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en face, le roi à gauche entouré de ses gardes, les Anglais à droite avec leurs partisans, dehors la foule. Nous sommes sous la véranda de paille qui précède la case, je n'ai pas voulu entrer dans le réduit. On fait silence, Sa Majesté attend ! « Dis-lui de parler », dis-je aux interprètes accroupis près de l'entrée comme s'il y avait à fuir. Le plus noir des deux Anglais, ou le plus Anglais des deux Noirs, prend la parole; je lui dis de se taire, et du doigt montrant le roi : « Parle », lui dis-je. L'Anglais insiste; je fais demander au roi s'il n'a rien à dire; «je ne suis pas venu pour entendre ces traitants de Sierra- Leone ; est-il leur serviteur, leur complice ou leur maître? Qu'il s'explique, afin que je sache ce que je dois penser de lui ».
Il commence son discours ; il ne connaît pas ces hommes, il ne m'a rien pris, rien demandé, ce sont mes
porteurs qui ont tenu à lui faire des cadeaux, etc
N'est-ce pas touchant ! Il dit quelques mots du chemin de la Reine et de mes autres torts, et rappelle la rançon nécessaire. Un long discours. Je lui réponds avec l'atten- (ion qu'on accorde à un solliciteur intéressant, et comme lui donnant un renseignement rapporté tout exprès pour lui de chez les hommes blancs ; je lui dis avec indiJTérence, mais précision, qu'il est un voleur, un simple coquin ; je lui pardonne pour cette fois parce qu'il a cédé à de mauvais conseils, mais qu'il ne s'avise pas de recommencer; il s'est exposé au plus grand danger, .l'ai abandonné mon ambre parce que mes Noirs me suppliaient et qu'il leur appartient, maintenant que leur voyage est terminé: quant à mon bagage personnel il ne peut pas y toucher. « Je peux détruire Ion village, mais
le Blanc ne vient pas tuer, il fait le bien, les habitants paisibles ne doivent pas souffrir à cause de ces étrangers. J'ai traversé le Foutah-Djalon par quatre routes différentes sans tirer un coup de lusil, et cependant sans laisser frapper un seul de mes hommes ; je rends justice aux chefs puissants et intelligents que j'ai visités... je veux que cette région où je passe aujourd'hui me soit également amie. Je vais organiser des caravanes par cette route même, et je ne veux pas commencer par des coups de fusil. Ces deux Anglais font leur métier, tu n'es pas avec eux, tu me le dis, je le crois, leur métier de voleur est indigne de toi, la guerre c'est bien, mais voler est Faction d'un esclave... »
Je suis de près le jeu des interprètes pour m'assure!" que j'arrive à propos dans la pensée du roi. Il se fâche d'abord, cependant il se réserve, il comprend vite que sans risquer sa peau il a déjà réalisé un certain bénéfice, que je dois revenir dans ce pays bientôt et qu'il vaut mieux que je passe chez lui que chez son voisin, que dans ce moment, armé comme je le suis, il est plus exposé que moi, et que si je dois quitter le village en ennemi je vais tenter de l'emmener en otage, devant moi, jusqu'en dehors des hautes herbes qui nous entourent; pour l'aider à ne pas oublier ces conclusions toutes naturelles de la situation, mes interprètes à demivoix les répètent aux siens. 11 n'y a pas de fanatisme intransigeant dans son opération, ce n'est qu'affaire de commerce, balance d'intérêts, il cède.
En partant, pour m'assurer du fond de sa pensée, je lui dis sans prière ni menace de nous envoyer à déjeuner; il se récrie avec impatience, presque avec colère, mais
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je répète sur un ton l'crine et simple, sans voir sa mauvaise humeur; il hésite. « Eh bien soit, je vais lui envoyer à déjeuner. » Et tandis que je m'éloigne, il rentre dans sa case.
Vingt minutes après nous avions un riz bien venu. Il est accommodé à la viande un peu mûre; à l'odeur insupportable, je ne pensais pas un instant que je pourrais y goûter ; mais il paraît que nos facultés liabituées à une certaine hiérarchie dans les conditions de notre vie civilisée réglementée, ne montrent pas la môme obéissance dans les circonstances extrêmes où la lutte leur permet le « chacun pour soi ». Tout mon corps avait faim, alors tant pis pour l'homme civilisé. En me pinçant le nez je mangeai de bon cœur; relevé d'un fort piment, le goût sans l'odeur n'est pas trop insupportable, j'avais avalé avant d'avoir fini de délibérer en moimême s'il valait mieux avoir honte ou avoir faim. Pour mes hommes, c'était un mets à point.
Nous partons à dix heures par un fort soleil. De Kountou à Gaïm-Boumba, 22 kilomètres; mes hommes courent comme des lapins, il n'est à aucun moment question de s'asseoir en chemin, je n'ai pas la peine de les stimuler. Par une dernière attention mes détrousseurs font incendier les champs que nous traversons, à droite et à gauche du sentier les herbes ilambent, nous passons entre deux mers de llammes ; il est midi, — « Roi des étés », parfaitement, — il faudrait un pyromèti'e de potier pour mesurer la température de cette fournaise. Mais l'étape se dévide, le sentier fuit, les ennuis restent en arrière, aussitôt oubliés.
Puis une longue plaine de sable blanc succède à ces
champs ; marche fatigante, le sol meuble cède sous nos pas, la réverbération m'aveugle, de dix heures à trois heures le soleil ne me fait pas grâce d'un rayon. Quel cagnard ! comme on dit au pays des cigales. Je me raffraîchis en pensant au bon bain que je vais prendre en arrivant.
Je n'en ai rien eu que cet acompte dans mon imagination ; Gaïm-Boumba n'a pas d'eau : une simple mare de quelques mètres de large alimentée par le suintement du sol entre les racines d'un benténier. Les bêtes viennent y boire, chacun y datauge pour aller puiser au plus clair. Je fais apporter une bagane qui me servira de baignoire, mais voilà des femmes en file indienne, leurs calebasses sur la tête, quelques-unes portant un enfant sur leur dos, elles viennent puiser et aussi un peu voir. Avant de me risquer à la fontaine et pour ne pas recommencer les histoires du chemin de la Reine, j'avais vu le roi, ses gens m'accompagnent ; d'ailleurs personne ici n'ameute la population, tout se passe amicalement.
On me fait remarquer avec intention la procession de ces dames qui s'avance, je fais transporter ma baignoire dans la broussaille, à cent pas de là ; ça manque de tapis, il fait encore très chaud, mais c'est bon tout de même. Je me délarde des rayons de soleil restés piqués dans ma peau ; avec une calebasse, mon nègre transformé en saint Jean-Baptiste s'applique à me verser la douche.
Nous trouvons des vivres, papayes en abondance (*).
Avant-hier j'ai mis à profit la visite du facteur improvisé pour donner de mes nouvelles au Commandant du poste de Konakry, à 100 kilomètres de là, le priant de les faire parvenir en France. En cas d'accident on au^
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rail au moins su où s'cHail arrêté mou voyage. « Le courrier lui donnera des détails sur la situation, disaisje, mais je le prie de n'envoyer personne à mon aide ; je me tirerai d'embarras tout seul ou je ne m'en tirerai pas. mais je demande bien expressément qu'on n'expose pas un seul de nos soldats pour moi, etc. » Je suis là parce qu'il m'a convenu d'y venir ; l'initiative privée ne
doit se faire connaître que par ses succès, si elle succombe tant pis pour elle, je tiens d'autant plus à le démontrer que les antiques errements de notre administration monarchique ne sont pas tendres pour les individualités indépendantes.
Ma lettre a été en ed'et rapportée, le lieutenant Gui- ^\ chard, qui commandait à Konakry, l'a reçue peu de temps avant mon arrivée. 11 partait le surlendemain, avec un détachement qu'un transport à vapeur débarquait en ce moment, pour aller combattre des tribus alliées de celles dont je venais de traverser le territoire et qui menaçaient nos avant-postes.
De Gaïm-Boumba à Ya -Fraya, même plaine de sable plantée de néfliers; 12 kilomètres, sentier fatigant, réverbération chaude et aveuglante ; à chaque instant fonds de vase, joncs et marécages, de l'eau jusqu'aux genoux. Nous traversons un petit cours d'eau claire, bien vite
mes hommes s'y plongent et replongent; tout d'un coup, précipitamment, ils grimpent sur la berge, criant qu'il vient un caïman. Fausse alerte ; nouveau plongeon. Pendant ce temps, Kankou qui s'était allongé au fond de la rivière, le nez entre deux pierres, est resté immobile comme un gros amphibie.
Passe auloin une petite caravane, j'envoie chercher un peu d'eau-de-vie dont j'aperçois sur la tête d'un captif une énorme dame-jeanne; on fait quelques façons, cependant Allens moyennant deux francs rapporte ma timbale pleine. J'y trempe mes lèvres pour me réconforter, car je suis bien diminué ; came suffit, car c'est très fort. Je passe à Allens le gobelet encore plein, lui conseillant de partager avec son camarade Kankou, il sourit et avale tout, un quart de litre au moins : « Il n'y a pas pour deux », il me dit qu'il boit très facilement un litre pour se désaltérer tout juste; et c'est de l'eau-de-vie de traite, — - forte et mauvaise.
Un peu avant que j'atteigne Ya-Fraya, un Européen et quelques Noirs viennent joyeusement à ma rencontre : " Ne suis-je pas le Commandant du détachement qu'on attend? — Je ne le suis pas. » Mais l'accueil n'en demeure pas moins affectueux. Jem'arrête chezM. Gaillard, il habite à la côte depuis de longues années, ayant succédé à son oncle qui y avait passé lui-même une partie de sa vie. M. Gaillard me reçoit avec fête dans ses cases où règne une aisance originale. Le meilleur pour moi après ces jours de solitude, — car le voyageur chez ces êtres primitifs est seul avec sa pensée dans sa lutte avec les choses, le climat et les hommes, — est l'affectueux empressement et la joie avec laquelle mon hôte reçoit le voyageur.
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Dès mon arrivée, à l'entrée du village je fais demander le roi. car c'est encore un village de nègres; M. Gaillard, prévenu de mon désir et sûr de son autorité, m'engage à attendre. Mais j'ai trop perdu l'habitude, non pas d'attendre mais de recevoir de l'aide ; après les premiers bonjours j'emmène mes hommes à la recherche du sire, et après les avoir pourvus je reviens à mon hôte étonné démon impatience. Je lui dis que tout le secret du voyageur consiste à ne jamais perdre une minute qu'il peut ne pas perdre.
M. Gaillard est marié avec une femme du pays, il a plusieurs enfants, sept, dont deux grandes jeunes filles habillées à volants, pieds nus ; peut-être jouent-elles du piano, je n'en serais pas étonné à leur manière de s'asseoir sur des chaises, comme nous ; elles tiennent ça de leur père sans doute. Elles ne mangent pas à la table du maître.
A cette table où fument des plats d'une succulence introuvable (certain canard au riz mélangé d'une purée de horoboro^ épinard indigène), préparés sous la haute surveillance de M"' Gaillard, nous sommes d'abord trois, mais bientôt je reste seul.
J'avais grand'faim ce matin en arrivant, mais il a fallu d'abord faire l'homme civilisé, et tandis que mes hommes attendaient assis devant la case, je remerciais avec conviction M. Gaillard de son accueil dont la cordialité m'allait au cœur, puis j'ai logé mes gens dans le village. M. Gaillard me demande, pour la forme, à quelle heure je veux déjeuner, « à son heure ordinaire », naturellement; je tombais cependant d'inanition, d'autant plus douloureusement que mes papilles, réveillées par l'espérance et
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sans doute aussi par quelque odeur de cuisine comme il en rôde parfois même dans nos palais les mieux tenus, se redressaient furieusement. Mais je ne voulus pas être dominé par celte faim de sauvage et j'attendis tout en causant, c'était dur. Enfin il est l'heure dite, ma langue se fond ; mais mon hôte n'apas remarqué qu'il est midi, il n'a pas faim, le pauvre homme, il ne connaît pas ce genre de supplice qui se termine en fête, il est malade, son malaise déjà ancien lui ôte l'appétit. J'apaise les cris intérieurs de ma bête, j'ai peur qu'il les entende, et tout en jouant mes meilleurs airs sur leFoutah, je remarque par hasard qu'il est midi ! ça n'éveille aucun intérêt dans l'esprit de mon excellent amphitryon. Cependantl'hospitalité a ses devoirs, il paraît penser à l'événement qui se prépare, je renais ; lui simplement demande si M. un tel, notre autre convive, est rentré de la chasse? — Pas encore !!! — « Nous attendrons une minute, si ça vous est égal, il ne tardera pas. » Si ça m'est égal ! mais assassin, certainement que ça m'est égal, ça me fait même plaisir. Je comprends parfaitement à cette heure que dans les pays déshérités on convoite son semblable pour le manger, je sens que je vais devenir dangereux. Enfin, le voilà, ce convive, un ami de la maison, il est ici chez lui, comment ne pas l'attendre aumoins quelques instants! J'ai faim, monsieur I criai-je en moi-même.
Présentations d'abord, félicitations, échange de propos flatteurs, il va faire un bout de toilette... avec ma permission? mais comment donc ! Enfin ! avec la plus digne indifférence je me rends dans la salle à manger. Ah! ici nous allons nous mesurer; voilà le canard, et dans un plat le riz séparément, cuit en grain, parfaitement ; l'ordi-
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naire est abondanl, mais à mon sens je prclércrais me trouver seul un instant avec lui.
M. Gaillard, fort malmené par une toux violente (il dit (jue c'est du rhumatisme... je le trouve bien malade), s'assied une minute pour m'inviter à me mettre à table, puis il retourne sous la véranda où il a plus dair, il ne déjeunera pas ce matin. Le deuxième convive est un vijîoureux jeune homme de haute stature, M. Stoeuss, de Bruxelles, d'un entrain magnîTique, santé toute neuve ; il passe son temps à la chasse. Il s'assied pour la forme, ayant déjeuné en bateau avant de rentrer. Quel brave homme! je le contemple avec des larmes. Je reste seul pour tenir tête au canard fumant et à divers petits plats minutieusement bons. J'ai faim depuis six mois et ne suis pas sans joie de la rencontre.
M. Stoeuss me raconte ses chasses, me montre ses armes ; j'envie sa belle santé en mesurant à lui les restes hâves et maigres de mon pauvre corps à bout de ressources. (Quatre mois après ma rentrée en France, je recevais une lettre de ce beau jeune homme, trop jeune pour aller dans ce chien de pays; il a eu confiance dans sa jeunesse, il a cru à sa force... il est revenu précipitamment, malade de plusieurs façons, très gravement ; je souhaitai bien vivement qu'il se remît. 11 est bon d'avoir trente ans, d'être un peu rassis, pour vivre, pour ne pas s'évaporer tout de suite sous ce climat dévorant.)
M"*" Gaillard est noire, elle n'est pas... de notre type, mais elle est prévoyante et active. Elle fait cultiver des terres qu'elle a su choisir, elle a des troupeaux, par ses soins ils s'accroissent sous la garde de bergers vigilants et attachés à leur maîtresse qui sait prendre soin d'eux.
La vente des cuirs est un monnayage facile des prairies inutilisées et constitue un bon commerce. C'est un moyen de fortune paisible et sûr, dû à Falliance de rintelligence aryenne et de rautoclitnogénéitd du Noir.
Mais il faut avoir renoncé à tout et à soi-même pour accepter cette vie sans lioiizon, où la satisfaction immédiate des gros désirs est tout l'absolu. Le missionnaire a devant lui l'infmi spirituel; le trafiquant terre à terre a dans l'esprit un coin du ciel de France où il bâtit son espérance; chaque courrier est une pulsation de l'esprit et du cœur de ses amis unis aux siens; pour l'homme blanc de venu nègre, la vie d'Europe disparait derrière un voile, c'est un rêve ancien à demi effacé. Cependant il ne paraît pas souffrir, il croit qu'il a encore des illusions sur lui-même. Mais quand je voisentrer ces petits pingouins jaunes, pieds nus, qui viennent avec une fierté inquiète baiser la main du père, je pense que la mort est le meilleur moment d'une pareille vie. Mais il faut se garder de juger; si l'on pouvait sonder le mystère de l'àme sans espérance, peut-être y trouverait-on installée et chez elle, cette mort anticipée que l'orgueil de vivre repousse alors que la souffrance de cette ànie la retient comme l'ami suprême et sûr.
Là le hangar au sel, hangar tout ouvert ; gratuitement les clients de la maison prennent au tas.
Le roi du village est très mécontent qu'on m'ait arrêté en route; la nouvelle lui en était parvenue, grossie, agrémentée, avec toute sa famille il avait déjà versé des larmes — de crocodile — sur le sort du malheureux Toubab. Il est bien content de me voir revenu. Il va convoquer ses voisins et partir en guerre avec eux ten-
dre des embûches à ces malfaiteurs qui sont la honte de la race. Je Tapaise et je déconseille l'entreprise ; je suis sain et sauf, mes hommes aussi, c'est une querelle à oublier.
D'ailleurs si je compare ils ne sont pas de taille, avec leurs airs bonifaces de négociants retirés des affaires, à se mesurer avec la féodalité de l'intérieur, avec ces repaires indépendants constamment en guerre les ims contre les autres. Lorsqu'à Kountou, hier matin, Seydou, le roi, me répétait comme argument: « Jeté tiens bien, » il avait lair moins commode que ces braves gens déjà frottés de civilisation et qui n'ont plus Ihabitude des mauvaises pensées et des bons coups.
Pendant que je suis chez M. Gaillard, occupé à combiner les moyens de repartir au plus vite, arrive un Noir chargé d'un panier énorme, débordant de provisions. Bientôt après lui entre un petit homme pétulant, joyeux, tout surpris; c'est M. Pons, propriétaire du panier et d'une belle âme. Dès qu'il a su que j'étais dans les fers, il s'est voué à mon salut , sans perdre un instant, il a empli les profondeurs de ce panier à deux battants de tout ce qui peut servàr à la nourriture de l'homme en voyage : boîtes de sardines, boîtes de légumes, viandes fumées, langue de bœuf, du pain, — deux gros pains, — du vin — c'est rafliner — enfin du tabac, des allumettes, et je crois même une serviette. Je suis heureux de lui avoir évité la course et surtout l'entrevue avec le joyeux Seydou qui aurait peut-être, en présence d'un homme si généreux et peu armé, renouvelé avec insistance le coup du papier à trois mois, et chagriné mon sauveur.
Heureusement M. Pons n'avait pas encore franchi la limite delazono fréquentéi'. Je le remercie avec conviction
pour ce qui allait me revenir de son concours et je le félicite en général pour les beaux sentiments qui l'animent; je crois que si M. le Ministre de llnstruction Publique, ou celui des voies et moyens, était instruit de cette campagne, un ruban vert ou violet, sinon rouge, à moins que tricolore, viendrait en toute justice récompenser cette tentative. M. Pons est un excellent homme, il nous raconte mille histoires, pas celles de Tartarin, et je regrette que mes deux amphitryons, blasés peut-être sur cette générosité qui leur est connue, ne s'associent pas à mon admiration. Car enfin il y a eu tentative, dépense d'idées, de décision, de temps, de boîtes ; et vingt-quatre heures de retard de ma part laissaient engager M. Pons dans des sentiers d'où un homme distrait, escorté d'un gros panier, ne revient pas toujours. Il n'ignorait pas le danger, je lui suis donc reconnaissant; et si je le prends gaiement c'est pour m'associer à la joie que spirituellement il manifeste lui-même.
Ya- Fraya est au fond d'un long estuaire ; le flot monte jusque-là et encore un peu en amont ; Bouramaya est de l'autre côté au nord. Par là le Konkouray débouche à lameravec laDubreka, dans la baie à l'entrée de laquelle est Konakri.
A peine arrivé, Manel, mon cuisinier, s'est mis à boire jusqu'à perdre la raison ; il parcourt les rues du village un couteau à la main et veut tuer tout le monde. On vient me chercher, je suis obligé de le faire amarrer, il se débat furieusement, crie, et enfin, réduit à l'impuissance, il s'attendrit et pleure comme un ivrogne; il prie qu'on le détache : ces liens, dit-il. sont humiliants, il trouve qu'il a l'air d'un cochon !
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Le lendemain j'expédie mes hommes reposés et bien approvisionnés ; ils vont par le sentier me rejoindre à cent kilomètres de là environ, à Konakry, où je me rends par eau; M. Gaillard a la complaisance d'avancer d'un jour le départ de sa baleinière et la met à ma disposition, armée de six rameurs. Je lui renouvelle ici mes remerciements pour sa sympathie généreuse et l'hospitalilé qu'il a offerte au pauvre voyageur.
Je pars avec le jusant, accompagne d'un de mes Noirs. A six heures du soir nous nous arrêtons au poste de la douane de Fongi pour laisser passer le flot qui remonte. Débarquement maussade, dans la vase, au milieu des bois, pleins de poésie assurément par leur aspect de fantomes mouvants dans la nuit à demi noire, mais bien peu engageants. Je m'assieds mélancolique sur un tronc de rosnier. Cependant mes Noirs ont disparu, ils ont donc trouvé dans cette brousse obscure des bêtes à qui parler? Ils vont boire, dormir et à l'heure de partir je n'aurai personne. Mais ces Noirs ne sont plus les incohérents de l'intérieur, ils sont au service du Blanc depuis longtemps déjà et habitués à une certaine nécessité dans la succession et l'à-propos des actions, je ne dois pas m'inquiéter.
Je crois distinguer, en travers de la silhouette des palmiers, une ligne droite, un toit de maison assurément, le poste de ladouane sans doute. Je trouve là deux jeunes gens, joyeux douaniers pleins d'exploits, qui gardent le fleuve.
Ils me racontent leur vie aux prises avec le climat et les contrebandiers ; c'est une lutte acharnée de ruses et contre-ruses de Peau-Rouge. Il faut aimer cette guerre pour la bien faire, et l'on comprend que. bénéfice à part, on s'y
passionne. Legain y ajoute son attrait ; ces jeunes gens me racontent, entre autres légendes, une prise qui a valu cinquante mille francs, une fortune, au douanier « un tel »; les coups de quelques centaines de francs ne sont pas rares.
La forêt se garde toute seule, par le sentier on ne transporte pas de grandes quantités, c'est par le tleuve et ses mille petits marigots que la mer deux fois par jour vient chercher les récoltes approvisionnées dans les villages ou dans les champs riverains. Les chargements réguliers descendent le large lleuve de jour ou de nuit avec le jusant, la pirogue de contrebande ne passe que la nuit et par des marigots détournés ; cachée le jour dans des abris perdus, elle attend presque sans danger l'heure propice. Mais le douanier connaît un peu la situation des cultures, les quantités à expédier, il calcule, suppose et guette; souvent il tombe juste et en tout cas il gêne les malhonnêtes gens. Il passe ses nuits au guet, dans sa barque, caché sous les palétuviers, l'oreille tendue, continuant ses calculs de probabilités. Ce qu'il fait bon là-dedans! respirant le brouillard, à l'odeur humide qui monte de la vase, les bêtes amphibies qui lui tombent dans le cou! Mais il y a toujours la poésie, la poésie de la forêt, le poème sans lin des âmes de la nuit. Le douanier aime ces choses et il est pratique en même temps; s'il prend la pirogue coupable, il aura beaucoup de cent francs pour sa part de prise, dont la proportion est très élevée; avec du zèle et un peu de chance, il pourra dans quelques années revenir au pays, élever sa famille et jouir de la vie.
Il est instruit, il a des livres, c'est un philosophe, il occupe son corps et son esprit. Mais le nègre est subtil, fin commeFair. il faut quelquefois des semaines de guet pour le
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surprendre. Le pauvre douanier n'a souvent pour sa part que des coups de fusil, et la blague des contrebandiers qui viennent ensuite chez lui se moquer de lui, avec lui, car ils se connaissent, mais pour saisir il faut le flagrant délit, amarrer la pirogue pleine de noix de cocos. Le digne représentant de la civilisation est toujours sûr de prendre la lièvre, la fièvre dont on meurt ; alors le pauvre homme qui a du collège, qui est peut-être bachelier, lit quelque forte pensée d'Horace, le
' Justum et tenacem proposili virum Non civioum ardor
Mente qualit solida,
Si fractus illabatiir orbis, Impavidum ferient ruinœ!
il élève son âme et se défend de tous regrets. 11 n'en meurt pas, et en somme il fait ce qu'il veut, étant seul, sa volonté étant ici toute la loi ; c'est une large compensation, on est moins à l'aise chez Lycurgue.
Nous échangeons des provisions, ils ont du beurre de Normandie, je leur donne du chocolat Marquis, nous parlons du métier en fanatiques de la nature et de ses surprises, de la France qui est le sujet dominant auquel on revient toujours. Je dors un instant étendu sur le plancher ; à minuit, le flot est étale, il est l'heure de partir; au revoir, et courage: nous reprenons les avirons.
En mer nous tendons une aile au vent ; avec une conviction qui me surprend toujours, mes Noirs sifflent pour appeler à l'aide le peu d'air qui rude sur les eaux, leur confiance est entretenue par d'heureuses coïncidences, (juelque risée de temps en temps concordant avec un sif^
tlement mieux sussuré. Les matelots d'Agamemnon interpellaient par la prière ou Tinjure les vents qui se refusaient à enfler leurs voiles ; on peut donc être grand parmi les peuples et cependant siffler pour appeler le vent! La superstition n'empêche pas de vivre, les Noirs africains n'attendent qu'un chef pour prendre rang parmi les nations.
Aujourd'hui le vent est sourd. Je crains qu'il ne soit pas aveugle ; des montagnes de la côte, au sud, il pousse vers nous, avec menace, des nuages noirs et pleins de pluie. A trois heures nous abordons à la jetée de Konakry,
KONAKRV. — UETOL'U EN FRANCE.
Conclusion, — Comment la France doit occuper l'Afrique; intérêt politique, intérêt commercial.
Mon premier soin est d'aller au télégraphe dire bonjour à mes amis, en France ; ils sont sans nouvelles depuis six mois et, suivant Thabitude, trop souvent justifiée à l'égard des voyageurs, ils doivent me croire mort. Dans quelques heures ils auront mon bonjour que je vais signer de ma main; la pensée que la nouvelle de mon retour certain sera tout à l'heure choyée dans le cœur de ceux que j'aime me fait oublier bien des fatigues. J'envoie les bateliers avec mes bagages attendre sous les hangars de la Compagnie du Sénégal ; le directeur est absent ou occupé ou malade, je ne sais ; on veut bien cependant m'autoriser à abriter là pour un instant mes quelques colis.
Pour télégraphier il faut du bel argent sonnant, et du bel argent je n'en ai pas ; j'ai la tournure d'un loqueteux qui aurait autrefois connu des jours meilleurs et non d'un capitaliste digne de crédit : « la Compagnie n'est pas en fonds, le directeur n'est pas autorisé, le directeur ne peut pas »..., ce qu'on dit aux importuns. Je n'insiste que pour être sûr qu'il n'y a pas malentendu.
Je reviens au télégraphe, plus loin, sur le même rivage ; accueil empressé du directeur qui est Français. Il n'y a ici, me dit-il, que trois maisons de commerce : Maillât et la Compagnie du Sénégal de l'autre côté deKonakry et Collin là tout prêt, du côté de Boulbiné. Collin est Allemand, il va céder sa maison à son gendre Jacob, qui est Français ; de la terrasse du télégraphe on voit entre les arbres les toits de leur factorerie; j'aurai là les quelques louis qui me sont nécessaires. J'y vais ; on me reçoit comme un chien mouillé ; je m'explique cependant, car je ne vois que mon but : parler en France, et pour l'atteindre je saute par-dessus toutes les petites avanies; fâcheux métier que celui de mendiant. « J'arrive du Foutali », dis-je. « Le Foutah ! Je ne connais qu'un voyageur qui nous ait parlé de ces montagnes, un M. de Sanderval », et tout en me répondant un peu vite le négociant tourne les talons et repart à ses affaires ; il ne fait cependant pas lâcher ses chiens, c'est une attention ou un oubli auquel je suis sensible. Je lui lance dans le dos : « Ce M. de Sanderval, je le suis! » Il tourne la tête, s'arrête, m'inspecte courroucé; cependant mes guenilles ont un aspect étrange, il se rapproche, nous échangeons quelques paroles! il est convaincu! il m'ouvre sa caisse à discrétion. Je puise, je remercie et je reviens, marchant vite faute de pouvoir courir, au bout du fil qui a son autre bout en France.
Ma dépêche arrive à propos; mes amis, pour gagner du temps et des renseignements, s'ingéniaient à cacher à mes parents les journaux qui publiaient à ce moment la nouvelle de ma mort; nouvelle trop vraisemblable, écho des menaces et des vaines tentatives de mes adversaires.
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Ce cher devoir accompli le voyage est terminé, j'appartiens à la civilisation. Je vais d'abord voir le Commandant du poste, le lieutenant (iuichard, dont l'accueil affable et plein d'animation me rappelle les intelligentes réalités de la civilisation. Son poste est dans un ordre parfait, des soldats actifs, un air de joyeux entrain; il organisel'unitc de cette petite ville forte, perdue en sentinelle au milieu des dangers ; une palissade de troncs de palmiers étend tout autour son profil savant ; sur une terrasse, des canons, petits canons. La position est vive, — Boulbiné à gauche, Konakry à droite, villages noirs que leurs habitants viennent d'incendier en se retirant. — de la forêt voisine qui couvre la presqu'île des attaques peuvent surgir à tous moments. Les débuts sont le plus difficiles, il faut le temps "de s'entendre.
Les indigènes commencent à constater qu'on ne leur faitaucune violence, les trois ou quatre chefs ou féticheurs qui les exploitaient perdent leur crédit, le peuple se rassure et il revient à nous. Ici comme partout le peuple est bonne bête ; c'est pour cela qu'il est le peuple; quand il n'est plus bête, lorsque jusque dans ses masses profondes il s'est instruit en écoutant les conseils des intelligents et des forts issus en petit nombre de son sein, il devient son propre maître. Dès qu'on parvient à lui parler on s'arrange sans peine, mais ce sont les chefs, les rois diminués, les féticheurs dépossédés qui ne sont pas contents et qui souliennent la lutte. C'est dans la loi, un progrès établi ne doit céder la place à un nouveau progrès que s'il est dominé par lui.
Nous déjeunons ensemble et je me complais à retrouver dans l'esprit cultivé de mon amphitryon lemondc
si complexe de nos idées et de nos usages, la douceur et la force qu'entretiennent dans une âme haute l'habitude du commandement et le sentiment des responsabilités. Le lendemain le lieutenant Guichard partait pour l'intérieur en expédition (je l'ai dit plus haut) contre une ligue de chefs alliés de ceux de Konakry.
Le directeur du télégraphe m'offre une précieuse hospitalité, le vivre et le couvert, je le prie d'en agréer ici, de nouveau, mes remerciements. Il occupe une vaste maison à un étage portée sur des voûtes ouvertes où l'air circule librement. Je loge dans le jardin, dans un bâtiment inoccupé.
A 2 kilomètres de l'autre côté de Konakry est la factorerie de M. Maillât, un aimable habitant de la côte qui est là depuis de longues années et qui n'est jamais malade. Comment fait-il? Je ne lui vois prendre aucune précaution. Il est toujours occupé, d'égale humeur ; tout en fumant sa pipe sous le benténier qui ombrage son petit port, il donne ses ordres ; ses barques tirées à terre, sur le sable, au fond de l'anse qu'il a choisie, attendent les vents favorables ; s'il vient une pirogue ou une caravane il ouvre ses magasins, s'il vient des voleurs il prend son fusil.
Une palissade massive de six mètres de hauteur, formée de troncs de palmiers, entoure sa factorerie; à l'intérieur bon gîte, simple cuisine ; toute la contrée est son champ que l'indigène cultive pour lui : Fortunatos nimium. Virgile avait vu cet homme-là dans ses rêves ; mais je crois que M. Maillât a conscience de ces biens et que sans envie, sans regrets il est heureux. Je lui laisse un de mes cuisiniers, l'autre, Manel, est ivre sans désemparer depuis la première factorerie, Ya-Fraya.
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J'ai lo^é mes Noirs dans les cases désertées de Boiilbiné ou du moins dans ce qu'il en reste après l'incendie. Pour occuper leur désœuvrement je leur fais défrichci' un arpent de terre dont je demande la concession. J'y construirai une habitation pour le ravitaillement de mes prochains voyages. N'ayant pas de commerce à faire, je choisis sur le rivage un point encombré de rochers pittoresques où un négociant ne trouverait pas le port qui lui est nécessaire; j'ai ainsi un peu d'espoir qu'on m'accordera la concession. Le Commandant du poste à. qui je remets ma demande, suivant ses indications, me dit qu'il la transmettra régulièrement à Saint-Louis et que toute la presqu'île étant inoccupée, sauf les quatre maisons que je vois, j'aurai assurément une bonne réponse.
Ce terrain que je désigne est couvert d'un impénétrable fourré épineux de cinq ou six mètres de hauteur, dans lequel il est impossible de prendre un alignement; je poste sur un des côtés, dans le sentier de Boulbiné à Konakry, deux de mes Noirs auxquels je recommande de répondre à mes appels, et par un long détour allant j)rendre mon point de départ sur le côté opposé au bord de la mer, je reviens vers eux au travers de la broussaille. J'avance difficilement, tantôt à quatre pattes, tantôt grimpé sur des branches pour franchir les fers de lance des acanthes pointus, étouffant, n'y voyant pas à trois pas d'avance, préoccupé de ne pas me prendre dans quelque réseau d'araignée, et me guidant en aveugle sur la voix de mes Noirs que j'appelle de temps en temps. Je trouve le trajet plus long que je n'avais d'abord calculé, et la direction bizarre. Enfin j'aboutis. Ce quartier est fréquenté, nous a-t-on dit, |)ar un tigre qui ré-
cemment a tué plusieurs personnes ; aussi mes deux Xoirs, au lieu de m'attendre au lieu fixé sur mon plan, se sont-ils insensiblement rapprochés des lieux habités, et je les retrouve au sortir du bois sous les canons du fort. Au lieu d'une ligne droite j'ai décrit une courbe de rayon variable, de coordonnées proportionnées au courage intermittent de ces deux braves. En faisant le rabat dans cette brousse qui lui sert de retraite, je pouvais déranger le tigre, me disent-ils, et alors ils se sont un peu rapprochés du fort. J'ai un mouvement d'impatience, car la promenade dans le fourré a épuisé ma bonne humeur, mais cependant que dire? Tout seuls, ils ont eu peur : u Ici pas bon, tigre venir. » Je modifie ma méthode d'arpentage.
La délimitation faite, je promets à mes hommes tant par jour en plus de leur solde, pour faire ce défrichement. Le travail est facultatif et il n'avance pas. Ali est demeuré étranger à notre convention ; il vient le lendemain doux et paisible, avec son air de sphinx nègre, possédant un sens de hôte affiné, inconnu ou éteint chez les races plus hâtives; il me dit que le travail ne sera pas fini avant mon départ... ??? Si je veux l'activer je dois promettre un petit cadeau et non donner un prix fixé d'avance. Mais ce cadeau quel sera-t-il? « Très peu de chose. » En effet, je promets au lieu de donner, et en trois jours le travail gaiement s'achève. Le cadeau est le quart de ce que j'aurais payé et mes Noirs sont enchantés. Voilà bien ces grands enfants que le mystère, l'inconnu, séduit et attire, alors que la certitude, limitant leur imagination, éteint leur désir. Celui qui saura le premier comprendre le Noir trouvera en Afrique la puissance la plus
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formidable que puisse rêver un conducteur d'hommes.
J'ai télégraphié sur la côte pour avoir mon yacht qui attendait, un peu au hasard, de mes nouvelles ; il m'apporte une montagne de lettres, les plus anciennes ont six mois de date. Oh! chère, chère émotion, il faut tout lire à la fois et je relis vingt fois la même, des yeux, la pensée absente, rêvant au foyer d'où elles viennent.
Le jour de mon départ, je prends congé du maréchal des logis qui à la tête de cinq hommes garde le poste, en l'absence du lieutenant parti avec leurs camarades. Je dois dîner une fois encore chez Maillât et de là m'embarquer. Comme c'est pour la dernière fois je puis indiquer l'allure à peuprès quotidienne de ma marche depuis un mois. En sortant du poste une crampe d'estomac me terrasse, jetombe au pied d'un palmier (et je perds trois louis que j'avais dans ma poche pour les dernières étrennes, ils feront un jour le bonheur de quelque archéologue), après quelques minutes je repars, suivant le bord de la mer sur la jolie plage de sable ferme. Le soleil est couché, l'air tranquille est parfumé des mille fleurs des bois, je respire la fraîcheur de la nuit; les rochers noirs isolés qui surgissent cà et là sur la plage toute blanche ont l'air de gros béliers attentifs à l'homme qui trouble leur solitude. Le charme de ces lieux me retient et m'endort et me verse l'oubli ; mais sous le ciel découvert il aspire ma vie, j'ai une forte fièvre, je tombe tout de mon long. Comme je n'ai plus de caravane à gouverner, je n'ai plus à me gêner, je reste étendu, inerte, refaisant mes forces; au bout d'un quart d'heure je reprends mes sens et je continue; c'est le quartier du tigre de Boulbiné, le sentier tout voisin que l'animal fréquente a été abandonné à cause des rencontres
fâcheuses qui s'y répétaient trop fréquemment; cette pensée me distrait malgré moi, j'avance.
En arrivant près des ruines du village noir de Konakry je tombe de nouveau plus que je ne m'assieds, achevé par la fièvre... J'entends des voix, ce sont des hommes à moi, j'appelle ; depuis un mois ils sont habitués à me ramasser mort; ils m'emportent chez Maillât. Après dîner nous devons nous embarquer, le yacht est au large, le canot nous attend dans le petit port. M. Maillât me voyant si pitoyable insiste avec la plus cordiale sollicitude pour me retenir, mais je ne puis m'arrêter pour de la fièvre ; je me confie à mes porteurs, et avec mille remerciements et affectueux souhaits je quitte l'hospitalière maison. Au môme instant un orage éclate, l'averse à ilôts m'accueille sur la porte ; il est imprudent de se trop mouiller quand on a la fièvre, la décision ne doit pas être de l'entêtement, je remets le départ à demain. Ma volonté aussitôt détendue, je tombe inerte tout de mon long sur le parquet, on me porte sur un lit ; dans la nuit je prends une cuillerée de quinine, et le matin bien frais je m'embarque pour la France. Je ne veux pas achever sans remercier ici tout particulièrement M. Maillât de son aimable accueil et de ses bons soins.
Je trouve à bord des approvisionnements complets, d'excellents vins, des journaux et des livres. Mais ce n'est pas la saison des promenades sur l'eau, nous sommes par le mauvais temps houspillés sans relâche, tornade sur tornade, j'ai dix centimètres d'eau dans ma cabine pendant cinq jours. Enfin, après avoir dans ma bonne case, àBoulamf), revu mes notes et laissé mes ordres, je repars pour Gorée-Dakar. Ayant pris pied sur un bateau
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à vapeui' de passage nous avons manqué de charbon, ce qui m'a donné l'occasion d'admirer la fermeté toute simple du capitaine, — cela me transporte d'aise au sortir du caractère vague et mou du Noir, — et la bêtise des passagers qui menacent de se plaindre à l'administration, ah mais! Dans un coup de roulis le banc dune table voisine de la mienne est arraché, les passagers attablés sont répandus un peu partoul. inondés de leur potage, quelle
bagarre ! Un gros homme toutrond roulait de tous les côtés sans pouvoir saisir le court instant propice au changement de mouvement.
Un peu avant Lf's Pahnas nous apercevons, dressé sur un écueil, un immense vapeur qui vient de se perdre là; son arrière est submergé, son avant tout en l'air; la mer qui brise sur la roche escaladée passe en nuages d'écume par dessus les mâts. Dans quelques heures, la rocbe étant à pic tout autour, l'épave bientôt décrochée par la mer aura disparu. C'est le troisième navire perdu là depuis deux ans. Le décor est très beau, ce nuage écumant, isolé au milieu des eaux, ressemble au char de ?y^eptune; mais l'événement moins mythologique nous inspire de tristes réflexions.
Le temps n'est pas toujours mauvais, il se tient à la limite où l'on peut jouer aux échecs; à chaque instant
mon roi perd l'équilibre, ce qui excite la verve de mon j)artenaire, le jeune duc de Leuchtemberg, mais ne le distrait cependant pas assez à mon gré, car au bout de nos jours de lutte il reste avec l'avantage. Il m'a du moins cédé celui de trouver trop courtes ces heures tourmentées qu'il animait de sa belle jeunesse et du charme spirituel de son aimable conversation.
Je ne dirai rien de la joie qui m'attendait au port ; qui n'est jamais parti ne peut comprendre l'émotion du retour.
En arrivant j'ai remis au Gouvernement tous mes renseignements qui pouvaient intéresser son action en Afrique. Je répète comme je l'ai dit en 1880 et comme on l'a répété depuis : le Foutah-Djalon est la clef du Soudan. Baudin, capitaine de vaisseau, gouverneur du Sénégal, l'avait pressenti peut-être, lorsqu'en 1852, envoyant Hecquard à Ségou, il modifiait son itinéraire pour le faire passer par leFoutah; le général Faidherbe paraît s'en être aussi préoccupé lorsque, par son ordre, en 1860, Lambert refaisait le même voyage. Cependant, malgré les récits favorables de Lambert confirmant et renouvelant ceux de son prédécesseur, plus rien ne fut tenté de ce côté pendant vingt ans; de 1860 à 1881, on ne voit plus aucune part de l'activité que le général Faidherbe dépensait si vaillamment au Sénégal, s'orienter du côté du Foutah-Djalon. En 1879 une expédition commerciale essaya de se frayer un passage des factoreries de Sierra-Leone à Timho, mais elle fut arrêtée à Falaba, d'oii elle rebroussa chemin vers le sud.
En 1880 je n'avais pas manqué au devoir de soumettre