pas pour lui, c'est pour sa femme. Le degré de civilisation d'un homme se mesure
au rang qu'il réserve à la femme dont il fait sa compagne, à une bête une bête suffit. Ici je vois souvent la femme bête de somme, l'homme primitif a besoin de son aide matérielle; mais souvent aussi je vois le progrès qui fermente dans cette race jeune et qui montre déjà l'avenir, déjà le cœur s'éveille et la femme en est la souveraine, elle est esclave peut-être, mais le maître est son serviteur, tout comme chez nous son souci est de contenter sa femme et de lui plaire. Ce digne pasieur
va montrer chez lui ce qu'on lui otfre de sa chèvre, ces bijoux qu'il ne s'attendait pas à trouver aujourd'hui, car de mémoire d'homme jamais une cai^avane n'a passé par ce village.
11 revient l'air ouvert, et rassurant pour nous, d'un négociateur qui a tenu ce qu'il avait promis, sa femme accepte; l'odeur du bouillon passe dans l'air, on la sent. Mais sa femme, ou ses femmes, voudraient un peu plus d'argent, un peu moins d'ambre, de la guinéc, etc.. etc.. On écoute sans étonnement, on cause de tout et de rien, on assortit sans hâte sa pacotille comme il le désire.
L'homme repart et la chèvre avec lui (*). Ses cases sont dans le bois à sept ou huit minutes de là.
Bref, il a fallu modifier trois
fois l'assortiment, et trois fois aller prendre les ordres du harem capricieux, car les Noirs sont comme les enfants, ils ont de la peine à choisir et préféreraient tout garder. La négociation a duré deux heures.
Ce qui est intéressant à observer ici, dans ce simple fait qui se reproduit à chaque négociation, c'est le caractère du nègre. Ces hommes sont affamés, ils jeûnent plus ou moins depuis longtemps, et depuis hier ils n'ont eu que quelques baies des bois à sucer, la discussion pour la chèvre paraissait devoir s'animer. 11 faut pour le comprendre ne pas confondre un bon appétit, agréable désir, avec une faim douloureuse. Bien au
KAllEL.
contraire, comme des chats guettant une proie ils n'ont pas eu un mouvement, pas un cri d'impatience, la moindre vivacité aurait mis en fuite Thomme avec sa chèvre. Mais au moment précis où le marché a été conclu, le tableau a changé soudain.
h Tous ces gens désœuvrés,
assis à Taise, causant paresseusement, ont surgi de leur leinte, bondi en masse sur la pauvre chèvre, tué, écorché, dépecé (*); dix minutes après elle bouillait dans la marmite qui mijotait tout doucement derrière la case, sur un peu de feu entretenu à tout hasard (*). C'est un événement tout simple, mais qui apporte un renseignement exact, bien en lumière, sur la nature du nègre, intéressant pour le voyageur préoccupé de connaître les phases successives du développement de la valeur humaine. Le Blanc sait aussi avoir de la patience, mais ce n'est pas la même; il lui est difficile de ne pas tressaillir dans quelque part de sa personne, tandis que le Xoir est inerte jusqu'au fond, dominé par un sort qu'il accepte. Chez le Noir le réseau nerveux des volontés paraît absent du corps, il y a entre le Blanc et lui séparation profonde, ou du moins chez lui l'esprit n'est pas encore assez puissant pour troubler la bète. Cette bôte-là a ses défauts, mais elle a aussi ses qualités.
RETOUH. 3S3
Le mélange des races confondues qui se sont réfugiées plus ou moins volontairement dans la région hospitalière du Foutah nous offre un inépuisable sujet d'observation; le voyageur, sollicité à chaque pas dans sa curiosité d'anthropologiste, est tenté d'oublier la Géographie pour l'Ethnographie bien autrement captivante. Bientôt il sera temps, lorsque nous vivrons à l'aise dans ce pays, de recueillir et de coordonner des renseignements sur les origines et les migrations des races africaines.
L'indice céphaliqueest une mesure très suggestive dans son désaccord avec la phrénologie, les mômes facultés pouvant se retrouver constantes sous des indices différents; c'est ainsi que des races humaines différentes qui, par le réseau nerveux de leurs instincts, étaient à leurs origines en rapports nécessaires très intimes avec les forces nourricières de la nature ambiante, avaient le crâne profond en arrière par suite du développement des sensibilités inconscientes de cet instinct animal. Ainsi la race Aryenne, Icptorhynienne et orthognathe, et la race Noire, platirhynienne et prognathe, races ^j ^
si dilïérentes par tous leurs caractères, r '(T^M \ sont toutes deux dolichocéphales. T v.'^^-';! \ \
Mais cette confusion dans la nature V.'- •''^'1^^^ '■ \\\i môme de l'indice céphalique est peut- . • ^^^g y i . être l'annonce d'un irait d'union pré- ^$C\|^^^^^""^^^
paré. Il semble que les deux races, ^^^^^^^^^\^^^^^-^^- Blanche et Noire, se sont déjà rencontrées, soit direclement soit par l'intermédiaire de la race Mongol ; nous trouvons en effet, entre leurs types primitifs, la race Ligure, — formée probablement par l'Aryen et le Noir alors qu'ils étaient jeunes tous deux, —
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la race Ligure qui est brachycépliale comme si elle avait emprunté un diamètre à la race Blanche et l'autre à la race Noire.
La race Ligure, qui occupe la moitié méridionale de notre France, nous indique peut-être un rapprochement possible. Nous ne croiserons pas notre sang gaulois avec le sang noir, ils sont maintenant trop vieux, déterminés dans leurs caractères physiques; mais nous voyons bien que nos caractères spirituels trouvent dans la race Noire un milieu favorable à leur développement, nous pouvons relier utilement notre pensée à la pensée de certains x\fricains, faire comprendre le principe intelligent de nos idées, enter notre cerveau sur le leur, et par suite leur apporter le bénéfice acquis de notre culture.
La race Noire cultivée par nos soins deviendra promptement une race d'un esprit ouvert, elle continuera notre trace dans l'humanité sans que nous ayons recours à des croisements directs, peut-être difficiles entre deux branches de plus en plus divergentes dans un même règne. Chez nous la sélection rationnelle est interdite par nos usages, — la sélection instinctive seule nous soutient contre fabàtardissement, mais elle est très entravée par mille considérations artificieuses; — chez les Noirs nous pourrons librement et cependant en obéissant à une morale sévère, pratiquer la sélection rationnelle ; comme tous les peuples primitifs, les Noirs y sont préparés par leurs mu'urs simples, ignorant les complications dont nous avons surchargé la nature ; la tempérance est chez eux une conséquence sociale dune éducation rationnelle. L'homme, il faut bien le penser, ne procréera pas toujours comme une bête, au hasard de ses émo-
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lions ; son intelligence en s'élevant deviendra un facteur important du perfectionnement de l'espèce; la loi de la vie compte sur elle pour liàter les progrès à venir.
A Toumania, sur la hauteur, le baromètre marquait 730 et une fraction ; ici nous avons descendu, traversé quelques petits cours d'eau, fonds plus ou moins creux, le baromètre marque 742.
Ces Sousous dilïèrent brusquement des Foulahs; ils sont laids, gros, je veux dire qu'ils ont l'air épais, moins propres, moins monsieur que le Foulah de race. Mais à choisir je préférerais peut-être leur société, ils ont des facultés plus nombreuses, on peut établir un embryon de conversation avec eux ; avec le Foulah, à moins qu'il ne s'agisse de guerre, de rapine et d'intrigue pour dévaliser un voisin, on ne peut parler de rien, autant parler à un papillon. Comme me disait Mali, mon interprète en 1879, si les Foulahs n'avaient pas auprès d'eux un Toucouleur pour leur dire à quel moment il faut déclarer la guerre, ils ne la feraient jamais à propos.
J'ai tué un singe gris, au vol, avec du plomb n° 4. Ils étaient une bande qui se moquaient à nos frais, cachés dans un arbre, il a fallu les injurier pour les faire paraître ; ils ont répondu de leurs /iY«^, kan^ kan, gnac^ gnac^ gnac^ et ont filé vers le bout des branches pour passer de leur arbre aux arbres voisins, se démasquant par un brusque départ et se cachant bien vite à l'arrivée. Ils connaissent le fusil et s'éloignent lorsqu'ils le voient en mouvement. J'ai tiré entre deux arbres, sur le milieu de l'étroit espace vide qu'ils franchissent en chapelet; un tout petit singe est tombé mort, les autres ont fui en grognant fortement. Mes hommes l'ont empaillé; il avait
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dans SOS bajoues deux noix de palme dont il suçait riiuilc extérieure. Mon fusil chokbored est un bon fusil de maladroit, il suffit de tirer devant soi, tous les coups portonl.
Hier j'étais escorté d'une troupe de singes bruns, gros comme des moutons; leur peloton prudent trottait sur le côté de la route à plus de 150 mètres de distance. Je n'avais pas ma carabine sous la main, et d'ailleurs pas la force de tirer, à peine le désir; les singes sont ici communs comme les mouches.
Lorsque mes yeux quittent le sentier je perds l'équilibre, je marche à côté, titubant; jambes faibles, faibles bras, le cerveau anémié comme le reste. J'additionne encore 2 et 2, mais depuis longtemps je n'ai plus la force, pour tromper la longueur du chemin, de jouer, dans ma tôle, ma partie d'échecs. Le riz à l'huile de palme est délicieux, certes! mais un doigt de bourgogne ferait un meilleur effet.
L'inconvénient qui pourrait empêcher un voyageur de pénétrer dans le Foutah par ici est qu'il se trouverait d'abord chez des étrangers, des Sousous indépendants de Timbo, lundis que par Jîoubah, Kakandy, Rio-Pongo, il est tout de suite chez l'Almamy. Si précaire que soit l'autorité du roi à cette longue distance, son nom est un passeport dont on peut se servir si on en a acquis le droit, tandis que, ici, en pays Sousou, il ne produirait aucun efl'ot. Mais au point de vue de la topographie et des ressources celle route a des qualités. Si l'on faisait un chemin de halage, on se trouverait en un temps très court et sans effort avoir passé de la pression de 760 (à la mer) à la pression 7.30 qui est celle de la vallée du
Kokoiilo au-dessous de Cambadaga. De là, par une montée facile sur la longue pente au flanc de la montagne, à Test de la vallée, on peut gagner Broual-ïapais ou Bomboli et les centres habitables du Foutah, le plateau • de Kahel, la plaine des Timbi, Fougoumba, Timbo, la belle région de Sokotoro jusqu'à Saréboval et le Tankisso. Mais pour relier directement les plaines du Koukouray au Tankisso, les gorges au sud de Yali sont préférables.
Pour le moment je vais créer à Giiémé-Sangan, avec l'autorisation du Foutah, un centre d'action qui rayonnera librement dans tout le pays par les routes dont il occupe le croisement, et qui ne communiquera avec la côte que par une seule, entretenue, abandonnant les autres. Guémé-Sangan occupera les deux côtés du fleuve, rive droite et rive gauche; le premier barrage en aval est insignifiant.
13 mai. — De Conedéa à Yanguéa, 12 kilomètres; à 10 kilomètres nous traversons la Bady, affluent rive gauche du Koukouray, large de 50 mètres, vif courant, beaucoup d'eau, deux fois et demie l'importance de la Marne à Charenton; la longueur totale de son cours est cependant très petite. Je traverse sur les épaules de Babadi, le plus grand de mes porteurs ; au milieu du gué il a de l'eau jusqu'au menton, j'ai le fond de mon pantalon légèrement rafraîchi; les femmes et les hommes de taille ordinaire en ont jusqu'aux yeux, ils passent en sautillant ou même à la nage s'ils n'ont pas de paquet. Mes Noirs ensemble, ayant pied ou à la nage, convoient mon passage pour soutenir Babadi s'il chavirait dans le courant, trébuchant sur les roches du fond ; ils rompent
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le courant et me soutiennent du regard, Triomphe de Vénus par Raphaël 1
J'avais, comme à tous les ruisseaux, grande envie de plonger dans cette eau courante, claire et tiède, mais je n'ai pas cddd à la tentation, pensant à propos que je n'avais plus vingt ans, pas de force ni de santé à perdre. Je me plongerai dans la Seine à mon retour; si j'y trouve le frisson de la fièvre, je prendrai « un sapin » et rentrerai chez moi ; ici le sapin c'est moi.
Ce gué est fréquenté, il y a beaucoup de passants ; tout le monde se roule dans l'eau après la traversée. Au plaisir du bain, les femmes voyant là un personnage ajoutent les aises de la coquetterie, elles font mille plongeons, passes et contre-passes dans le courant ou sur les rochers, à fleur d'eau, luisantes dans la lumière du soleil couchant; jamais je n'ai vu tant de joyeux... modelés en l'air.
De la rivière au village, 2 kilomètres à peine. J'ai une grande case ; les murailles en sont hautes, ce qui n'est pas un avantage, car les toiles d'araignées s'accumulent promptement dans ce fond obscur; la case a Fair d'un puits, il me semble que je suis au fond d'une oubliette. Mais aussi la porte est haute, le Sousou civilisé tient à passer debout et non plus à quatre pattes comme le Foulah. Ma case a deux portes ouvertes en face l'une de Vautre ; la principale est entourée d'un cadre ornemental en planches et moulures combinées et découpées; le tout peint noir et blanc, imité certainement de quelque image, est la reproduction fidèle d'une porte de tombeau, « regrets inconsolables! » forme lourde, ornements deuil, aspect lugubre. Tl faut de la réflexion pour com-
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prendre que Thospitalité n'empruntera rien à cette enseigne.
Ces cases ont une apparence de maisons que n'ont pas celles des Foulahs ; les unes contre les autres, sans ordre bien régulier, mais non séparées par des cultures, elles forment des rues et des places ; le village est un ensemble de maisons groupées. Une vigoureuse végétation, des arbres touffus, de gigantesques benténiers, reliés par des lianes, l'entourent d'une haute muraille de verdure. Village très mal tenu d'ailleurs, mais plus sociable.
Chez les Foulahs chaque famille a deux ou trois cases ensemble entourées d'une culture maraîchère, bentaras, maïs, coton, papayes, bananes, etc., le tout clos d'une vigoureuse tapade (haie) de purghères mêlées de plantes grasses épineuses, euphorbiacées, formant une muraille impénétrable, quoique de peu d'épaisseur. Ces enclos laissent entre eux des ruelles entons sens, sans direction générale, où l'on se perd à merveille, toutes étant pareilles. D'un groupe de cases au groupe voisin séparé par ces cultures et par la rue, il y a une assez grande distance. Un peu de mystère est la conséquence de cet isolement, mais il est dans le caractère foulah, le conseil des Dix n'aime pas les attroupements. Pas de gaieté, pas de jeux, le maître surveille avec souci, l'esclave peine et craint, l'enfant est un petit animal à vendre. Les cases sont bien tenues, elles n'ont pas de moisissures, leurs pailles sont alignées, le sol au dedans et tout autour est balayé, partout de l'espace et du soleil, la forêt est tenue à distance.
Ici, chez le Sousou, la construction témoigne d'une certaine préoccupation artistique, les groupements
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révèlent le désir de s'entendre, la gaieté, la confiance, le bonheur de vivre, un peu d'intelligence ; les enfants jouent entre eux ou avec leurs parents. Et, comme conséquence naturelle, le joyeux Sousou est sans cesse pillé par son voisin militaire, le sombre Foulah.
Le soir, mon cuisinier me prépare un macaroni à l'huile de palme, ce n'est pas mauvais, — peut-être un peu lourd, — et une bonne sauce d'herbes pilées qui me sera salutaire à défaut de fruits.
A quelques kilomètres, sur la rive droite de la Bady, est une haute montagne.
14 mai. — De Yanguéa àKountou, 16 kilomètres; bon sentier, sauf de nombreux fonds d'eau, plaine de sable blanc, baromètre, 748, pas d'accidents de terrain. A l'entrée du village le sentier traverse une brousse d'ananas qui en protège les abords ; par jeux les enfants ont saccagé les fruits, les habitants paraissent n'en pas faire grand cas.
Avec de Tordre, ces gens auraient maintenant des mangots, des ananas, des papayes, mais tout est gaspillé. Les cases sont déguenillées, mais les portes hautes laissent entrer l'air et la lumière, il n'y a pas trop d'araignées.
La végétation est indescriptible, c'est monotone à dire; il fautlrait prendre dans Bulfon ou Bernardin de Saint- Pierre, voire dans Ovide ou dans quelque autre, une bonne page et la recopier de temps en temps, pour le lecteur.
Mais ce serait fade encore, c'est de la musique qu'il faudrait pour exprimer le concert et le charivari des puissances harmonieuses ou féroces de la nature; des
ensembles d'abord pour traduire Timposante forêt, le ciel éblouissant,
Les bruits cessent, l'air brûle et la lumière immense Endort le ciel et la forêt (I),
le chant victorieux de la vie,
Un monde enchanté
Où s'unissent d'amour la Force et la Beauté (2);
des solos pour la fleur merveilleuse, des cuivres mêlés de violons pour la bête qui rugit; et du bleu, du rouge, la symphonie des couleurs musicales; au lieu de gravures pour soutenir le texte, plus explicites seraient trois lignes de Haydn ou de Berlioz, qui lui donneraient la vie.
Malgré la fatigue et le souci (je suis faible et je trébuche), je ne puis me lasser d'admirer, un frisson m'envahit à chaque nouvel enchantement, et c'est à toute minute. Le palmier offre partout sa gracieuse silhouette. Le benténier avec son grand air est le roi; souvent il abrite le palmier, qui malgré sa haute taille n'atteint pas à ses premières branches; son beau tronc lisse et droit, oii l'on creusera une pirogue pour soixante personnes, se dresse comme une tour. Cette violente nature délie notre esprit de ses plis habituels, son éloquence imprévue fait éclater soudain dans notre àme des mouvements qui restaient endormis.
J'ai tiré sur un singe noir à queue blanche, tiré à balle à 150 mètres, manqué, pas étonnant, dommage; tué l'oiseau qui mange les serpents, un de mes
(1) Leconte de Lisle.
(2j François Fabié.
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hommos enlève habilement la peau et la garnit de paille.
Pendant que je me chantais les louanges des Sousous, ces brigands songeaient à me dévaliser de mon bagage et de la vie. En route, il faut avoir l'esprit tendu, l'œil en quête, savoir où est chacun des hommes de la caravane, et que rien ne se meuve, ne se dise que par votre ordre ; j'étais pressé de congédier ces préoccupations depuis de longs jours éveillées, sans répit, et de penser à mon aise, à rien. N'étant plus qu'à 40 kilomètres de la première factorerie européenne, je me considérais comme arrivé et me délassais de toute surveillance. Le résultat ne s'est pas fait attendre.
Kountou est un village tortillé, nous devions l'éviter ou entrer en ordre, groupés, nous rendre compte de l'état des esprits et négocier avant de nous asseoir ou nous retirer sans attendre.
La veille encore je ne me serais pas avancé autrement; mais mes esprits libérés, je n'ai pas voulu calculer; je me suis engagé dans le couloir d'entrée, creusé en tranchée, fortifié sur ses crêtes de fourrés d'aloès, et je l'ai suivi jusqu'au bout malgré l'aspect rébarbatif d'une palissade, sorte de robuste tourniquet qui obstrue le passage. A peine arrivé dans ma case, j'entends une discussion entre mes hommes et deux envoyés du roi, je vais voir, on me dit que nous sommes prisonniers, etc. Je rassure mes gens déjà navrés, il est tard, allons dîner, nous verrons ça demain. Je demande oii est le roi, parce que la case qu'il me donne n'est pas très bonne ; on me dit qu'il est absent, je me contenterai donc pour cette dernière étape de ma cabane à courant d'air. C'est un carré long, formé de deux murailles parallèles en terre, laissant à
chaque bout une large ouverture sans porte. Mon lit occupe le milieu dans le sens de la longueur; à gauche mes armes et mes bagages, à droite un gradin en terre, lit du propriétaire qui m'a cédé la place.
Pendant que Manel et Kankou, dans les dépendances qui ouvrent sur le même préau, me cuisinent un poulet, je fais le tour du pays. Les habitants ont l'air paisible et indifférent; je vois cependant, au milieu d'un groupe, deux bavards très animés qui gesticulent et haranguent, cherchant à émouvoir ; ce sont deux Noirs anglais de Sierra-Leone, un petit trapu^ manga Couley, un grand maigre, sec, à tête de mort, noir mat, les dents supérieures dépassant la lèvre inférieure, Morlay. Ils racontent que je n'ai pas salué le roi en arrivant, que j'ai insulté Iran, et qu'enfin je me suis promené dans le chemin de la Reine.
Je pense à part moi : si le roi veut me voir, qu'il vienne, j'ai justement à lui parler; je n'attache d'ailleurs aucune importance à sa visite. Le Dieu Iran! j'ai mesquine Iran! ça ressemble à une querelle d'Allemand; où ça Iran? je n'ai pas passé près de sa cabane, je les connais cependant, ces cases de paille effilochées, ces rogatons vénérés, mâchoires de bœufs, vieilles baganes (écuelles de bois) ébréchées, débris étranges, ex-voto de nègres à l'entrée des villages, en vedette contre l'esprit malin qui rôde au dehors. Je suis allé paisiblement, comme un homme las qui regarde bien bas le sentier où il pose le pied, précédé d'Allens qui éclairait la marche, portait mon châle et mon gobelet, me donnait la main dans les endroits raboteux et m'aurait aidé à me relever si j'étais tombé, car je suis chancelant. J'ai suivi le
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sentier public, croisé les gens du village qui allaient comme moi à la fontaine ou en revenaient.
N'ayant trouvé que de l'eau malpropre, je suis allé de l'autre coté du village, à une autre source également fréquentée. En revenant j'ai perdu la trace du sentier, je me suis égaré entre les cases et les tapades (haies), et j'ai passé sous bois, où dans le fouillis des feuilles mortes j'ai marché dans... je ne sais quoi. Si c'est le chemin de la Reine, je conseille à S. M. de le faire entretenir.
Cet examen de conscience fait en moi-même me confirme que ces deux Noirs anglais, llibustiers frottés de civilisation exotique, ne cherchent qu'un prétexte ; cela va devenir évident. Ils demandent oO gourdes (250 francs) pour chacun d'eux et 700 gourdes (3 500 francs) pour le roi. Je n'ai pu que hausser les épaules et tourner les talons. Sur ce la nuit est venue.
Le matin je réunis mes hommes : « Nous sommes tombés dans une bande de voleurs, tenons nos armes à la main et partons. » Mais pendant la nuit des menaces s'étaient fait entendre; mes hommes, à ma proposition toute simple, se sont roulés de peur, incapables d action ; il n'y a rien à attendre d'eux. Je dis aussitôt à ceux qui sont de tribus peu éloignées, amies de ce village, que je vais traiter séparément pour eux; le roi promet paraît-il de les laisser partir libres, je serai ainsi débarrassé des inutiles encombrants et il me restera cinq hommes, ce qui est suffisant pour passer de vive force. Mais ils n'ont pas confiance, la liberté est douteuse, ils ne veulent pas s'éloigner de moi; des cinq autres, que la nécessité devrait rendre plus entreprenants, un seul, M'Bar, mon fidèle Sérère, me reste ferme pour les coups de fusil. Les
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autres gémissent, supplient, probablement tout pâles, incapables de porter mon bagage ni quoi que ce soit. M'Bar du moins est réconfortant, le voilà tout de suite prêt, l'œil blanc, l'air d'un grand singe, il est très doux, mais la bataille est son élément préféré ; il est formidable à lui tout seul. « Sagata », disent les Foulahs; « Agathos », bon, brave à la guerre, disaient les Grecs; est-ce que le Carthaginois Hamon dans son périple aurait perdu ses racines grecques dans ce pays?
« Tu vois, mon brave M'Bar, nous ne sommes que deux : c'est assez pour nous en aller (et c'est bien son avis), mais pendant que dos à dos tu feras face d'un côté, moi de l'autre, pour sortir d'ici, qui est-ce qui portera les caisses que je ne veux pas laisser? Il nous faudrait quatre ou cinq porteurs; il faut tenter quelque autre fortune avant de nous risquer à former à deux le bataillon carré en retraite. »
Je me résigne à palabrer avec les deux flibustiers, ça m'apprendra à m'endormir en route en pays ennemi. Je prends l'offensive, il n'y a pas d'autre forme de discours pour se faire entendre. Mais plus je suis agressif et menaçant, plus mes hommes s'aplatissent et s'excusent pour conjurer la colère du roi, — ou des gens qui le représentent, car il demeure invisible; — mes interprètes ne répètent aucune parole vigoureuse, et je n'entends rien encore à la langue de mes deux ennemis. Ainsi désarmé je renonce à dispute^', et réfugié dans une indifférence rétléchie, je ne m'occupe plus de personne.
L'Anglais Morlay et son acolyte le digne manga Couley continuent à égrener des paroles avec Allons et Ali, mais comme plus rien ne vient de moi le palabre est vide
366 KAHEL.
et sans valeur ; mes deux filous tordent la gueule comme un chien auquel on a retiré son os. Ceci se passe dans ma case pleine de tumulte, les intéressés se pressent aux portes et sur la banquette en face de moi.
Mon plan est vite fait, je n'ai pas l'embarras du choix, je m'étends sur mon lit, je me reposerai et j'attendrai que le manque de vivres — qui se fera sentir dès ce soir et plus vivement demain — ramène mes gens à s'en rapporter à moi. Les voleurs s'en vont, mes gens détachés de moi par la peur se font obséquieux pour les indigènes, la journée s'écoule. On me surveille, je vois à chaque instant des têtes crépues émerger au-dessus de la palissade qui entoure ma petite cour intérieure.
Mes Noirs tristes, déconfits, plats, se font de la tisane de gogo (roseau purgatif) ; ils sont prisonniers, il leur est interdit de sortir du village, ils se voient morts. Il est vrai qu'on ne se prive pas de leur dire qu'on va me couper la tête et qu'aussitôt après ils seront captifs, vendus, expédiés à l'intérieur; et déjà on se les partage, on les estime d'avance, ça leur fait de l'effet... comme le gogo. Ils sont pitoyables, ils me supplient d'abandonner mes caisses pour obtenir la bienveillance du roi. Quelle naïve bêtise! on ne traite pas avec des brigands ! Une partie de mon bagage m'est inutile, n'ayant plus qu'une étape ou deux à franchir, je puis l'abandonner, mais à quoi bon? Gouley, Morlay, compteraient le cadeau pour rien, et ce serait justement raisonné puisqu'ils se croient maîtres de ma personne.
Sur ce on annonce un Noir qui vient de la côte, il apporte une lettre! je suis un peu surpris. Sans regarder l'adresse, car une lettre ici ne peut être que pour moi,
j'ouvre Tenveloppe. Ce n'est pas pour moi! C'est pour le Commandant de la colonne dont on m'a parlé dans le Foutah. Elle suit donc la même route? et devait, paraît-il, arriver ici à peu près dans le même temps. Le porteur de la lettre, dans les renseignements avant- coureurs qu'il a recueillis en chemin, n'a pas discerné une différence entre la colonne militaire et ma modeste colonne d'explorateur; il cherche un Blanc, il ne suppose pas qu'il y en ait deux dans cette brousse inhospitalière.
Tout le monde est entré pour voir ce qu'on fait d'une lettre. Tout en écoulant le charmant Couley qui pérore et mes hommes qui geignent, je dis au courrier de remporter sa lettre, avec un mot que je vais lui donner pour le Commandant du poste d'où il vient. Il a marché cinq jours, me dit-il. Cependant, tout en parlant au facteur et me préoccupant des discours de l'Anglais et des dispositions de la foule qui envahit la case, mes yeux machinalement errent sur la lettre que je tiens à la main, un nom frappe mon regard et s'obstine à retenir mon attention : Radisson. C'est le nom d'un mien cousin, capitaine d'infanterie de marine que je sais être au Sénégal; il fait donc partie de la colonne? peut-être la conduit-il? Je ne le connais que de nom, nous ne nous sommes jamais rencontrés; je saisis cette rare occasion pour lui envoyer dans ces notes mon premier bonjour, par-dessus les marigots, les palmiers et la négraille, la visite n'est pas Ordinaire. Notre aïeul commun était à l'armée dltalie dans l'état-major oii l'avait appelé Bonaparte, et de même qu'il se donnait au service de la patrie, nous sommes là, ses petits-fils, tout occupés à dépenser notre vie pour notre chère France...
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Brei, le porteur cause avec les uns et les autres pendant que j'écris ma lettre. Mes gens reprennent de l'espoir, ceux du village ne s'animent guère ; n'étaient les deux Anglais, il me paraît que personne n'aurait osé attaquer un aussi gros morceau; le roi n'ose pas agir ouvertement, il se tient caché.
... Je fais étaler mon bagage dans la petite cour derrière ma case et je fais dire aux deux voleurs de venir prendre ce qu'ils demandent pour eux et le roi ; tout est à leur disposition, sauf mes armes et munitions, mes papiers et instruments, et mes vêtements. Ils voudraient la caisse que j'ai là, ouverte, oii sont mes papiers, mais celle-là n'est pas comprise dans le lot que je leur livre. Ils prennent l'ambre ; aimables Anglais ! inventeurs du Five o'clock et du Schip money. Comme je les vois fort occupés, l'œil allumé, l'esprit congestionné, je dis à trois de mes hommes de prendre part au pillage et de remplir leurs poches, ce sera autant de sauvé; je leur indique les meilleurs paquets. Les deux brigands ne s'étonnent pas de ce partage, ces hommes leur ayant déjà donné leur petit avoir personnel, ils pensent simplement que c'est pour le roi qu'ils travaillent.
Le roi, me dit-on, n'est pas content de sa part, il la trouve maigre, mon bagage ne contient pas d'argent, c'est une rançon insuffisante, etc., etc. ; mes hommes sont consternés. Dès hiei', me disent-ils, ils ont donné leurs petites pacotilles personnelles, et on ne parle toujours que de me couper la tète et de les garder captifs. Je les avais prévenus qu'il était non seulement inutile, mais nuisible de rien céder; j'ai abandonné mon superllu pour les satisfaire, mais ils voient bien maintenant que ça
n'arrange pas la situation. Ils reviennent un peu à moi : « Ce Blanc a encore raison, c'est vrai, mais il est trop rage'ir, s'il parle au roi nous sommes perdus. »
Les deux Anglais prétendent que pour compléter la rançon lixée je leur fasse du papier ; ils l'enverront encaisser à la côte, et nous rendront ensuite la liberté. L'idée ne manque pas d'imprévu ; du papier à trois mois? ou du papier à vue? daté du pays des singes. Pour le coup je m'apaise, la malice est luisante. J'instruis le cas, j'interroge bonnement les deux Anglais, je les félicite de leur savoir, de l'ingéniosité de leur opération. Ils avouent qu'ils sont étrangers au pays, venus de Sierra-Leone pour m'arrêter, etc. Ils sont naïvement tout fiers, je les contemple avec intérêt, c'est le document psychologique.
Us me couvent benoîtement de l'œil, l'opération marche à leur gré, sans trop de secousses : ils ont pris l'ambre, mes hommes sont à plat, et je me radoucis, évidemment je cède, je commence à me rendre, victoire!
Mon sang gaulois se fait violence pour que je n'étrangle pas ces deux coquins dépêchés contre moi.
Silvio Pellico n'était pas plus prisonnier ([ue je ne le
suis là dans ces étroites murailles cernées par la foule ;
je me réfugie sur mon cahier de notes où j'ai du moins
toute ma liberté... Tandis que le Gaulois désintéressé
se promène par le monde pour répandre l'idée qu'il a
reçue des profondeurs de l'humanité par Rome, Athènes
et l'Orient, tandis que, généreux, il donne, l'Anglais
s'occupe de remplir son me de laine^ sa représentation
nationale a pour emblème un sac de laine. Ce n'est pas
le Gaulois ([ui aurait acheté Jeanne d'Arc prisonnière
pour la brûler en triomphe ; ce n'est pas lui qui, malgré
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la foi commune, aurait, à Sainte-Hélène, martyrisé vilainement le géant se confiant à sa loyauté. Justice immanente, suprême vengeance du génie accusant par sa sérénité l'inconscience du malfaiteur. A chaque peuple l'histoire élève le piédestal que méritent ses actions ; dans le trophée anglais nous verrons Artaxerxès encore à demi sauvage enseignant la civilisation à mylord Sac de laine.
Le Gaulois s'associant à l'effort de la nature qui vient de créer une intelligence humaine plus puissante, suit ce prophète pour l'entendre et le comprendre; il expérimente ses conseils sans souci des souffrances qui l'épuisent dans ce servage ; il oublie l'homme pour essayer, par la pensée, de voir en Bonaparte le fantôme de la vérité voilée sous les rayons de la gloire, — brillantes nuées offertes comme un leurre attirant à la foule inconsciente de la loi de progrès, — pour entendre cette voix d'un autre monde, insaisissable révélation d'un Dieu rêvant parmi des hommes. « Sac de laine » pour sa recette menacée pousse des cris d'orfraie; il met l'Europe en feu, se faisant l'artisan de ses discordes ; il est le mauvais génie du Continent. Il a, dit-il, sauvé l'Europe du despotisme! 11 a sauvé quelques rois qui l'aidaient à se sauver lui-même, mais il a nui en somme à l'humanité. Le despotisme passe, les peuples restent et les progrès demeurent acquis. Sans le « Sac de laine » il n'y aurait pas de frontières entre la France et rAllemagne, l'Europe continentale formerait aujourd'hui l'union des peuples d'homogène civilisation. Mais « Sac de laine » périra, car l'égoïsme est contraire à la loi de la vie, qui est une loi de charité, une loi de réciprocité ; il périra,
parce que enfin la force est dans le droit, parce qu'il y a une morale.
Le Gaulois combat pour la vérité, jamais pour l'argent. Il n'est pas content, mais il a le droit d'être fier de ses défaites héroïques autant que de ses victoires. Je voudrais à cette place de la Concorde, — ainsi nommée sans doute parce que nulle part ailleurs on n'a tranché autant... de discussions, — je voudrais lui donner le nom de place de Waterloo! Et qui donc nous contredirait? Avons-nous été moindres ce jour-là? n'avons-nous pas vaincu tant que notre infériorité numérique a été normale, proportionnée à notre valeur, jusqu'au moment où nous avons été submergés sous les bataillons survenus d'une armée allemande? Le nombre allemand! le danger est là, certain.
Pourquoi l'Anglais s'est-il attribué tout le mérite? Il s'est vaillamment battu ! mais quelle est en Europe la nation dont l'histoire ne vante pas de hauts faits? la race qui n'ait pas paru avec un brillant courage sur les champs de bataille ? 11 n'y a donc rien là pour triompher davantage. Si d'habitude l'Anglais lâchait pied dans le combat et que Waterloo fût sa première et sa seule victoire, on comprendrait cette joie affolée; mais non^ l'Anglais sait se faire tuer comme nous tous en Europe qui ferraillons ensemble depuis toujours. Sa joie, son cri incoercible, sa joie d'enfant ne traduit pas la pensée haute, la fierté de la victoire glorieuse ; elle traduit l'incontinent soulagement d'un négociant qui a franchi une échéance; cette victoire est pour lui une opération ce commerce, — Le négociant, certes, n'est pas moins vaillant parfois que le soldat, son honneur est en jeu, mais son but intéressé
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compense les mérites de son courage civil. — Et ponr affirmer sa pensée détestable, <■< Sac de laine » souligne sa joie bruyante, son cri de « Waterloo », ])ar l'écho funèbre : « Sainte-Hélène! » Mes deuxjNoirs, que je contemple là plus que je ne voudrais, sont de cette école, pourvu qu'ils gagnent, ali rir/ht! L'Allemand triomphe plus militairement.
Nous sommes loin de trouver mauvais que Ton triomphe de nous avoir battus, le contraire serait humiliant pour nous et ne s'est pas encore vu, mais ici il y H de la naïveté et aussi de la réclame. L'Anglais pendant quinze ans ameute l'Europe contre nous, paye des armées étrangères pour nous harceler, et lorsqu'il nous voit affaiblis, à la limite de nos forces, alors que les plus vieux soldats de nos derniers régiments n'ont pas seize ans, il vient combattre. Toréador! Aurait-il comme la Russie détruit ses villes, étendu un vaste désert sur les ruines de la fortune nationale — Harold a refusé de le faire pour arrêter (niillaume le Conquérant — et lancé ses enfants pleins de misère et de colère à chasser l'envahisseur? Cela est glorieux dans l'humanité, honorable ; on soldats généreux, en patriotes, nous Tadmirons. Mais lui, vers la lin de l'action, de sa boutique où il fait des comptes, il envoie des soldats choisis dans la nali(Ui intacte, pour recueillir le fruit de ses calculs. Xous n'honorons pas cela. Ceux de Waterloo nous les honorons, ils ont été dignes de nous combattre, mais le syndicat qui les a envoyés, non!
Que les Allemands triomphent de la dernière guerre, nous l'approuvons sans léserve, ils ont combattu en j)ersonne. Leurs chants nous percent le cœur, mais nous
les trouvons d'accord avec nos sentiments d'honneur. La politique a été comme presque toujours d'une netteté douteuse, mais la bataille a été largement conduite ; tous ces gens, dont quelques-uns étaient soldats mais dont un grand nombre étaient redevenus à l'ordinaire de paisibles artisans, sont venus tout droit sur nos baïonnettes ; il y avait mérite môme à trois contre un, car nos soldats étaient les plus vaillants qui soient. J'ai vu les uns et les autres dans l'action ; les Allemands superbes de discipline, mais sombres, allant pour la patrie ! mais par ordre, pour le compte d'un chef; les nôtres superbes de joie, pour la patrie! et par ordre (hélas! si peu et si mal), mais pour le plaisir aussi, pour le duel d'honneur, chacun pour son compte.
Près de Sedan j'ai passé vingt-quatre heures dans un moulin, prisonnier du duc de Mecklembourg, et ensuite de... je ne sais qui, un capitaine de mauvaise humeur. Est venu là entre autres un cuirassier blanc, un homme immense ; trois balles dans sa cuirasse avaient repoussé dans la tôle de petites poches comme des dés à coudre. Il était meunier de son état et prit plaisir à visiter en connaisseur le moulin où nous étions (moulin de Saint-Irénée, à M. Desforges, très important, seize paires de meules). L'air bon enfant de ce brave homme, cuirasse à part, m'intéressait, je le comprenais tout de suite sous la farine qui l'avait blanchi dans sa visite, beaucoup moins sous la poudre à canon, où cependant il avait fait bonne figure, sa cuirasse en témoignait. Il me raconta simplement que la guerre le ruinait; à l'heure de la mobilisation il recevait un convoi de grain, la cour de son moulin en était remplie, il allait monter tout ça
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dans ses greniers, mais la trompette avait sonné, lui et ses hommes avaient lâché la pelle pour le sahre, sa femme était restée seule devant ce monceau de blé ; là et ailleurs il perdait un million. Il raconte ça comme s'il parlait de la lune, c'est un mauvais rôve, un souci de côté à reprendre après la guerre. Mais ce qui le rend lourd de tristesse, allant, venant comme une chose, rata) comme ce qui arrive, c'est qu'il a trois fils soldats comme lui, trois fils aux postes de combat; il sait que deux déjà sont morts, là et là, et il n'a pas de nouvelles de la dernière bataille, le troisième y était.
M'étant évadé de ce moulin je m'arrêtai, à Sedan, dans une maison abandonnée de son propriétaire, où logeaient trois chirurgiens français. Les hôpitaux étaient encombrés, il y avait des blessés, mais aussi beaucoup de malades, incapables, semblait-il, de supporter les fatigues de la guerre : « On n'aurait pas dû les laisser partir, » disais-je. — « Mais à l'appel, me répondirentles chirurgiens, tout le monde se présente; la veille d'une bataille, les hôpitaux se vident, personne ne veut être malade ; à Tannonce des coups de canon tous les maux sont reniés. » Voilà, ce me semble, des gens dignes de se rencontrer. Pourquoi l'Allemand se gonfle-t-il de ses succès? il n'est pas un parvenu dans la gloire militaire, son histoire d'outrellhin est pleine de beaux faits d'armes, sa race en a l'habitude; pourquoi cette grosse joie de barbarie? La guerre est l'effet d'une vaillance naturelle qui se détend et non un effort surhumain, elle ne comporte aucune jactance, encore moins de réclame.
C'est que l'Allemand du Nord se trouve nouveau au premier rang, il s'y étonne.
Au premier rang on verrait mieux l'Italie, ce vieux maître du monde qui chante dans les cours (étrangères) parce qu'il est blasé; Gésiir, Christophe Colomb, Napoléon, M. Grispi, tous les grands hommes sont de sang italien.
Nous ne pouvons reprendre nos provinces que sur le champ de bataille où nous les avons perdues, cela va de soi, — le gouvernement allemand pouvait ne pas nous les prendre, il les a annexées, c'était son droit; les ayant conquises avec honneur, il ne peut pas maintenant naïvement nous les rendre. L'Allemagne n'a pas qualité pour nous faire cette injure ; Athènes et Rome anciennes peut-être, toute leur histoire enprésence, seraient un tribunal assez haut pour nous l'imposer, pour nous absoudre d'une telle défaillance, au nom de notre passé, au nom de la civilisation, et nous laisser l'honneur dans la résignation, mais le groupe allemand, non. On ne comprend que comme des exercices de littérature figurée les discours qui expliquent comment on pourrait simplement tout arranger; c'est de la mendicité individuelle, non autorisée.
La dernière épreuve a démontré surtout qu'à l'Allemagne il ne fallait pas moins pour nous vaincre qu'une très longue préparation, une armée quatre fois égale en nombre à la nôtre, et avec cela tous les avantages de la surprise. C'est pour nous un fâcheux hasard à réparer. Nous gardons cette grande supériorité de civilisés rassis de gloire, que nous souhaitons la prospérité, l'unité, le bonheur de l'Allemagne tandis que certains de ses esprits dirigeants souhaitent notre mort.
La prochaine guerre sera terrible, dit-on; sans doute,
■.riC> RAIIEL.
mais pas plus que tant d'autres dans l'histoire où des peuples entiers se sont rencontrés. Ce qui effraye, ce sont les conséquences. Et là nous ne sommes pas à armes égales, car la France généreuse ne demanderait rien à son adversaire abattu et lui tendrait la main, tandis que l'économe et provoyant Tudesque nous laisserait nus et la porte ouverte.
L'Allemagne ne veut pas exposer sa gloire laborieusement conquise, la France ne veut pas s'exposer à une défaite, connaissant la jalousie sans limites et la rapacité brutale des barons cosmopolites vo7i Frankfurt ; mais si l'on fixait l'enjeu d'avance (si « jeu » l'on peut dire), par exemple : nos provinces contre un capital argent ; si l'on pouvait imaginer un juge, un tribunal composé d'Alexandre, Annibal, César et Xapoléon, et faire l'opération sans armes, en grandes manœuvres ; on ne ferait appel qu'aux volontaires, pas un Allemand, pas un Français ne manquerait au rendez-vous. Que le diable me croque si les Français n'arrivent pas premiers.
Ce duel ne se fera pas, on attendra. Avec le temps une heure viendra où l'un des adversaires se sera endormi, l'autre en profitera. C'est toujours ainsi que ça se passe, et ici, chez les nègres, c'est la môme méthode qui est en usage : embuscades et surprises ; mais les nègres se rendorment plus vite, et l'opération se renouvelle plus tôt. Nous avons vu Sedan après léna, espérons que la surprise nous aura réveillés pour longtemps.
Et avec le temps espérons aussi et plus raisonnablement que les peuples s'entendront; il n'y a pas de haine entre eux; les luttes actuelles entre gens civilisés doivent
être des luttes pacifiques. L'avenir verra toutes nos forces unies défendre à la frontière commune, au bord de l'Europe, notre civilisation, contre les races jaunes. Nous ne devons pas rêver de reconstituer la part de Lothaire, alors que les peuples ne pensent qu'à s'unir, alors que dans l'intérêt commun de deux civilisations confondues, la lutte non moins vive, mais moins brutale, entre deux génies différents, latin et saxon, prépare pour l'avenir, au profit de l'humanité, les annexions réciproques des qualités de chacun d'eux.
Au surplus, quant à présent, la tension inquiète de l'esprit militaire n'est pas contraire à la saine vie de notre race. Le but de la vie n'est pas d'accumuler des richesses pour en tirer un bien-être immobile ; si la philosophie ne suffisait pas à le démontrer, l'histoire le rappellerait à l'humanité qui trop souvent l'oublie. C'est ainsi que le peuple juif, par sa sociologie plus pratique que celle du Christ, a succombé, les Israélites ont été pour toujours disséminés, parce qu'ils ont réservé leur intelligence à collectionner des jouissances. Ils ont leurré le monde de cette artificieuse et trop séduisante morale des écus, morale contraire dans ce qu'elle a d'excessif à la loi de la vie, et qui réduit ses adeptes à l'état de parasites. Elle conduira tous leurs imitateurs au même néant ; ils ne peuvent pas vivre seuls, entre eux, c'est la conséquence du principe. La jouissance n'est pas un but, elle est un moyen, toutes les théories qui la proposent pour fin dernière sont contraires à la loi de la vie ; notre métier d'Etre est de lutter: si ce n'est par le fer, que ce soit par l'idée, par la pioche et l'outil, par toutes nos qualités vouées au bien de l'humanité.
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Il n'y a d'ailleurs en Europe que l'Anglais et M. Crispi qui veillent à ce qu'on ne s'entende pas. Le Turc fait bien quelques réserves parce qu'il trouve trop de gaieté à nos petites femmes, ça lui fait douter du paradis d'Allah, Mahomet a de la méfiance. Mais le temps passe et le progrès fatalement arrive. L'Europe sera Républicaine ou Cosaque, disait Napoléon ; la voilà déjà républicaine et cosaque, la République étant faite pour les peuples civilisés comme l'eau pour les poissons, et la Russie étant notre barrière nécessaire, fortifiée, contre l'irréductible Chinois.
Ayant ainsi fixé pour l'histoire ce point d'étude de la psychologie des nations, ayant occupé et distrait ma captivité par cette profonde discussion qui ne nuira pas, — car en ce moment je suis en cas de légitime défense, — à nos rapports diplomatiques avec nos bons amis les Anglais, je me résume : Quand on voisine avec l'Anglais il faut avoir sans cesse devant les yeux le bûcher de Jeanne de Lorraine et le rocher de Sainte-Hélène. Ces deux objets suggestifs nous rappellent avec force et vérité jusqu'où peut aller notre confiance dans les exquis procédés de « Sac de laine ».
Je ne fais pas aux Anglais l'injure de croire qu'ils prennent en mauvaise part les reproches que l'histoire leur adresse. Ils ont supplicié Jeanne et Napoléon, ce sont des actes que notre caractère gaulois réprouve, et d'autres que nous en Europe, les Anglais les ont approuvés, ils les approuvent, et ils sont prêts à recommencer. Pour leur sac fie laine ils bombardent Athènes, Lisbonne, Copenhague, Alexandrie, tout ce qu'ils peuvent bombarder. Nous, il est vrai, nous avons bombardé Odessa ! mais nous n'avons tiré qu'un seul
coup, et encore c'étaient les Anglais qui nous en priaient: et notre boulet a frappé dans le piédestal de la statue du gouverneur, et ce gouverneur était Français, duc de Richelieu. Aussi l'ennemi malin a-t-il vissé l'unique projectile qui avait mal pénétré et ne tenait pas très bien; il y est encore; il témoigne tout le temps. Il a l'air d'une poignée de main plus que d'un coup ennemi.
L'humanité a tout intérêt à ce que la Russie mette au service de la civilisation sa force vierge en empruntant à la Gaule rhéritage spirituel de Rome et de la Grèce. Le Saxon est un reste antédiluvien septentrional qui s'achève; il est sans doute en plus d'un art plus avancé que son jeune voisin, mais sa forme est achevée, c'est un arbre qui a porté tous ses fruits ; le Russe est le plus jeune peuple d'Europe, la France est le meilleur conseiller. Le progrès fomenté entre la France et l'Allemagne serait plus grand peut-être dès demain, mais pour l'avenir de l'humanité il sera plus grand par la France et la Russie.
Si l'Anglais avait eu des remords, l'histoire les aurait enregistrés et nul ne serait autorisé à rappeler la faute reniée, car nul n'est exempt d'erreur; mais loin de regretter le bûcher ni la roche, « Sac de laine » affirme chaque jour par des actions d'une psychologie moins éclatante, mais du même ordre, la constance de sa conviction. Devant l'intérêt du « Sac » les droits généraux de l'humanité sont suspendus. « Sac » se dépense pour empêcher le percement de l'isthme de Suez, puis le canal creusé il s'en empare ; il appelle ça de l'habileté ; nous n'avons pas le même vocabulaire. Je blâme l'action, mais j'approuve cette fierté, si toutefois on peut appeler fierté cette liberté par trop philosophique de l'esprit. Je pense, en effet.
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comme tout le monde, que l'homme respectueux de luimùme ne saurait avoir honte des actions, quelles qu'elles soient, qu'il a commises, s'il est prêt à les commettre encore.
Tout cela d'ailleurs n'importe plus, l'Angleterre ne sera pas un élément actif dans l'avenir de l'humanité; elle a du charbon, c'est tout; supprimez le charbon, vous supprimez l'Anglais. Dans cent ans le charbon en Europe sera plus rare que le diamant, l'Anglais plus ratatiné que le Lapon.
Or sus, mes deux Noirs Anglais ont préparé mon exécution ; ils ont l'air de remplir une fonction plus que de faire un coup douteux; c'est une formalité, chaque peuple a ses usages. Mais j'ai encore le temps, il me vient un remords ; si quelqu'un m'entendait penser, si ces singes ébahis qui me regardent écrire me comprenaient, ils jugeraient mal ; j'ai des amis en Angleterre et... En 187 J je les ai vus parcourant le nord de la France, répandre d'intelligents et abondants secours, etc., etc. Les défauts n'excluent pas les qualités, seulement ici ce n'est pas aux qualités que j'ai affaire.
Les barbares préparent leurs massues, des massues toutes neuves qu'ils viennent de couper dans le bois et qu'ils façonnent en forme de longs marteaux. Artistement dépouillé de son écorce, par endroits durci au feu, cet instrument a de l'élégance. De temps en temps l'artiste l'essaye ; campé debout il l'élève, le brandit, gesticule, se porte en avant, se replie, bondit, frappe et se cambre ; l'outil lui paraît bien en main, je crois que ca ira. 11 me regarde comme pour prendre mesure. Il y a aussi des raffinés qui préparent des petits couteaux en bois dur,
affilés, pour être bien sûr de venir à bout du Toubab; avec ces Blancs on n'est jamais sur. Je crois que ce sera assez varié, un certain sentiment de l'art inspire les préparatifs, la fête ne manquera pas d'une sévère poésie, sans compter la morale vengée; Dieu Iran sera content. Singes! Si je n'étais censé leur appartenir, moi et mon bagage, je leur demanderais de me vendre ces jolis instruments, ils me seraient un souvenir personnel.
Je pense là entre mes murailles de terre et mes paravents de paille, que si, au lieu de cacher l'Empereur sous la pierre profonde, on exposait son corps assez conservé, comme un simple Sésostris, toute l'Europe viendrait voir le Dieu, chacun accourrait pour trembler d'un petit frisson rétrospectif. Austerlitz, Bérésina, Brumaire, Sainte-Hélène, et le Gode, et Joséphine... On payerait un franc^ la recette serait énorme, elle suffirait à équilibrer le budget de l'Italie, juste retour. Il voulait unifier de force l'Europe, ce n'était pas la peine de tant résister pour faire ensuite en cent ans ce qu'il voulait faire en quinze jours. L'obstacle a été « Sac de laine », il n'entend pas que l'Europe soit Une, ça le dégontlerait tout à fait. Mais bref de nouveau...
Cependant ces messieurs les délégués ont encore de l'inquiétude, ils voudraient prendre mes armes, ils indiquent même du geste qu'il serait enfin temps que je les leur remisse. Je ne puis m'empècher de sourire, je refuse sans phrases ; ils comprennent bien, mais ils tiennent à leur idée. La nuit revient, mes Noirs, d'ordinaire si répandus chez l'habitant, sont pelotonnés tout près de moi, à demi morts de frayeur, à demi morts de faim ; ils veilleront, car c'est la nuit que l'esprit malin fait ses coups.
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Le matin revenu, n'ayant rien à faire, je reste étendu, Toeil entr'ouvert. Mes gens, à bout d'inquiétude, commencent avec le soleil à regarder de mon côté, à tourner dans ma case, à s'agiter discrètement pour m"invitcr à leur peine. 11 n'y a plus de riz, ils ont faim et je dors toujours, cela devient mauvais. Le propriétaire de la case, d'abord étonné de ne pas me trouver debout, alerte dans l'inquiétude dès le premier rayon, s'éloigne, puis il revient et contemple avec agacement ce tableau paisible d'un voyageur fatigué qui dort tranquillement. Puis il se fâche et crie au dehors; il veut que je lui rende sa case ou que je paye; mes hommes ne répondent pas grand'chose, ils ne demandent pas mieux que de les quitter, ces cases.
Arrivent mes deux voleurs, je dors de plus en plus profondément, ils toussent, font quelques essais d'appels, enfin s'adressent aux interprètes. On m'éveille. « Je n'ai pas appelé, que veux-tu? » — « Les 750 gourdes. » — « Ah ! oui, vous avez vu mon bagage, il est à votre disposition; maintenant c'est l'heure de déjeuner, allez chez le roi et dites-lui d'envoyer le riz du matin. » Mes deux fri-^ pons se récrient, ils élèvent la voix ; encouragés par la platitude des interprètes, ils disent que c'est de la révolte, que je suis prisonnier, etc., etc.
Je m'assieds plus près de mes armes qu'ils réclament vivement; il est évident que s'ils les tenaient la discussion se terminerait par le fait. Pendant qu'ils délibèrent ensemble, très vivement, j'ai le temps de mesurer combien, la vie étant pour ces gens-là peu de chose, il suffit d'un rien pour la perdre, delà moindre précaution pour la préserver. Mes armes sont dans le coin de la case derrière
mon lit, et M'Bar, l'œil interrogateur fixé sur les miens, est à côté, la maintoute préparée ; il aura porté dix coups avant d'être frappé à mort; son impatience visible n'invite pas les plus rapprochés à engager l'action.
Mes hommes ne peuvent pas se ratatiner davantage, ils n'osent môme plus geindre ; cependant ils ont faim, ils ont donné leur petit bagage, que faire? ils n'ont plus rien, que moi. Mes interprètes qui avaient cru tout sauver en séparant leur cause de la mienne, reconnaissent leur tort, — c'est d'ailleurs toujours ainsi, après qu'il a fait la mauvaise tète à son idée, dégagé son cerveau des brumes qui l'encombrent, le Noir revient au Toubab; — les interprètes me disent que si je veux parler au roi ils répéteront mes paroles, mais ils voudraient que je sois bien prudent. Il est évident que ces peureux, évidés par l'angoisse, répéteront de travers, et nos affaires iront d'autant plus mal. Je leur explique donc, afin de les avoir dociles, qu'il ne s'agit pas de prudence, il s'agit de dire au roi des choses expresses qui changent ses idées. Ils voient bien que les cadeaux, les prières n'ont servi qu'à le rendre plus exigeant, et si j'avais fait comme eux ils seraient déjà la corde au cou, en caravane vers l'intérieur. Ils confessent à demi, une peur chasse l'autre.
Je fais passer devant moi les deux Noirs Anglais, je me tiens sur leurs talons ; M'Bar porte mes armes à la main, les siennes suspendues à l'épaule ; les interprètes suivent, les gens du village font la haie.
Le roi, Alpha Seydou, est un solide gaillard, un beau jeune homme, la meilleure mine du monde, plein d'entrain à la vie ; il ne lit pas Schopenhauer. Je m'adosse à la muraille, M'Bar debout à côté de moi, les interprètes