DEUXIEME FLEUVE DE COMPOSITION ORATOIRE
Voici une comparaison que je n'ai cessé de faire à mes amis. Pour faire un discours, vous pouvez Yous aider d'auteurs et de sermonnaires français uo bien des saints Pères. Or, celui qui se sert de ces petits auteurs français ressemble à un homme qui, pour étancher sa soif, s'en irait boire à de petits ruisseaux bourbeux au lieu d'aller à de larges fleuves qui coulent des eaux claires et limpides.
« L'Écriture, dit M. Guillon, doit êlre l'âme de tous nos discours. Qui la néglige trahit sa mission; il n'est plus que l'apôtre de la vanité, un déclamateur sans fruit pour les autres et pour lui-même... Pour bien connaître l'Écriture pour se pénétrer efficacement de son esprit et de son langage, il faut ajouter à son étude celle des saints Pères, qui en sont les véritables interprètes.
Tel est l'ordre établi par tous les siècles chrétiens : Post Scrwturas sacras, doctonim hominum îractatus lege, a dit saint Jérôme ; par ce mot, doctorum hominum, entendons, avec ce pieux et savant écrivain, ces hommes puissants en œuvres et en paroles que nous quahfions du titre privilégié de docteurs et de Pères de l'Église, grands par leurs talents, plus grands encore par leurs vertus, que Jésus-Christ, l'unique Maître des hommes, daigna s'associer dans cette honorable qualité, en les éclairant particulièrement de ses lumières. En les dispersant dans les difïérenis siècles pour combattre les nouveaux abus et les nouvelles erreurs, il a voulu non-seulement qu'ils éclairassent les nations et leur siècle, mais que leurdoctrine, consignée dans des écrits excellents, parvînt aux races futures, et qu'ils fussent encore après leur trépas les apôtres de tous les pays et de tous les temps... Unis à l'Écriture, leurs ouvrages, consacrés parla sanction que l'Église leur a donnée, ajoutent à l'autorité de la parole divine immédiatement émanée de l'Esprit-Saint, le poids imposant d'une inspiration au moins indirecte qui les a produits, et l'efficacité d'une grâce toute particulière qui les dislingue si éminemment de toutes les compositions humaines. Ils composent cette chaîne auguste de la tradition, dont la majestueuse unité s'est soutenue, iné-
branlable^ à travers les chocs des révolutions, les attaques du schisme et de l'hérésie, les ruines du temps, les ténèbres de l'ignorance et les ravages des mauvaises mœurs. Ils fondent les titres de notre croyance, nous montrent à chaque siècle d'illustres témoignages de la foi contemporaine, imprimant à notre doctrine le sceau de la vérité, et remontant ainsi jusqu'à la source même de Tinfaillibililé divine (1). »
Voici le témoignage de Lefranc de Pompignan, sur l'inspiration secondaire des Pères. « Ils n'étaient pas, dit-il, précisément inspirés, mais ils recevaient des secours si abondants de grâce et de lumière, que leur doctrine et leur éloquence annoncent véritablement l'Esprit de Dieu qui les éclairait. »
La Harpe croit à cette secondaire inspiration des saints Pères, sans laquelle ils n'auraient pu penser et raisonner comme ils l'ont fait, étonnant le monde par l'étendue de leurs connaissances et la majesté de leur éloquence et de leurs allures.
« Les premiers philosophes du christianisme nous ont montré une étonnante et merveilleuse phalange de génie, dit un prédicateur illustre, poussant d'un côté la foi jusqu'à la simplicité de
(0 Discours préliminaire, en tête de la traduction des Pères.
Tenfance, et la raison jusqu'au développement du génie. Ce sont les Tertullien^ les Origéne, tant qu'ils furent soumis à l'enseignement de l'Église; ce sont les Laclance, les Arnobe, les Irénée; ce sont les Athanase, les Grégoire de Nazianze, les Basile, lesChrysostome,les Hilaire, lesAmbroise, les Augustin, les Jérôme, les Léon, les PierreChrysologue, les Grégoire le Grand, les Bernard. Quels hommes ! Tous les talents étaient en eux avec toutes les vertus. Quels travaux ! Je ne veux citer que le seul ouvrage de saint Augustin, de la Cité de Dieu, cet ouvrage étonnant par la profondeur des vues, par l'immensité et la hauteur de la science, par la réfutation de toutes les erreurs, le développement de toutes les vérités, l'éclaircissement de tous les mystères de l'ordre théologique, de Tordre philosophique, de l'ordre même naturel. Oh! cet ouvrage vaut à lui seul tous les ouvrages des anciens philosophes qui, je vous l'avoue, après ce chef-d'œuvre de saint Augustin, me paraissent des enfants devant l'homme fait, des écoliers devant le maître. »
Un savant prédicateur de retraite pastorale nous a dit que la Cité de Dieu avait plus de science, de principes solides, de réfutations irréfragables; portait plus de jugements saints, vrais et divins, en un mot avait plus de valeur à elle seule que tous les livres qui existaient. De-
vant-un pareil jugement y a-t-ilun prêtre qui pourrait, qui oserait passer sa yïe sans lire cet étonnant chef-d'œuvre du génie humain?
c( J'élève bien haut, dit Fénelon, la science et réloquence des saints Pères, et l'on ne peut trop en dire à ce sujet. » Ces hommes-là sont au ciel et sur la terre simultanément.
Je ne saurais mieux faire que de transcrire ici une lettre de Clément XIV à un prêtre sur l'étude des saints Pères.
« Vous ne lisez point assez les Pères de l'Eglise, mon cher abbé ; et il est facile de le remarquer dans vos discours, comme dans vos écrits. Savezvous qu'ils sont l'âme de l'éloquence chrétienne, et que, semblables à ces arbres féconds qui ornent les jardins en même temps qu'ils les enrichissent , ils donnent abondamment des fleurs et des fruits?
« L'Eglise se glorifie de produire leurs ouvrages, comme autant de monuments des victoires qu'elle a remportées sur ses ennemis; et tout chrétien éclairé doit faire ses délices de leur lecture. Plus on les- approfondit, plus on les trouve lumineux : chaque Père de l'Eglise a un esprit qui le caractérise. Le génie de Tertullien ressemble au fer qui brise ce qu'il y a de plus dur, et qui ne plie point ; celui de saint Athanase, au diamant qu'on ne peut ni obscurcir ni
amoîlir ; celui de saint Cyprien à Tacier qui coupe jusqu'au vif ; celui de saint Ciirysostome à l'or dont le prix répond à la beauté ; celui de saint Léon à ces décorations qui marquent la grandeur ; celui de saint Ambroise à l'argent qui est solide etiuisant ; celui de saint Jérôme, an bronze qui ne craint ni les flèches ni les épées ; celui de saint Grégoire à un miroir où chacun se reconnaît ; celui de saint Augustin, à lui-même comme unique dans son genre, quoique universel. *
« Quant à saint Bernard, le dernier des Pérès dans l'ordre de la chronologie, je le compare à ces fleurs que la nature a veloutés, et qui répandent un parfum exquis.
« Si les Français comptent parmi ces Pères Mgr Bossuet, évêque de Meaux, c'est un jugement précoce auquel on ne peut se soumettre jusqu'à ce que l'Eglise universelle ait prononcé, d'autnnt plus qu'elle seule a droit d'assigner cà ses écrivains le rang qui leur est dû. Saint Thomas d'Aquin lui-même n'a pas obtenu le titre de Père de l'Eglise, et il n'est pas présumable que les docteurs qui lui ont succédé jouissent de cette prérogative; mais chaque nation s'enthousiasme pour ses auteurs^ quoiqu'on soit forcé de convenir que le célèbre évoque de Meaux fut une lampe ardente et luisante dont la lumière ne s'obscurcira jamais.
« Je VOUS avoue que, si je sais quelque chose, mon cher abbé, je le dois à la lecture des Pères, et surtout à celle des ouvrages de saint Augustin. Rien n'échappe à sa sagacité, rien n'est audessous de sa profondeur, rien n'est au-dessus de sa sublimité ; il se resserre, il s'étend, il s'isole, il se multiplie selon les sujets qu'il traite, et toujours avec le même intérêt, toujours en élevant l'âme jusque dans le sein de Dieu, sanctuaire dont il paraît avoir la clef, et où il introduit sensiblement ceux qui se nourrissent de ses magnifiques idées. Je l'admire surtout dans les matières de la grâce. Eh ! plût au ciel que sa doctrine sur ce point eût fixé toutes les écoles et tous les esprits ! Des écrivains audacieux n'auraient pas voulu sonder des abîmes impénétrables, et la grâce de Jésus-Christ eût conservé tous ses droits, et l'homme sa liberté.
« Ce qui m'afflige, c'est qu'on ne lit presque plus les Pères de l'Eglise, et que ceux mêmes qui ont besoin de les consulter s'en rapportent à des extraits souvent infidèles et toujours trop abrégés. Un prêtre; un évêque, se faisaient autrefois un devoir de lire les Pères de l'Eglise, comme de dire le bréviaire ; et aujourd'hui on ne les connaît, pour ainsi dire, que de nom, excepté néanmoins dans les cloîtres, où l'on n'a pas tout à fait perdu cette excellente coutume :
de là, dans t>ien des pays, des théologies décharnées, sans âme et sans ^ie, des étudiants qui ne sont que syllogistiques ; des instructions qui ne contiennent que des mots, où Ton ne trouve aucune substance...
« Je Yous conjure donc de vous faire une obligation de lire chaque jour les ouvrages des Pérès : il ne s'agit que de commencer, car vous ne pourrez plus les quitter; ils sont toujours avec ^ Dieu, et ils vous placeront avec eux, si vous vous nourrissez journellement de leurs écrits. C'est lire l'Ecriture sainte que de les lire ; car ils l'expliquent en maîtres, et ils la citent à tout propos.
« On me ravirait les trois quarts de mon existence, si l'on m'ôtait la consolation de m'entretenir avec les saints Pérès; plus ils me sont présents, plus je me console, plus je me réjouis, et plus je me crois immense.
c( Profitez de mes leçons, si voi>s m'aimez, et si vous vous aimez vous-même; car en lisant les Pérès vous ferez des acquisitions mille fois plus précieuses que celle de toutes les terres et de tous les litres. Un ecclésiastique n'a plus rien à faire avec le monde que pour l'instruire et pour l'édifier. »
Voici saint Jérôme.
CyprianiopuscffJa semper inmanu. Athanasri ppis-
îolas et Hilarii Ubros lege. Il veut qu'on lise les principaux d'avant lui, et ceux qu'il estime le plus : Cyprien, Athanaseet Hilaire.
Saint Augustin veut qu'on lise les Pères pour y trouver la vérité, la certitude^ la philosophie vraie, et saint Bernard veut qu'on les lise pour y trouver le remède aux maux, la consolation dans les afflictions, la lumière dans les doutes, la gravité dans les choses légères, la pureté dans les joies et la sainteté dans les cercles. Tous, tous veulent que l'on s'adonne à l'étude des docteurs.
11 y a des ouvrages à lire et des ouvrages à consulter. Si vous prenez le change, vous perdez voire temps, et votre vie s'écoulera vainement. Les ouvrages à lire sont les chefs-d'œuvre courts, comme la Cité de Dieu^ de saint Augustin , ses sermons , son Traité stir saint Jean, etc., des traités spéciaux des autres Pères. Les ouvrages à consulter sont les ouvrages des Pères pris en bloc parce qu'ils forment la tradition. Mais, pour consulter, il faut de bonnes tables par lettres alphabétiques : les seules parfaites sont celles des Bénédictins: ce sont aussi ces éditions-là qu'il faut rechercher.
« Quiconque donc, dit Bossuet (1) , veut de-
{{) Défense de la tradition ci des saints Pères, livre IV, cliap. XVII 1® et dernier de ce livre, page 2'i5.
venir un habile théologien et un solide interprète, qu'il lise et relise les Pères. S'il trouve dans les modernes quelquefois plus de minuties, il trouvera très-souvent dans un seul livre des Pères plus de principes, plus de cette première sève du christianisme que dans beaucoup de volumes des interprètes nouveaux, et la substance qu'il y sucera des anciennes traditions le récompensera très-abondamment de tout le tempsqu 'il aura donné à cette lecture.
« Que s'il s'ennuie de trouver des choses qui, pour être moins accommodées à nos coutumes et aux erreurs que nous connaissons, peuvent paraître inutiles, qu'il se souvienne que dans le temps des Pères elles ont eu leur effet, et qu'elles produisent encore un fruit infini dans ceux qui les étudient, parce qu'après tout, ces grands hommes sont nourris de ce froment des élus, de cette pure substance de la religion, et que pleins de cet esprit primitif qu'ils ont reçu de plus près et avec plus d'abondance de la source môme, souvent ce qui leur échappe, et qui sort naturellement de leur plénitude ; est plus nourrissant que ce qui a été médité depuis. »
Nous disons après Bossuet : Quiconque veut devenir un habile prédicateur doit lire et relire les Pères. Pour la morale : saint Chrysoslome, saint Basile, saint Grégoire, Salvien; pour le
dogme : saint Augustin, saint Grégoire de Na- , zianze, saint Jérôme, saint Ambroise, saint Bernard. Si, de tous les Pérès, vous aviez saint Augustin, saint Chrysostome et saint Bernard, vous pourriez momentanément vous en contenter.
J'ai été heureux de pouvoir vous donner une connaissance suffisante, quoique bien abrégée, . des Pérès, diaprés les plus grandes célébrités possibles. C'est infiniment préférable à mon témoignage. Ils méritent confiance, lesLefranc, les la Harpe, les Guillon,les Fénelon, les Bossuet, iesPères eux-mêmes qui jugent leurs devanciers et exhortent vivement à les étudier et à les approfondir. Nourrissez- vous donc des Pérès, et vous croîtrez vigoureusement en science et en vertus ; vous recevrez nécessairement un caractère d'assimilation avec eux; mettez la main à l'œuvre, remplissez vos sermons d'idées des Pères, et vous en verrez l'heureux résultat.