HISTOIRE ÉVENTUELLE ET AVENTURES
C'est d'après un des plus grands maîtres de notre siècle que je dis : « Quelles aventures plus touchantes que celles de Joseph, de Ruth, d'Esther et de Suzanne?» Prenons pour exemple l'aventure admirable de Suzanne.
« Il y avait un homme qui demeurait à Babylone (3), et son nom était Joakim. Il épousa une
{{) Job, XXXIX, 24. ~ (2) Ibid., 23. — (3) Daniel, ch. i.
femme nommée Suzanne, fille de Helcias, qui était parfaitement belle et qui craignait Dieu. Car, comme son père et sa mère étaient justes, ils avaient instruit leur fille selon la loi de Moïse. Or Joakim était fort riche, et il avait un jardin fruitier prés de sa maison ; et les Juifs allaient souvent chez lui, parce qu'il était le plus considérable de tous.
« On avait établi pour juges, cette année-là, deux vieillards d'entre le peuple, dont le Seigneur a parlé lorsqu'il a dit, que l'iniquité est sortie de Babylone par des vieillards qui étaient juges et qui semblaient conduire le peuple. Ces vieillards allaient d'ordinaire à la maison de Joakim , et tous ceux qui avaient des affaires à juger venaient les y trouver.
ce Sur le midi, lorsque le peuple s'en était allé, Suzanne entrait et se promenait dans le jardin de son mari. Ces vieillards l'y voyaient entrer et se promener tous Ips jours, et ils conçurent une ardente passion pour elle. Leur sens en fut perverti, et ils détournèrent leurs yeux pour ne point voir le ciel et pour ne point se souvenir des justes jugements de Dieu.
ce Ils étaient donc tous deux épris de l'amour de cette femme et néanmoins ils ne s'entredirent point le sujet de leur peine, car ils rougissaient de se découvrir l'un à l'autre leur passion crimi-
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nelle, ayant dessein de corrompre cette femme. Et ils observaient tous les jours avec grand soin le temps où ils pourraient la voir.
« Un jour l'un dit à l'autre': Allons-nous-en chez nous, parce qu'il est temps de dîner. Et étant sortis ils se séparèrent l'un de l'autre. Mais, revenant aussitôt, ils se rencontrèrent ; et, après s'en être demandé la raison l'un à l'autre, ils s'entr'avouérent leur passion, et alors ils convinrent de prendre le temps où ils pourraient trouver Suzanne seule.
« Lorsqu'ils épiaient un jour propre pour leur dessein, il arriva que Suzanne entra dans le jardin selon sa coutume, étant accompagnée de deux filles seulement, et qu'elle voulut se baigner parce qu'il faisait chaud. Il n'y avait alors personne que les deux vieillards qui étaient cachés et qui la regardaient. Alors Suzanne dit à ses filles : Apportez-moi de l'huile de parfum et des pommades, et fermez les portes du jardin, afin que je me baigne. Les filles firent ce qu'elle leur avait commandé 5 elles fermèrent les portes du jardin, et elles sortirent par une porte de derrière pour apporter ce que Suzanne leur avait dit; et elles ne savaient point que les vieillards fussent cachés au dedans du jardin.
« Aussitôt que les filles furent sorties, les deux vieillards accoururent à Suzanne et lui dirent :
Les portes sont fermées, personne ne nous voit et nous avons de l'affection pour vous ; rendez-vous donc à notre désir et faites ce que nous voulons. Que si vous ne le voulez pss, nous porterons témoignage contre vous et nous dirons qu'il y avait unjeuneliomme avec vous, et que c'est pour cela que vous avez renvoyé vos filles.
« Suzanne jeta un profond soupir et leur dit : Je ne vois que péril et qu'angoisse de toutes parts. Car si je fais ce que vous désirez, je suis morte ; et si je ne le fais point, je n'échapperai pas de vos mains. Mais il m'est meilleur de tomber entre vos mains sans avoir commis le mal que de pécher en la présence du Seigneur. Suzanne aussitôt jeta un grand cri, et les vieillards crièrent aussi contre elle. Et l'un d'eux courut à la porte du jardin et l'ouvrit.
(c Les serviteurs de la maison, ayant entendu crier dans le jardin, y coururent parla porte de derrière pour voir ce que c'était. Les vieillards ayant dit ce qu'ils avaient projeté, ces serviteurs en furent extrêmement surpris, parce qu'on n'avait jamais rien dit de semblable de Suzanne.
ce Le lendemain, le peuple étant venu en la maison de Joakim son mari, les deux vieillards y vinrent aussi, pleins de la résolution criminelle qu'ils avaient formée contre Suzanne pour lui faire perdre la vie. Et ils dirent devant le peuple :
Envoyez quérir Suzanne, fille de Helcias, femme de Joakim. On y envoya aussitôt, et elle vint accompagnée de son père et de sa mère, de ses enfants et de toute sa famille. Suzanne avait une délicatesse dans le teint et une beauté tout extraordinaire. Et, comme elle avait alors le visage couvert d'un voile, ces méchants commandèrent qu'on le lui ôtât, afin qu'ils se satisfissent au moins de cette manière par la vue de sa beauté. Tous ses parents, et tous ceux qui l'avaient connue auparavant, répandaient des larmes.
« Alors ces deux vieillards, se levant au milieu du peuple, mirent leurs mains sur la tête de Suzanne qui leva en pleurant les yeux au ciel, parce que son cœur avait une ferme confiance au Seigneur. Et les vieillards dirent : Lorsque nous nous promenions seuls dans le jardin, cette femme est venue avec deux filles, et, ayant fait fermer les portes du jardin, elle a renvoyé ses filles. Et un jeune homme qui était caché est venu et a commis le crime avec elle. Nous étions alors dans un coin du jardin, et, voyant celte mauvaise action, nous sommes accourus à eux et nous les avons vus dans cette infamie. Nous n'avons pu prendre le jeune homme, parce qu'il était plus fort que nous, el qu'ayant ouvert la porte, il s'est sauvé. Mais pour elle, l'ayant prise, nous lui avons demandé quel étaitcejeune homme,
et elle n'a pas voulu nous le dire : c'est de quoi nous sommes témoins.
« Toute l'assemblée les crut, comme étant anciens et juges du peuple ; et ils condamnèrent Suzanne à la mort. Alors vSuzanne jeta un grand cri, et elle dit : Dieu éternel qui pénétrez ce qui est de plus caché, et qui connaissez toutes choses avant même qu'elles se fassent, vous savez qu'ils ont porté contre moi un faux témoignage, et cependant je meurs sans avoir rien fait de tout ce qu'ils ont inventé si malheureusement contre moi.
« Le Seigneur exauça sa prière. Et lorsqu'on la conduisait à la mort, il suscita l'esprit saint d'un jeune enfant, nommé Daniel, qui cria à haute voix : Je suis innocent du sang de cette femme ! Tout le monde se retourna vers lui et lui dit : Que veut dire cette parole que vous venez de prononcer? Daniel, se tenant debout au milieu d'eux, dit : Etes-vous si insensés, enfants d'Israël, que d'avoir ainsi, sans discerner et sans connaître la vérité, condamné une fille d'Israël ? Retournez pour la juger de nouveau, parce qu'ils ont porté un faux témoignage contre elle.
« Le peuple retourna donc en grande hâte, et les vieillards dirent à Daniel : Venez, prenez place au milieu de nous et instruisez-nous, puisque Dieu vous a donné l'honneur de la vieillesse.
Daniel dit au peuple : Séparez- les l'un de Tautre, et je les jugerai. Ayant donc été séparés l'un de l'autre, Daniel appela l'un d'eux et lui dit : Homme qui avez vieilli dans le mal, les péchés que vous avez commis autrefois sont retombés maintenant sur vous; vous qui rendez des jugements injustes^ qui opprimez les innocents et qui sauviez les coupables, quoique le Seigneur ait dit : Vous ne ferez point mourir l'innocent et le juste. ^laintenant donc, si vous avez surpris cette femme, dites-moi sous quel arbre les avez-vous vus parler ensemble? 11 lui répondit : Sous un lentisque. Daniel lui dit : C'est justement que votre mensonge va retomber sur votre tête ; car voilà l'ange qui, exécutant Tarrêt que le Seigneur a prononcé, vous coupera en deux.
a Après ravoir fait retirer, il commanda qu'on fît venir l'autre et lui dit: Race de Chanaan et non de Juda, la beauté vous a séduit et la passion vous a perverti le cœur. C'est ainsi que vous traitiez les filles d'Israël, et elles, ayant peur de vous, vous parlaient; mais la fille de Juda n'a pu souffrir votre iniquité. Maintenant donc, ditesmoi sous quel arbre vous les avez surpris lorsqu'ils se parlaient. Il lui répondit : Sous un chêne vert. Daniel lui dit : C'est justement que votre mensonge va retomber sur votre tête, car l'ange du Seigneur est tout prêt, tenant l'épée pour vous
couper par le milieu du corps et pour vous faire mourir tous deux.
« Aussitôt tout le peuple jeta un grand cri et ils bénirent Dieu qui sauve ceux qui espèrent en lui : et ils s'élevèrent contre les deux vieillards, parce que Daniel les avait convaincus par leur propre bouche d'avoir porté un faux témoignage, et ils leur firent souffrir le môme mal qu'ils avaient voulu faire à leur prochain, pour exécuter la loi de Moïse. Ainsi ils les firent mourir, et le sang innocent fut sauvé en ce jour-là.
« Helcias et sa femme rendirent grâces à Dieu pour Suzanne, leurfiUe, avec Joakim, son mari, et tous ses parents, de ce qu'il ne s'était trouvé rien en elle qui blessât l'honnêteté.
« Quant à Daniel, depuis ce jour-là et dans la suite des temps, il devint grand devant le peuple. »
Il n'y a pas ici de réflexions à faire si ce n'est de dire que l'on est écrasé sous le poids des beautés de cette gr^ive aventure. C'est au lecteur, à loisir, de reprendre chaque mot, chaque phrase; de voir renchaînement des faits, lenaturel sublime qui règne du commencement jusqu'à la fin, et d'admirer ce récit biblique.
Qu'il lise les autres indiqués : Joseph, Judith, Ruth, Tobie, Esther, et il y trouvera toujours d'inénarrables beautés, parce que ce sont des beautés de Dieu.
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