ART ORATOIRE
Tout l'art oratoire consiste à bien penser et à bien parler. Pour bien penser et pour bien parler, il faut être homme de bien : Vir bonus dicendi peritus; c'est à cette condition de rigueur que l'orateur gagnera la bienveillance de ses auditeurs, leur confiance, leur affection et leurs âmes. La liberté, dit Boileau, est la source féconde de l'éloquence, et nul esclave ne sera jamais orateur. Liberté sans limites, libre comme le sauvage dans sa forêt : il n'y aurait qu'un anneau de chaîne entravant la liberté, l'orateur tombe et s'hébéte. Quintilien, qui a écrit douze livres de l'Institution de l'orateur, avance la pro-
position la plus Yraie : 1 C'est le cœur qui fait l'orateur : Pectus est quod disertos facit. » Le beau feu, les heureuses hardiesses, les sublimes images, le cœur, mais le cœur tendre et charmant, voilà le complet de l'orateur : et voilà tout ce que l'on trouve dans la Bible, et ce que Ton ne trouve que dans la Bible. Méditez profondément ces douze lignes, conformez-vous~y et vous prêcherez parfaitement. Tantôt, comme Augustin, qui veut détruire chez ses auditeurs une habitude affreuse, vous les émouvrez par la force des raisons et de la conviction ; tantôt, comme Chrysoslome, vous tremperez vos lèvres dans le miel, et des flots d'or en découleront; ou bien, vous armant du tonnerre comme lui, après avoir sillonné d'éclairs votre auditoire, vous le consternerez et le réduirez devant Dieu ; ou, comme Grégoire de Nazianze, vous donnerez votre leçon dogmatique et vous en tirerez des conclusions morales d'une exquise suavité, qui feront fondre en larmes vos auditeurs. Voilà, si j'ose le dire, le magnétisme de l'art oratoire, et les illustres maîtres l'ont appris et Tout sucé dans la Bible. Magnétisme divin qui engage le prédicateur à l'auditeur et qui colle l'auditeur aux lèvres du prédicateur, tellement que l'auditeur est mort, et qu'il vit et respire des idées, des pensées, de l'action et de la vie du prédicateur ;
se PREMIÈRE PARTIE
ils sont un : Teffet est produit, car l'àme du prédicateur a passé dans l'àme de l'auditeur.
Tous les orateurs sacrés se sont formés dans l'étude, dans la méditation de ce livre immortel. L'éloquence sacrée domine l'éloquence humaine par les grands intérêts dont elle occupe les hommes. L'éloquence du tribun, l'éloquence du barreau, l'éloquence parlementaire, occupent les auditeurs des intérêts du temps; elle ébranle, elle secoue, elle agite, mais elle ne bâtit pas. La parole d'un pauvre prêtre perdu dans les forêts océaniques est forte, puissante ; c'est l'éloquence sacrée. Et pourquoi cette éloquence dominet-elle l'éloquence humaine? Parce qu'elle est pleine de Dieu, du ciel, des éternelles destinées de l'homme. Pourquoi le prêtre, du haut de la chaire, se prenant corps à corps avec les passions, les arrache-t-il du cœur de l'homme ? Pourquoi fait-il repreridre à l'homme le chemin de sa destinée qu'il avait perdu ? C'est qu'il pose sur le cœur de l'homme la croix de Jésus Christ; c'est un levier immortel; il pèse sur ce levier, et cet homme est arraché à ses convictions et lancé vers les cieux. Le prêtre catholique s'est nourri et se nourrit chaque jour de la Bible ; c'est pourquoi ses paroles sont divines.
Revenons à Chrysostome. Cette bouche d'or la méditait nuit et jour, et il secouait la ville d'An-
tioche. Grand Dieu ! quelle trompette il embouche ! Ecoutez donc les premiers mois de la première homélie i Audistïs apostolicam vocem? Tubam cœlestem? Lyram spiritalem? Etenim tanquam tuba terribile canens^ et bellicum, hosies quidem consternity lapsos aiUem suorum sensus excitât, et muUâ implens fiduciâ mentem adhibentes^ diabolo inexpugnabiles reddit. Et tanquàm lyra, rursiim multâ cum jucunditate delectans absiirdarum morbos cogitationum sopit et multam cum voluptate nobis affert utilitatem. Et il finit cette homélie par celte vive exhortation : Accède ad fratrem pereuntem^ excita^ et per verba et per facta^ et per lenitatem et per vehementiam^ varia sit medicina. Voyez les beautés qui nous tombent sous les yeux sans aucun choix. Cet illustre orateur transportait cette ville de bonheur en lui expliquant les Epîtres de saint Paul et liEvangile de saint Matthieu.
Tous les orateurs sacrés ont médité jour et nuit les vérités cachées dans ce livre; il y a là tout ce qui forme l'orateur. Pourquoi Bossuet est-il le plus éloquent des orateurs? Où a-t-il puisé la hardiesse de ses allures, la hauteur de son V0I5 la sublimité de ses élans? Dans la Bible. Il a mesuré son génie à la taille de la Bible, et son génie est biblique. Lisez ses Elévations sur les mystères^ ses Méditations sur V Evangile^ ses
Oraisons funèbres, ses Sermons; vous verrez comment ce génie est hardi et élevé-, comme il plane dans les airs, comme il s'inspire aux anges, comme il s'est découpé sur le palron des divines Ecritures, si je puis le dire. Voilà pourquoi il est si éloquent.
Lisez de Fénelon son sermon pour le jour de l'Epiphanie 5 son discours prononcé au sacre de l'électeur de Cologne, qui commence par ces mots : Depuis que je suis destiné à être votre consécrateur, prince... et vous verrez comment la Bible a façonné ce ^rand homme. D'où vient à Bourdaloue sa philosophie oratoire et son invincible argumentation? De la Bible. Où le R. P. Lejeune a-t-il puisé toutes ses connaissances, sa science si variée et ses mouvements oratoires, si bien harmonisés avec son caractère et son siècle? Dans la Bible.